Cinemed. A bord d’une odyssée féminine

FX RosanvallonCompétition. « Fidélio, l’odyssée d’Alice », le premier long métrage de Lucie Borleteau privilégie la relation humaine.

Cette 36e édition du Cinemed donne une belle place aux jeunes réalisateurs et en l’occurrence aux réalisatrices avec le premier long-métrage de Lucie Moreau qui présente Fidélio, l’Odyssée d’Alice* en compétition pour l’Antigone d’Or. Née en 1980 à Epson en Grande-Bretagne, Lucie Moreau a travaillé avec Arnaud Desplechin et Claire Denis sur le scénario de White Matérial. Deux figures marquantes du cinéma d’auteur français dont le langage, un rien subversif, s’émancipe des contraintes pour réinventer ; l’antithèse, en somme, de Mélanie Laurent.

Après trois moyens-métrages, Lucie Moreau signe un superbe portrait de femme interprété par Ariane Labed qui a remporté pour ce rôle, le prix d’interprétation féminine du festival de Locarno. Ariane Labed coule dans son rôle de marin comme un poisson dans l’eau. Elle a surtout tourné en Grèce où elle vit actuellement. Encore peu connue en France, elle a déjà reçu la Coupe Volpi de la meilleure actrice à la Mostra de Venise en 2010 pour son rôle dans Attenberg, de la cinéaste grecque Athina Rachel Tsangari.

Vent nouveau

Alice, 30 ans est une mécanicienne confirmée qui embarque à bord du cargo le Fidélio pour remplacer un homme qui vient de mourir dans des circonstances non élucidées. Elle trouve dans sa cabine le carnet intime de son prédécesseur dont la lecture va résonner avec sa propre histoire.

Lucie Moreau tire habilement partie des contraintes d’espace et des conditions de tournage qui imposent à toute l’équipe de se soumettre au rythme du bateau. Ses images nous entraînent dans un rapport quasi organique avec l’embarcation, soutenu par un travail remarquable du son. Dans ce contexte, qui laisse du temps pour réfléchir et prendre du recul, la réalisatrice nous invite à suivre le voyage intérieur d’Alice. Un autre périple, prend forme à travers les moments de convivialité, de doute, de désir sexuel et de mélancolie amoureuse vécus par la jeune femme dans un univers exclusivement masculin.

Présente à Montpellier, Lucie Moreau évoque « le regard d’Alice sur les hommes » et le plaisir qu’elle a pris à filmer « leur charme et leur maladresse… » Une juste façon d’inverser la problématique que poserait une femme libre au milieu d’un équipage masculin. « Durant le tournage, j’ai aussi pris conscience de la dimension politique du film qui apparaît en toile de fond : la marine marchande est un champ d’expérimentation pour la mondialisation qui paye à qualification égale des salaires différents en fonction des nationalités.»

Dans l’Odyssée d’Homère ce sont les vents, parfois les lyres qui guident l’orientation du navire. Dans celle d’Alice, ce sont les sirènes du désir et de la bourse qui fixe le cap.

Jean-Marie Dinh

Source L’Hérault du Jour 30/10/2014

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Montpellier,

*Sortie le 24 décembre.

La Tunisie confirme la victoire de Nidaa Tounès aux législatives

618192-seance-speciale-a-l-assemblee-nationale-tunisienne-le-7-fevrier-2014-en-presence-de-chefs-d-etat-etrLe parti anti-islamiste tunisien Nidaa Tounès a remporté les législatives de dimanche, devançant ses rivaux d’Ennahda, selon les résultats officiels préliminaires annoncés dans la nuit de mercredi à jeudi par l’instance chargée d’organiser le scrutin, l’ISIE. Nidaa Tounès a remporté 85 des 217 sièges de l’Assemblée des représentants du peuple, tandis qu’Ennahda en a engrangé 69, a annoncé l’ISIE lors d’une conférence de presse.

L’Union patriotique libre (UPL), le parti du richissime homme d’affaires et président du Club africain, l’un des principaux clubs de Tunisie, Slim Riahi, arrive en troisième position avec 16 sièges. Il est suivi par le Front populaire, coalition de gauche et d’extrême gauche dont deux responsables ont été assassinés en 2013, qui remporte 15 sièges, et par le parti Afek Tounes (huit sièges). Ces législatives, ainsi que la présidentielle prévue le 23 novembre, doivent enfin doter la Tunisie d’institutions pérennes près de quatre ans après la révolution qui mit fin en janvier 2011 à la dictature de Zine Ben Ali.

