Un Non retentissant à la guerre

Ada Colau Ballano

Ada Colau Ballano

« Si le bombardement d’un pays était une solution efficace pour mettre fin au terrorisme, il n’y aurait plus de terrorisme. Si c’était une solution efficace  pour en finir avec les guerre, il n’y aurait plus de guerre. Il n’y a pas de chemin vers la paix, la paix est le chemin. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Gandhi qui le disait.

Il existe d’autres moyens de lutter contre cette terreur : le démantèlement de l’économie de la guerre, obstruer les voies par lesquelles le terrorisme se finance, poursuivre les mafias qui pratiquent le trafic de personnes, accueillir ceux qui fuient la terreur, ces « autres » qui deviennent « un nous qui peut isoler les violents.

Toutes ces victimes sont nos victimes, que se soit à Paris, au Liban, au Yémen, en Irak, ou en Afghanistan. Dire un Non retentissant à la guerre n’est pas naïf ou idéaliste. C’est courageux.

Si la terreur arrive à ce que la peur nous blinde et que la vengeance nous aveugle, ils auront gagné.

Le lendemain des attentat de nombreux parisiennes et parisiens ont repoussé la peur et sont sortis dans la rue avec des fleurs, avec de la musique. Ils nous ont donné une grande leçon : En célébrant la vie, nous sommes invincibles.  »

Ada Colau Ballano

Maire de Barcelona

Source Diagonal Magazine Nov 2015

A Bologne, Silvio Berlusconi participe à son enterrement politique

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L’ancien président du Conseil a signé dimanche sa reddition politique en participant à un meeting organisé par le parti d’extrême droite, la Ligue du Nord. (REUTERS/STEFANO RELLANDINI)

Il est monté sur la scène le premier. Non par respect dû à son âge ou à son expérience, mais  simplement parce que l’ordre alphabétique des orateurs en avait décidé ainsi. Dimanche 8 novembre, à Bologne, l’ancien président du conseil qui a régné sur le pays pendant 9 ans et sur la droite italienne pendant 20 ans, a signé sa reddition politique en participant à un meeting organisé par le parti d’extrême droite, la Ligue du Nord, pour lequel il a assuré la première partie comme le faisaient, au music-hall autrefois, les montreurs de chiens, les magiciens et les apprentis-vedettes.

Au cours de cette réunion de toute la droite italienne (y participait également le parti post-fasciste Fratelli d’Italia) qui ambitionne de faire échec à Matteo Renzi, le premier ministre de centre gauche, Silvio Berlusconi a entonné les refrains les plus anti-européens de toute sa carrière. Pourtant, il assistait, il y a  trois semaines, au congrès du Parti populaire européen à Madrid qui marquait son retour dans sa famille politique après que ses frasques et sa condamnation pour fraude fiscale l’en ont éloigné.

Mais, entre faire de la figuration aux côtés d’Angela Merkel et jouer une dernière carte à la table de la politique italienne, bien que son parti, Forza Italia, ne pèse que 10% des intentions de vote, le choix de l’ex Cavaliere a été vite fait. « Etes-vous disposés encore à supporter une Europe qui nous impose des impôts et l’austérité? », a-t-il lancé au public. « Etes-vous disposés encore à supporter une Europe qui nous impose des sanctions contre la Russie? » a demandé celui qui en octobre visitait la Crimée avec son « ami Vladimir Poutine ».

Les changements de ligne de Berlusconi, les louvoiements, les volte-faces, ont toujours fait partie de son arsenal stratégique. Il croyait alors anticiper l’opinion publique et resserrer le lien avec son électorat. Dimanche, au crépuscule interminable de sa vie politique, il a tout simplement livré ce qui lui restait de crédit à un parti anti-européen, xénophobe et populiste, allié au Front National au Parlement de Strasbourg, et qui se veut le pivot de la nouvelle architecture de la droite italienne. Premier à prendre la parole, il était également le premier à suivre son enterrement.

Philippe Ridet

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique UE, Italie, Rubrique Politique, Affaires,

Tauberbach d’Alain Platel. Dignité affirmée dans la perdition

tauberbach-3Danse. Après Montpellier la pièce Tauberbach du metteur en scène et chorégraphe Belge à sortieouest les 6 et 7 nov.

