Hollywood a la braguette qui coince

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TABOUS ET INTERDITS

Rares sont les apparitions frontales de l’homme à poil dans les films américains. Si la fesse se dénude, le pénis reste caché. Il ne faudrait pas risquer de voir le spectateur hétéro se transformer en homo refoulé.

En 2015, galbe des seins et pli des fesses forment l’ornement ultime de la fiction, pourquoi alors rechigne-t-on encore à dénuder jusqu’au bout les garçons ? Sans doute parce qu’à Hollywood, les corps ne sont pas égaux devant le dévoilement. Relique d’un temps révolu, double standard sexiste, homophobie larvée, liaisons dangereuses entre voyeurisme et pudibonderie ? Dans un cri du cœur, le comédien Kevin Bacon lançait, la semaine dernière, sur les réseaux sociaux, son mouvement #FreeTheBacon et postait une vidéo dans laquelle il réclamait plus de biroutes sur les écrans. Même les récents blockbusters Cinquante Nuances de Grey ou Magic Mike XXL ont prouvé qu’ils n’avaient, si l’on puit dire, rien dans le slip.

Mauvais genre, la nudité masculine continue de se soustraire au regard d’Hollywood car elle reste d’abord une affaire de gros sous, par peur du boycott entraîné par les restrictions (R ou NC – 17, interdit au moins de 17 ans) de la Motion Picture Association of America qui légifère sur ces épineuses questions de bonnes mœurs. Révéler une érection à l’écran revient surtout à se couper du grand public et s’exposer à perdre des millions. Qui se souvient aujourd’hui de Color of Night de Richard Rush ? Son interdiction NC – 17 à sa sortie, en 1994, pour exhibition des parties intimes de Bruce Willis, relégua le film dans l’oubli, sauf pour quelques fans transis.

Telle une société primitive, la doxa du cénacle hollywoodien obéit donc à une règle d’or : le pénis doit à tout prix rester caché. «Hollywood est principalement contrôlé par des hommes, qui refusent de soumettre les corps masculins aux mêmes formes d’objectification et d’évaluation que celles qu’ils imposent aux corps féminins», résume Peter Lehman, spécialiste du genre et universitaire américain (1). «Pouvoir = phallus symbolique. Or, le pouvoir ne se montre pas, n’est pas spectacle, donc la verge non plus, elle doit être cachée, alors que les formes féminines sont objet d’adoration», confirme Michel Bondurand, enseignant en cinéma et genre à la Sorbonne nouvelle.

Tel Michel-Ange fasciné par les fesses du David qu’il a amoureusement sculptées, le cinéma participe, lui aussi, à érotiser le galbe des garçons. «A l’ère industrielle, dont le cinéma est l’art essentiel, les hommes aussi sont devenus objets de désir, objets capitalistes, renchérit Michel Bondurand. En ce sens, il n’y a pas de rupture avec le corps de la femme, l’érotisme féminin dans l’art ayant toujours été objet marchand.»

Amoureusement sculptées

Si, aux Etats-Unis, on a longtemps confiné la bite au placard, il faut pour cela remercier le pudibond code Hays, système de censure instauré en 1934 par une commission qui imposa à l’époque aux studios la mise en scène de chastes baisers, d’interludes symboliques et autres fondus au noir au moment propice. N’empêche, comme le note la théoricienne américaine Linda Williams, les films de cette époque ne parlent que de la chose interdite.

A en croire Edgar Morin, Rudolph Valentino reste le premier homme fatal à avoir déchaîné les foules de tous poils et annonce la première étape de ce dévoilement progressif du mâle qui se fait à partir de la Seconde Guerre mondiale. «Le culturisme se développe et le corps masculin accepte alors de se montrer, de se pavaner. Les hommes vont se voir», rappelle Laurent Jullier, professeur et auteur des Hommes-Objets au cinéma. Ainsi, Kirk Douglas relate, dans son autobiographie, comment, pour réussir, il fut obligé, tel une starlette, de se montrer torse nu dans des films et des magazines comme Photoplay. La légende raconte aussi qu’après que Clark Gable eut ouvert sa chemise, révélant son torse à la psyché collective dans New York-Miami (1934), les ventes de marcels chutèrent de 40 %.

