Neuf hommes dans une colère (ir)responsable…

L’habile  mise en scène favorise l’improvisation et la proximité.

« Notre terreur ». Sylvain Creuzevault et le collectif « D’ores et déjà » nous plongent au cœur du comité de Salut public.

L’histoire est une fiction et la révolution une accélération de l’histoire ou au contraire un ralentissement qui permet d’en décrypter les instants majeurs… La pièce Notre terreur présentée au théâtre de La Vignette interpelle les enfants de la République que nous sommes sur ses fondements en nous plongeant au cœur du comité de Salut public.

Après la mort du roi, la jeune République voit se dresser contre elle presque toute l’Europe. La nation est conviée à sacrifier le régime féodal. Mais la France révolutionnaire est menacée de l’extérieur et de l’intérieur. Elle est en guerre contre l’étranger et doit faire face à la contre-révolution dont les dangers prennent mille formes. La subsistance n’est pas assurée, les troupes ne sont pas ravitaillées. On manque d’hommes, de vivres, de chevaux et de poudre à canon. C’est dans ce contexte que la Montagne décide de prendre les mesures de salut public. Un décret organise les institutions : le tribunal révolutionnaire, le Comité de surveillance qui dresse la liste des suspects et le comité de Salut public qui délibère en secret pour  surveiller et  accélérer l’action de l’administration.

Mise en lumière des enjeux

La pièce débute où celle de Georg Büchner La mort de Danton s’achève. Les principes d’incorruptibilité de Robespierre viennent d’aboutir à l’exécution de son frère de lutte. Encore sous le choc, les hommes du comité de Salut public statuent sur la gestion politique de cette mort. Le spectateur témoin s’imprègne d’entrée de cette réalité. La  violence rebute d’autant plus qu’elle vient de s’abattre sur un être cher. Une violence aveugle non préméditée que les amis de Danton se reprochent sans le dire. Mais qui les dépasse comme nous dépassent toutes situations qu’il faut gérer dans l’urgence. Le mandat des hommes qui débattent est renouvelable. L’habile  mise en scène favorise l’improvisation et la proximité. Elle laisse le public citoyen se faire face dans la lumière, lui attribuant parfois le rôle de député de la Convention, ce qui pousse le spectateur à se prononcer intérieurement.

Ici, à cet instant, se joue la scène primitive de la République. Les débats s’enflamment et les opinions divergent.  Il importe tout à la fois d’éliminer les traîtres, de stopper l’inflation et la vie chère, de faire rendre gorge aux accapareurs et aux nantis et de maintenir un rapport de force politique favorable. L’idéal révolutionnaire prend le risque de devenir une tyrannie. Mais déjà la conscience politique amène à se concilier l’opinion publique. Barère qui cherche à donner un visage avenant à la terreur, interroge ses compagnons à propos d’une pièce qu’il est en train d’écrire.  On s’écharpe sur le sens symbolique du drame et la forme de représentation. On aborde la morale et la religion : faut-il donner une dimension sacrée à la légitimation politique ?

L’histoire dans le présent
Le rapport de force bascule et l’espace onirique de la pièce s’ouvre en couleurs et en musique autour de Robespierre en marche vers son exécution. Face à Saint Just qui lui suggère de mettre à profit son pouvoir, l’homme intègre refuse la dictature. Comme il a refusé de substituer l’Etat à l’équilibre du marché tout en combattant radicalement la corruption et l’exploitation. « Est-ce tyrannie de l’opinion que de se dresser seul contre tous ? Soutenir sa conscience comme le fit Robespierre, est-ce mettre en défaut l’idée de volonté générale ? » interroge le metteur en scène.

Tout en réhabilitant « l’expérience des vaincus de l’histoire » de nos jours, présentés par la pensée unique comme un clan de terroristes, Sylvain Creuzevault présente une création qui réactualise le théâtre politique en laissant une grande liberté de jeu aux acteurs et aux spectateurs. Sa note de présentation fait état d’une volonté d’inscrire l’histoire dans le présent. Pari réussi. Avec le collectif « D’ores et déjà », il parvient à mettre la politique sur scène. Les membres de son Comité arborent l’attitude des militants politiques d’aujourd’hui, la grandeur d’âme en plus.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Théâtre, rubrique Livre, Les Onze de Pierre Michon,

Le théâtre de mensonge et de vérité

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« On ne sait comment » de Pirandello, mis en scène par Marie-José Malis, les masques tombent ce soir à l’Université Paul Valéry.