Il est surtout question de conscience sur la scène de Tauberbach, celle d’une femme en perdition qui ne s’en laisse pas conter, celle d’un monde fortement contrasté, celle du spectateur qui lui permet ou pas d’entrevoir un lien entre lui et le plateau. Pour cette pièce créée en 2014 au Théâtre de Chaillot, le chorégraphe et metteur en scène Belge Alain Platel s’inspire du documentaire Estamira de Marcos Prado, portrait d’une femme schizophrène qui vit dans une décharge près de Rio.

Au-delà des incapacités physiques, mentales, et cognitives, sur les traces de l’incontournable Dodescaden de Kurosawa, Platel accroche l’humanité collective dans un monde oublié. Dans cet univers apocalyptique très coloré , l’actrice Elsie de Brauw déploie une énergie salvatrice. Ses propos dont le ton oscille entre douleur et révolte confinent à la misanthropie. La bande sonore, remarquable, restitue le dialogue qu’elle tient avec elle-même tandis que les danseurs sont les cohabitants de ce monologue.

A l’écart de la société, les plus démunis préservent un rapport au corps, aux désirs, à la vie, et au langage, axe central de l’oeuvre de Platel. Tauberbach nous plonge dans la violence du réel avec des nappes musicales (beaucoup de Bach, un peu de Mozart) apaisantes, même si elles ne sont pas exemptes de violence.

Evocant la pièce, le dramaturge Hildegard de Vuyst, rappelle que la vie scolaire de Bach s’est déroulée dans une atmosphère de harcèlement, de sadisme et de sodomie. L’individualisme cruel règne partout comme l’indique ce sublime ajustement spatial, où les onomatopées nous transportent de la décharge à une salle des marchés.

Avec Tauberbach, Platel pose l’affirmation de soi face à sa propre perte comme célébration de la vie.

JMDH

Source :  La Marseillaise 05/11/2015

Voir aussi : Rubrique Danse, Théâtre,

La perception de la Politique européenne de voisinage dans le Monde arabe depuis les « Printemps arabes »

CHAPPATTE_Printemps-2011-05-23Par Eva Saenz-Diez

Depuis 2011, et plus que jamais, la question des relations euro-méditerranéennes représentent un défi et un enjeu important de part et d’autre du bassin méditerranéen. Mais comment ces relations, et la Politique européenne de voisinage (PEV) est-elle perçue par nos voisins du Sud ?

Nous tacherons par conséquent de présenter un point de vue de cette perception par les pays de la rive sud de la Méditerranée, notamment depuis les révoltes arabes.

Héritière du Partenariat Euromed, ou Processus de Barcelone, mis en place en 1995, elle a récemment été critiquée, à cause notamment de son manque de réactivité et de réponse adaptée : aussi bien durant les révoltes qui ont secoué un bon nombre de pays arabes, que pendant les différentes crises affectant certaines régions ou encore plus récemment, face à la crise des migrants.

Nous relevons cinq principaux points :

  1. Manque de discours clair et cohérent
  2. Décalage entre les intérêts et les valeurs annoncées par l’UE
  3. Perception de « doubles standards » politiques vis à vis des pays méridionaux
  4. Manque de visibilité
  5. Nécessité d’adopter un discours plus adapté à la réalité et moins diplomatique
  1. Manque de discours clair et cohérent

Nous assistons notamment depuis les révoltes arabes, à un discours peu clair et souvent peu cohérent de la part de l’Union européenne. Mais pourquoi des messages souvent flous quelquefois contradictoires, sont envoyés de l’autre côté de la Méditerranée ?

D’une part parce que les 28 ont du mal à parler d’une voix : les intérêts des Etats membres ne sont pas toujours en accord avec la ligne officielle de l’UE, voire sont souvent divergents, ou ont tendance à évoluer. L’UE doit par conséquent s’adapter, et se retrouve souvent réduite à trouver le plus petit dénominateur commun.

  1. Décalage entre les intérêts et les valeurs annoncées par l’UE

D’abord de manière générale l’Occident, et l’Europe en particulier, a du mal à déclarer ses intérêts, bien qu’in fine sa politique est déterminée par ceux-ci. Ils s’agit d’intérêts économico-financiers, sécuritaires ou migratoires, qui se trouvent être difficilement compatibles, voire souvent incompatibles, avec la mise en place de valeurs prônées et avancées.

