position de la LDH dans le débat sur le voile intégral

La LDH refuse les termes d’un débat instrumentalisé, qui risque de déboucher sur une loi perverse et dangereuse.

Des millions de musulmans vivent en France, et pour beaucoup vivent mal. Ce n’est pas un ministère de l’Identité nationale qui résoudra leurs problèmes et qui leur offrira un avenir, mais des politiques sociales et anti-discriminatoires ; c’est un travail politique, citoyen, de réflexion sur les conditions du “vivre ensemble“. C’est aussi leur responsabilité individuelle et collective, qui attend par exemple, pour ceux qui sans en avoir la nationalité résident en France, le droit de vote pour pouvoir s’exercer. »

Dérapages et glissement de terrain, d’Eric Fassin (Regards)
«[…] à propos d’islam et d’identité nationale, [Nicolas Sarkozy] appelle à « respecter ceux qui arrivent », en même temps que « ceux qui accueillent ». N’est-ce pas appréhender la religion sur le modèle de l’immigration ? L’islam serait irréductiblement étranger « dans notre pays, où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République sont partie intégrante de notre identité nationale »… La frontière entre « eux » et « nous » n’oppose plus seulement les immigrés aux Français ; elle divise ceux-ci selon leur religion, leur origine, voire leur couleur de peau. Ce n’est donc pas tel ou tel qui dérape. On assiste à un véritable glissement de terrain, dont les « petites phrases » ne sont que le révélateur »

L’islamophobie déconstruite, par Aurélien Robert (La Vie des Idées)
« Plus d’un an après la publication du livre de Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont Saint-Michel paraissait Les Grecs, les Arabes et nous, un volume collectif qui non seulement constitue une réponse aux thèses et aux arguments de Gouguenheim, mais montre aussi de quoi son livre était le nom. Car au-delà de la fausseté historique avérée de nombreuses thèses centrales de cet ouvrage, on peut y voir le reflet d’enjeux qui dépassent largement la querelle d’érudits. À l’heure des débats sur l’identité nationale et sur le port de la burqa, il semble nécessaire de se pencher de près sur le discours des « racines grecques de l’Europe chrétienne », surtout quand celui-ci comporte un jugement comparatif sur les valeurs et les mérites de l’Europe et du monde arabe, des chrétiens et des musulmans, des langues sémitiques et des langues indo-européennes
« L’islamophobie revêt désormais des formes nouvelles et pernicieuses : elle est réactive, en ce qu’elle entend prendre le contre-pied d’un savoir déjà constitué par des spécialistes, tout en ne s’adressant pas à ces derniers, mais au grand public (elle instrumentalise donc le milieu de la recherche en prétendant dévoiler les résultats des chercheurs) ; elle se veut modérée (il s’agit seulement au départ d’infléchir ce que l’on enseigne dans les universités) et simple (elle présente ses idées comme si elles étaient évidentes, et ne prend pas le temps de la nuance) ; elle est relayée par les médias et reprise par une partie du monde politique. »

Prise de position du Comité central de la LDH


Depuis l’affaire de Creil en 1989, la LDH a maintenu avec constance sa position, joignant la critique du port du foulard et du voile, au nom de l’émancipation des femmes, au refus de toute loi excluante, stigmatisante et empiétant sur les libertés publiques. Or, il se trouve qu’aujourd’hui cette position est celle de nombreux citoyens et responsables politiques et en particulier celle de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, alors même que le débat s’est crispé.

Bien plus rédhibitoire que le foulard, on a vu apparaître le port ultra-minoritaire mais spectaculaire du voile intégral ; le gouvernement a lancé un débat sur l’identité nationale, très vite identifié par l’opinion comme un débat sur l’Islam ; le premier ministre nous annonce une loi interdisant le port de la burqa. Disons tout de suite, pour sortir de la confusion, que parler de « burqa » est un abus de langage : le mot désigne le costume généralement bleu, entièrement fermé, avec un grillage devant les yeux, imposé aux femmes par la société afghane. Le voile intégral, noir, d’origine saoudienne, est une négation rédhibitoire de la personne, mais il ne renvoie pas à l’horreur meurtrière des talibans. Dramatiser le débat, s’il en était besoin, n’est pas innocent.

