Parole intime dans l’espace fou

UnBatmanDansTaTete_3«Nous entendons tous des voix dans nos rêves.»

Treize Vents. « Un Batman dans la tête » mise en scène par Hélène Soulié.

A la récré, Matthieu, un adolescent de Béziers, utilise un rasoir contre ses camarades de classe. Acte incompréhensible, juteux fait divers générateur de clicks. Les lecteurs avides de sensations fortes, plébiscitent l’article sur les sites des journaux. L’auteur David Léon, dessine un jeune homme dans une baignoire avec un miroir qui le surplombe et écrit un texte pour le théâtre (éditions Espaces 34).

Il a dans l’idée de faire entendre une autre voix. D’aller plus loin en explorant la situation de l’intérieur. Il donne la parole à Matthieu qui raconte l’histoire en cherchant à se comprendre lui-même. Est-il si différent des lecteurs de faits divers ? Oui assurément, lui a commis des actes brutaux,  les raisons ? Il voulait « ressentir de l’émotion. »  Sans doute à cause de «la femme qui ne voulait pas être une mère et du père lâche

Mathieu passe beaucoup de temps sur sa console de jeu. Depuis qu’il s’est plongé dans les aventures du Batman, il entend une voix qui s’adresse à lui de façon répétée et envahissante. Il devient difficile de distinguer le réel. Lui-même dont personne ne s’occupe, l’est-il vraiment, réel ? La destruction lui permet de se construire, d’apprendre des choses sensibles. Il use de ses capacités cognitives, comme il peut, sans les autres.

L’auteur recompose son histoire, celle du Batman, de la quête identitaire de l’ado, de la violence et du meurtre. La force du texte est au coeur de la mise en scène d’Hélène Soulié  qui dessine  l’altération psychique des fonctions humaines comme on peint une nature presque morte. Dans une scénographie juste et précise Thomas Blanchard livre une performance époustouflante. La vie étouffée respire.

JMDH

Source L’Hérault du Jour, 01/03/2014

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Le risque payant d’une esthétique en construction

Photo. Marc Ginot

Photo. Marc Ginot

Théâtre Jean Vilar. « Le jour où j’ai acheté ton mépris au Virgin Megastore » mis en scène par Julien Bouffier.

Plan fixe à l’entrée du Virgin Megastore, braquées sur les portes d’entrée, les caméras de surveillance enregistrent. L’heure «digicodée» est historique. Les portes s’ouvrent. Le grand rush de la liquidation a commencé. En retrait, la vendeuse se mue en chômeuse.

Marthe porte une pile de livres qu’elle entend soustraire à la catastrophe naturel qui se déploie sous ses yeux. Elle croise Louis qui lui parle comme les écrivains savent le faire. La foule qui entre dans l’euphorie forme des vagues. Elle se rue sur n’importe quoi avec avidité. On pense aux images de la chute du mur. Aujourd’hui, on ne se piétine plus pour la liberté, mais pour profiter des prix. Une histoire d’amour débute dans le deuil de la culture.

Julien Bouffier prends cette scène primitive comme point de départ pour nous raconter le progressif déchirement d’un couple. C’est une forme de remake contemporain du Mépris, le film de Godard, adapté à la scène. Dans sa trame, la pièce reste fidèle au fond, peut être trop. L’idée de départ reste sans suite.

Marthe (Vanessa Liautey) a peu à peu l’impression que son homme ( Marc Baylet-Delperier) ne sait plus la regarder. Alors qu’il doit s’atteler à la réécriture d’un scénario (du Misanthrope), le doute puis le mépris vont naître chez elle. Et de là, l’incompréhension puis la colère de son compagnon. L’homme n’est pas innocent dans l’affaire il cède aux avances du producteur (Julien Guill) qui se propulse au cœur du couple.

La flamme du désir se livre en proie au regard de l’autre en ouvrant une problématique bien contemporaine de la création. Sur la forme, les supports multiples convoqués apportent une dimension aussi risquée que populaire.

Pratiquant invétéré du bricolage inventif, Julien Bouffier trouve sa langue dans l’hybridation artistique tout en parvenant à amener l’existant qui réside dans les acteurs. Leurs interventions en temps réel sur l’image ouvrent des perspectives dynamiques et poétiques. L’histoire d’amour finit mal.

