«Au marché, vous pouvez payer entre 200 et 500 dollars pour avoir un migrant»

Un migrant attend dans un «ghetto» à Agadez (nord du Niger) de rejoindre la Libye, d'où il compte franchir la Méditerranée pour gagner l'Europe. Photo AFP Issouf Sanogo

Un migrant attend dans un «ghetto» à Agadez (nord du Niger) de rejoindre la Libye, d’où il compte franchir la Méditerranée pour gagner l’Europe. Photo AFP Issouf Sanogo

L’Organisation internationale pour les migrations dénonce l’existence de véritables «marchés d’esclaves» en Libye.

«Vous allez au marché, et vous pouvez payer entre 200 et 500 dollars pour avoir un migrant» et l’utiliser pour «vos travaux». De passage à Genève, Othman Belbeisi, le chef de la mission de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Libye, a décrit la réalité de l’esclavage observée dans le pays. «Après l’avoir achetée, vous devenez responsable de cette personne. Certaines d’entre elles s’échappent, d’autres sont maintenues en servitude.»

Dans un communiqué, l’OIM explique que son personnel en Libye et au Niger a pu recueillir des récits «choquants» de migrants, qui ont décrit l’existence de «marchés d’esclaves» dans lesquels des centaines d’hommes et de femmes sont vendus. Ces personnes sont notamment vendues sur des places publiques ou dans des garages.

Demandes de rançons

L’OIM, qui est liée au système des Nations unies, cite le terrible témoignage d’un migrant sénégalais, dont le nom n’est pas publié. Cet homme a d’abord dû payer environ 320 dollars à un trafiquant d’êtres humains pour se rendre en Libye depuis Agadez, au Niger. Après deux jours dans le désert, dans un véhicule tout-terrain conduit par un chauffeur, il est arrivé à Sabha dans le sud-ouest de la Libye. Son chauffeur a alors affirmé ne pas avoir été payé par le «trafiquant» et a transporté le Sénégalais dans un «marché d’esclaves». Des migrants sub-sahariens étaient achetés et vendus sur ce marché, situé dans un parking, par des Libyens, aidés de Ghanéens et Nigérians qui travaillent pour eux.

Une fois vendu, le migrant sénégalais a été emmené dans divers endroits, des sortes de «prisons», dans lesquelles les migrants sont torturés, tandis que les ravisseurs exigent que leurs familles paient une rançon en échange de leur libération. Ce Sénégalais est ensuite parvenu à officier comme traducteur des ravisseurs, évitant ainsi d’être davantage battu.

«Abus sexuels» 

D’après les témoignages recueillis par l’OIM, les femmes deviennent des esclaves sexuelles. «La situation est désastreuse. Nous savons que les migrants qui tombent dans les mains des trafiquants sont confrontés à la malnutrition systématique, aux abus sexuels et même au meurtre», a indiqué le directeur des opérations d’urgence de l’OIM, Mohammed Abdiker.

Source Libération 12/04/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique  MediterranéeLybie, Libye, un pays hors d’Etat, rubrique Politique, Politique de l’immigration,

Aucune écriture n’est innocente

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Le 4 octobre 1984, le leader socialiste et panafricaniste Thomas Sankara, élu président du Burkina Faso en 1983, prononça à l’ONU un discours qui marqua les esprits. Il fut assassiné trois ans plus tard.

(…) Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité. (…)

Nous voudrions que notre parole s’élargisse à tous ceux qui souffrent dans leur chair. Tous ceux qui sont bafoués dans leur dignité par une minorité d’hommes ou par un système qui les écrase. (…) Je ne parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé, mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part. (…)

Je parle au nom des artistes — poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs —, hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations du show-business. Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage. Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne. (…)

Notre révolution, au Burkina Faso, est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde. (…)

Extrait de Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso, 1983-1987, Pathfinder, Atlanta (États-Unis), 2007.

Thomas Sankara

Incontournable Emmanuel Todd : « Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant »

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Le JDD – Qui est Charlie ?, paru au Seuil en 2015, a suscité une immense polémique.

Emmanuel Todd – Mon modèle expliquait, statistiquement, le comportement de la moitié des manifestants du 11 janvier 2015. Lors de la sortie du livre, des gens qui se pensaient bons, justes et républicains, mais que je décrivais comme égoïstes, islamophobes et antirépublicains, ont fait une crise. J’avais écrit que la France avait fait un gros accès d’hystérie pendant et après la grande manifestation. Quelques mois plus tard, la parution de Qui est Charlie ? a produit un petit accès d’hystérie. N’importe quel psychiatre admettrait que le livre a touché juste. Bien des “Charlie” ont été dévoilés à eux-mêmes.