Nous tenons à affirmer un certain nombre d’éléments essentiels.

1- La laïcité n’a rien à voir dans la question du voile intégral

Les législateurs de 1905 s’étaient résolument refusés à réglementer les costumes, jugeant que c’était ridicule et dangereux : ils préféraient voir un chanoine au Parlement en soutane plutôt qu’en martyr. La laïcité qu’ils nous ont léguée et à laquelle nous sommes fortement attachés, c’est la structure du vivre ensemble : au-dessus, la communauté des citoyens égaux, la volonté générale, la démocratie ; en dessous, des communautés partielles, des syndicats, des associations, des Eglises, une socialisation multiple et libre qui peut même se manifester ou manifester dans l’espace public, mais en aucun cas empiéter sur la volonté générale, et enfin la singularité des individus qui choisissent librement et combinent entre elles leurs croyances et leurs appartenances.

En conséquence, le politique n’a ni à se mêler de religion, ni à traiter une religion différemment des autres ; la loi n’a pas à régler les convictions intimes qu’elle suppose chez les individus ; la République n’a pas à dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas mais à protéger également tous ceux qui résident sur son territoire, sauf s’ils mettent en cause l’ordre public.

Le pluralisme religieux et culturel est constitutif de l’unité de la France, qui a toujours connu à la marge des dérives fanatiques, intégristes ou sectaires déplorables mais éphémères. Donc laissons la laïcité tranquille.

2- L’égalité hommes-femmes attend une vraie politique

L’argument principal, et tout à fait justifié sur le fond, contre le port du voile, c’est qu’il signale de manière radicale l’infériorisation des femmes. C’est bien le cas si le port du voile est imposé par le mari ou un autre homme de la famille. Dans ce cas, la France dispose des outils législatifs permettant à une femme de déposer une plainte pour contrainte ou séquestration et d’obtenir le divorce aux torts de son mari ; sachant bien sûr combien cette démarche peut être difficile pour elle.

Mais il peut s’agir aussi, comme l’attestent de nombreux témoignages, d’une servitude volontaire. Or la liberté ne s’impose jamais par la force ; elle résulte de l’éducation, des conditions sociales et d’un choix individuel ; on n’émancipe pas les gens malgré eux, on ne peut que leur offrir les conditions de leur émancipation. Pour faire progresser l’égalité et la mixité entre les hommes et les femmes, ce qui est urgent, c’est de promouvoir des politiques dans les domaines éducatifs, salariaux et professionnels, des droits sociaux, un meilleur accès à la santé et à la maîtrise de la procréation. Ces problèmes concernent des millions de femmes dans la France d’aujourd’hui et ne sont en rien traités de façon prioritaire. Un abcès de fixation sur quelques centaines de cas ne fait certainement pas avancer l’égalité, qui appelle au contraire à revenir à la solidarité entre toutes les femmes.

3- Une surenchère de discriminations n’est pas la solution

La question du voile intégral renvoie en réalité à un profond malaise des populations concernées, auxquelles la République n’a pas pu ou pas été capable de faire une place. D’où l’apparition de vêtements et de coutumes dont la signification est très complexe, depuis le port du foulard par des adolescentes des banlieues comme signe identitaire jusqu’à ce voile intégral qui est un paradoxe : à la fois dissimulateur de la personne et signe ultra-visible, provocateur, d’un refus de la norme sociale, sous prétexte tantôt de religion, tantôt de pudeur. Même si nous réprouvons ce choix, ce n’est pas une raison pour essentialiser et déshumaniser des femmes qu’on réduit à un signe abstrait et que l’on exclut de toute vie publique.