Dans un second temps, la génération rock et ses pantalons moulants, avec à sa tête Elvis roulant des fesses, s’appropriera un attribut désirable emprunté à la silhouette féminine. Que l’on retrouve dans le tee-shirt mouillé de Marlon Brando, lippu et galbé dans Un tramway nommé désir (1951). «Du point de vue fétichiste, c’est la même chose», identifie Michel Bondurand.

L’entrave à l’exhibition en prend un coup avec l’effondrement du code Hayes en 1966. Haut les corps ! L’un des premiers films commerciaux à montrer l’appareil génital masculin reste Women in Love (1969) de Ken Russell d’après D.H. Lawrence, fort d’une inoubliable scène de lutte nue. Dès lors, explique Laurent Juillier, la nudité masculine se bâtit sur de nouvelles normes : «Le corps doit être présentable, Hollywood établit donc un code de la pilosité très précis.» La grille de lecture «poil = méchant» est encore appliquée aujourd’hui pour différencier d’un coup d’œil le terroriste sanguinaire du glabre héros victorien.

Pourtant, Hollywood continue de soigneusement dissimuler ses roustons, cédant à un vent de panique homophobe qui vire à l’obsession. La crainte de convertir le spectateur en pédale hystérique fait l’objet du réjouissant documentaire The Celluloid Closet (1996) de Rob Epstein. «Il y a de l’homophilie, de l’homosociabilité dans tous les films qui prennent le risque, en filmant l’amitié fraternelle célébrant et renforçant l’héroïsme masculin, que les corps se touchent», affirme Michel Bondurand.

«Stag films»

Parmi les genres les plus virils, on compte le western, le film noir, le film d’action, le film de guerre… Les œillades entre pilotes dans Top Gun,par exemple, sont vite repérées par les gays studies. Uber-bodybuildé, le colosse Schwarzenegger apparaît nu dans la première scène de Terminator, causant l’affolement dans les chaumières. «Il se tient dénudé dans une lumière laiteuse qui caresse sa peau huilée… Attention, il y a danger du côté du spectateur, car c’est un film pour mecs. Il y a un risque que désirer être le héros et vouloir le posséder se confondent.» Ultime recours inventé par les scénaristes affolés pour parer à la menace arc-en-ciel, une romance qui n’apporte rien à l’histoire est injectée pour hétérosexualiser un héros malgré lui et rassurer le spectateur : «Non, vous ne regardez pas un film de tapettes».

De fait, rares sont les comédiens américains à oser se frotter à l’exercice du full frontal, strip-tease face caméra, que des sites spécialisés répertorient patiemment. Parmi les plus audacieux, Richard Gere dans American Gigolo (1980) ou, récemment, Jason Segel dans la comédie Sans Sarah rien ne va ! «De dos, c’est mieux admis», reconnaît Laurent Juillier. Hors Hollywood, tout est, semble-t-il, permis, de sorte que l’on réserve souvent les morceaux de choix aux éditions uncut des DVD… à usage privé.

La télévision câblée s’est, de son côté, libéralisée, à l’instar de la chaîne HBO qui a défié les conventions de la nudité masculine hollywoodienne dans ses séries Six Feet Under ou Oz. «Il y a de la pruderie à Hollywood parce qu’il existe d’autres circuits de diffusion, comme l’exploitation» (ou grindhouse), décrypte Laurent Juillier.

Hors du circuit principal répressif se développe, dans les années 70, la grande époque des stag films, vente par correspondance de films X en Super 8 pour la communauté homo. Du cinéma d’auteur au cinéma queer, plus le cinéma est marginal, plus il perturbe les codes, preuve en est avec Michael Fassbender, paquet à la fraîche dès les premières minutes de Shame, Harvey Keitel tripes à l’air dans Bad Lieutenant, ou la prothèse de Mark Wahlberg, star du porno dans Boogie Nights.