La trame de On ne sait comment est simple, voire banale. Elle évoque une histoire d’adultère au sein d’une communauté composée de deux couples liés par une amitié profonde. Mais la coucherie qui s’apparente au pneu increvable des pièces de Boulevard bascule pour nous entraîner vers un horizon bien plus incertain. C’est le choix du chemin miné que fait Marie-José Malis qui engage durant trois heures public et comédiens à tombeaux ouvert sur l’autoroute du chaos pirandellien. *

Pirandello (1867,1936) a débuté son œuvre théâtrale tardivement. Durant une bonne partie de sa vie, il fût en prise aux délires paranoïaques de sa femme follement jalouse. Il a perçu et sans doute connu, l’expérience angoissante du franchissement des limites. Suffisamment en tout cas, pour donner forme avant Brecht, à une réflexion critique des plus élaborées sur les conditions de la représentation. Le théâtre impose à ses yeux un conflit dialectique entre la vie et la forme. Conflit que l’on retrouve dans les illusions de ses personnages.

Dans cette pièce écrite en 1935, ce ne sont pas les anecdotes croustillantes qui font le plaisir des dialogues mais la densité de la pensée et l’angoisse. L’implacable logique de Roméo met totalement en question le rapport à la réalité d’autrui. Que se passe-t-il quand la construction de valeurs élémentaires qui fondent la vérité des gens disparaît ?

Expérience radicale

Non sans radicalité, Marie-José Malis suit l’intuition qui prend pour hypothèse possible  « que l’humanité soit une construction sans garantie. » Une voie qui révèle l’illusion de notre société sécurisée. La mise en espace déplace (dérange) le statut du spectateur en jouant sur la profondeur et les variations de lumière entre scène et salle. On pénètre dans une intrigue à clés où le sens se perd au profit d’un contenu primitif, sans concession aucune. C’est la rançon demandée aux spectateurs, otage de ce détournement vers l’infini qui se dessine entre raison et folie pour parvenir comme le capte Marie-José Malis : « vers le point noir de l’âme humaine. » Il faut du courage pour tenir ce qui manque à beaucoup de nous. Les masques ne tombent pas avant que l’on arrive à la vérité. C’est en effet seulement lorsqu’on est devant la plus petite des poupées russes que l’on voit les motivations de puissance et de plaisir surgir.

Dans la lignée du maître italien, Marie-José Malis souligne l’ambiguïté croissante entre la forme codifiée du théâtre et la vie. A sa façon, elle relève le défi du théâtre pirandellien qui n’est que la représentation d’une représentation impossible.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Théâtre, Le jeu spectral du spectateur,

4.48 Psychose : Désespoir, souffrance et lucidité

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Poline Marion incarne une belle impossibilité de vivre. Photo Christian Vinh.

On ne monte pas, 4.48  Psychose comme on monte Les femmes savantes. D’abord parce que l’œuvre posthume de Sarah Kane est considérée comme noire. Ce qui par les temps qui courent ne remplit pas les salles. Ensuite, parce que la pièce comme toute l’œuvre de Sarah Kane, qui en compte cinq, est basée sur le texte et fuit par essence la théâtralité. C’est donc une occasion de se frotter au répertoire contemporain déroutant de la dramaturge britannique que nous offre Sébastien Malmendier en montant cette pièce interprétée par la jeune comédienne Poline Marion.

L’œuvre parle lumineusement de la souffrance et du suicide. Sarah Kane s’est elle-même donnée la mort en février 1999 à l’âge de 28 ans. Elle livre une pièce qui semble s’être imposée à elle. Un personnage psychotique exprime un monologue poétique qui s’entrecoupe d’une conversation avec un psychiatre. La jeune femme projette de se suicider, à 4h 48.

L’espace réduit du Carré Rondelet s’avère propice à la proximité que requiert cette expérience. Evidemment, on part loin des fêtes publiques qui célèbrent les majorités politiques. On s’éloigne aussi des couleurs spectaculaires, comme des pages sans âme de faits divers qui alignent les trucidés. Ici, le noir qui nous est donné à voir est paradoxal.  « J’écris pour les morts, pour ceux qui ne sont pas nés. » On retrouve dans ces mots desséchés une forme d’humanité, presque rassurante. Un espace bien réel qui s’ouvre dans la fiction hors de la majorité morale.