Interdire le voile, c’est conforter la posture de ces femmes, c’est en faire doublement des victimes : résultat absurde d’une volonté soit-disant émancipatrice. Elles porteraient seules le poids d’une interdiction imposée en grande partie par la domination masculine, et cette interdiction les exclurait à coup sûr de la cité. En revanche tous les musulmans, hommes compris, se sentiraient blessés par une loi qui ne toucherait que l’islam.

4- Droits et libertés

Ce serait en plus ouvrir une voie extrêmement dangereuse en termes de libertés publiques. Réglementer les costumes et les coutumes est une pratique dictatoriale ; que ce soit de façon discriminatoire, pour signaler une population donnée, ou au contraire par l’imposition d’une règle universelle. Obliger les femmes à porter le voile comme leur interdire de cacher leur visage (sauf dans les cas prévus où l’identité doit être prouvée) est également liberticide.

Si une telle hypothèse est présente, c’est que la société française a été profondément intoxiquée par des idées venues de l’extrême-droite et qui se sont infiltrées jusque dans la gauche : la peur de l’immigré, de l’étranger, les relents de notre histoire coloniale, la tentation de l’autoritarisme.

La LDH a une tout autre conception de la démocratie, des droits, de l’égalité et des libertés.

5- Vivre ensemble

La LDH refuse les termes d’un débat instrumentalisé, qui risque de déboucher sur une loi perverse et dangereuse.

Des millions de musulmans vivent en France, et pour beaucoup vivent mal. Ce n’est pas un ministère de l’Identité nationale qui résoudra leurs problèmes et qui leur offrira un avenir, mais des politiques sociales et anti-discriminatoires ; c’est un travail politique, citoyen, de réflexion sur les conditions du “vivre ensemble“.

C’est aussi leur responsabilité individuelle et collective, qui attend par exemple, pour ceux qui sans en avoir la nationalité résident en France, le droit de vote pour pouvoir s’exercer.

Voir aussi : rubrique société, la question religieuse dans le travail social,


Montpellier rassemblement de soutien aux deux journalises otages

 Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, enlevés en Afghanistan le 30 décembre 2009.
Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, enlevés en Afghanistan le 30 décembre 2009.

Quelques dizaines de personnes, parmi lesquelles des journalistes et des élus de Montpellier et de l’agglomération, se sont rassemblées samedi dans le centre de la ville, en soutien aux deux journalistes de France 3 otages en Afghanistan.

Thierry Taponier, le frère de Stéphane Taponier, retenu en otage par les talibans avec Hervé Ghesquière depuis le 30 décembre 2009, était aussi présent à ce rassemblement. « Nous sommes là pour soutenir les familles et faire en sorte que Thierry et Stéphane ne tombent pas dans l’oubli », ont expliqué au micro deux membres du comité de soutien, Nacera Bouraghda et Sophie Pille, avant que des journalistes locaux et le représentant régional de Reporters sans frontières, Jean Kouchner, ne prennent la parole.

« Leur situation tient au simple fait d’avoir exercé leur travail », a déclaré Jean-Marie Dinh, de l’Hérault du Jour. « Dans le système médiatique d’opinion, critiqué de toutes parts, le journaliste de terrain est le maillon faible pour les ravisseurs de tous bords, mais le maillon fort de la démocratie », a-t-il ajouté. « Stéphane et Hervé sont des journalistes engagés simplement parce qu’ils ont voulu témoigner, filmer, montrer. En ce sens, ce sont des maillons de notre démocratie », a assuré pour sa part Thierry Valero, de France 3 Sud. Thierry Taponier, qui habite Montpellier, a souhaité l’amplification de la mobilisation grâce à la création du site « soutienherveetstephane.org », afin de « continuer à peser sur les pouvoirs publics et les médias, pour constamment leur rappeler la nécessité de les libérer au plus vite ». Un peu plus tard, il a confié que depuis la diffusion d’une vidéo des deux journalistes, enlevés sur une route de l’est du pays en compagnie de leur traducteur, de leur « fixeur » (celui qui organise les rendez-vous) et de leur chauffeur, « on n’a pas de nouvelles ». Mais il s’est montré confiant dans l’implication du gouvernement français. « Même s’ils ne nous tiennent pas au courant de tout ce qu’ils font, on est persuadé qu’ils font un maximum pour les sortir de là ».