« Avec Qui est Charlie?, j’ai fait mon devoir d’intellectuel. J’ai fait face à mon pays. »

Comment avez-vous vécu la violence des attaques?

Au-delà de la polémique, je prends acte que j’appartiens au camp des vaincus. Le livre n’a pas redressé la situation. On continue dans l’obsession de l’islam. Les gens que je critique dans le livre, comme Finkielkraut et Zemmour, représentent maintenant l’idéologie dominante. La dernière fois que j’avais vu Alain Finkielkraut, lors d’un déjeuner que vous aviez organisé, nous étions dans deux camps opposés mais de force égale. A l’époque, il souffrait d’un lumbago ; aujourd’hui, il siège à l’Académie française. Et je suis une sorte de paria. Mais je suis fier d’avoir écrit ce livre. Si j’étais croyant, je dirais que je me sens, en tant qu’être humain, justifié par ce bouquin. Quatre millions de personnes ont défilé dans la rue et j’ai écrit : « Non, vous n’êtes pas des gentils. » On m’a beaucoup dit, à l’époque, que j’étais un mauvais Français. Je suis tombé récemment sur un exemplaire de Pour l’Italie (1958), de Jean-François Revel. Il y rappelle que les gens qui représentent la France dans les manuels scolaires ont été souvent de leur temps des parias. La force de la France, c’est de produire des individus qui sont capables de critiquer la France. Face à la violence des réactions, qui m’a rendu malade, je me suis posé des questions. Allais-je devoir être breton, ou redevenir juif ? Finalement, je me suis dit « je vais être vieux » : c’est plus simple et plus réaliste comme identité. Mais le texte de Jean-François Revel, qui fut l’un de mes maîtres, m’a rappelé que j’ai fait mon devoir d’intellectuel. J’ai fait face à mon pays.

La journaliste Elisabeth Lévy vous décrit comme un « brillant savant » doublé d’un « idéologue énervé ».

C’est ça, la grandeur de la France : on peut dire ce que l’on veut et même n’importe quoi.

Comment appréhendez-vous l’élection présidentielle de 2017 ?

Nous sommes en pleine désagrégation du système. L’élection est une pure comédie. La constitution de la Ve République fait en théorie du président un monarque. En vérité, la France est dans la zone euro, nous ne contrôlons plus notre monnaie, nous avons perdu la maîtrise du budget et du déficit, et, à l’heure de la globalisation, notre président n’a plus aucun pouvoir. La France est prisonnière d’une zone euro dont le patron est l’Allemagne. Les gens confondent vote et démocratie, croient que s’exprimer, c’est décider. Mais il faut que le vote représente la nation entière et que le président élu ait un réel pouvoir, et qu’il respecte ses électeurs, pour que l’on soit dans une véritable démocratie. Aucune de ces conditions n’est réalisée. La primaire de la droite a été une mascarade avec un sous-électorat de droite atypique, vieux et riche, se choisissant un thatchérien qui a trente ans de retard. Symétrique, le sous-électorat de gauche a choisi Hamon et sa version revenu minimum du “on rase gratis”. C’est la fête. Tout est permis. Grâce à Hollande, nous savons qu’il n’y a plus d’exécutif en France. Nous allons désigner celui qui va nous représenter à Berlin.

« Les élites trahissent le peuple, mais le peuple est médiocre. »

Vous sentez-vous des accointances avec le programme économique de Marine Le Pen?

J’ai suffisamment pris la défense des Français d’origine musulmane pour que mon rejet de Marine Le Pen soit un fait d’évidence. Et je ne dédouane pas ses électeurs. Je ne suis pas un politicien, et j’ai été libéré de mon patriotisme naïf par la sortie de Qui est Charlie ? Je ne me sens plus obligé de dire que les Français sont merveilleux. Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant. Les gens du Midi de la France n’ont aucune excuse pour voter FN parce qu’ils ne vivent pas dans le naufrage industriel. Les gens du Midi qui votent Front national doivent être jugés pour ce qu’ils sont : de purs racistes anti-Arabes. Quant aux ouvriers du Nord, ils pourraient lutter pour l’égalité en votant pour Mélenchon. Ils préfèrent en majorité taper sur plus faibles qu’eux, les immigrés, les Arabes. Les élites trahissent le peuple, mais le peuple est médiocre. La société française est un ramassis d’égoïsme et de ressentiment, dans toutes les couches sociales. Les Français se comportent mal et il faut le leur dire. S’ils continuent, l’histoire les punira, par une vraie perte de liberté et une vraie chute de leur niveau de vie.