  1. Perception de « doubles standards » politiques vis à vis des pays méridionaux

Le double-langage pratiqué par les gouvernements occidentaux vis à vis des pays de la région MENA (Middle East and North Africa), ne fait que discréditer l’Union européenne. Pourquoi certains régimes autoritaires sont-ils plus condamnables que d’autres ? Certains de ces régimes, nos « alliés », semblent être moins problématiques que d’autres pays avoisinants alors que tous les principes, valeurs et droits fondamentaux sont allègrement bafoués. La légitimité et le silence gagnés à coup de barils ne constituent-ils pas un désaveu des principes humanistes avancés par les  occidentaux et européens ?

On se retrouve donc avec des « doubles standards » dictés notamment par des intérêts économiques, migratoires ou sécuritaires, qui ne sont pas toujours compatibles avec les valeurs avancées : ce qui aboutit à une situation embarrassante car peu logique et encore moins défendable.

Comment expliquer que l’on a « fermé les yeux » sur ceux que l’on appelle maintenant « dictateurs » ou autocrates et avec lesquels on a même activement coopéré (le cas du Quai d’Orsay qui proposait le « savoir-faire » français aux forces de police de Ben Ali fin 2010/début 2011 ; celui du gouvernement italien avec Kadhafi pour que celui-ci contrôle les flux migratoires en provenance d’Afrique sub-saharienne ; celui des pays occidentaux avec le régime de Moubarak concernant la « sous-traitance » de centres de torture en Egypte pour servir la lutte contre l’Axe du Mal ; ou encore le traitement VIP du seul autocrate non monarchique de la région toujours en place, Bachar El Assad, et un long etcetera qu’il serait fastidieux et inutile de rappeler ici).

  1. Manque de visibilité

L’Union européenne a pendant très longtemps manqué de visibilité sur le terrain, et ceci pour différentes raisons. D’abord les Etats privilégient les relations bilatérales, avec des pays ayant un passé historique ou ayant des relations diplomatiques ou des repères communs. Ensuite, l’UE est perçue comme un bloc difficilement franchissable, une machine bureaucratique extrêmement complexe, où il est difficile de pénétrer et qui souvent décourage l’interlocuteur. Et concrètement, souvent les projets réalisés par des entreprises des Etats membres sont plus concrets (Metro, assainissement des eaux, etc.), donc plus visibles. Alors que les projets de l’UE, à portée beaucoup plus générale et dont l’investissement sont beaucoup plus substantiels, ont malheureusement un impact bien moindre auprès des populations.

  1. Nécessité d’adopter un discours plus adapté à la réalité et moins diplomatique

Souvent, de part et d’autre, on a tendance à avoir une « check-list » qui correspond peu à la réalité (respect des Droits de L’Homme, droits des femmes, minorités, bonne gouvernance, etc.), et encore moins à ce que l’UE exige réellement à ses interlocuteurs.

Pour toutes les raisons exposées précédemment, il nous semble important que le discours de l’Union européenne vis à vis de ses partenaires méridionaux, soit substantiellement revu. Suite à l’enthousiasme suscité par la mise en place du processus de Barcelone, nous assistons depuis plusieurs décennies, et de manière accélérée depuis quatre ans, à une érosion des relations Nord-Sud.

Ce phénomène est notamment dû à un discours moral normatif et normalisé de la part des puissances occidentales qui ne correspond à aucune réalité sur le terrain, se limite à des paroles et déclarations officielles de bonnes intentions, mais ne se traduit aucunement par une prise de position réfléchie, ou des conséquences logiques. Pourquoi griller ses cartes à condamner, à donner des leçons, si elles ne seront suivies d’aucunes actions sur le terrain, à aucune prise de mesures concrètes ? Ne risque-t-on pas de se discréditer dans le meilleur des cas, voire de s’humilier ? Pourquoi ne pas essayer de dépasser les procès d’intentions vis à vis des pays voisins avec lesquels de toute façon nous serons amenés à traiter, et tenter d’établir des relations d’égal à égal, de bâtir un partenariat plus franc.

