Avortement: au Brésil, une avancée pour les femmes qui n’aura duré qu’une semaine

avortementbresilUne tentative d’assouplissement de la loi sur l’avortement, qui demeure illégal dans la plupart des cas dans le pays, a suscité une levée de boucliers dans les rangs des conservateurs et de l’Eglise. Le chemin vers la légalisation est encore long.

Une tentative d’assouplissement de la loi sur l’avortement, qui demeure illégal dans la plupart des cas dans le pays, a suscité une levée de boucliers dans les rangs des conservateurs et de l’Eglise. Le chemin vers la légalisation est encore long.

Au Brésil, l’interruption de grossesse n’est autorisée que dans trois cas: grossesses mettant en danger la vie de la mère, issues d’un viol, ou s’il y a anencéphalie du fœtus, c’est-à-dire une absence totale ou partielle du cerveau qui empêche la survie du nourrisson. Les deux premiers cas sont prévus par la loi depuis 1940, le dernier est autorisé depuis une décision de la cour suprême de 2012.

Dans tous les autres cas, l’avortement est interdit. Une femme qui outrepasse cette interdiction risque jusqu’à 4 ans de prison. Voilà, en théorie, ce qu’est l’avortement légal au Brésil.

Dans les faits, la situation est encore plus limitée. Bien que prévu par la loi depuis 1940, le premier service d’interruption de grossesse ne fut mis en place dans un hôpital de São Paulo qu’en 1989, peu de temps après la chute de la dictature.

Seulement 1.626 avortements légaux en 2012

On ne comptait en 2012 dans le pays que 65 hôpitaux habilités à pratiquer des avortements. Seulement 1.626 interruptions de grossesse légales ont été réalisées cette année-là, selon les données du ministère de la Santé brésilien, pour une population totale de près de 200 millions d’habitants.

D’après Daniela Pedroso, une psychologue de l’hôpital Pérola Byington à São Paulo, un institut de référence pour l’avortement, l’établissement est dépassé car il reçoit des demandes de tout le pays, surtout de femmes enceintes après des agressions sexuelles. La plupart d’entre elles ont entre 20 ans et 24 ans, «mais il y a également des adolescentes, voire même des enfants. La fillette la plus jeune que nous avons reçu avait 10 ans».

Pour une femme enceinte désirant avorter dans le très strict cadre légal et habitant loin d’un des hôpitaux de référence du pays, il est pratiquement impossible d’accéder à son droit. Elle est donc condamnée à vivre sa grossesse, même si celle-ci est issue d’un viol, même si elle met en danger sa vie, même si son enfant est condamné à mourir à la naissance. Ou à avorter clandestinement.

Une avancée «fondamentale»

Un arrêté du ministère de la santé –la Portaria 415/2014– promulgué le 21 mai dernier, visait à faciliter l’accès à l’avortement légal. Selon l’arrêté, tous les hôpitaux publics du pays dotés d’un service de gynécologie devaient être en mesure de proposer une interruption de grossesse aux femmes qui le désiraient et qui rentraient dans les conditions très strictes de l’avortement légal brésilien.

Il s’agissait de contrôler et de réglementer l’accueil des femmes concernées au sein du système de santé public, et de donner des moyens financiers et humains pour permettre la bonne réalisation de ces avortements. Selon le site web Blogueiras Feministas, une plateforme de réflexion sur les questions de genre et de féminisme très active au Brésil, l’arrêté constituait «un instrument fondamental pour améliorer l’accueil des femmes qui ont le droit de faire un avortement légal, une grande conquête pour la santé publique brésilienne».

Rien qui ne sorte de la légalité brésilienne sur l’interruption de grossesse. Et pourtant, l’arrêté a été révoqué une semaine à peine après sa promulgation, le 28 mai, sous la pression de groupes parlementaires religieux, rangés derrière Eduardo Cunha, le leader du PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien, libéral) à la chambre des députés.