Dans ce contexte, Marine Le Pen avance une vérité : il faut sortir de l’euro et pratiquer le protectionnisme. Mais la condition première du succès, pour mener à bien un changement aussi drastique, ce serait la solidarité nationale et la fraternité. L’épreuve est à aborder en commun, par tous les Français. Or, parmi les Français, il y a ceux qui sont d’origine arabe ou musulmane. Avant même l’épreuve, le Front national divise la société. À quelle condition pourrions-nous le prendre au sérieux ? Soyons réalistes, laissons-lui son fond de commerce anti-immigrés ; il ne faut pas rêver. On pourrait toutefois prendre Marine Le Pen au sérieux si, à la suite d’une crise spirituelle, elle traçait une ligne claire entre les Français d’origine maghrébine, qui sont des Français pleins et entiers, et l’immigration actuelle et à venir. Le FN ne serait toujours pas gentil, mais il révélerait au moins une envie sérieuse de gouverner.

Pour qui allez-vous voter à la présidentielle de 2017 ?

Lors de la sortie de Qui est Charlie ?, on m’a signifié que je n’étais plus un vrai Français. J’en ai tiré une conclusion logique et me suis d’abord retiré le droit de vote. De plus, le poids des vieux plombe les élections en France et j’ai 65 ans. Pourquoi ne pas donner l’exemple du retrait? M’abstenir ne serait pas une souffrance : aucun des candidats ne m’est totalement compréhensible. Mais nous sommes en phase terminale et peut-être y aura-t-il urgence à voter. Qui sait ? D’emblée, il y a des gens pour lesquels je ne pourrais pas voter comme François Fillon, Marine Le Pen ou Benoît Hamon.

Vous allez voter pour Emmanuel Macron ?

Non, impossible aussi, évidemment. Je ne l’ai pas cité car j’avais oublié son existence. J’ai une sympathie instinctive pour Emmanuel Macron à cause de son mariage inhabituel. Il a été capable de défier le monde sur un sujet grave. Il a eu, à un moment de sa vie, un courage que je n’aurais pas eu. J’ai regardé le débat télévisé. J’ai apprécié son naturel, au milieu de tous ces vieux crabes. Il est exceptionnel d’assurance pour ne rien dire. Mais il a un programme, très clair, amalgame de tous les lieux communs du système bancaire. Le côté sympathique, c’est que la banque n’est pas raciste. Les gens qui ne s’intéressent qu’à l’argent n’ont rien contre les immigrés. Et puis lui aussi veut obéir à l’Allemagne.

« Benoît Hamon légitime l’idée qu’il n’y a pas de problème avec l’euro. »

Vous renvoyez dos à dos Benoît Hamon et François Fillon ?

J’ai une détestation particulière pour Benoît Hamon à cause de son discours sur une quantité de travail limitée qui devrait nous amener à accepter 10% de chômage et faire des Français des assistés. Mais ce taux de 10% est dû à l’appartenance à la zone euro. Benoît Hamon légitime l’idée qu’il n’y a pas de problème avec l’euro. C’est un sous-marin de l’Inspection des finances et du delorisme. C’est aussi un apparatchik archétypal, qui n’a jamais travaillé et produit. Il est normal qu’il ne croie pas au travail, ça ne lui est jamais arrivé. Je ressens le discours de Benoît Hamon comme un facteur de passivité et de corruption morale. Dans le cas de François Fillon, il y a tout ce que l’on sait déjà : il vit dans son monde, il aime l’argent, il est sorti de la réalité… Mais ce qui reste scandaleux, c’est la manière dont la droite n’a pas été capable de s’en débarrasser. Nous nous plaignons de l’incivilité dans les banlieues, mais nous posons-nous la question de l’effet moral sur la jeunesse d’une droite, dite républicaine, qui soutient un candidat mis en examen pour détournement de fonds publics et escroquerie?

Aucun candidat ne trouve grâce à vos yeux ?

