Poursuivre la vraie vie de Paul Valéry

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Valéry se dit occupé à « guillotiner intérieurement la littérature »

En lisant le gros livre de Michel Jarrety (1 370 pages), on se laisse volontiers aller à quelques méditions sur la littérature. A travers l’exploration minutieuse de la vie de l’écrivain sétois (1871/1945), l’ouvrage trace une fresque historique et littéraire de la fin du XIXe siècle à la première partie du XXe. Un siècle plus tôt, les bouleversements sociaux post révolutionnaires ont élevé le statut de l’institution littéraire et augmenté considérablement son audience. L’époque de la religion de la littérature s’imprègne petit à petit des sciences positives.

Situation paradoxale

Les années qui suivent ne furent pas austères, nous rappelle Michel Jarrety, même si la situation des écrivains demeure paradoxale. On le saisit bien avec Paul Valéry comme fil conducteur de nos rêveries. Un homme dont la volonté n’était pas lâche mais qui biaisait pas mal avec la réalité. La quête des valeurs où l’individualité peut trouver son épanouissement, marque le parcours de Paul Valéry. Saisi par l’engagement de Mallarmé qu’il plaçait plus haut que tout, Valéry s’enferme dans le culte de la forme. Les spéculations sur les pouvoirs du langage et des symboles comme révélateurs de vérités cachées lui inspirent une poésie de plus en plus difficile à vivre. Jusqu’à la rupture qu’il provoque lui-même alors qu’il traverse une profonde crise existentielle et sentimentale.

La nuit de Gènes

Cet épisode célèbre s’ouvre par une nuit d’orage. Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, l’auteur qui séjourne à Gènes, se résout à répudier les idoles de la littérature pour consacrer son existence à la vie de l’esprit. L’intérêt du travail du biographe est ici de revenir sur les événements effacés de la vie de Valéry. A propos de cette fameuse nuit d’orage que l’écrivain académicien décrira bien plus tard (1934) comme une renaissance. Michel Jarrety démontre que contrairement à ses déclarations – l’auteur se dit occupé à « guillotiner intérieurement la littérature » – Valéry n’abandonne pas totalement la poésie. Il continue notamment la rédaction de ses cahiers qu’il rédige chaque matin.

Secrètes aventures

On peut voir dans ce rejet, l’expression d’un échec, et notamment, celui d’assurer l’héritage de Mallarmé. Mais Valéry construit aussi sa propre légende. Très tôt alors qu’il est âgé de 25 ans, il fait choisir à son alter ego Monsieur Teste, « les plaisirs lucides de la pensée et les secrètes aventures de l’ordre » selon les mots prononcés par Borges lors de l’éloge funèbre de l’écrivain en 1945. Guidé par l’hyper conscience, à l’instar de Rimbault, Valéry a dit adieu à ses propres prestiges.

La controverse des « ermites de la pensée » trouve un rebondissement avec l’affaire Dreyfus qui polarise le monde littéraire. Tandis que Zola lance son J’accuse, Proust, malade et alité, consacre tout son temps à La Recherche. Et Valéry, qui assure alors le secrétariat du patron d’Havas, Edouard Lebey, s’engage avec les anti- dreyfusard au nom de la défense de l’Etat.

Un héros épuisé

Au fil de sa vie, l’auteur du Cimetière marin apparaît comme un héros qui s’est épuisé. Cette forme de suicide volontaire est entretenue par un subtil auto-dénigrement. Le livre montre plus un mode de fonctionnement spirituel qu’il ne dénonce une imposture explicative. Michel Jarrety pointe les tracasseries de l’auteur de Charmes. Il montre l’image de l’homme tel qu’il était, avec son manque de confiance, ses doutes, ses angoisses sociales et amoureuses. Un homme dont l’hypersensibilité le conduit à se construire contre elle. Paul Valéry est sujet à la passion obsessionnelle. Il souffre pendant des années d’une passion pour une femme croisée à Montpellier qui le hante sans qu’il ne puisse jamais l’aborder. Il aspirait à une union parfaite avec les femmes aimées. C’est son coté Narcisse.

La tache du biographe est remplie. Michel Jarrety revient à l’intime et rappelle accessoirement que la littérature ne va pas de soi.