AFP

Voir aussi : rubrique Médias, F.Aubenas juge les déclarations de Guéan blessantes, rassemblement de soutien aux otages , Christian Chesnot je ne suis pas un Kamikase,

Prisons: l’OIP compte sur l’ONU pour rappeler la France à l’ordre

Suicides, surpopulation, fouilles « humiliantes », séjours prolongés au mitard… l’Observatoire international des prisons (OIP) compte demander au Comité contre la torture de l’ONU de rappeler la France à l’ordre, a déclaré jeudi à l’AFP son délégué général, Patrick Marest.

En prévision de l’examen par le comité, le 27 avril à Genève, de l’application par la France de la « Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants », l’OIP a préparé un document d’une cinquantaine de pages « sur le traitement des personnes détenues dans les établissements pénitentiaires français ». La réunion, qui a lieu tous les quatre ans, intervient « en amont de l’adoption des décrets d’application de la loi pénitentiaire » de novembre 2009, et « juste avant le début de l’examen parlementaire du projet de loi organique sur le défenseur des droits ». Or, sur ces deux dossiers, l’OIP a des messages à faire passer.

Concernant le défenseur des droits, l’ONG craint qu’il ne chapeaute à terme, parmi d’autres organismes, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. « On demande que l’ONU garantisse le maintien du contrôleur », dont l’indépendance est une garantie d’objectivité, a estimé Patrick Marest. L’OIP demande aussi au comité de l’ONU « d’affirmer haut et fort qu’être détenu dans un établissement surpeuplé relève d’un traitement inhumain et dégradant ».

Insistant dans son étude sur la violence et les suicides en prison, l’OIP affirme que la France va à l’encontre de « processus mis en place ailleurs et qui marchent », comme faciliter la circulation des détenus à l’intérieur des établissements, favoriser le « droit d’expression », etc. L’OIP voudrait également convaincre le comité de l’ONU de « condamner la régression » que représente la « fouille des cavités corporelles » prévue par la loi pénitentiaire, et de s’exprimer sur la détention en « quartier disciplinaire » qui, bien que réduite de 45 à 30 jours maximum, « reste le summum européen », a précisé Patrick Marest.

AFP

 

Voir aussi : Rubrique société le mal être carcéral , Livre : Quand le livre pousse les portes de la prison,

A tous vents la résistance se cultive à la cime

Ysabelle Lacamp : Un auteur est quelqu’un qui s’engage à travers l’écrit. Cela suffit-il pour garder le silence ?

En marge du bitume la forêt. Parallèlement au traditionnel défilé du 1er mai se tiendra ce jour-là à Lamalou-les-Bains, la Marche des écrivains. Une première qui voit le jour dans un de ces moments donnés par le hasard. « Je suis passé devant cet écriteau qui interpelle indiquant la Forêt des écrivains combattants. De là a germé l’idée d’associer des écrivains combattants d’aujourd’hui à ce lieu, » explique l’auteur Ysabelle Lacamp qui a travaillé au projet avec la femme de théâtre Mychèle Leca. Un projet monté de concert avec l’association des écrivains combattants et les Amis de la forêt des écrivains, qui mène un travail de terrain. « Il est question du souvenir et en même temps cette marche porte une réflexion qui se tourne vers l’avenir avec cet éternel débat de l’engagement a fortiori aujourd’hui. Un auteur est quelqu’un qui s’engage à travers l’écrit. Cela suffit-il pour garder le silence ? » questionne Ysabelle Lacamp.