JMDH

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Le Mexique privatise son pétrole

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par John Mill Ackerman,

Le 20 décembre 2013, le Mexique a fait un bond de soixante-seize ans dans le temps quand le président Enrique Peña Nieto a annoncé une réforme constitutionnelle remettant le contrôle de l’industrie pétrolière aux mains des mêmes multinationales qui en avaient été écartées par le père de l’Etat moderne mexicain, le président Lázaro Cárdenas, en 1938. Cela faisait trois décennies que la clique de politiciens néolibéraux qui gouverne le pays échouait dans sa tentative de démanteler le monopole d’Etat de Petróleos Mexicanos (Pemex) et de privatiser la rente pétrolière. Mais en décembre dernier, presque sans aucun débat et comme un coup de tonnerre, il leur a fallu moins de deux semaines pour rassembler les votes nécessaires et accomplir cette transformation historique de la constitution mexicaine (lire « Echec et mat pour la gauche mexicaine »).

Avant la réforme, l’industrie pétrolière mexicaine était l’une des plus « nationales » du monde. Elle contenait une stricte interdiction constitutionnelle contre toute forme de contrat ou de concession accordée au secteur privé lui attribuant un contrôle direct ou des droits de propriété sur l’une des étapes de l’extraction, du raffinage ou de la commercialisation du pétrole. Avec les réformes des articles 25, 27 et 28 de la constitution mexicaine de 1917, Pemex se voit reconvertie en simple sous-traitant du ministère de l’énergie. Le président pourra décider, après appel d’offres mais sans aucune intervention du pouvoir législatif, de la répartition des différents gisements pétrolifères entre les entreprises intéressées. La réforme ouvre également la porte à l’expansion massive de la fracturation hydraulique, ou fracking, sur l’ensemble du territoire mexicain pour l’extraction du pétrole et du gaz naturel.

Le Washington Post a immédiatement salué ces réformes avec émotion :« Alors que l’économie du Venezuela implose et que la croissance du Brésil stagne, le Mexique est en train de devenir le producteur de pétrole latino-américain à surveiller — et un modèle de la façon dont la démocratie peut aider un pays en développement » (éditorial du 16 décembre 2013). Le Financial Times a également applaudi « le vote historique du Mexique en faveur de l’ouverture de son secteur pétrolier et gazier aux investissements privés, après soixante-quinze ans de soumission au joug de l’Etat, (…) un joli coup politique de la part d’Enrique Peña Nieto » (15 décembre 2013). La revue Forbes, quant à elle, promettait : M. Peña Nieto « restera dans les livres d’histoire » (18 novembre 2013).

Ceux qui défendent les modifications de la constitution postulent que Pemex est devenue une entreprise inefficace et corrompue, incapable de tirer avantage des énormes réserves de pétrole et de gaz naturel du pays : approximativement 30 milliards de barils de pétrole et 46 450 milliards de mètres cube de gaz naturel (seul l’Arctique détiendrait de plus grandes réserves de pétrole brut inexplorées). Alors que la production du pétrole au Mexique a fondu ces dernières années d’un pic de 3,3 millions de barils par jour en 2004 à seulement 2,5 millions actuellement, les auteurs de la réforme promettent qu’elle permettra de la porter à 4 millions de barils par jour à l’horizon 2025.

Il n’existe toutefois aucune garantie que l’entrée en scène des multinationales dope la production. La priorité de ces entreprises n’est pas l’exploitation directe du pétrole, mais le contrôle des nouvelles réserves afin de soutenir leur cote en bourse. Est-ce vraiment un hasard si l’un des articles de la réforme énergétique précise que bien que le pétrole mexicain restera « propriété de la nation », les entreprises privées qui bénéficieront de nouvelles licences « pourront reporter dans leur comptabilité et leur bilan l’allocation ou le contrat ainsi que les bénéfices attendus » ?

Ces « bénéfices » pourraient bien ne jamais se matérialiser. Le cas de Repsol en Argentine est un excellent exemple de contraction de la production, dans un contexte de privatisation (1). En avril 2012 le gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner a même décidé de nationaliser l’entreprise en réponse à ce qu’elle considérait comme une politique délibérée « de saccage » et « d’improductivité » (2). Les menaces des sociétés pétrolières de ralentir leur production motivèrent également l’expropriation décidée par Cárdenas au Mexique, en 1938.