Jean-Marie Dinh

Michel Jarrety Paul Valéry, édition Fayard 2008,1370 p, 52 euros

Photo : DR

Blanche neige pas casse noisette

Preljocaj débouche sa Il n'a rien à prouver

Bien entendu, on peut contester le choix et s’abstenir. On peut aussi dénigrer le facile, honnir les couleurs et les paillettes de fin d’année et s’y rendre… On peut se réjouir en peaufinant sa tenue de soirée face au miroir du vestibule ou y aller par curiosité. Mais pourquoi enfermer un des fleurons de la création chorégraphique entre la musique de Stockhausen et les poèmes de John Cage ? Libre à lui de choisir Blanche neige.

Quand Preljocaj débouche sa « parenthèse féerique et enchantée, » il n’a rien à prouver. Et contrairement aux apparences, il ne manque pas de courage. La difficulté se présente toujours comme quelque chose à conquérir. C’est ce qui s’ouvre sur l’inconnu qui offre le plus de risques…

Angelin Preljocaj met scrupuleusement ses pas dans les traces de Grimm. Le conte s’ouvre sur la mort de la mère qui donne la vie en installant la nuit. La danse frénétique de la marâtre conclut le récit sans vraiment éclaircir l’inquiétude. Aucun segment de l’histoire n’a disparu. Ce qui produit quelques longueurs. A croire que les corps devenus objets de narration dépassent la vitesse des mots. Le chorégraphe offre sa lecture, accentue le pouvoir prédateur de la belle-mère, remplace ici ou là le chasseur par un groupe de paras, mais conserve le sens quasi sacré de l’histoire. Féminité, sexualité, obsession et rêverie fondent l’univers intemporel devenu corporel de Blanche neige.

L’association avec le romantisme de Mahler est heureuse. Quand le plateau est plein (26 danseurs), le ballet mouline un peu mais livre quelques moments d’exception. Le chorégraphe a toujours su tirer le meilleur de l’innocence. La nature angélique de Blanche neige est vibrante d’âme. Vivant ou endormi son corps parle de l’intérieur. Preljocaj n’est pas un poisson carnivore, il appartient à l’espèce des vrais créateurs.

Jean-Marie Dinh

Spectacle de la saison Montpellier Danse

Photo : JC Carbonne

Un voyage vers le peuple des ombres

laurent-gaude_img_234_199Rencontre. Invité par la librairie Sauramps, Laurent Gaudé est venu

présenter sa descente aux enfers.


porte2Dans son dernier roman « La porte des enfers », l’écrivain dessine le destin tragique d’une famille devant l’épreuve de la mort. Quand le décès d’un petit garçon n’ouvre pas les portes du pathos mais celles de l’enfer… Laurent Gaudé, conducteur de cette ténébreuse histoire napolitaine, s’appuie sur la douleur pour conduire la cellule familiale à l’extrême de ses possibilités. Il n’est plus question alors de faire son deuil, mais d’aller au-delà…

« Pourquoi ce livre ?

J’avais envie d’écrire une descente aux enfers. Je me demandais s’il était encore possible d’y croire. Je ne souhaitais pas faire l’éloge de la violence. Plutôt parler de la colère face à la mort. Mettre en action des personnages qui ne peuvent s’y résoudre.

Votre approche de l’enfer est déchristianisée …

Ma culture chrétienne est très limitée. Personnellement je ne crois pas en Dieu. Je ne souhaitais pas aborder la dimension mystique. J’ai préféré m’attacher à la mythologie. Je n’ai pas relu Dante.

Avec il professore, puis Don Mazzeroti, Matteo trouve deux guides. Ce curé particulier est votre Virgile ?

C’est un peu technique. Un personnage seul ne peut décrire les enfers. Il lui fallait un interlocuteur. Je souhaitais aussi introduire un universitaire mis au banc de la société pour ses idées et pour ses mœurs. Le personnage du professore s’inspire un peu de Pasolini.

Le caractère trempé de la mère, Guiliana, est au cœur de l’action…

Le livre suit deux trajectoires dans l’exploration des sentiments. Après la mort de Pippo, le père est écrasé et la mère se révolte. Ce que vit Guiliana est très éloigné de la figure stéréotypée de la Mater Dolorosa. Elle dit à son mari : venge nous ou ramène-nous notre fils.