Quels paradigmes ?

Il faut rajouter en plus le fait que souvent les sociétés concernées ne se reconnaissent pas dans ces déclarations ou demandes. Autre erreur maladroite, est que souvent l’étendard de la Démocratie est brandi comme conditions sine qua non pour une réussite du processus. Mais quelques problèmes majeurs apparaissent.

D’abord les valeurs européennes telles qu’annoncées et prônées par l’UE, ne sont pas toujours partagées par les pays du voisinage, ou en tout cas, pas par les groupes politiques dominants. Ensuite, dû à plusieurs raisons (crise économique, identitaire ou politique), les modèles politiques et économiques occidentaux ne sont plus un paradigme pour les sociétés concernées.

L’aboutissement démocratique

La démocratie devrait être l’aboutissement du processus. Pour aboutir à la démocratie, plusieurs autres étapes devraient d’abord être franchies : justice sociale, libertés civiles, développement économique, stabilité et Etat de droit. Tant que la gangrène de la corruption sévira et que les appareils politiques et politico-religieux maintiendront des carcans sur la population, le processus démocratique aura du mal à prendre. Les exemples algériens au début des années 1990, ou égyptien suite à l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, montrent bien une fois de plus, que la démocratie ne se résume pas à déposer un bulletin de vote dans une urne. L’exemple irakien, ou plus récemment le libyen, sont la preuves quant à eux, que la démocratie ne s’importe pas, ne s’obtient pas qu’en se débarrassant du tyran. A ce propos, citons Saint Thomas d’Aquin : « C’est pourquoi le renversement de ce régime n’est pas une sédition ; si ce n’est peut-être dans le cas où le régime tyrannique serait renversé d’une manière si désordonnée que le peuple qui lui est soumis éprouverait un plus grand dommage du trouble qui s’ensuivrait que du régime tyrannique. »[1]

La démocratie a des racines plus profondes, et n’est pas issue d’une réaction chimique ressemblant à la « génération spontanée » qui surviendrait suite à des élections. L’Union européenne pourrait donc jouer un rôle primordial dans l’établissement de ces conditions préalables à l’arrivée de la démocratie. Et d’ailleurs à l’appui, les slogans scandés par des dizaines de milliers de personnes descendus dans les rues pendant les « printemps arabes » : ils ne demandaient pas de la démocratie, mais plutôt ‘eich, horeyya, ‘edâla egtema’iya « Pain, Liberté, Justice sociale ». Efforçons-nous donc à semer d’abord ces graines, afin que le fruit démocratique tombe de l’arbre. Il s’agit certes d’un processus de longue haleine, qui demandera beaucoup de patience, mais qui nécessitera également un changement d’approche et une vision claire et réfléchie de nos actions. Etant donné sa situation géographique, l’histoire et les liens culturels en commun, l’Europe ne peut se retirer du Mare Nostrum. Elle doit donc se positionner comme acteur principal, profitant notamment d’un certain retrait de Washington mais ne négligeant pas l’entrée en jeu de Moscou ou de Beijing au niveau économique et miliatire, qui mèneront certainement à un changement de la donne et des équilibres géopolitiques de la région. L’Europe, ce partenaire privilégié du Monde arabe, a tout intérêt à savoir rebondir sur de nouvelles bases, et revoir sa Politique européenne de voisinage. Pourquoi ne pas tenter un nouveau départ, qui serait gagnant-gagnant pour les différents acteurs ?

[1] Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin à propos du tyrannicide, IIa IIae Qu 42.

Source : Medea 20/11/2015

Voir aussi : International, Rubrique Moyen-Orient, rubrique Méditerranée, rubrique UE, rubrique Géopolitique, rubrique, Politique Internationale,

En Turquie, Erdogan retrouve les moyens de poursuivre sa dérive autoritaire

4801293_6_df22_portrait-de-tayyip-erdogan-a-ankara-le-2_02f0603fd6af02b94770fa5927934508Editorial du Monde.