Si je décidais de voter, les deux candidats vers qui je pourrais éventuellement me tourner seraient Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan. Ils ressemblent à des êtres humains. Jean-Luc Mélenchon est un homme de gauche, courageux sur la question allemande, mais mou sur les priorités : échapper à l’euro mortifère et passer au protectionnisme raisonnable. Mélenchon papote trop sur des sujets secondaires comme les institutions. Il n’est pas réaliste sur le plan géopolitique. Sortir de l’Otan ? Surtout pas ! Si l’on veut échapper à Berlin, il va falloir s’appuyer sur Washington. C’est juste le moment d’être pro-américain. La réflexion de notre gauche sur les États-Unis frôle le degré zéro : « Trump est méchant. » Aucun intérêt. En ce qui concerne Dupont-Aignan, sa constance patriotique force l’admiration et il a une netteté comme personne qui manque à Jean-Luc Mélenchon. Il y a un problème pour moi avec Dupont-Aignan : il est de droite et je suis de gauche. Mais j’adorerais que les électeurs de droite, touchés par la grâce patriotique et sociale, votent en masse pour Nicolas Dupont-Aignan !

« Pour ce qui concerne la compréhension de la dynamique historique générale, j’ai plutôt assuré. »

Le clivage droite/gauche ne serait-il pas remplacé par un clivage fermé/ouvert ?

Toute personne doit se situer sur deux axes : le patriotisme et le clivage droite/gauche. Je suis patriote et de gauche. Je n’ai par ailleurs aucune leçon d’ouverture au monde à recevoir : j’ai été formé à la recherche en Angleterre, 95% des livres que je lis sont en anglais, un tiers de mes e-mails sont avec des Japonais. Voici bien l’ultime escroquerie : ceux qui évoquent le clivage fermé/ouvert se pensent évidemment ouverts. Mais ces types représentent en général la quintessence de la franchouillardise. Ils ignorent le monde, le retour général au protectionnisme, notamment aux États-Unis, qui ont pourtant lancé le libre-échange. Partout, hors de France et d’Allemagne, on considère la zone euro comme le boulet de l’économie mondiale. Il y a plus d’ouverture au monde dans un syndicaliste CGT que dans Pascal Lamy, ex- “patron” de l’Organisation mondiale du commerce.

Comment vit un intellectuel en politique?

Je suis un chercheur. Pour ce qui concerne la compréhension de la dynamique historique générale, j’ai plutôt assuré : j’ai prédit, entre autres, l’effondrement du système soviétique, l’affaiblissement du système américain, les révolutions du monde arabe, le dysfonctionnement de l’euro. Mais s’il y a un domaine dans lequel j’ai montré ma totale incompétence, c’est bien la perception des individus. Comme psychologue, je suis nul. Je suis un chercheur en chambre et un introverti contrarié. Je ne sens vraiment bien les êtres humains qu’à travers des agrégats statistiques. Ainsi, toute ma vie, j’aurai surestimé le niveau de moralité des politiques et le sens de l’humour des Français. Comprendre les individus, c’est le principal, et c’est pour ça que sur ma pierre tombale, j’aimerais comme épitaphe : « Je n’ai rien compris, mais c’était génial. »

Pierrick Tillet

Source : Le JDD 09/04/2017

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique Politique,

Maroc Analyse: Comment les technocrates ont pris le contrôle du gouvernement Othmani

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Arrivé premier aux législatives du 7 octobre, le PJD est relégué au second plan du gouvernement qu’il dirige. Les grands gagnants sont le RNI et les technocrates.

Il aura fallu 194 jours de gestation avant que le 32e gouvernement du royaume ne voit le jour. Cinq mois de blocage, puis 20 jours chrono de négociations depuis l’arrivée d’El Othmani. Ce douloureux accouchement a donné naissance à un exécutif de 39 portefeuilles, similaire finalement en nombre à son prédécesseur, et dominé par les technocrates.