Ces derniers considéraient cet arrêté comme un pas de trop vers la légalisation générale de l’interruption de grossesse. Des manifestations anti-avortement ont eu lieu dans plusieurs villes du pays. D’après le ministère de la santé brésilien, l’arrêté a été retiré pour des «questions techniques».

L’approche des élections

Pour Patricia Rameiro, militante féministe de Belém, dire que l’arrêté aurait légalisé l’avortement est un mensonge:

«Cet arrêté avait pour but de garantir aux femmes un accueil digne, car aujourd’hui, celles qui arrivent pour avorter dans des hôpitaux publics, même dans les cas prévus par la loi, passent par des situations humiliantes, vexatoires. Comme il n’y a pas de loi décrivant l’accueil qui doit être fait à ces femmes, les médecins et les professionnels de la santé, non formés à ce genre de pratiques et désirant compliquer l’avortement, exigent tout un tas de garanties et de preuves, rendant souvent le service d’avortement légal inaccessible.»

Aux yeux de cette militante, cette décision du gouvernement est «une absurdité et un recul monstrueux pour le droit des femmes». Il doit se comprendre dans le cadre du contexte pré-électoral: en octobre prochain auront lieu les élections présidentielles, et tous les candidats se prononcent déjà contre l’avortement.

Pour Patricia Rameiro, «la révocation de l’arrêté 415/2014 est une stratégie de la présidente Dilma Rousseff pour lui permettre de récupérer quelques votes» Cette dernière craint pour sa réélection. Au Brésil, et particulièrement dans la classe moyenne, on peut actuellement observer un rejet du gouvernement du PT (le Parti des Travailleurs, actuellement au pouvoir).

Avortements clandestins

Face à cette quasi-impossibilité d’interrompre légalement une grossesse au Brésil, l’avortement clandestin demeure quant à lui une réalité commune et dangereuse. Une étude nationale (Pesquisa nacional do aborto) réalisée en 2010 pour l’institut de bioéthique, des droits humains et du genre brésilien montre qu’à 40 ans, une femme sur cinq au Brésil a déjà subi un avortement, dans la quasi-totalité des cas illégal.

Environ un million d’avortements clandestins sont réalisés chaque année au Brésil. Trois solutions s’offrent aux femmes désirant interrompre leur grossesse clandestinement: payer 3.000 réaux (soit environ 1.000 euros) et se faire avorter dans une clinique privée –une solution donc réservée aux femmes fortunées–, commander via des sites web clandestins des pilules abortives qui ne marchent pas dans tous les cas pour environ 200 réaux (80 euros), ou demander dans les marchés les plantes «qui font descendre les règles» à des femmes vendant des plantes médicinales.

Le cas du Brésil n’est pas isolé en Amérique du Sud. Les seuls pays où les avortements libres sont autorisés sont l’Uruguay, depuis 2012, le Guyana, depuis 1995 et la Guyane française.

Nina Almberg

Source : Slate 28/07/14

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Brésil : les rolezinhos ou quand les jeunes des banlieues investissent les temples de la marchandise