Recep Teyyip Erdogan empoche un beau succès personnel. Le président turc voulait continuer à gouverner son pays en autocrate plus ou moins éclairé. Il en a, à nouveau, les moyens. Sa formation islamo-conservatrice, l’AKP, a très nettement remporté les élections législatives du dimanche 1er novembre. Elle obtient la majorité au Parlement et permettra à M. Erdogan de rester le maître d’une Turquie qu’il dirige de façon de plus en plus autoritaire – et, bien souvent, inquiétante.

Ce résultat va peser lourd sur l’évolution de la guerre en Syrie, sur une crise des réfugiés qui s’installe dans la durée et, enfin, sur les relations de ce pays membre de l’OTAN avec ses partenaires européens, au moment précis où ils ont plus que jamais besoin de la Turquie.

Elu président en 2014, M. Erdogan n’était pas satisfait du résultat des dernières élections générales, en juin. Pour la première fois depuis 2002, l’AKP avait perdu la majorité absolue. Elle était condamnée à gouverner en coalition. Le président s’y est refusé. Il a convoqué un nouveau scrutin et, contrairement à la lettre de la Constitution, mené lui-même une campagne conduite d’un bout à l’autre sur un seul registre : la stratégie de la tension.

La guerre avec les autonomistes armés du PKK kurde – organisation considérée comme terroriste par l’UE et les Etats-Unis – a été relancée avec l’intention de séduire une partie de l’électorat de la droite ultranationaliste. Les militants de l’AKP ont vandalisé plusieurs centaines de permanences d’une formation kurde modérée (le HDP, le Parti démocratique du peuple), qui avait réalisé une percée spectaculaire en juin. Plus grave, des rassemblements du HDP ont été la cible de deux attentats, qui ont fait plus d’une centaine de morts, en général attribués à des cellules djihadistes.

Le président a donné le ton en qualifiant ses adversaires de traîtres ou de terroristes. Sa stratégie a payé. Dans ce climat de peur, les électeurs turcs – y compris parmi les Kurdes – ont voté pour la stabilité. Avec un peu plus de 49 % des voix, l’AKP retrouve la majorité absolue (316 sièges sur 550). Qu’il réussisse ou non à faire changer la Constitution – passer d’un système parlementaire à un régime présidentiel –, M. Erdogan a les moyens de poursuivre une dérive amorcée il y a ou trois ou quatre ans : l’exercice d’un pouvoir de plus en plus personnel. Pour lui, la démocratie se résume aux élections : le vainqueur a le droit de mettre au pas tous les contre-pouvoirs, qu’il s’agisse des élus, de la justice ou de la presse – tous intimidés, malmenés, voire persécutés.

Le patron de l’AKP se retrouve à la tête d’un pays de 75 millions d’habitants qu’il a contribué à polariser chaque jour davantage et dont la moitié de la population lui est farouchement opposée : laïcs contre religieux, Turcs contre Kurdes, sunnites contre alévites, élites urbanisées contre conservateurs du plateau anatolien. Ce paysage politique fragmenté est encore fragilisé par une situation économique des plus médiocres et par un environnement extérieur dominé par la guerre en Syrie.

Loin d’être le pôle de stabilité qu’elle a pu être, durant les deux premiers mandats de l’AKP, la Turquie d’Erdorgan présente le profil d’un pays largement déstabilisé sous l’effet cumulé des choix politiques de son président et du chaos proche-oriental. Obnubilée par la question kurde, sera-t-elle un partenaire sérieux dans la lutte contre l’Etat islamique ? Volontiers irascible, et parfois imprévisible, M. Erdogan peut-il contribuer à la rechercher d’une issue politique en Syrie ? Rien n’est moins sûr.

L’UE est la première concernée. Elle a besoin de la Turquie pour freiner, voire enrayer l’exode des réfugiés de Syrie. Plus de deux millions d’entre eux ont été généreusement accueillis par les Turcs. Les Européens sont prêts à toutes les concessions pour qu’Ankara continue à les héberger et contribue à empêcher une migration sauvage qui s’est encore traduite, ces derniers jours, par des dizaines de noyades.

M. Erdogan est en position de force. Mais jusqu’où faut-il lui céder, s’il s’obstine à diriger la Turquie en autocrate aussi agressif à l’intérieur qu’à l’extérieur ?

Source : Le Monde 02/11/2015

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Turquie, Après l’impasse l’implosion ? rubrique Politique, Politique Internationale.