La jeunesse du personnage qui cohabite avec la mort, est un aspect non négligeable de l’expérience qui emplit la scène et la salle. Le texte, qui traverse le corps de la comédienne, résonne avec justesse dans les moments de colère, quand le personnage interpelle sa mère, son père et finalement Dieu : « Je t’emmerde parce que tu me fais aimer quelqu’un qui n’existe pas. » Mais aussi, dans le regard lucide et tragique. « Je ne désire pas la mort, tous les suicidés ne désirent pas la mort. »

L’écriture dit l’impensable. Face à ce défi lancé à la représentation, le parti pris de mise en scène de Sébastien Malmendier est simple et efficace. Il s’agit de donner à voir les mots et sur scène, psychose et littérature font bon ménage.

Jean-Marie Dinh

4.48 Psychose, jusqu’au 13 février Carré Rondelet . 04 67 54 94 19

Voir aussi : Rubrique Théâtre

Regards croisés sur la révolution de jasmin

imed-alibi

Après avoir participé à la grande soirée parisienne en solidarité avec la Tunisie à l’Elysée Montmartre, le jeune percussionniste et compositeur tunisien Imed Alibi a insufflé sa volonté de débattre à Montpellier.  » J’étais en Tunisie mi-décembre en tournée avec Amel Mathlouthi. Juste après un concert à Sfax je suis rentré voir ma famille à Asidi Bouzid. Il y régnait un sentiment d’injustice très fort après la tragédie Bouazizi*. C’est là que tout a commencé. A la différence des revendications de Gafsa en 2008 qui ont été étouffées par le régime, on sentait que cette fois, le peuple irait jusqu’au bout. « 

Concert traditionnel

Les événements qui ont suivi ont montré la puissance de cette volonté. Et ce qui paraissait impensable est arrivé, provocant la fuite du dictateur Ben Ali face au surgissement d’une révolution démocratique et sociale. La soirée de dimanche à La Laiterie se proposait d’interroger ce que cet événement réveille en nous. Le débat très participatif a été suivi d’un concert traditionnel du trio Nainawa.  » C’est une initiative spontanée, citoyenne et apolitique issue de la société civile « , explique Imed Alibi. L’info diffusée via Facebook a réuni une cinquantaine de ses compatriotes auxquels s’ajoutait un public avide de connaissances sur la transition majeure qui se profile au Maghreb et dans le monde arabe.

L’Europe endormie


Pour faire face à ce questionnement, un plateau d’universitaires de choix répond à chaud à cette invitation. Parmi lesquels, l’ex-président de l’université Paul Valéry, Jean-Marie Miossec qui tire d’entrée le constat du silence assourdissant qui pèse en France et en Europe sur cette question. Sans s’attarder sur les effets particulièrement contre-productifs de la diplomatie française, le géographe évoque le raté complet de la diplomatie de L’UE.  » L’Europe semble plongée dans le sommeil des mille et une nuits. Il a fallu attendre un mois avant que la responsable des affaires étrangères de l’UE, Catherine Ashton, évoque le sujet en publiant un communiqué dont le contenu apparaît vide de sens. Alors que dès le début des événements, le président Obama s’est saisi du dossier qu’il a suivi au jour le jour en assurant clairement son soutien au peuple tunisien. «  Le second constat de Jean-Marie Miossec pointe l’absence d’intervention des intellectuels, hormis les sempiternelles thèses qui prônent la nécessité d’un régime fort pour faire barrage aux Islamistes, ou les craintes exprimées que l’équilibre en faveur de certains ne soit modifié.  » Un certain nombre d’intellectuels ne peuvent concevoir que le flambeau de la démocratie soit dans les mains du monde arabe. « 

L’économie aux enchères

Fonctionnaire au ministère des Finances et chargé de mission auprès de l’UE, Mourad Kelnissi dresse pour sa part un panorama optimiste de l’économie tunisienne.  » Le taux d’endettement du pays qui est de 47%, se situe en dessous des standards de l’UE. Le pays dispose d’un système bancaire efficace et les hauts fonctionnaires du ministère des Finances sont compétents et peu corrompus.  » Selon Mourad Kelnissi, les dérives proviennent directement du pouvoir politique. «  La finance publique a été détricotée par morceaux. On a maquillé les finances en créant des comptes bancaires qui échappent à tout contrôle. Le ratio de solvabilité d’une partie des banques pose des problèmes qui sont liés à des prêts à découvert effectués au profit des familles proches du clan Ben Ali. Pour s’en sortir les banques couvraient leurs risques sur les PME-PMI.  » Et l’expert de conclure : «  La révolution n’est pas finie. Une bonne partie de l’économie tunisienne va être mise aux enchères. On peut s’attendre au retour des investisseurs qui s’étaient éloignés à cause des dérives du pouvoir »