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Des groupes de jeunes de 15-20 ans se donnent des rendez-vous de masse dans les centres commerciaux du Brésil, surtout à São Paulo, mais la pratique est en train de se diffuser à travers tout le pays, pour se promener, s’amuser et chanter/danser sur des rythmes de funk ostentação, un genre dérivé du funk carioca [de Rio de Janeiro, NdT] qui exalte la consommation, les marques de luxe, l’argent et le plaisir. Ces jeunes viennent des banlieues de São Paulo, ils sont pauvres, donc, souvent, noirs.
Le 7 décembre 6 000 jeunes ont convergé au Shopping Metro Itaquera, généralement fréquenté par des familles de banlieue. Le 14 plusieurs centaines d’entre eux sont entrés en dansant et criant au Shopping International de Guarulhos, et bien qu’il n’y ait eu ni dégâts ni vols ni consommation de drogues,  la police a réprimé et en a arrêté 23 sans motifs.
En revanche, quand il s’agit de jeunes de banlieues, les propriétaires de centres commerciaux procèdent à des filtrages sous couvert de décisions judiciaires, les vendeurs ferment leurs boutiques et les clients les insultent et les traitent comme des criminels. Cela crée un climat favorable à la répression par la Police militaire, l’une des plus meurtrières du monde.
 La journaliste Eliane Brum demande : “Pourquoi la jeunesse noire de la banlieue du Grand São Paulo est-elle criminalisée ? ” (El País – Brésil 23 décembre 2013). Dans l’imaginaire national, soutient-elle, pour les jeunes pauvres, s’amuser hors des limites du ghetto et désirer des objets de consommation est quelque chose de transgressif, parce que “les centres commerciaux ont été construits pour les garder en dehors.” Pas seulement lesshopping : toute la société les laisse en dehors.
Chaque fois que ceux d’en bas bougent, se montrent, que ce soit seulement pour sortir de la périphérie en utilisant les codes mêmes de la société capitaliste, ils sont discriminés et frappés, parce qu’ils occupent des espaces qui ne sont pas les leurs. Dans ce cas, ils commettent un crime majeur : leur défi  ne consiste pas seulement à arborer sur leurs corps bruns les mêmes objets que les riches, mais aussi à vouloir occuper des espaces-temples sacrés pour les classes moyennes et supérieures .
Lorsque les périphéries bougent, elles dévoilent les relations de pouvoir qui dans la vie quotidienne sont voilées par les inerties, les croyances, les influences médiatiques, religieuses et idéologiques. La première chose qu’elles ont donné à voir, c’est la texture du pouvoir : le rôle de l’appareil répressif et de la justice comme serviteurs du capital, la manière dont le racisme et le classisme sont entrelacés et sont des axes d’oppression et d’exploitation, le rôle de la ville comme un espace de spéculation immobilière, autrement dit l’extractivisme urbain.
La deuxième chose est l’intransigeance des classes moyennes, en particulier le secteur de nouveaux consommateurs qui sont sortis de la pauvreté au cours des dernières années grâce à la croissance économique induite par les prix élevés des matières premières et les politiques de protection sociale. Il y a là un problème de génération : les jeunes qui font des rolezinhos sont les enfants de ceux qui les traitent de voleurs et les matraquent. Ils appartiennent au même secteur social, mais les uns sont reconnaissants alors que les autres veulent plus.
Nuno Guimares/Reuters

Nuno Guimares/Reuters

La troisième question nous concerne nous-mêmes. J’ai consulté un ami militant du Movimento Passe Livre [mouvement pour la gratuité des transports, NdT], qui a joué un rôle important dans les manifestations de juin dernier, pour lui demander son opinion sur ce qui se passe. Il m’a répondu agacé qu’ils sont fatigués d’être interprétés par d’autres, en particulier par des gens qui n’ont aucun lien avec les luttes mais s’érigent en analystes, établissant une relation de pouvoir coloniale, sujet-objet, dans laquelle ceux d’en bas sont toujours ravalés au second rang.

En quelques jours on a vu et entendu une rafale d’analyses prétendant expliquer ce que font les jeunes, et tombant généralement à côté de la plaque. Les discours les plus nocifs viennent de personnes et de groupes de gauche. Lors des manifestations de juin dernier, durant la Coupe confédérale, ils avaient taxé les manifestations de provocations pouvant favoriser la droite. Un calcul absurde mais efficace pour isoler et démobiliser.
En ce qui concerne les rolezinhos, ces mêmes voix prétendent que ce sont des « actions non engagées », «dépolitisées “, qu’en fin de compte ces jeunes ne cherchent qu’à s’intégrer à travers la consommation. Ici aussi joue un préjugé âgiste : l’ancienne génération (à laquelle j’appartiens) a coutume de faire des sermons aux jeunes sur ce qui est correct et ce qui ne l’est pas, avec le même air de supériorité que prenaient les cadres de partis qui nous faisaient la leçon dans les années 69 et 70.
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Liberté de déplacement dans le Brésil esclavagiste (XVIè-XIXè siècle). Liberté de déplacement dans le Brésil démocratique : “rolezinhos” au XXIè siècle