L’âme du lieu

La Forêt des écrivains combattants à Lamalou-les-Bains, doit assez curieusement son existence aux inondations de 1930. Occupé à reboiser un sud de la France dévasté, L’Etat décide à l’époque et ce, grâce aux membres de l’association des Ecrivains combattants survivants de la guerre de 14, comme Maurice Genevoix, Pierre Mac Orlan ou Roland Dorgelès de dédier une forêt de 100 hectares à la mémoire des 560 écrivains morts au combat, « dressés contre l’invasion à l’image de ces arbres plantés contre l’inondation afin de resserrer les liens noués par les intellectuels et les hommes des champs sur le front.

Le front des écrivains* présent à Lamalou-les-bains s’annonce de très bonne consistance pour cette journée ouverte au public. Plus de quarante auteurs seront de la marche. « Nous en avons contacté un certain nombre. Beaucoup n’ont pas répondu. Ceux qui l’ont fait se sont engagés dans la seconde, précise Ysabelle Lacamp. Ce sont des engagés du cœur ». Cette adhésion ferme et individuelle à un projet collectif, l’interpelle : « Cette question de l’engagement touche à la définition de l’écrivain. A sa place dans un monde où les cartes se sont brouillées avec la fin supposée des idéologies. Pour certains auteurs, le mot engagement inspire une crainte parce qu’il est politiquement connoté. Il est galvaudé.

La notion de groupe tient place au cœur de cette manifestation. Et vient rompre quelque part avec l’image de l’écrivain solitaire. « C’est une rencontre entre une famille d’écrivains. Beaucoup d’entre eux ont un rapport à l’exil ou détiennent des racines multiculturelles qu’ils interrogent. Cela permet de prendre une certaine distance, à l’image de la matière littéraire d’Amin Maalouf qui ne pourra être présent mais apporte son soutien à notre démarche. »

Dès 10h, le public est invité à parcourir la forêt avec les auteurs : « Il s’agit d’une marche commune où auteurs et public se retrouvent main dans la main plutôt que chacun d’un côté d’une table » Dans l’après-midi, deux débats se tiendront pour faire lien entre le combat d’hier et celui d’aujourd’hui. Une belle idée est née dans un environnement porteur. Espérons quelle pourra se prolonger et grandir sur la crête fragile de la forêt comme à la cime des arbres autour du bien commun des écrivains qui versent aujourd’hui leur encre où d’autres ont hier, versé leur sang.

Jean-Marie Dinh

* Sont attendus Sylvie Genevoix , Marie-France Pisier, Denise Epstein-Nemirovsky, Lydie Salvayre, Michèle Gazier, Brigitte Kernel, Fatou Diome, Murielle Szac, Théodore Klein, Eduardo Manet, Jean Rouaud, Christophe Bourseiller, Nedim Gursel, Kebir.M.Ammi, Jean-Marie Besset, Pascal Ory, Bruno Doucey, Robert Colonna d’Istria. Rens : 06 26 42 71 64

Voir aussi : Rubrique Livremémoire combattante en région sud,

Démocratie de quartier et légitimité politique

La démoctatie participative à construire

La démoctatie participative à construire

Essai. A la lumière de l’histoire, l’ouvrage d’Anne Lise Humain-Lamoure analyse les enjeux politiques et les pratiques sociales de la démocratie de proximité.

Faire une démocratie de quartier ? L’ouvrage d’Anne-Lise Humain-Lamoure tombe à pic à l’heure où Montpellier reconduit l’opération Printemps de la démocratie sur fond de bataille pour devenir kalif surdoué. Sur le papier, notamment celui de la presse institutionnelle, il est question  » d’aller à la rencontre de l’expression citoyenne, au plus près des habitants, et de consacrer la prise en compte de l’expertise d’usage des habitants dans l’acte décisionnel.  » L’objectif affiché ne pouvant être que louable et désintéressé, tout citoyen comprend naturellement que l’intérêt de nos élus locaux pour la démocratie locale s’inscrit avant tout dans un souci électoral. Ce dont convient l’auteur en pointant   » le souci de légitimation de leur représentativité dans le cadre d’un contexte politique qui valorise fortement le principe d’une proximité. « 