Engin protubérant

La nudity clause inscrite dans les contrats par les agents stipule aujourd’hui, dans le détail, les modalités de l’exhibition et le recours, le cas échéant, à des doublures ou trucages. «Il n’y a pas de règle, tout dépend du souhait du réalisateur et des acteurs»,précise Pierre-Olivier Persin, maquilleur d’effets spéciaux notamment sur la Vie d’Adèle. The Brown Bunny (2004), classé X à cause de la scène de fellation non simulée par Chloë Sevigny sur Vincent Gallo, entraîna des débats enflammés sur la taille et l’authenticité de l’engin protubérant.

En l’absence de doublure, le trucage est généralement réalisé à l’aide de silicone, sculptée et dûment moulée. «La nudité au repos est moins problématique, estime Pierre-Olivier Persin. Plus on est dans un cinéma commercial, moins on voit de sexes en érection.» Sauf laisser-aller inopiné des plus hautes instances conservatrices, un statu quo qui n’est pas prêt d’aller se rhabiller.

(1) Running Scared , Masculinity and the Representation of the Male Body de Peter Lehman, Wayne State University Press, 2007.

Source / Libération 12/08/2015

Bioulès et les paysages lozériens

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Exposition. Bioulès en vacances à la Maison consulaire de Mende, jusqu’au 1er novembre 2015.

Pour les 20 ans de l’association Mend’Arts, la présidente Colette Barthe a souhaité voir à Mende une grande exposition d’art moderne. C’est ainsi que la Ville de Mende, en partenariat avec Mend’Arts et Les Amis du musée Ignon-Fabre, accueille jusqu’au 1er novembre, à la Maison consulaire, une exposition consacrée à Vincent Bioulès.

Intitulée Bioulès en vacances, La Lozère, aux sources de l’inspiration, elle retrace en une quarantaine de toiles le travail de l’artiste lors de ses nombreux séjours d’été en Lozère. Il résidait alors le plus souvent au château de Laubert et travaillait à partir des paysages et de l’architecture qui l’entouraient. On admirera le regard artistique posé sur Laubert, Luc, Ribennes ou Esfourné…

En entrant par la porte lozérienne dans l’œuvre de Vincent Bioulès, on découvre tout un pan de sa création. Même en pleine abstraction, Vincent Bioulès n’a jamais rompu le lien avec la réalité, il traque le motif, il parcourt la campagne, réalise des esquisses, des aquarelles, des dessins. Cette œuvre figurative permet à l’artiste de déployer les caractéristiques de son travail: l’exploration de la couleur, de l’espace, du signe plastique modelé par l’expérience et l’amour de l’art.

Le peintre montpelliérain Vincent Bioulès a longtemps passé son regard par les fenêtres à travers lesquelles filtrait sa proposition d’explorer le monde. Après avoir défendu l’idée d’une autonomie culturelle qui se passe du cadre de la norme, il rejoint avec cette exposition l’autonomie naturelle sans carreau ni cadre de fenêtre pour entrer de plein pied dans le paysage. L’embrasser en laissant libre court à son instinct de la nature. L’artiste qui dénonce l’urbanisation sauvage avec véhémence retrouve à Mende le goût de partager ce qu’il aime.

JMDH

Entrée gratuite. Rens: Office de tourisme. Tél.: 04 66 94 00 23

Source : La Marseillaise 18/08/2015

Voir aussi :  Actualité locale Rubrique Art, rubrique Expositions, rubrique, Rencontre Les paysages prophétiques de Bioulès,

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Virginie Despentes : « Cherchez une femme dans les films qui lise un journal »

Virginie Despente. Photo Dr

Virginie Despentes. Photo Dr

Le cinéma est une industrie qui n’est pas interdite aux femmes. Mais c’est une industrie inventée, manipulée et contrôlée par des hommes. Il suffira pour s’en convaincre de s’intéresser au genre des producteurs de films grand public, des responsables du financement cinéma dans les chaînes télé, des directeurs des grands réseaux de distribution, des directeurs des grands festivals de cinéma, des programmateurs de salle, des critiques cinéma ou des réalisateurs primés dans les grandes compétitions.