Mais ce qui semble plus grave, c’est la mythification des luttes sociales. Les ouvriers de Saint- Pétersbourg qui ont mené la révolution de 1905 et créé les premiers soviets n’étaient pas politisés par les discours et les écrits de Lénine et de Trotski, mais par des balles du tsar quand ils ont défilé vers le Palais d’Hiver pour remettre une liste de revendications, sous la direction du prêtre Gapone, qui travaillait pour la police secrète. C’est le Dimanche sanglant qui a politisé les travailleurs russes. Quelque chose de similaire s’est produit suite à la marche des femmes vers Versailles en octobre 1789, qui a marqué la fin de la monarchie.

Il règne une profonde confusion sur le rôle des idéologies et des dirigeants dans les révolutions et les processus de changement. La spontanéité pure, qui selon Gramsci n’existe pas, ne mène pas très loin, et souvent à de sanglantes défaites. Mais la “direction consciente” et externe ne garantit pas de bons résultats. Nous pouvons essayer d’apprendre ensemble, surtout quand les banlieues se mettent en mouvement et remettent en question nos vieux savoirs.

Raul Zibechi

Source : Article original en espagnol : Brasil: Cuando las periferias se mueven, La Jornada, le 24 janvier 2014. mondialisation.ca

Voir aussi : Rubrique Amérique Latine Brésil,  rubrique International, rubrique SociétéMouvement sociaux On line Banlieue en 10 questions,

Le théâtre argentin de Sergios Noris : Réel, hybride pervers et humain

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A quoi tiennent nos désirs, dans un monde où l’argent est roi ? © Brenda Bianco

Le théâtre universitaire de La Vignette a ouvert sa saison professionnelle en transportant le public au coeur de la réalité argentine. Sous le regard critique du metteur en scène Sergio Noris, figure de proue de la scène sud-américaine, qui fouille un contexte social en perdition pour tenter de toucher le réel.

C’est la nuit. On pénètre dans l’arrière boutique d’une pharmacie de garde. Il y a Evaristo et Daniel deux frères qui viennent d’hériter de l’établissement de leur père qui passe désormais son temps à se faire plumer au poker. Il y a Claudio le dealer légal des entreprises pharmaceutiques qui fume ses clopes à la chaîne en rongeant son frein sans parvenir à contenir sa libido débordante, et aussi Yulia et Sandra ses deux amies travesties qui trouvent dans cette hospitalité temporaire un petit  répit avant de retourner tapiner au carrefour.

C’est un before on boit, on prend des cachetons, on se pique aux hormones, on s’aime et on se jette. A travers les échanges crus et déjantés des cinq personnages se dessine la réalité d’une société bouleversée par l’argent. La réalité argentine apparaît au plus près de ses fantasmes et de ses corps, qui se tendent et se détendent, souffrent, mutent, se consomment…

Quelque part dans ce grand bordel se niche l’humanité contemporaine qui a définitivement consumé son mariage avec l’humanisme et toute idée de progrès. Ce théâtre nous parle parce qu’il invente à travers l’innovation et la liberté des artistes qui se confrontent vraiment à la réalité perverse et absurde d’une société à la dérive.

JMDH

Voir aussi : Rubrique Théâtre, rubrique Argentine

Mexique: ce que l’on sait du cartel des Zetas

Après une attaque du groupe de narcotraficants, les proches des victimes ont laissé ces croix et photos en leur mémoire. Reuters/Daniel Becerri

Après une attaque du groupe de narcotraficants, les proches des victimes ont laissé ces croix et photos en leur mémoire. Reuters/Daniel Becerri

Les Origines des Zetas

Les Zetas (Les « Z »), ont été créés à la fin des années 1990 par des militaires d’élite de l’armée mexicaine -les Grupos Aeromóviles de Fuerzas Especiales (GAFE)-, spécialisés dans la contre-insurrection. Ils se sont d’abord mis au service d’Osiel Cárdenas Guillén, chef du cartel du Golfe, l’une des principales organisations de narcotrafiquants du Mexique, dont ils sont devenus le bras armé.