Qu’est ce que la proximité ?

democratie-particip-arbreCette proximité incontournable et cruciale, devenue en quelques années une valeur politique de premier plan sans que l’on puisse pourtant en donner une définition claire, trouve place dans la recherche pluridisciplinaire (géographie, aménagement, sociologie et sciences politiques ) d’Anne-Lise Humain-Lamoure. L’auteure y consacre un chapitre. Sous le titre Quartier et proximité une nouvelle idéologie ? elle analyse le mécanisme de production de légitimité politique comme une rupture symbolique avec une légitimité naguère liée à la distance. Distance de l’intérêt général par rapport à l’intérêt particulier, de l’administration rationnelle par rapport à la relation personnelle et de l’Etat par rapport à la société civile.

De quel quartier parle-ton ?

 Si le quartier apparaît unanimement comme le territoire à construire, la division spatiale administrative comme la pertinence de son échelle dans l’espace urbain ne sont ni discutées ni imposées par le cadre légal.  » Le quartier apparaît comme une catégorie abstraite dont l’échelle et les critères de délimitation ne sont jamais définis.  » En fonction du contexte, les acteurs municipaux peuvent ainsi mobiliser le quartier différemment pour le mettre en lien avec les axes politiques qu’ils entendent mettre en valeur. Tandis que les habitants font référence, dans leur grande majorité, à l’idée de rencontre et d’interaction sociale. Pour la population  » Le quartier se définit avant tout par la diversité des personnes qui s’y côtoient. « 

 Critique du mode électif

L’objet de la loi de démocratie de proximité, adoptée en février 2002 est de lier gestion de proximité et démocratie locale. Le texte se fixe pour objectif de renouveler le lien entre élus et citoyens pour renforcer la démocratie, améliorer l’efficacité de l’action publique, et retrouver un lien social considéré comme érodé.

mosquee-manifCette loi répond avant tout à la crise de représentation  » souligne la chercheuse, en fournissant un cadre  » pour mieux décider au nom des gens en refondant la légitimité des élus.  » Le régime représentatif assuré par les élections certifie théoriquement la légitimité des décisions prises et de ceux qui les prennent. Mais il est aujourd’hui de plus en plus contesté comme l’indique les records atteints par l’abstention dans toutes les élections intermédiaires aux présidentielles.  » L’élection suppose une compétition pour la conquête des mandats et des pouvoirs qu’ils confèrent. Or, cette compétition, organisée par et dans les partis politiques, est souvent ressentie comme des réseaux de pouvoir dans lesquels une part croissante de citoyens se sent exclue et oubliée.  » A cela s’ajoute la litanie des promesses non tenues, autant que l’impression d’une caste fermée de politique issue des classes les plus favorisées. La critique du modèle républicain revendique aussi l’ouverture des systèmes décisionnels, et la reconnaissance de la différence entre les groupes sociaux, sur la base de leurs origines ethniques et religieuses.

La démocratie de proximité aurait donc pour but d’abolir ou d’atténuer la domination politique, sociale et culturelle. Mais pour la plupart de ses promoteurs officiels, ce n’est guère concevable.  » Pour la première fois depuis la Révolution, on choisit de découper un des territoires de la République  » rappelle Anne-Lise Humain-Lamoure dont l’essai ausculte la démocratie à partir du plus petit des territoires. Un miroir édifiant sur les pratiques et les questions que suscite notre système politique.

Jean-Marie Dinh

Faire une démocratie de quartier ? Editions Le bord de l’eau, 22 euros

Voir aussi : Rubrique Montpellier Rubrique Politique locale : Frêche et le serment du Jeu de paume , Mandroux et le village Gaulois, Tramway ligne trois,  Un petit dernier avant les régionales, Un îlot de soleil sous un ciel menaçant Petit Bard Pergola rénovation urbaine,