Les hommes font le cinéma – ils décident des scénarios dignes de devenir des films, des castings, des budgets alloués aux uns et aux autres, des films qui seront largement distribués, des films qui seront défendus. Ils décident quelles sont les actrices aptes à porter les films,quel est leur âge, quelles sont leurs qualités, quel est leur physique. Ils décident du style de femmes aptes à passer au grand écran – quelle est leur race, leur travail, leur voix, leur vocabulaire. Car le cinéma, c’est avant tout la fabrique du genre – les qualités qui paraissent à certains miraculeusement naturellement / essentiellement féminines ou masculines nous ont toutes été inculquées par le septième art.

Le cinéma est rempli de petites choses, des détails, qui vont tous dans le même sens – cherchez une femme dans les films qui lise un journal… bonne chance ! De la même façon qu’elles sont rarement assises à ne rien faire pendant qu’un homme s’agite dans une maison. Si une femme est en train de faire le ménage chez elle, c’est juste que le scénariste ne savait pas trop quoi lui faire faire pour l’occuper, si un homme nettoie quelque chose chez lui, vous pouvez être sûr que la scène a un sens précis. Les femmes dans le cinéma, c’est cette accumulation de plans qui entrent dans nos têtes et nous forgent une identité.

Qu’est-ce que ça se lave, une femme, au cinéma…

Pensez au nombre de fois que vous avez vu une femme violée prendre une douche habillée. Et là, je vous laisse maître à bord pour l’interprétation – en ce qui me concerne je n’ai jamais exactement saisi ce que ça voulait dire… On ne peut plus montrer leur corps nu parce qu’on risquerait d’être voyeur mais on a quand même besoin d’indiquer qu’elles se lavent ? Ou bien, restant habillées, on nous indique qu’elles ne parviendront jamais à laver l’affront ?

Dans l’ensemble, de toute façon, qu’est-ce que ça se lave, une femme, au cinéma… qu’est-ce qu’elles peuvent se doucher, se baigner, s’asseoir sur des bidets… Quand elles sont des femmes artistes, on remarquera qu’elles se lavent volontiers dans la nature. Si possible dès le premier plan du film, qu’on les voie à poil dès le début pour indiquer: on va vous parler d’une femme artiste, mais elle n’en reste pas moins femme, la preuve : voilà sa nudité. Dans la nature. C’est comme les femmes habillées sous la douche après le viol, je me trouve un peu en peine de signification. Pourquoi les femmes artistes se nettoient-elles plutôt à l’air libre ? Est-ce une façon d’indiquer le rapport approximatif qu’elles entretiennent avec la domesticité ? Une indication sur leur rapport à la nature ?

Cette manie de glisser la scène de nu, qui depuis quelques années ne doit plus être confondue avec la scène de sexe. Le sexe frontal, désormais, on évite – mais la nudité de la femme, on s’est arrangé pour la conserver. Cette nudité dit plusieurs choses, bien sûr elle est là pour prouver : voyez, vous n’avez pas payé pour rien, c’est bien d’un corps de femme qu’il s’agit. Elle dit aussi: le corps des actrices appartient au spectateur. Si les jeunes actrices veulent travailler, il faut qu’on sache à quoi ressemblent leurs seins, leurs fesses, cuisses et ventres. Mais c’est aussi une façon de garder les actrices, sur le plateau, sous pression: elles savent qu’un jour ou l’autre pendant le tournage viendra le jour où elles seront nues, au milieu d’une équipe de gens habillés.

Pensez au nombre de fois que vous avez vu une femme enfiler une petite culotte, dans un film. Par moments ça donne envie d’interrompre la projection: elles ne pourraient pas mettre leurs chaussures, pour changer ? La petite culotte, c’est comme la douche habillée ou la toilette dans la nature, on se demande pourquoi on doit se la taper aussi souvent… parce que la femme, ce qui compte, c’est son intimité ? Ou parce que le cinéma, justement, c’est cet art d’habiller-déshabiller le corps de l’autre, c’est-à-dire celui de la femme ?