« Z »

Le fondateur des Zetas, Arturo Guzmán Decenas, qui utilisait le nom de code de « Z-1 » lorsqu’il était au service de la Police judiciaire fédérale, est à l’origine du nom pris par le groupe. Il avait, selon le quotidien mexicain El Universal, réussi à corrompre les principaux chefs de la police fédérale de l’Etat de Tamaulipas. Quand Guzmán Decenas est abattu en 2002, Heriberto « El Lazca » Lazcano prend la relève.

L’autonomie

Après la capture d’Osiel Cárdenas en 2003, puis son extradition quelques années plus tard, le groupe des Zetas se sépare progressivement du cartel du Golfe, ce qui provoque un sanglant conflit entre narcotrafiquants dans l’est et le nord du Mexique. Dès 2009, les Zetas sont considérés par le gouvernement américain comme le cartel le plus avancé technologiquement, le plus sophistiqué et le plus dangereux du Mexique », selon CNN.

 

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Ses activités criminelles

En raison de ses origines, l’activité du cartel des Zetas n’est pas principalement axé sur la drogue à la différence des autres groupes mafieux mexicains. Il pratique les enlèvements, le racket de la population, le trafic d’armes, le blanchiment d’argent et la piraterie. Son aire d’influence couvre tous les Etats proches du Golfe du Mexique.

Un groupe ultra Violent

Le groupe est à l’origine de nombreuses exactions. Les Zetas sont considérés comme responsables du massacre de 72 migrants d’Amérique centrale et du Sud, retrouvés les mains liés dans le dos, dans la cour d’un ranch de l’Etat du Tamaulipas, en août 2010. Ils sont aussi les auteurs de l’incendie volontaire d’un casino de Monterrey, au nord du Mexique, qui a fait 52 morts en 2011. Apparemment, parce que le patron refusait le racket auquel il était soumis.

Décapité à plusieurs reprises

Avant l’arrestation de Miguel Angel Treviño, dit « Z-40 », lundi, une douzaine de chefs des Zetas ont été arrêtés ou abattus par la police, dont celui qui dirigeait le groupe depuis 2002, Heriberto « El Lazca » Lazcano. Si son arrestation le conduit hors de la voie du cartel, Treviño devrait donc bientôt avoir un successeur.

Source : L’Expresse.fr 16/07/2013

Voir aussi : Actualité Internationale, Amérique Latine, Mexique, rubrique Politique Affaires, rubrique Société, Justice, On line Drogue et violence: « Le Mexique a touché le fond sous Felipe Calderon »

Brésil : « Il y a un côté “petit bourgeois” dans la mobilisation

A Rio de Janeiro, le 20 juin, des manifestants se rassemblent après l’annulation de l’augmentation du prix des transports (Marcelo Sayao/EFE/SIPA)

Chercheur au Centre de recherche en sciences sociales de l’international (CERI, Sciences Po-CNRS), membre de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc), Eduardo Rios est spécialiste du Vénézuela et a étudié le système politique brésilien à Sao Paulo. Grâce à ses contacts sur place, qu’ils soient étudiants, chercheurs, travailleurs sociaux ou bénévoles, il suit de près la récente mobilisation au Brésil.

Loin d’y voir un « réveil brésilien », Rios retourne plutôt dans l’histoire contemporaine de la nation et dans la culture politique des Brésiliens pour donner sens aux événements qui secouent le pays.

Rue89 : Pour commencer, pouvez-vous résumer la chronologie des événements ?

Eduardo Rios : C’est d’abord la gauche syndicaliste qui a commencé à manifester en demandant la gratuité des transports publics. Leur mouvement a pris de l’ampleur lorsqu’il a été réprimé, puis encore plus lorsque les policiers ont réprimé les journalistes du quotidien Folha de Sao Paulo.