Nidaa Tounès, une formation hétéroclite créée en 2012 et regroupant aussi bien des personnalités de gauche, de centre droit, des opposants et des caciques du régime déchu de Ben Ali, a mené une campagne virulente contre les islamistes d’Ennahda. Le parti s’était dès dimanche soir dit confiant dans sa victoire, tandis qu’Ennahda a très rapidement reconnu être arrivé deuxième. Son président Rached Ghannouchi a appelé lundi le chef de Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebsi, pour le féliciter.

Vainqueur des premières élections libres de l’histoire de la Tunisie en octobre 2011, très critiqué pour son bilan controversé après deux ans au pouvoir, Ennahda perd 20 des sièges qu’il occupait jusqu’ici dans l’Assemblée constituante, mais il reste la deuxième force politique du pays. Ennahda a tenté tout au long de sa campagne de répondre aux critiques en mettant en avant une image consensuelle et n’évoquant que rarement la question de l’islam. Nidaa Tounès a, lui, notamment capitalisé sur le ras-le-bol des Tunisiens en promettant de rétablir «le prestige» de l’Etat.

La Tunisie a en effet vécu des années difficiles depuis la révolution, l’économie ayant été durement affectée par l’instabilité. Le pays a connu une année 2013 particulièrement terrible, marquée par l’essor de groupes jihadistes, et une interminable crise politique.

Un gouvernement de coalition ?

Avant même l’annonce des résultats officiels, les Tunisiens s’interrogeaient sur les contours de la future majorité gouvernementale. Nidaa Tounès sera en effet contraint de former une coalition pour avoir une majorité de 109 sièges sur 217. «Nous gouvernerons avec les plus proches de nous, la famille démocratique, entre guillemets», a affirmé Béji Caïd Essebsi dans une interview à la chaîne privée Al-Hiwar Ettounsi, en allusion à d’autres partis séculiers. Pendant la campagne, Caïd Essebsi n’avait toutefois pas écarté une collaboration de circonstance avec Ennahda si les résultats l’exigeaient.

Les journaux tunisiens avaient évoqué mercredi une union des deux principales forces politiques dans une grande coalition. «Le meilleur parmi ces scénarios serait une coalition Nidaa Tounès-Ennahda qui garantirait un gouvernement stable durant les cinq prochaines années», a ainsi jugé La Presse, premier quotidien francophone du pays. Le Temps a noté de son côté que Nidaa Tounès serait confronté à un véritable dilemme, car les partis considérés comme ses alliés naturels n’auront qu’une représentation limitée au Parlement, tandis qu’une alliance avec le Front populaire, une coalition de gauche, est improbable au regard des divergences sur le plan économique.

En dépit des spéculations, les tractations vont sans doute se faire attendre, laTunisie devant entrer samedi en campagne électorale pour la présidentielle du 23 novembre. Malgré son grand âge, Béji Caïd Essebsi, 87 ans, en est le favori face à 26 autres candidats, dont l’actuel chef de l’Etat Moncef Marzouki. Ennahda n’a de son côté pas présenté de candidat, indiquant vouloir soutenir le plus «consensuel». Le parti doit se réunir pour discuter de cette question dans les jours à venir.

Le scrutin de dimanche a été qualifié de «crédible et transparent» par la mission d’observation électorale de l’Union européenne. La France et les Etats-Unis, notamment, ont salué ces élections qui tranchent avec les autres pays du Printemps arabe, qui ont basculé dans le chaos ou la répression.

Source AFP 30/10/2014

Voir aussi : Rubrique  Tunisie, Les espoirs du peuple tunisien toujours d’actualité,

Cinemed. Atlit de Shirel Amitay : « Soyons nombreux à parler de paix »

Trois actrices différentes et remarquables. photo dr

Trois actrices différentes et remarquables. photo dr

Compétition long-métrage. Atlit, premier long-métrage ambitieux et profond de
Shirel Amitay. La réalisatrice explore les blocages invisibles au processus de paix.