L’enthousiasme de la presse contraste avec le scepticisme des Mexicains, nourri par une longue expérience des privatisations au cours des deux dernières décennies. Le principal résultat de cet épisode ? L’enrichissement d’une poignée de familles qui forment aujourd’hui une oligarchie prédatrice et corrompue, contrôlant tous les aspects de la vie politique et économique du pays (3). Sans surprise, toutes les études d’opinion suggèrent qu’une grande majorité de la population rejette la privatisation de l’industrie pétrolière (4).

Pourquoi imaginer que le nouveau spasme privatisateur se distingue du précédent ? Après tout, M. Peña Nieto doit sa carrière politique à son mentor, l’ex-président Carlos Salinas de Gortari (1988-1994), responsable de la plus grande partie des privatisations antérieures. Les deux hommes sont membres du très ancien Parti Révolutionnaire institutionnel (PRI), qui a gouverné le pays pendant soixante et onze ans et qui demeure le plus corrompu du pays.

Mais la privatisation présente également un autre danger : celui d’une importante crise budgétaire. A l’heure actuelle, Pemex fournit un tiers de son budget à l’Etat fédéral. Le gouvernement compensera-t-il le manque à gagner par une hausse de la fiscalité sur des entreprises aussi puissantes qu’Exxon-Mobil, Shell ou Chevron ? Les doutes s’avèrent fondés : quelques jours après que la réforme pétrolière a été annoncée, M. Peña Nieto s’est plié aux pressions des grandes entreprises en signant un décret les exemptant d’une série de nouveaux impôts approuvés à peine deux mois auparavant.

Et si le gouvernement mexicain ne peut pas, ou ne veut pas récolter les impôts nécessaires, il sera bien moins en mesure d’éviter les graves atteintes à l’environnement qui accompagnent inévitablement l’expansion de l’extraction pétrolière — un danger particulièrement important lorsqu’on utilise la technique du fracking. En France, le Conseil constitutionnel a récemment avalisé la loi du 13 juillet 2011 qui interdit précisément l’utilisation de cette technique en raisons des dangers environnementaux qu’elle présente. Au Mexique, le Congrès et la Cour suprême de justice auraient difficilement assez de poids pour résister aux pressions des entreprises pétrolières et prendre une telle mesure. L’impunité dont jouissent les entreprises minières canadiennes sur le sol mexicain n’est qu’une illustration supplémentaire de la vague de destruction environnementale que pourraient entraîner les nouvelles réformes pétrolières.

Face au rejet de la réforme par la population, le gouvernement se réfugie derrière la « grande coalition » politique dont le président s’est armé pendant la première année de son mandat : le « Pacte pour le Mexique », qui a réuni à la table de négociation les dirigeants des trois principaux partis politiques en vue d’un accord sur un agenda législatif commun.

Succès indéniable dans la mesure où il a atténué les conflits entre les membres de la vieille classe politique qui gouverne le pays depuis trois décennies, le Pacte a simultanément approfondi le fossé entre le monde politique et la société. L’enquête annuelle Latinobarómetro révélait en 2013 que seuls 21 % des Mexicains s’estimaient « satisfaits » de leur démocratie : le pire résultat de la région latino-américaine. L’hebdomadaire The Economist anticipe même un soulèvement social au cours des prochaines années. Il a inclus le Mexique dans sa liste des soixante cinq pays du monde présentant les plus hautes probabilités de « rébellion » au cours de l’année 2014 (5).

Paradoxalement, ce mécontentement généralisé pourrait être l’acteur le plus important à l’heure d’impulser un développement durable dans le pays. Ce dont le Mexique a besoin aujourd’hui n’est pas d’accueillir et de mener à ses conséquences ultimes l’ancien modèle de privatisation, mais bien de construire un mouvement social d’opposition fort capable de défendre l’intérêt et les institutions publics à l’heure où les entreprises pétrolières se rapprochent pour profiter des nouvelles « opportunités » dans le pays. Le véritable « décollage » du Mexique, ainsi qu’une économie forte, ne jailliront pas de la privatisation du pétrole, mais de la réponse sociale que cette réforme pourrait entraîner.