Baise-moi est un film français réalisé par Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi

Baise-moi est un film français réalisé par Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi

Petite culotte et AK47

L’équivalent masculin d’enfiler une petite culotte, c’est sortir une arme, ou mettre un coup-de-poing. Dans la vie réelle, à moins de vivre dangereusement, on voit rarement un homme sortir un gun ou coller un gros pain à son prochain. Et quand il sort un gun, dans la vraie vie, on reste tous assez surpris. Mais au cinéma, autant les femmes prennent des douches comme si leur vie en dépendait, autant les hommes ont de gros flingues. Qu’est-ce que ça se bat, les hommes, dans les films… Je ne dis pas que c’est pénible – ça donne même les meilleurs films – mais c’est la répétition, cette fois encore, qui dit quelque chose d’inquiétant. Sur grand écran, la masculinité est définie par la violence. Voilà, quand même, au final, le monde qui nous fait rêver: les femmes enfilent des petites culottes et les hommes cognent. C’est une éducation du genre. On a beau se dire qu’on est des gros malins et qu’on ne se laisse pas prendre si facilement à des pièges aussi vulgaires – si les films racontent toujours la même chose, on finit par imaginer que c’est parce que ça représente une part de vérité.

C’est comme ça qu’à la fin on se retrouve avec des petits bonshommes d’à peine quarante kilos qui déclarent, sans rire: les hommes sont plus forts que les femmes. Ce n’est pas à force de bosser à la mine et de remarquer que les hommes ont plus de force. Non, c’est à force d’être assis dans son sofa en regardant des films: les hommes sont forts, sur grand écran. Ils savent toujours utiliser une AK47, charger un lance-roquettes ou tirer à la carabine. De la même façon qu’ils savent toujours faire une cascade, monter sur un toit ou sauver la petite héroïne. Et on finit tous par manger cette évidence qui nous est rabâchée par les décideurs du septième art : les hommes c’est l’action et les femmes c’est la petite culotte. Il y a des Français qui défilent en hurlant des slogans comme « Touche pas à mon genre » et ces Français devraient rendre hommage au cinéma. Car ce dernier touche très rarement aux clichés du genre. Et quand il le fait, c’est toujours timidement – en s’excusant, avec des petites pincettes. Ce n’est pas un hasard. Le cinéma est inventé pour nous faire croire que ça existe, le genre.

Je ne suis pas en train de dire qu’on ne fait que souffrir quand on s’intéresse au traitement des femmes au grand écran. C’est là aussi que sont inventées les grandes créatures, c’est là qu’elle échappe au carcan de la morale, qu’elle réalise que l’insolence lui va bien. C’est là qu’elle fait de la moto, descend en ascenseur dans des robes blanches, fait du fer à souder et danse la nuit dans des clubs, est une prostituée sauvée par le boss, c’est là qu’elle gagne des procès en microshort… Je ne dis pas qu’il n’y a que des nunuches inintéressantes, je dis qu’elles sont surtout pensées dans leur rapport aux hommes, dans leur rapport au regard de l’homme.

Bien sûr, on ne peut pas faire comme si le cinéma n’était fait que par des réalisateurs scénaristes hommes… Quid des films de femmes ? Rappelons ce qui a été signalé au début : les films de femmes sont généralement produits par des hommes, qui vont chercher les financements en soumettant le projet à d’autres hommes, puis ces films seront distribués par des hommes dans des salles tenues par des hommes et critiqués par des hommes. Mais il n’en demeure pas moins vrai, une fois que tous ces hommes ont validé un projet, que nombre de films français sont réalisés par des femmes. Au moins un cinquième, non ? On ne peut pas se plaindre, un cinquième… Réjouissons -nous d’être en France, pour une fois, mais observons cette généreuse production de réalisatrices féminines. Les femmes réalisent plutôt des films à petits budgets. Vous me direz, c’est dans leur nature : les femmes aiment les petites choses. Ou bien vous me direz le budget dans un film on s’en fout, tout ce qui compte c’est le talent et même c’est vachement plus intéressant d’avoir des contraintes, ça oblige à être inventif… Mais c’est bien aussi d’avoir du temps pour tourner, c’est bien de pouvoir se dire qu’on fera un film en costume – bref ce serait bien de pouvoir se dire que les femmes jouent sur le même terrain que leurs collègues…