Considérez-vous la mort comme une alliée ?

Non, Je n’ai pas dépassé le stade de Guiliana. Je continue à lui en vouloir beaucoup pour les gens qu’elle m’a enlevés. Elle me fait très peur. J’aime la vie ».

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Laurent Gaudé, La porte des Enfers, Actes Sud 19,5 euros

Topologie de l’invisible

angelin_preljocaj_topologie_invisible-copie-1 Outre le soin esthétique porté à ce livre objet, c’est le contenu qui retient l’attention. Le travaille d’approche de Françoise Cruz est avant tout sensible. « Je ne suis pas une spécialiste de la danse. Après avoir vu plusieurs pièces d’Angelin, j’ai eu envie de savoir comment vient le désir de création chez lui, comment il dépasse le stade de l’idée. L’autre motivation qui m’a poussée à aller à sa rencontre, ce sont toutes ses collaborations artistiques. J’y vois une qualité essentielle pour un créateur. Angelin est attiré par ce qui n’est pas lui... » Le livre est emprunt de ces résonances. La capacité de l’artiste à passer les frontières, à transfigurer, à pratiquer son art comme un combat. Le DVD qui accompagne l’ouvrage permet de (re)découvrir trois créations : L’annonciation (2003), les raboteurs (1988), et Un trait d’union (1989) chacune est ancrée dans le contexte de son époque mais toutes demeurent intemporelles. « Preljocaj ne se laisse pas écraser par l’héritage du passé, indique Françoise Cruz, il s’en enrichit. Il décrit le geste classique dans la modernité. » Un chapitre est consacré à l’écriture chorégraphique que défend l’artiste. Un autre aux témoignages de ses compagnons artistiques. On retient celui de Pascal Quignard pour sa justesse : « La danse c’est se lever vraiment

JMDH

Coffret Angelin Preljocaj Topologie de l’invisible Ed, Naïve, 120 euros

« La guerre mondiale c’est la guerre contre le monde »

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Entretien  avec Michel Serres. A l’invitation de la Librairie Sauramps, l’académicien philosophe donne une conférence sur la nouvelle guerre salle Pétrarque.

« Je livre ici le livre de mes larmes… », peut-on lire dans votre dernier livre…

J’ai écrit ce livre pour deux raisons. La première que vous évoquez est personnelle, l’autre relève de la théorie philosophique. A mon âge, je suis devant mes enfants, mes collègues, mes étudiants, la mémoire vivante de la guerre. Et je me retrouve en présence de gens qui ne l’ont jamais connue. C’est aussi une situation historique puisque depuis la guerre de Troie, l’Europe occidentale n’a jamais connu 65 ans de paix continue sur son territoire. Aujourd’hui, peu de gens réalisent que nous sommes en paix. Parce que cela s’oublie, tandis que quand on est en guerre on ne peut pas l’oublier.

Vous constatez que les hommes au pouvoir aujourd’hui n’ont pas connu la guerre. Voyez-vous là, un danger ?

Effectivement, messieurs Bush, Obama, Aznar, Blair, Sarkozy, Angela Merkel… sont les premiers dans l’histoire à être des hommes d’Etat sans l’avoir jamais vécue. Quand Aznar, Blair et Bush décident d’intervenir en Irak, ils déclarent la guerre sans savoir ce que c’est. C’est une nouveauté qui pousse à la réflexion. Comment se fait-il que la guerre se soit arrêtée ? Cela m’a amené à approfondir mes idées sur la guerre et le terrorisme, et de passer de mon expérience personnelle à une idée philosophique. Aujourd’hui la guerre n’oppose plus les nations entre elles mais l’humanité au monde. Le sens s’est retourné.

C’est-à-dire…

Ce n’est plus un jeu à deux. On pense toujours en terme d’opposition ; Montpellier contre Bordeaux au foot, ou Obama contre McCain ou Royal contre Aubry, mais on oublie de dire que le jeu à deux est terminé. Qu’il est devenu un jeu à trois, avec le monde. On oublie toujours ce qu’on fait au monde quand on fait la guerre entre soi.

Ce nouvel enjeu à trois, pourrait nous épargner les guerres inutiles ?