En compétition long-métrage pour l’Antigone d’Or, Shirel Amitay signe avec Atlit* un premier opus d’une grande maîtrise. Après le décès de leurs parents, trois soeurs (Géraldine Nakache, Judith Chemia), se retrouvent en Israël pour la vente de la maison familiale. L’action se situe deux ans après la signature des accord d’Oslo, en 1995, à 10 jours de la grande manifestation pour la paix qui mit fin au processus pacifique du dialogue israélo-palestinien avec l’assassinat du 1er ministre Yitzhak Rabin.

Le récit qui soulève le problème de la transmission entre les trois soeurs au sein d’une cellule familiale prend pied sur un territoire intime à l’orée duquel s’ouvre une parabole cinématographique qui met en question l’idéologie collective enfouie à l’origine du revirement belliqueux d’Israël.

Rencontre avec Shirel Amitay

Shirel Amitay

Shirel Amitay

« Je voulais parler de la Paix, explique la réalisatrice, et situer l’action du film à un moment où Israël avait trouvé en Rabin un père pour l’évoquer

Dans le film on voit Rabin plaisanter en public sur la propension d’Arafat à parler qui en fait « presque un juif » selon lui. « Je ne tiens pas un propos proprement politique. La seule chose que j’ai envie de dire, c’est : soyons nombreux à parler de paix. Cet extrait montre la proximité où nous étions parvenus dans le dialogue avec les Arabes. Nous avons besoin d’avoir des parents responsables mais aujourd’hui le père est mort. »

Atlic met à jour le conflit entre les trois soeurs. Dans la maison familiale, l’aînée tient le rôle de gardienne du temple. « Elle représente la génération qui défend la mythologie d’État et l’idée selon laquelle les juifs sont arrivés sur une terre vierge et qu’ils ont tout construit. La cadette vit au présent, elle se sent bien ainsi et veut oublier le passé, tandis que la benjamine se dit pas du tout concernée. Elle veut juste vendre la maison pour aller courir le monde. Mais aucune des trois n’assume vraiment sa vie. »

La présence fantomatique des parents est une des clés du film. « Face au visible, je voulais évoquer la part d’invisible qui est une permanence dans l’histoire des familles et dans l’histoire d’Israël. Les parents parlent simplement tandis que les soeurs restent dans leurs histoires mais cette confrontation va permettre aux enfants de retrouver la paix, de libérer leur espace intérieur pour recevoir et donner de l’amour. »

Comment réagir face à la mobilisation des pro-palestiniens qui ont perturbé une séance du festival ?

« Let’s talk. Les ombres portées sont très lourdes. On a vu des slogans véhiculés de parts et d’autres par des milliers de fantômes dans les événements tragiques de cet été. On est toujours très prompts à distribuer les bons et les mauvais points. Je pense qu’il faut converser l’espoir de voir les choses autrement. »

Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du Jour 28/10/2014

w * Sortie le 21 janvier 2015.

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Israël, rubrique Rencontres,

Expo Mangaro/Heta-Uma. Plongée underground nippone

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Heta-Uma un univers en rebellion contre la perfection et l’esthétisme glacé de la culture japonaise. Dr

Expositions. Dans les années 60, les artistes japonais alternatifs brisent les carcans de la bienséance pour libérer leur créativité. Le mouvement vit toujours à découvrir au Miam à Sète jusqu’au 1er mars 2015.

A propos de la culture graphique japonaise, il paraît aujourd’hui difficile d’échapper au pouvoir des Pokemons ou à la poésie de l’œuvre de Miyazaki. Pourtant c’est possible. C’est ce que révèle l’exposition Mangaro/Heta-Uma, une collaboration inédite entre le Musée international des arts modestes (Miam) à Sète et le Cartel de la Friche la Belle de Mai à Marseille, qui se décline en deux volets.

Marseille à la Belle de Mai

Dans la cité phocéenne à l’initiative de l’artiste et responsable des éditions Le dernier cri, Pakito Bolino, et de la libraire japonaise Ayumi Nakayama, l’expo Mangaro regroupe les éditeurs japonais et français qui revendiquent l’héritage de la revue culte Garo. Un support d’édition alternative de BD japonaises né en 1964 qui bouscule les codes établis en alternant art abstrait, drames sociaux et autobiographiques. Garo choque une partie de la société japonaise et séduit un public étudiant tout en ouvrant la porte des mangas aux adultes.