Mais au final, c’est fou le nombre de films de femmes qui se passent dans la campagne, dans une petite maison, un lieu unique, avec des plans très simples, vite tournés, peu de musique, comme ça, c’est sobre, c’est de bon goût et puis ça coûte moins cher surtout, des films avec des vélos, des cabanes, des acteurs peu connus… Vous avez peu de chance de voir un carambolage dans un film de femme. Ou un grand braquage. Ou une enfilade de plans-séquences ambitieux, qui demandent du temps de mise en place.

Le test Bechdel

Les films de femme, c’est plutôt le plan-séquence pas cher – pas trop répété, pas trop compliqué. Le pire, c’est que c’est vrai qu’à la fin les films sont bons. C’est ce qui est génial avec les femmes : tu leur donnes trois fois moins d’argent qu’à un homme et elles t’en rapportent six fois plus. Mais avec toute l’affection qu’on peut avoir pour les films sur des personnages qui font du vélo dans la campagne en discutant dans des petites cabanes, les films de femme sont moins représentés dans les grands festivals. Là encore, vous me direz: on s’en fout – personne ne fait du cinéma pour recevoir des prix. Bien sûr. Mais reste cet arrière-goût de propagande: les femmes feraient des petits films réussis là où les hommes font de grands chefs d’oeuvre qui comptent. Et comme le reste: à force d’être répété, ça nous rentre dans la tête, et ça nous rétrécit les horizons. C’est ce dressage qui est ennuyeux.

Ce n’est pas un hasard si la première à recevoir un Oscar fut Kathryn Bigelow, ou la première à recevoir une Palme d’or fut Jane Campion – toutes deux pour des films qui avaient des budgets non genrés (Parce qu’il faut remarquer qu’à l’étranger les femmes tournent moins, mais quand elles y parviennent elles accèdent à des budgets conséquents. Oui, il y a un contre-exemple, c’est encore une fois ce qui fait le charme de la femme: tu lui donnes trois bouts de ficelle et elle te fait Polisse et en plus elle est divinement belle. Mais Maïwen n’est pas une femme, elle est une exception, sur tous les points.) Et bien sûr, il y a aussi des hommes qui font des films à petits budgets. Je remarque juste que tous les hauts budgets sont réalisés par des hommes. On aimerait bien voir Claire Denis à la tête d’un magot pour faire un film de gangsters, Céline Sciamma faire un grand film historique, ou Pascale Ferran adapter un roman picaresque… Et cette manie de cantonner les femmes aux petits budgets se vérifie parmi les techniciennes : vous remarquerez qu’on ne discute pas le talent des chefs-opérateurs femmes. N’empêche que vous les retrouverez plutôt sur des petits films, dès qu’il y a beaucoup d’argent, bizarrement, il semblerait qu’on soit quand même plus à l’aise entre hommes.

Pour bien comprendre le cinéma et le genre le test Bechdel s’avère utile. Alison Bechdel est l’auteur d’un comics, Dykes to watch out for, dans lequel deux femmes sortent du cinéma et l’une dit à l’autre que le film ne passe pas « le test ». Il consiste en trois critères simples: 1) il y a deux personnages féminins dans le film ; 2) qui parlent entre elles ; 3) d’autre chose que d’un homme.

Le test Bechdel ne prétend pas déterminer si un film est féministe, ni juger de sa qualité. Il n’évalue que cette chose simple : y a-t-il deux femmes qui se parlent d’autre chose que d’un homme ? Là où le test se révèle vraiment intéressant, c’est que la grande majorité des films ne le passe pas. Alors que si on impose le même critère aux protagonistes masculins, on trouvera, au contraire, bien de peu de films qui y échouent. On trouvera bien des exceptions, mais en général, dans les films, il y a au moins deux mecs, qui parlent entre eux, d’autre chose que de gonzesses. Que nous dit au juste le test Bechdel sur le message que les hommes de pouvoir du septième art pensent qu’il est important de faire passer sur la féminité ?