Le problème est de connaître le rapport que nous avons au monde. Dans les journaux on parle des pêcheurs qui s’opposent aux décisions du gouvernement mais on oublie de dire qu’il n’y a plus de poisson. De la même façon, quand il y a une voie d’eau dans le bateau, il n’est pas sûr que les matelots poursuivent leurs disputes entre eux.

Vous définissez la guerre comme une institution de droit contrairement au terrorisme ?

J’insiste sur le fait que la guerre est une institution juridique. Elle répond en effet au droit, à travers un ensemble de règles comme la déclaration de guerre, le cessez le feu, le respect des hommes, l’armistice… La guerre est recouverte par un réseau juridique. Alors que le terrorisme est une affaire de non droit.

Que penser alors, de la guerre totale, préventive et sans fin contre le terrorisme, déclarée à la suite du 11 septembre ?

L’erreur de Monsieur Bush a été de déclarer la guerre à une institution qui n’existe pas. Si vous déclarez la guerre, c’est une guerre mais une guerre contre qui ? On ne peut lutter contre le terrorisme que par des opérations de police. Il n’y a pas de rapport possible entre guerre et terrorisme hormis le terrorisme d’Etat que pratiquaient Hitler et Staline. Bush a commis une erreur colossale qui démontre à quel point il n’avait pas les concepts dans la tête.

Est-ce vraiment une erreur si l’on considère la puissance de feu américaine et le lobby militaro-industriel qui règne à Washington en dictant la politique étrangère américaine ?

Il est probable que des contrats de vente d’armes ont été désignés à ce moment là. La preuve se constitue avec tous les mensonges autour des armes de destruction massive. Mais cela n’entrait pas tout à fait dans le cadre de mon livre qui se dirige surtout vers la nouvelle forme de guerre. La vraie guerre mondiale est celle que nous menons contre le monde.

En tant qu’ancien marin j’étais invité il y a quelques mois à donner une conférence inaugurale pour l’anniversaire de l’école navale. Et j’avais dit dans mon introduction : votre ancienne mission était de défendre la nation en mer. Votre nouvelle mission est tout simplement de défendre la mer.

Comment cela a-t-il été reçu ?

La rupture de génération s’est révélée assez nettement. Les vieux amiraux bien chenus se sont moqués de moi. Mais tous les jeunes était enthousiastes. Ils ont tout à fait compris ce que je voulais leur faire passer.

Les systèmes politiques ne tiennent pas compte de l’évolution des sociétés pour le moment. Ils restent encore dans le jeu à deux, celui du spectacle.

Quand on commente un match entre Montpellier et Bordeaux on ne pense jamais à celui qui vend les places. Et pourtant celui qui gagne, c’est celui qui ramasse la mise au guichet. »

recueilli par Jean-Marie Dinh

Michel Serres. La guerre mondiale. Ecologie philosophique

Face au déluge

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éditions Le Pommier

Imprégné des sciences et de la société, mais aussi de récits antiques, Michel Serres pratique une philosophie à large spectre. Son dernier livre aborde la question de différentes formes de violences. Celle de la guerre qui a bercé son enfance et l’a poursuivi une bonne partie de sa vie. Le vécu subjectif de la première partie s’adresse à ses contemporains qui n’ont pas connu la guerre. A tous, du matelot aux grands de ce monde, l’auteur tente de démontrer la folle expansion de la violence dans laquelle nous sommes engagés. Et les tenants ne sont pas forcément ceux qui apparaissent. Michel Serres convoque Aristote sur le terrain des opérations « Pour guérir de la violence, il faut participer au spectacle ». Tite Live et Corneille sont aussi du voyage. Depuis Troie, Rome, et la Révolution française, la guerre a suivi des règles, qui aujourd’hui ont été déconstruites. La sphère du non droit est définie par l’auteur comme celle du terrorisme. Michel Serres rappelle au passage à ceux qui prêchent qu’on importe le terrorisme sur notre sol, que celui-ci est né en France pendant la Révolution. Sur le plan de l’idée philosophique l’auteur fait référence à la remonté du temps d’Horace qui fuit la guerre. Il faut laisser aller le film à l’envers pour sortir de l’impasse, suggère Michel Serres. La partie ne se joue pas à deux mais à trois. Commençons par suspendre la guerre que les hommes mènent contre le monde.

JMDH