Ceux qui défendent la réforme pétrolière au Mexique affirment qu’elle permettra au pays de suivre l’exemple de la Norvège, dont la population a bénéficié des fruits de la production pétrolière dans un contexte impliquant une large participation du secteur privé (6). Mais ce dénouement dépend autant du contexte politique que des réalités économiques. En l’absence d’un Etat fort et animé d’une volonté claire de serrer la vis aux multinationales, une ouverture pétrolière entraînerait probablement de graves problèmes de gouvernabilité et une stagnation économique.

Paradoxalement, c’est le pays qui a montré l’exemple au reste du monde en 1910 avec la première révolution véritablement sociale du XXe siècle qui reste aujourd’hui en retrait de la tendance latino-américaine de revitalisation démocratique avec une « vague rose » de gouvernements décidés à engager une transformation sociale, en Equateur, en Uruguay, en Bolivie, au Venezuela, voire au Brésil ou en Argentine. Au Mexique, le retour au pouvoir du PRI semble, au contraire, annoncer le démantèlement accéléré des conquêtes sociales du siècle dernier. Cependant, bien que la privatisation pétrolière marque la fin d’une époque historique, elle pourrait aussi, comme la chouette de Minerve, signifier le début d’une renaissance sociale, qui permettrait finalement au peuple mexicain d’unir ses forces avec ses frères et sœurs latino-américains dans la transformation politique de l’ensemble du continent américain.

John Mill Ackerman

Chercheur à l’Institut de recherches juridiques de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) et directeur de rédaction de la Mexican Law Review.
Source : Le Monde Diplomatique mars 2014
Voir aussi : Rubrique Amérique Latine, Mexique, Rubrique International,

 

L’Islande s’éloigne de l’Union européenne, sans référendum

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Hördur ne pensait pas redescendre un jour dans la rue. « La dernière fois, c’était en 2009, pour réclamer la démission du premier ministre », raconte cet étudiant de 26 ans. Lundi 24 janvier, comme 3 500 Islandais, il est allé protester devant le Parlement à Reykjavik, la capitale. Un événement dans ce petit pays de 320 000 habitants, peu enclin à battre le pavé. « Le gouvernement a trahi sa promesse », explique Hördur, furieux.

Lui et les autres manifestants réclamaient la tenue d’un référendum sur l’adhésion de leur pays à l’Union européenne (UE), comme l’avait promis le gouvernement de centre droit lors de son élection en avril 2013. Vendredi 21 février, pourtant, les deux partis eurosceptiques au pouvoir, celui du Progrès et celui de l’Indépendance, se sont entendus sur une proposition de loi prévoyant de retirer la candidature du pays à l’UE. Et ce, sans passer par la voie référendaire. « Je suis contre l’adhésion, mais il est scandaleux qu’on nous interdise si brutalement de nous exprimer », ajoute Aslaug, une autre manifestante. Mercredi, une pétition exigeant un référendum a été signée par 31 000 Islandais, soit près d’un électeur sur huit.

Lire nos explications Pourquoi l’Islande suspend ses négociations pour entrer dans l’Union européenne ?

Voilà qui illustre bien les sentiments ambivalents des Islandais à propos de l’UE. Selon les derniers sondages, ils sont 25 % seulement à souhaiter voir leur pays rejoindre l’Union. Mais 70 % d’entre eux tiennent malgré tout à l’organisation d’un référendum sur le sujet. « La question européenne résume le dilemme auquel l’Islande est régulièrement confrontée : s’ouvrir à l’extérieur ou bien jouer la carte du repli », commente Asgeir Jonsson, de la faculté d’économie de Reykjavik.

ADOPTER L’EURO, UNE FORMALITÉ, PENSAIT-ON ALORS…

Avant la crise, nombre d’Islandais voyaient le rapprochement avec le Vieux Continent d’un bon œil. Le gouvernement de centre gauche, au pouvoir en 2009, lança alors la procédure d’adhésion, espérant adopter l’euro dans la foulée. Une formalité, pensait-il alors…

Las, la façon dont s’est déroulée la crise a fait changer d’avis une partie de l’opinion. « La valeur de la couronne islandaise a chuté de 50 % en quelques mois, ce qui a soutenu nos exportations et le tourisme : avec l’euro, nous n’aurions pas eu cette souplesse », estime Elias Gudmundsson. Le petit hôtel qu’il tient à Sudureyri, un petit village des fjords de l’ouest, a ainsi vu, comme beaucoup d’autres, sa fréquentation doubler depuis 2008.