Que les femmes entre elles, ce n’est pas intéressant. Que les femmes ne valent la peine d’être représentées que dans leur rapport aux hommes. Ni à l’amitié ni au travail ni à l’action ni à l’humour ni à la métaphysique… aux hommes, et c’est tout. Le test nous apprend que deux femmes ne peuvent faire avancer une histoire ensemble, elles ont besoin d’un interlocuteur masculin. C’est une donnée que les scénaristes intègrent inconsciemment – la femme reste un adjectif qualificatif dans une phrase où l’homme joue le verbe. Bien sûr, on peut se dire: « Tant que le film est bon qu’est-ce qu’on en a à foutre que ce soient les femmes ou les hommes qui s’expriment dans le plan ». Ça n’aurait aucune importance si et seulement si il n’y avait pas systématisme. Parce qu’il y a systématisme, il y a propagande. Et parce qu’il y a propagande, nous devons garder un oeil critique sur les films que nous regardons.

Virginie Despentes

Ce texte de Virginie Despentes a été initialement publié dans le catalogue des 15es Journées cinématographiques dionysiennes Femmes Femmes (en pdf).

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Société, Droit des femmes,

Une encyclopédie du nu au cinéma

Par Alain Bergala Jacques Déniel Patrick Leboutte

encyclopédie nuAu cinéma, le moment du nu n’est jamais un moment comme les autres. Il s’accompagne, de façon grave ou ludique, solennelle ou enjouée, du sentiment diffus de franchir une frontière, un point de non-retour de la représentation. Epreuve pour l’acteur, dont elle expose l’image la moins protégée qui soit, la nudité représente pour tout cinéaste cet instant de vérité révélateur de son art comme de sa manière.  » Montre-moi comment tu filmes le nu, je te dirai quel cinéaste tu es « , pourrait-on lui dire, infailliblement. Le traitement du nu témoigne également des rapports qu’une civilisation (un pays, une idéologie) entretient à un moment de son histoire avec ses tabous, ses refoulements ou ses seuils de tolérance. L’étudier revient donc aussi à dresser l’inventaire d’un siècle d’évolution des mentalités et de subversion des valeurs, vu par le prisme ou le trou de la serrure de ses fantasmes et de ses inhibitions. Livre d’un gai savoir, considérant à la fois Carl Th. Dreyer et Russ Meyer, Marco Ferreri et Jess Franco, un tel ouvrage n’avait pas d’équivalent. Du Bain de la Parisienne à Basic Instinct en poussant par Monika, Mademoiselle Strip-Tease et Sal?, des classiques du burlesque aux plus navrants des nudies et du documentaire aux romans-pornos de la Nikkatsu, du Brésil à la Scandinavie et de Betty Boop à Madonna, de dévoilements en évitements et de prête-corps en ribambelles, de cinéastes pudiques, privilégiant aux ébats sous la couette la nudité en gros plans des mains et des visages, en boucaniers rentre-dedans de la sexploitation, dont on trouvera ici, pour la première fois, la véridique histoire, une encyclopédie du nu au cinéma visite les grands modèles culturels, parcourt tous les genres, observe la nudité dans toutes ses postures, sous toutes les coutures, et dessine une étonnante géographie du corps. A sa manière, elle constitue une première qui aborde une face encore vierge du massif-cinéma. Alain Bergala. Né à Brogmoles (Var). Après dix ans d’activité aux Cahiers du cinéma comme critique, rédacteur en chef-adjoint et directeur de collection, il partage son temps depuis 1983 entre la réalisation, l’écriture et la transmission – dans les trois cas – du cinéma qu’il aime. Cite plus volontiers MacLaine que Marlene et Riz amer que Marienbad. Jacques Déniel. Né en 1953 à Brest. Dirige depuis 1985 le Studio 43 de Dunkerque où il a crée, en 1987, les Rencontres cinématographiques. On lui doit les premières rétrospectives intégrales des films de Kiarostami, Tomes, Monterio. Cite plus volontiers Georges Bernonos et Sonic Youth que Louis Aragon et Peter Gabriel. Patrick Leboutte. Né en 1960 à Berchem-Sainte-Agathe. Peut le prouver. Critique itinérant, il épuisa les médias les plus divers. Directeur de collection aux éditions Yello Now, il a coordonné Cinémas du Québec / Au fil du direct et Une encyclopédie des cinémas de Belgique (avec Guy Jungblut et Dominique Païni). Il enseigne à l’Insas de Bruxelles. Cite plus volontiers Claudio Chhiappucci et le petit Zérard que Gérard Holtz et les pots d’échappement Midas.