“L’objectif de départ était de constituer un gouvernement le plus ramassé possible avec 30 postes à répartir, mais c’était illusoire. Il fallait satisfaire six partis tout en répondant à l’impératif d’efficacité”, justifie Khalid Naciri, constitutionnaliste et membre du bureau politique du PPS. Selon ce dernier, “les rancœurs pré et post-électorales, la gourmandise des partis et le fait que le PJD ait été obligé de composer avec une réalité complexe” ont abouti à cet Exécutif. Pour le politologue Omar Cherkaoui, “il s’agit plus d’un remaniement ministériel que d’un nouveau gouvernement”. Il en veut pour preuve que 48% des ministres rempilent, dans des départements différents. Un “redéploiement ministériel”, pour reprendre ses termes. Le phénomène concerne particulièrement le PJD, qui voit nombre de ses ministres jouer aux chaises musicales : un Rabbah lâche le Transport et l’Équipement au profit d’un Aâmara qui lui cède l’Énergie et les mines. Ramid quitte la Justice pour occuper un poste de ministre d’État chargé des Droits de l’homme. En parallèle, vingt nouveaux visages font leur entrée dans le carré très sélect des ministrables, dont plusieurs jeunes technocrates.

Raviver la Koutla

Les ministères de souveraineté sont plus forts que jamais, avec un département des Affaires étrangères qui échoit au diplomate de carrière Nasser Bourita, l’Intérieur confié à un ould dar (Abdelouafi Laftit), ou encore l’Education qui tombe sous le giron de l’ancien ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad, devenu membre de l’UC entretemps. La présence de l’USFP, honni par Abdelilah Benkirane, est restée finalement contenue, avec un Driss Lachgar out, deux ministres délégués et un secrétariat d’État. Un lot de consolation ? Plutôt la concrétisation d’un “gouvernement de cohabitation”, comme le définit le politologue Aziz Chahir. Selon ce dernier, “sans aller jusqu’à un gouvernement d’unité nationale, il y avait une volonté de l’État de raviver la Koutla et de mettre en place un gouvernement réunissant toutes les sensibilités politiques, renforcé par des technocrates et haut commis de l’État”.

Comme voulu par le roi Mohammed VI lors du discours de Dakar, le gouvernement installé n’a pas obéi à la “logique arithmétique”. Ainsi, la première observation — la plus évidente aussi — est la présence en force du RNI qui, malgré ses 37 sièges, hérite de cinq ministères et de deux secrétariats d’Etat, dont plusieurs secteurs économiques stratégiques (économie et finances, agriculture, industrie…). Il apparaît donc comme le grand gagnant. Le PJD, arrivé en tête des législatives, ne s’est adjugé que cinq ministères, deux ministères délégués et quatre secrétariats d’État, malgré son score de 125 sièges.

“Technocratisation décomplexée”

“Le RNI a pris la grande part du gâteau et les ministères les plus importants, parce que, d’un côté, il dispose de plusieurs compétences comme Aziz Akhannouch et Moulay Hafid Elalamy, ce qui fait défaut au PJD, qui souffre d’un grand manque de profils ministrables”, estime le chercheur Khalid Cherkaoui Semmouni, président du Centre d’études stratégiques et politiques de Rabat. Pour le politologue et économiste Larbi Jaïdi, la seule compétence des ministres RNI ne justifie pas tout. Il pointe le fait que “les ministères les plus importants échoient à des partis qui n’ont pas eu l’avantage électoral”. Au-delà de ces questions de répartition de portefeuilles, Jaïdi fustige un problème de “cohérence, d’affinités et de vision politique commune”. “Nous sommes dans un paysage politique éclaté, où il faut satisfaire les uns et les autres. Dans tout cela, il y a les prérogatives du Chef du gouvernement, une question clé qui n’a pas été réglée par ce gouvernement”, note-t-il. Et de citer notamment la prééminence des “sans appartenance politique qui ne sont pas nommés pour être sous le contrôle du Chef de gouvernement (…) Cela pose la question de l’inter-ministérialité. C’est-à-dire la capacité du Chef de gouvernement à arbitrer”.

