Dans le cadre du cycle de conférences : Les grands philosophes allemands : le XXe siècle de Husserl à Popper Conférence d’Olivier Tinland, maître de conférences en philosophie à l’Université Montpellier III. Mardi 8 avril à 19h à la Salle Pétrarque retour sur l’Ecole de Francfort.
Ce cycle de conférence présente tout au long de l’année les grands philosophes de langue allemande associés à la première partie du XXe siècle : Husserl, Heidegger, Wittgenstein, l’Ecole de Francfort, Popper.
L’Ecole de Francfort constitue une galaxie intellectuelle inédite au XXe siècle, regroupement disparate d’intellectuels engagés dans la lutte contre les manifestations polymorphes de la déraison contemporaine. Ses principaux représentants Max Horkheimer (1895 – 1973) et Theodor Adorno (1903 – 1969), ont tenté de prendre la mesure du retournement dialectique de la raison moderne contre elle-même en édifiant une « théorie critique » à même d’effectuer le diagnostic critique des pathologies intellectuelles et politiques du temps présent, dans une conscience lucide des implications politiques de toute activité théorique. Leur oeuvre est inséparable du destin tragique de l’Allemagne nazie et de l’uniformisation de la culture humaine dans les sociétés libérales. Dans l’horizon de leur vision pessimiste de la modernité occidentale, ces penseurs ont su conduire l’analyse implacable d’une « dialectique des Lumières » conduisant, avec l’avènement des grands totalitarismes et de l’oppression plus insidieuse de la société de consommation libérale, à une « éclipse de la raison ». Ils ont laissé à leurs successeurs la tâche redoutable de reconstruire les conditions théoriques d’une vie démocratique non aliénée.
Entrée libre, conférence en français.
Conférence organisée par la Maison de Heidelberg en partenariat avec la Ville de Montpellier
Les personnages de La Mouette dans leur quête improbable. Photo dr
Théâtre des 13 Vents. Christian Benedetti nous plonge dans l’univers tchekhovien avec La Mouette et Oncle Vania.
Christian Benedetti met en scène La Mouette d’Anton Tchekhov ce soir au Théâtre des Treize Vents et enchaîne à partir de samedi avec Oncle Vania. A propos de La Mouette, on peut penser que Tchekhov règle à travers le personnage de Trigorine quelques comptes avec le théâtre réaliste de son temps. Celui-ci souhaite montrer le réel sans médiation.
Benedetti fait de même. Il cite la sociologue Marie-José Mondzain : « C’est la barbarie qui menace un monde sans spectateur ». La place du spectateur qui fut un enjeu pour l’auteur l’est aussi pour le metteur en scène. « Il y a un combat à mener avec le théâtre et l’acte de création contre ce qui assigne, capture fige…L’institution culturelle, par exemple, définit le rôle de chacun : ceux qui regardent et subissent, devant ceux qui imposent et qui font, dans une nécessaire hiérarchie du sens qui laisse l’expert dominer le jeu des images offertes aux spectateurs silencieux. »
La traduction de Markowicz restitue parfaitement le bouillonnement de l’oeuvre. L’intention de Benedetti, qui a eu Vitez comme professeur, est de « prendre en charge pleinement la nécessité » et « le questionnement » posés par le texte de Tchekhov en l’occurrence l’interrogation face à la mort que le metteur en scène reformule ainsi : « Pourquoi on ne sait pas pourquoi on va mourir ? »
On le ressent sur la scène chaque fois que le récit fait place au silence où lorsqu’un coup de feu retentit près du lac ou dans la campagne que l’on s’imagine sinistrement verte. Le hors scène est exploité de manière judicieuse.
Sans décor, tout est dans le rythme et dans l’engagement total des comédiens. L’ironie qui se dégage s’appuie sur la force et la sincérité de chaque personnage. On rapporte que la troupe qui a joué pour la première fois la pièce en 1896 au Théâtre Alexandra a été déconcertée par les traits parodiques à l’œuvre dans la pièce. Cela semble toujours d’actualité.