éditeur : Yellow Now parution : 1993

Bouillon cube dans l’air du temps

mixture-culturelle2Projet culturel. Dans un beau cadre perdu dans la garrigue, l’association poursuit sa 9e saison avec une belle énergie.

Quand la bande de potes a lancé en 2007 son projet associatif sur la terre rocailleuse du Causse de la Selle, avec l’idée de faire vivre une action culturelle de qualité en milieu rural, les prédictions bienveillantes n’ont pas dû manquer de jouer les Cassandre. Le temps de l’irrigation culturelle des territoires se tarissait, la philosophie d’éducation populaire qui sous-tend le projet perdait ses soutiens politiques et le crac financier de 2008 se profilait.

Neuf ans plus tard, « dans un petit coin improbable, là où même les cailloux sentent bon la garrigue », l’association Bouillon Cube réunit 5 000 spectateurs par an avec ses soirées culturelles et propose un bouillonnement d’activités à l’année pour tout public et tout âge. « On prépare notre 10e saison », indique Claire Pitot, une des deux salariés de la structure, « avec l’aide précieuse de notre équipe de bénévoles nous travaillons sur le volet culturel avec les mixtures spectacles concerts en juillet et août mais aussi les résidences d’artistes et La route des Voix, une série de concerts acoustiques montés en association avec l’artiste Piers Faccini pour faire vivre en musique des lieux exceptionnels du patrimoine régional ».

L’activité de Bouillon Cube s’organise également autour de deux autres axes : celui de la jeunesse, avec des interventions en milieu scolaire, un centre aéré ouvert tous les mercredis et durant les vacances, et celui des échanges européens, à travers l’accueil de jeunes volontaires européens et des projets thématiques d’échanges.

L’association fonctionne avec un budget de 150 000 euros. « Nous assurons un tiers de notre budget en auto-financement, explique Claire Pitot. La Région et la Communauté de Communes du Pic-Saint-Loup sont nos principaux partenaires mais la solidité du projet tient à un mode de gestion qui fait appel à une multitude de lignes budgétaires sans être conventionné. »

Dans la valse des robinets qui se ferment à la culture, beaucoup de structures qui dépendaient de gros partenaires n’ont pu survivre. Bouillon Cube s’adapte et envisage l’avenir avec plein de perspectives. Si le mode de gestion lié aux projets nécessite beaucoup d’implication et d’inventivité, il apparaît au final, plus solide.

« Depuis le début nous avons maintenu le fil conducteur de nos convictions, explique Claire, Ce qui a changé depuis dix ans, c’est la manière de faire et les outils. L’adaptabilité, l’ouverture et la connaissance du territoire sont des paramètres essentiels. Aujourd’hui le public nous fait confiance et pas seulement pour les concerts festifs. Durant les spectacles, les gens ne restent plus au bar. Il y a une vraie écoute. 50% des gens viennent de Montpellier. »

A une petite heure de Nîmes et de Montpellier, les urbains disposent d’un lieu à découvrir où la programmation est de qualité et le bon air au rendez-vous.

JMDH

Ce soir Soirée Groove avec Let’s fuck, le talentueux Neil Conti and the Lazy Sundaze et DJ Charly Cut, de 20h à 2h entrée 5 euros.

Source : La Marseillaise 14/08/2015

Voir aussi : Rubrique Politique Culturelle, Musique, Théâtre,