Pour autant, le choix d’une “technocratisation décomplexée”, comme la qualifie Aziz Chahir, n’est pas forcément une mauvaise chose. “On assiste à un changement structurel. Le recours aux technocrates a toujours existé, mais c’était selon une logique topdown, à savoir qu’ils étaient parachutés. Dorénavant, ils doivent cohabiter avec les partis dans une logique plus transversale”, nuance-t-il. Ainsi, l’arrivée d’un Mohamed Hassad à l’Education est plutôt bien perçue par Khalid Naciri, qui loue ses qualités de “pragmatique qui a fait ses preuves”. L’arrivée de profils comme Othmane El Ferdaous, Lamia Boutaleb et d’autres peut être une bouffée d’air pour piloter des secteurs en mal de têtes bien faites. Mais ce patchwork de profils, venus de partis et d’horizons différents, respecte-t-il l’objectif d’homogénéité et de gouvernement de pôles voulu par Mohammed VI et répété par El Othmani ? Khalid Naciri met en avant les portefeuilles organisés de la sorte, à l’image de la Culture et de la Communication, ou encore l’Urbanisme et l’Habitat, pilotés par son parti. Mais pour Larbi Jaïdi, on est loin de cette logique de pôles : “Je ne vois pas de pôles, mais des conciliabules pour satisfaire les désidératas des partis”, tonne-t-il. Quid du ministère élargi de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, chapeauté par Akhannouch ? Pour Jaïdi, il s’agit simplement de l’affectation des Eaux et forêts à son secteur naturel, au lieu qu’il dépende du Chef du gouvernement comme auparavant. L’économiste et politologue note que le nouveau gouvernement est toujours organisé en ministères, ministères délégués et secrétariats d’État, alors que l’on évoquait une disparition des ministères délégués justement pour permettre cette organisation en pôles. Au final, c’est un Exécutif similaire sur la forme à celui qui l’a précédé en termes d’architecture. Et plus technocrate que jamais.

 Zakaria Choukrallah,Mohammed Hamza Hachla

Source Telquel 07/04/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Méditerranée, Maroc, Même sans Zefzafi, le « Hirak » du Rif se poursuit, On line  Maroc : Rabat cherche à décapiter la rébellion du Rif, Rubrique Politique, société civile

Rupture pathétique assumée

 Roman
Dans la série les histoires d’amour finissent mal, celle de Mathilde qui carbure au cocktail MD-electro mecs contée par Hélène Couturier dans un monologue sauvage et contemporain.

il-etait-combien-de-fois-9782842638795_0Avec Fils de femme, son premier roman sortie en 1996, l’auteure montpelliéraine Hélène Couturier a été la première femme française publiée dans la prestigieuse collection Rivage noir dirigée par le grand dénicheur de talent François Guérif. Vingt ans plus tard elle vient de publier son sixième roman Il était combien de fois, chez Le Dilettante.

Ce n’est pas un roman noir, bien qu’on sente parfois à travers le style sans figure, limpide, débridé, le virus du genre s’agiter sous la peau de l’intrigue. Le rythme aussi, comme le squelette du roman qui nous embarque dans une errance nocturne à Barcelone – sa nouvelle ville d’adoption – indique le caractère contestataire de l’écrivain qui prend le revers de la société de consommation.

De consommation festive il est pourtant question avec Mathilde, personnage principal s’exprimant à la première personne du singulier. Une femme d’âge mure qui carbure au cocktail MD-electro mecs.

« Un nombre totalement avouable puisque je couche le premier soir mais jamais une seule fois. Je pratique la relation sporadique longue durée non par choix mais par nécessité – c’est si rare de rencontrer un homme qui m’éveille un véritable désir que lorsque j’en découvre un je le dorlote

Avec ce drame éternel, Hélène Couturier saisit les maux du monde moderne dans une dimension intime. Mathilde est une forme d’aventurière attachante par son côté border line. Son désir de vivre la pousse à braver des situations inconcevables pour la plupart des gens de sa génération. Cela la conduit à se trouver dans des situations cocasses comme sa rencontre hilarante avec un apollon dénommé Valentin.

Côté psycho, l’héroïne connaît plusieurs problèmes de dépendances : drogues, sexe, fêtes nocturnes… Elle tente en vain de s’enfuir de la dure réalité par des moyens peu orthodoxes tout en assumant parallèlement sa vie de couple et son boulot d’agent immobilier dans la métropole catalane.

« L’infidélité n’est pas un enjeu dans le couple mais pour beaucoup une réalité qui doit se vivre dans la clandestinité et je suis en train de me rendre compte qu’il n’y a pas de clandestinité parfaite, ils y a juste des hommes et des femmes qui choisissent de ne pas voir et d’autres qui choisissent de voir ! »

En somme, l’absence de meurtre tient lieu de passeport à ce livre pour la  blanche mais son côté corrosif qui défie la caste des bien-pensants pourrait très bien nous amener à le caler dans les étagères dédiées aux romans noirs .

Jean-Marie Dinh

Il était combien de fois, Le Dilettante 2017 15€

Voir aussi : rubrique Livre, Littérature,

Source La Marseillaise 25 03 2017