« On peut comparer l’émergence de Garo au journal Hara-kiri pour son côté bête et méchant mais aussi politique puisque la revue était proche des milieux de l’extrême gauche japonaise », explique Pakito. Les nombreux artistes qui y travaillent en profitent pour explorer de nouveaux champs de création.

Dans les années 60 Garo rencontre un véritable succès populaire. Au début des années 70, le tirage du magazine atteint 80 000 exemplaires. Du jamais vu pour une revue underground libre de toutes contraintes. L’année 2002 marque la fin de Garo. Le magazine Axe prend le relais et trouve une continuité dans l’hexagone avec les éditions du Lézard noir qui assurent une traduction française de certains de ses auteurs.

Sète au Miam

A Sète, l’expo Heta-Uma, littéralement l’art du mal fait bien fait,  retrace 40 ans de cette histoire méconnue. On découvre ce style volontairement maladroit né sous l’impulsion de King Terry Yumura à travers les déclinaisons inventives de 80 artistes. La période Heta-Uma qui émerge dans les années 80 se révèle plus graphique avec un dessin sale un peu à la Reiser qui emprunte à la BD underground américaine. Trois générations d’artistes japonais sont réunies dans le cadre de l’expo, du jamais vu.

« Avec le concours de Ayumi Nakayama de la librairie Taco Ché à Tokyo, nous avons réussi à réunir un panel d’artistes complet et représentatif, indique Pakito Bolino ce qui aurait été impossible au Japon en raison des cloisonnements sociaux et générationnels. Nous tirons satisfaction d’avoir permis ces échanges, ainsi que de la mise en relation entre les éditeurs et les artiste français et japonais qui pourrait déboucher sur une expo au Japon. »

Une quinzaine d’artistes japonais étaient présents lors du vernissage qui a donné lieu à des créations d’œuvres in situ. Beaucoup appartiennent à la troisième génération du mouvement alternatif. Leur travail s’inspire de l’univers psychédélique des années 60 et du pop art américain avec des références culturelles spécifiquement nippones comme le bondage, l’esprit samouraï, la présence forte de la faune et de la flore, ou des esprits liés au shintoïsme. Certains créateurs sont aussi musiciens ce qui participe au télescopage entre création plastique et univers musical très couru dans le milieu de la noise japonaise.

La scénographie immerge le visiteur dans une rue sublimée de Tokyo où la surabondance de l’information est saisissante. Peintures, dessins mal faits, vidéo, musique collection de jouets transportent dans un ailleurs où l’avant-garde côtoie volontiers la décadence.

Le Miam s’abandonne à une puissance créative qui surpasse l’imagination et ne cherche pas à être contrôlable et encore moins contrôlée ce qui rend la visite très stimulante.

Jean-Marie Dinh

 Jusqu’au 1er mars 2015

Edition. Le dernier Cri structure éditoriale indépendante

Pakito Bolino

Pakito Bolino

Le dernier cri est une maison d’édition associative publiant tour à tour des livres des affiches, des cartes à jouer, des pochettes de disques et des vidéos, au sein de l’atelier sérigraphique de Pakito Bolino. La structure éditoriale indépendante, installée au sein de la Friche la Belle de Mai à Marseille, s’attache depuis vingt ans à promouvoir une forme d’expression décalée à l’interface de l’art brut et de la bande dessinée hors cadre et du graphisme déviant. Dans la lignée du mouvement intergraphique, Le dernier cri organise et participe à de nombreuses manifestations.

La maison d’édition s’attache depuis le début des années 90 à promouvoir les travaux d’auteurs évoluant de manière atypique. Dans la lignée de leurs aînés Hara-Kiri, Bazooka et Raw, le Dernier Cri entretient un penchant pour l’image torve qu’il cultive avec jubilation. Sans se départir de ses fondements éditoriaux, son catalogue, qui compte aujourd’hui plus de 300 titres, s’ouvre à des graphismes et des modes narratifs toujours plus innovants. Ce mélange de styles fait du Dernier Cri un véritable laboratoire d’une édition inventive, toujours grinçante mais néanmoins en prise avec les préoccupations de la société.