Une fois que les médias ont été pris à partie, le message a changé. On ne parlait plus de mobilisation de voyous, mais de mouvement de libre expression injustement réprimé.

La mobilisation s’est alors élargie bien au-delà des attentes des premiers manifestants. Si au début il y avait des demandes précises, ce n’est plus le cas maintenant. Le mouvement est devenu très hétérogène, a intégré des gens de la classe moyenne conservatrice, sortis de la pauvreté depuis plus d’une génération, mais aussi des intellectuels progressistes, des étudiants…

Qui sont les manifestants ?

La police de Sao Paulo a interrogé les participants pour réaliser que 70% d’entre eux manifestaient pour la première fois. La mobilisation n’est pas non plus une affaire de partis politiques : la Folha de Sao Paulo a mené une enquête et 72% des manifestants disaient ne pas s’identifier à un parti politique en particulier. Ce qui les rassemble, c’est l’hymne nationale du Brésil, pas la couleur d’un parti.

Ce que nous savons sur les manifestants, grâce à la Fohla, c’est qu’ils sont jeunes à 63% et ont fait des études supérieures à 78%. C’est un mouvement de demande sociale qui n’a pas de revendications précises, mais qui demande à ce que la progression sociale et économique des Brésiliens se poursuive.

Ce qui est certain, c’est que le spectre est très large. Jeudi [le 20 juin, ndlr], des cocktails molotov ont été lancés sur le ministère des Affaires étrangères, il y a donc aussi une minorité de casseurs, même si elle est marginale.

Il est important de rappeler qu’il n’y avait pas eu de morts dans les manifestations avant jeudi – un participant est décédé ce jour-là, renversé par une voiture qui tentait de dépasser un groupe de protestataires.

Qu’est-ce qui a mené à cette mobilisation ?

Il ne faut pas sous-estimer la culture des mouvements sociaux au Brésil, qui s’est développée historiquement avec le mouvement des sans-terre, les manifestations des ruraux et les marches contre la pauvreté et la corruption dans les rues des grandes villes.

Puis, durant les années Lula (2003-2011), le Brésil a vécu une croissance économique qui a permis, de pair avec une stabilité des prix et des programmes sociaux, à un très grand nombre de personnes de passer de la pauvreté à la classe moyenne. Dans cette ambiance, le Brésil en entier a donné un sens à la prospérité, qui est devenue la route vers l’atteinte d’un avenir meilleur pour tous.

A cela il faut ajouter la spécificité politique du Brésil, qui sort d’une longue dictature dans les années 80. De là a émergé un fort sentiment anti-partis politiques, qui se manifeste dans le fait que la plupart des partis tendent vers le centre et n’ont pas une ligne clairement définie.

Devant leurs inquiétudes face aux décisions économiques des politiques, la classe moyenne s’est sentie légitime de manifester, en lien avec la culture anti-politique partisane du peuple brésilien, pour un assainissement du système.

Y-a-t-il des précédents semblables dans l’histoire du Brésil ?

J’ai entendu l’expression « le Brésil se réveille » : il faut faire attention, car ce n’est pas une image représentative de ce qui se passe. Oui, les manifestations massives sont rares et même inédites, mais leur source n’est pas nouvelle.

Certains analystes remontent jusqu’aux années 60, où des manifestations plutôt conservatrices ont contribué au coup d’Etat de 1964. Mais je crois que le mouvement Diretas Ja (réclamant des élections présidentielles directes), dès 1983, est plus en ligne directe avec les événements actuels.

Déjà il y avait une vaste mobilisation hétérogène regroupée autour de l’idée du suffrage direct, mais dont les revendications s’étendaient largement au-delà d’une seule cause.

Au début des années 90, le mouvement contre le Président Collor de Mello, déchu pour corruption, porte aussi les traces d’une revendication qui englobe plusieurs causes sur fond d’assainissement du système politique.