L’universalisation


Après le volet diplomatique et économique, le dernier éclairage de la soirée est revenu au philosophe Salim Mokaddem pour aborder ce qui s’est amorcé avec la révolte tunisienne à travers l’analyse des liens peuple/pouvoir/liberté. Le rôle majeur des réseaux sociaux venant rappeler opportunément que  »
la liberté n’est pas un concept national qui s’arrête aux frontières « . Dès lors, les valeurs morales qui fondent les régimes démocratiques sont également à questionner. «  Est-ce que ce sont les Etats qui protègent les peuples ou les peuples qui protègent les peuples ?  » interroge Salim Mokaddem qui nous invite à penser l’événement dans notre propre rapport à la démocratie. «  L’acte déclencheur de Mohammed Bouazizi nous renvoie à la dignité. On ne peut plus continuer à vivre en le faisant comme des animaux (…) L’indifférence meurtrière nous plongerait dans des régressions amnésiques (…) Qu’est-ce qui se passe d’inédit qui nous concerne ici ? » Autant de questions qui doivent faire leur chemin pour rendre pertinente l’universalisation possible du fait tunisien dont l’onde de choc se poursuit…

Jean-Marie Dinh (L’Hérault du Jour)

* Mohammed Bouazizi un jeune surdiplômé qui vendait des légumes pour subvenir aux besoins des siens s’est immolé par le feu le 17 décembre pour protester contre la confiscation de sa marchandise.

Voir aussi : Rubrique Tunisie, le chant des mariées, rencontre avec Raja Ammari, Histoire de la Tunisie, rubrique Afrique ,

Nouveau regard sur une œuvre visionnaire

Tunnel du Malpas. Photo Philippe Fourcadier.

Un livre qui sera suivi d’expositions, un regard, celui de Philippe Fourcadier et une plume celle de Jean-Claude Feuillarade se lancent sur les traces de Pierre-Paul Riquet. « Un personnage intéressant. Contemporain du roi Soleil, Riquet est un visionnaire qui a su désobéir à Colbert et finalement démontrer que son idée était la bonne  » explique Philippe Fourcadier. Né à Béziers en 1609, Pierre Paul Riquet voulait relier l’Atlantique à la Méditerranée. Il y parvient en trouvant dans la Montagne noire la solution au problème d’approvisionnement en eau du canal. Appliquant les théories d’Adam et Craponne, il positionne le point culminant du canal, à 48 mètres au-dessus du niveau de la Garonne.

Le photographe partage cette aventure sensible avec un ami sétois. A travers ses commentaires, l’expert maritime Jean-Claude Feuillarade répond au regard et ouvre l’espace temps :  » J’entends les bavardages des lavoirs, ceux de Montgiscard sont mêlés du rire lumineux des femmes. L’odeur des linges lavés sous les coups de battoirs transperce l’été d’une fraîcheur surprenante. « 

L’association s’avère féconde,  » Jean-Claude a un rapport à l’eau extraordinaire. Nous nous sommes répondus naturellement au fil du projet « , confie Philippe Fourcadier. A d’autres moments, l’auteur pénètre de manière imaginaire la mémoire que Riquet voulait emporter en ne laissant derrière lui que l’œuvre achevée.

Les images sont le fruit de vagabondages de part et d’autre du canal du Midi. Les prises de vue sont en noir et blanc, mais les photos donnent aux paysages familiers une couleur poétique. Les sujets s’alignent suivant les circonstances. Si ce n’est la volonté quasi spectrale de Riquet, aucun personnage ne vient troubler le cours de cette réflexion sur la force de l’eau, de la nature et de la pierre. Philippe Fourcadier explore les ressources esthétiques de la lumière.

Une balade agréable au bord du Canal du Midi qui fixe les instants lorsqu’on prend le temps d’observer et nous parle de l’histoire à travers le ciel, la pierre et l’eau.

Jean-Marie Dinh

 

 Sur les traces de Pierre-Paul Riquet, 18 euros, info@edition-flam.com

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique Art, rubrique Photo