Atelier d’édition dédié aux innovations graphiques et aux nouvelles formes de métissage de l’outil multimédia, le Dernier Cri crée un lien entre les acteurs français et internationaux de la création SUB-graphique.

Source : La Marseillaise, L’Hérault du Jour, 25/10/2015

Voir aussi :  Rubrique Expositions, Art, rubrique Asie, Japon, rubrique LivreEdition,

Fleur Pellerin est dans une logique qui enterre l’idée même d’un ministère de la Culture

French Junior Minister of Small Business, Innovation, and Digital Economy Fleur Pellerin arrives at the Elysee Palace to attend the government seminar, "France in 2025" as ministers end their summer holiday break, in Paris
par Jean-Michel Frodon,

Du 16 au 18 octobre ont eu lieu les 24e Rencontres cinématographiques de Dijon, officieux sommet des professionnels français du cinéma organisé chaque année par l’ARP (Société civile Auteurs Réalisateurs Producteurs). Comme il est d’usage, les travaux ont été clos par un discours de la ministre de la culture et de la communication, Fleur Pellerin faisant pour l’occasion sa première grande intervention publique dans ce milieu –même si elle s’était déjà exprimé notamment lors du Congrès des exploitants, le 1er octobre. Au cours de son intervention à Dijon, la ministre a sacrifié aux quelques formules de rhétorique qu’exige sa fonction en pareille circonstance, et proposé quelques commentaires sur les –importants– dossiers techniques actuellement en débat. Mais elle a surtout dévoilé de manière plus explicite son approche de son propre rôle et de celui de son ministère, selon une vision qui est d’ailleurs loin de concerner le seul cinéma.

«L’attention est la ressource rare et pas les contenus»

Préférant systématiquement le mot «contenu» à celui d’«œuvre» ou «film», celle qui a avoué récemment ne plus lire depuis deux ans que des dépêches et articles de lois –pas de romans– a affirmé avec énergie et assurance une conception entièrement fondée sur l’économie et la technologie. Révélant à cette occasion qu’elle travaille depuis plus d’un an avec Jean Tirole, qui venait juste de recevoir le prix Nobel d’économie, elle a insisté sur certaines des caractéristiques essentielles de la circulation des films aujourd’hui. Et, plus généralement, de la relation aux œuvres, enfin aux contenus, dans un contexte de surabondance de l’offre.

S’inscrivant en effet dans le cadre de référence des théories de l’économie de l’attention, celles-là même sur lesquelles Patrick Le Lay et son «temps de cerveau disponible» avait fâcheusement… attiré l’attention, Madame Pellerin a résumé sa perception de la situation par la formule «L’attention est la ressource rare et pas les contenus». La rareté aujourd’hui n’est plus l’offre, mais le temps disponible et la capacité de chacun à s’intéresser, à découvrir, à «aller vers». L’enjeu est à l’évidence réel, et capital, mais il passe entièrement sous silence la singularité des objets englobés par le mot «contenus». La question posée à nouveaux frais est à la fois centrale et, dans le domaine culturel, insuffisante: elle ne devrait jamais être formulée indépendamment de ce qui fait la spécificité de ces fameux contenus.

Il serait absurde de refuser cette approche en bloc. L’ancienne ministre déléguée chargée des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique connaît très bien les nouveaux mécanismes de diffusion et de promotion des produits liés aux technologies numériques et notamment celles du Net. Cette connaissance est stratégique, et peut permettre de reformuler les conditions, notamment par l’action publique, pour faire vivre le rapport dynamique à la création et à l’accès aux œuvres dans le contexte actuels. Mais les réponses esquissées par la ministre sont plus problématiques.

L’enterrement de l’idée de ministère de la Culture

Lorsqu’elle déclare que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui», il est possible d’entendre, presque mot après mot, l’enterrement de l’idée même de ministère de la Culture.

L’existence d’une politique culturelle, c’est à dire d’une action publique concertée, repose entièrement sur la possibilité d’organiser la rencontre entre des œuvres, euh… bon, disons, «des objets», et des personnes qui précisément ne les cherchent pas. Pour prendre un exemple canonique: lorsque les révolutionnaires de 1789 inventent le musée comme espace public d’accès à la peinture, ils ne croient nullement que le bon peuple trépignait d’envie depuis des lustres de voir lui aussi les Vinci ou les Fragonard dont se délectait l’aristocratie. Et s’il y a des raisons à un enseignement artistique, réputé objectif majeur de ce quinquennat comme il avait été censé l’être du précédent, c’est bien qu’il y a la nécessité de construire des chemins reliant des personnes (pas seulement des enfants) et ces objets.