Dans son bureau avec vue sur le fjord enneigé d’Isafjordur, à quelques kilomètres de là, Kristjan Joakimsson soupire longuement lorsque l’on évoque l’Europe. « Les entreprises comme la mienne ont mis des années à s’adapter aux quotas établis par le gouvernement pour éviter la surpêche, explique-t-il. Maintenant que le système fonctionne, pourquoi Bruxelles viendrait-elle s’en mêler ? »

LA PÊCHE, PRINCIPAL POINT D’ACHOPPEMENT

La question de la pêche est, de fait, le principal point d’achoppement des négociations avec l’UE. Le secteur, qui représente 43 % des exportations islandaises, est en effet redevenu l’un des piliers de l’économie depuis l’effondrement du système bancaire. Il repose sur un système de quotas par espèces finement élaboré chaque année par les autorités, sur lequel les Islandais n’ont aucune envie de perdre la main. « Plus je réfléchis, moins je vois ce qu’on gagnerait à rejoindre l’Europe », ajoute M. Joakimsson.

Le son de cloche est différent du côté des entreprises de services, plutôt favorables à l’adhésion. Elles se plaignent en effet du strict contrôle des changes instauré en 2008 pour freiner les sorties de capitaux. Mais qui représente aujourd’hui un sérieux frein au développement des sociétés islandaises à l’international. « Certains patrons redoutent qu’en rejetant l’Europe le premier ministre renonce aussi à mettre fin au contrôle des changes », résume Thorolfur Matthiasson, professeur d’économie à l’université d’Islande, à Reykjavik.

Malgré les manifestations, le texte contesté du gouvernement doit encore être discuté ces prochains jours, pour une adoption probable par le Parlement d’ici à quelques semaines. « Cela laissera des traces dans la relation des Islandais avec leurs dirigeants, qui s’est dégradée depuis la crise », estime Michel Sallé, spécialiste de l’Islande contemporaine.

Source Le Monde 26/02/2014

Voir aussi : Rubrique Actualité internationale, rubrique Islande, Rubrique UE,

En Ukraine, des fascistes contre des nazis ?

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Bagarre entre députés ukrainiens, le 21 février, à Kiev. REUTERS/Alex Kuzmin

Pro-Russes et pro-UE se renvoient ces accusations. Sont-elles fondées ?

Si, depuis l’Occident, les violents évènements qui secouent actuellement l’Ukraine sont principalement perçus comme une lutte des démocrates pro-européens contre un gouvernement autoritaire à la solde de Moscou, la position officielle de la Russie par rapport à la situation ukrainienne reflète un point de vue tout autre: les gouvernements occidentaux font preuve d’une trop grande naïveté et soutiennent de violents extrémistes aux tendances fascistes et d’extrême droite.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, a qualifié les manifestations de «Révolution brune», les comparant à la montée du nazisme dans les années 1930. «Comment se fait-il que l’on n’entende pas de condamnations officielles contre ceux qui prennent d’assaut des bâtiments gouvernementaux, attaquent les forces de l’ordre et profèrent des slogans racistes et antisémites?», a-t-il demandé. Samedi, le président ukrainien qui a quitté la capitale, a annoncé qu’il ne démissionnerait pas, et que le pays était victime «d’un coup d’Etat proche de celui des nazis dans les années 30».

Le gouvernement russe a l’habitude de lancer ce type d’accusation un peu à la légère, mais en l’occurrence (même si cela le sert indéniablement), tout n’est pas tout à fait faux.

L’une des trois figures de l’improbable coalition à la tête du mouvement du Maïdan (avec le boxeur Vitali Klitschko et l’ancien ministre des Affaires étrangères Arseni Iatseniouk) est Oleg Tiagnibok, le leader du parti nationaliste Svoboda, qui a par exemple pour habitude de désigner le gouvernement ukrainien en parlant de «mafia juive-russe».

Son parti, dont l’origine remonte à une armée partisane alliée aux Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, se faisait appeler parti social national (référence au national-socialisme) jusqu’en 2004. Le mois dernier, il a organisé une marche aux flambeaux en l’honneur de Stepan Bandera, personnage controversé et considéré par certains comme un collaborateur nazi.