Pendant les vingt années qui ont suivi la chute de Collor de Mello, il y a eu un long silence, mais le sentiment contre l’errance politique et pour une progression du Brésil est toujours resté vivant. Je préfère donc la métaphore de la boule de neige, car ce que nous voyons aujourd’hui est le cri d’espoir d’un mouvement qui ne date pas d’hier et qui s’est construit depuis des décennies.

La question des inégalités sociales est-elle présente dans le débat ?

Certains ne seront pas contents que je dise ça, mais cette question n’est pas au centre des revendications. Ne me méprenez pas : les inégalités sociales existent bel et bien au Brésil, mais ce n’est pas, à proprement parler, l’objet des revendications des manifestants.

Nous ne sommes pas en présence d’un mouvement des « damnés » de la terre, du prolétariat dépossédé ou des 99% de « Occupy ». C’est une mobilisation de la classe moyenne, qui demande de meilleures conditions de vie et qui désire que plus de Brésiliens sortent de la pauvreté pour le bien de la nation.

Y-a-t-il de la récupération politique ?

Par tout le monde. La Présidente Dilma Roussef a déclaré que les manifestations démontraient « la vivacité de la politique brésilienne », un sénateur a proposé d’abolir les partis politiques car cela le sert stratégiquement, l’opposition veut en faire un mouvement anti-Dilma, etc.

Tout le monde veut tirer la ficelle de son côté, mais à l’image de la mobilisation, personne ne réussit à récupérer le mouvement de manière cohérente et homogène.

Peut-on faire un lien avec les printemps arabes ou la situation en Turquie ?

Il faut faire très attention avec les comparaisons. Les mouvements sont comparables dans leur ampleur et dans leurs étincelles, qui s’est faite en milieu urbain, mais c’est là que s’arrêtent les liens.

Les printemps arabes arrivent dans des moments économiquement difficiles, ce qui n’est pas le cas du Brésil. Les manifestations au Brésil ne sont pas non plus dues à un rejet de l’autoritarisme, à la déception de la jeunesse ou à une volonté de radicalement changer le système politique.

En Turquie, contrairement au Brésil, la croissance économique s’est accompagnée de profonds changements de valeurs qui ont bouleversé le pays. Il y a eu un ras-le-bol, terme que je n’utiliserais pas pour qualifier l’état d’esprit brésilien. La très forte répression policière en Turquie, qui fut bien plus intense qu’au Brésil, n’est aussi en aucun cas comparable entre les deux mobilisations.

Est-ce le Mai 68 des Brésiliens ?

Il y a un peu de ce côté « petit bourgeois » dans la mobilisation, en effet. C’est l’alliance de deux groupes de personnes, qui aujourd’hui se ressemblent socialement, mais qui n’ont pas un parcours similaire. D’un côté il y a ceux qui, sans être très riches, peuvent pourvoir à tous leurs besoins depuis un certain nombre d’années. De l’autre, ceux qui connaissent cette aisance depuis peu de temps.

Mais il ne faudrait pas comparer abusivement, car ce ne sont pas des étudiants qui ont lancé le mouvement et ça ne mènera pas à une grève générale. Si elle l’a été brièvement au début, la mobilisation n’est pas non plus spécifiquement marquée à gauche.

Où cela va-t-il mener ?

Ce mouvement démontre des attentes politiques sérieuses et il aura assurément des répercussions sur le système tel qu’il est aujourd’hui. Les leaders et les partis politiques ne pourront pas ignorer ces attentes envers eux.

Mais autant les revendications sont imprécises et diverses, autant il est impossible de dire qu’elle sera la réponse et la réaction du pouvoir, au niveau local comme national. Pour l’instant, celui qui prétend savoir où tout cela va mener cache probablement des intérêts quelconques.

Recueilli par Nicolas Pelletier

 Source : Rue89  24/06/2013

Voir aussi : Rubrique Amérique Latine, Brésil, Du Parti des travailleurs  au parti de Lula,