Des «personnes», et pas «le public», notion macroéconomique qui asservit d’emblée la production à la distribution –soit le contraire d’une pratique artistique et d’une politique culturelle. «Le public» comme déjà donné, c’est le marché et lui seul –avec toutes les distorsions du marketing qui anéantissent la fable du libre choix.

En revanche, une politique peut faire naître des publics, des collectivités qui émergent et se reconnaissent dans la relation à une pratique, une proposition, etc.

Qu’est-ce qu’un «contenu» qui va «être pertinent pour lui» (ce «lui» qui unifie d’avance)? Le contenu que les gens veulent déjà rencontrer? D’où vient qu’ils veuillent déjà le rencontrer? Et en quoi dès lors cela relève-t-il d’une politique culturelle?

Il y a ce que dit la ministre: «Il faut partir des usages des consommateurs». Il y a la distorsion majeure, pour une ministre de la culture, d’appeler «consommateurs» des possibles spectateurs. Mais il y a la justesse d’affirmer qu’il est indispensable de recourir aux outils, notamment en ligne, qui organisent les pratiques d’une très grande part de nos contemporains –encore que ce n’est pas la majorité: selon une récente étude du CNC, le premier prescripteur pour aller voir des films reste la télévision, mais à la télévision, cette ministre pas plus qu’aucun autre ne demande de faire quoique ce soit concernant le cinéma.

Les algorithmes: l’anti-politique culturelle

Et puis il y a la manière dont on «part des usages». Le modèle, madame Pellerin l’a dit également, est fourni par les algorithmes de recommandation, ces logiciels qui dès que vous faites quelque chose sur Internet vous disent «si vous aimez ça, alors vous allez aussi aimer ça».

Soit l’absolu contraire d’une politique culturelle, la construction d’une répétition du même et de l’immersion dans une masse de plus en plus unifiée par des supposés goûts communs. N’en déplaise aux idéologues du Net comme levier de la diversité culturelle via les mécanismes du marché, n’en déplaise au dogme de la longue traine, la réalité est qu’on ne cesse de voir se massifier la consommation des produits culturels dominants, selon des formats de plus en plus contraignants et réducteurs, Jeremy Rifkin, qui n’est pas exactement un technophobe passéiste, nous a  fort bien expliqué tout cela, au cas où notre expérience quotidienne ne suffirait pas à s’en apercevoir.

Politique commerciale vs. politique culturelle

Dans le discours de la ministre, le seul objectif pour ses services serait de travailler à glisser parmi lesdits produits culturels dominants le plus possible d’objets made in France. Cela s’appelle une politique commerciale, pas une politique culturelle.

Une politique culturelle est faite pour ouvrir sur ailleurs, un algorithme de recommandation travaille à enfoncer dans l’identique. Il y a 20 ans, Alain Bergala avait forgé la notion de «film obligatoire», ceux que de toute façon les enfants iraient voir –ceux de Walt Disney, les films de superhéros… L’idée n’était pas d’empêcher qui que ce soit d’aller voir ces films, elle n’est pas non plus de vouloir y faire figurer quelques produits locaux. Elle est de contrer le monopole d’un seul type de cinéma –qui n’est pas, loin s’en faut, fabriqué uniquement aux Etats-Unis.

L’idée, qui définit le principe même d’une politique culturelle, qui au fond est la seule justification de l’existence d’un ministère de la culture, c’est de contribuer à ouvrir d’autres possibilités, de construire le désir vers d’autres types de films, d’autres histoires, d’autres rythmes, d’autres styles, d’autres manières de regarder, d’écouter, d’habiter l’espace et le temps. Ce travail-là, immense et interminable, ne saurait se faire aujourd’hui sans recourir massivement aux technologies du Net. Mais assurément selon d’autres modèles que ceux fournis pas les algorithmes de recommandation.

Source Slate.fr 27/10/2014

Voir aussi ; Rubrique Economie, rubrique Politique, Politique Culturelle, rubrique Cinéma, rubrique Société, Consommation,