En 2012, l’élection au parlement, pour la première fois, de membres du parti «rebaptisé» avait préoccupé de nombreux Juifs ukrainiens, mais Tiagnibok s’était défendu (sans trop de succès) d’être antisémite en déclarant: «Personnellement, je n’ai rien contre les Juifs lambda, j’ai même des amis juifs. C’est à un groupe d’oligarques juifs qui contrôlent l’Ukraine et aux Juifs-bolchéviques [du passé] que j’en veux.»

Il est clair que les manifestations antigouvernementales menées par les partisans de l’intégration à l’Union européenne avaient débuté avant l’entrée en scène de Svoboda et que le parti nationaliste ne représente pas la majorité des protestataires, parmi lesquels on trouve de nombreux Juifs. Mais on ne peut nier que la présence de Tiagnibok a quelque chose de gênant pour les soutiens internationaux du mouvement.

Le leader de Svoboda a brillé par son absence lors de la réunion à Berlin de la semaine dernière entre la chancelière allemande Angela Merkel et les leaders beaucoup plus fréquentables que sont Klitschko et Iatseniouk. Le sénateur américain John McCain a été critiqué pour avoir partagé une scène avec lui lors de sa visite à Kiev en novembre dernier. Plus récemment, Tiagnibok a rencontré la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland et la haute représentante de l’Union européenne aux Affaires étrangères Catherine Ashton.

D’un autre côté, les accusations de fascisme et d’antisémitisme portées contre Euromaïdan prêteraient presque à sourire lorsque l’on voit qui les profère, comme l’a fait remarquer Timothy Snyder dans la New York Review of Books:

La propagande russe et les amis ukrainiens du Kremlin ne cessent de nous répéter que les manifestations du Maïdan constituent un retour du nazisme en Europe. À Munich, le ministre russe des Affaires étrangères a fait la leçon aux Allemands, coupables, selon lui de soutenir des adorateurs d’Adolf Hitler. Les médias russes ne cessent d’affirmer que les Ukrainiens qui manifestent sont des nazis. Naturellement, il est important de garder un œil vigilant sur l’importance de l’extrême droite dans la politique et l’histoire ukrainiennes. C’est une présence encore inquiétante aujourd’hui, même si elle est moins importante que l’extrême droite en France, en Autriche ou aux Pays-Bas. En outre, c’est le régime ukrainien, plus que ses opposants, qui a recours à l’antisémitisme en déclarant à sa police antiémeute que les manifestants sont des Juifs et à nous qu’ils sont des nazis.

Ce qu’il y a d’étrange, dans cette affirmation de Moscou, c’est l’idéologie politique de ceux qui la font. L’Union eurasiatique [proposée par Vladimir Poutine] est l’ennemi de l’Union européenne, non pas uniquement d’un point de vue stratégique, mais aussi idéologique.

L’Union européenne est née d’une leçon tirée de l’histoire: celle selon laquelle les guerres du XXe siècle étaient parties d’idées fausses et dangereuses –le nazisme et le stalinisme– qui devaient être rejetées et même dépassées par un système garantissant le libre marché, la liberté de circulation des personnes et l’État providence. L’eurasianisme, au contraire, est présenté par ses partisans comme l’opposé de la démocratie libérale.

Certains ont aussi accusé Ianoukovitch d’avoir délibérément permis la progression de Svoboda en Ukraine occidentale pour s’en servir comme d’un épouvantail politique bien pratique. Si tel est le cas, il est clair aujourd’hui que c’était un très mauvais calcul de la part du Président.

L’importance de Svoboda au sein du mouvement contestataire est sans doute inquiétante, non seulement parce que le parti pourrait jouer un rôle plus important à l’avenir dans la politique ukrainienne, mais aussi parce qu’elle a permis à un chef d’État de plus en plus autoritaire, ainsi qu’à ses soutiens internationaux ouvertement autoritaires, d’affirmer que ce sont leurs opposants qui constituent une menace pour la démocratie.

Joshua Keating

Traduit par Yann Champion

Source Slate :22/02/2014

Voir aussi : Rubrique Ukraine, rubrique Russie, rubrique UE, rubrique Politique internationale,