Pas un contrat ne se négocie sans champagne. Ni celles qui viennent servir le champagne. Plaisir d’offrir, joie de recevoir ! Du client à charmer, les escorts semblent d’ailleurs toujours savoir d’avance quels sont les goûts… Le livre Sexus Economicus dévoile un aperçu troublant de ces «fiches de renseignement» qui circulent dans l’ombre et qui font la fortune des bons informateurs.
Dans le monde du show-biz, de l’armement, de l’automobile, du pétrole, de la finance ou de la politique, on se renseigne toujours soigneusement sur les goûts du client. Nos élus municipaux n’y échappent pas, qui se voient offrir de délicieux «à-côtés» par de grands groupes aux intérêts divers (eau, gaz, immobilier), lors de voyages d’études comprenant «hôtel de luxe», «restaurants gastronomiques» et… «visites des monuments». Visites des monuments ?
Dans Sexus Economicus, Yvonnick Denoël, spécialiste du renseignement auteur du Livre noir de la CIA et de Comment devient-on espion, «éclaire la dimension sexuelle des scandales marquants, comme la mort violente du financier Edouard Stern, l’éviction de Jean-Marie Messier de la direction de Vivendi ou encore les secrets inavouables du prince Albert de Monaco, piégé par son ancien espion.» La quatrième de couverture du livre est presqu’aussi racoleuse que ces putes savantes dont les élites font un usage courant : il faut que ça vende ! Et pour vendre, ainsi que chacun sait, tous les moyens sont bons.
«Les journalistes économiques voient parfois les stars du CAC40 s’afficher avec de très jeunes femmes (ou jeunes hommes) qui ne figurent dans l’organigramme d’aucune société», dit-il. Mais la discrétion est de mise. «Il faut une mort violente pour lever le silence. La presse a plus de coups à prendre dans ce genre d’histoires que de ventes à gagner : les grands groupes du CAC40 sont aussi d’importants annonceurs publicitaires pour un secteur durement éprouvé par la crise. Peut-on se permettre de s’en aliéner ne serait-ce que quelques uns ? Et puis ces grands patrons peuvent s’offrir les meilleurs avocats de la place.» La presse se tient d’autant plus à carreau qu’il n’est pas forcément bien vu de dévoiler la vie intime des gens… même quand cela touche à l’ordre du monde. Résultat : on considère, en France, qu’il n’y a pas «matière à publication» dans le fait que des businessmen se régalent entre eux de filles recrutées chez les Miss truc et les pages Playmate pour négocier ventes d’avion ou de pipelines. «Dans un pays comme la France, où l’on a toujours considéré l’hyperactivité sexuelle des gouvernants comme un signe de saine vitalité», l’interférence entre vie privée et vie des affaires fait rarement l’objet d’enquêtes.
Décidé à lever ce qu’il appelle un «tabou», Yvonnick Denoël attaque : «La prostitution de luxe est considérée comme un ingrédient indispensable de la relation client, dit-il. Les entreprises constituent une des plus grosses clientèles de certaines call-girls.» Prenez un salon professionnel au hasard : le salon Milipol dédié à la sécurité et à l’armement. «Le grand public n’y a pas accès. On entre sur invitation seulement.» En 2009, 26 000 clients potentiels, de près de 140 pays, se répandent entre les stands. Sur le comptoir d’une certaine entreprise, Yvonnick Denoël note la présence de cartons d’invitation : «Entrée gratuite pour deux personnes» à la soirée spéciale «métiers de la sécurité»… au Hustler club, près des Champs-Elysées. «Nous y emmenons nos meilleurs clients», affirme le responsable du stand. Et que font les clients après un chaud spectacle de strip, arrosé de bouteilles à 200 euros pièces ? «Chacun rentre se coucher», répond sèchement le responsable qui exige que ni son nom, ni celui de l’entreprise ne soient révélés. «Chacun rentre se coucher, oui, mais… en bonne compagnie», répliquent certains clients rigolards qui, ayant pris l’habitude de se voir offrir un «troisième oreiller», ne voient pas pourquoi ils devraient le cacher. C’est de notoriété publique. Pourquoi tant d’hypocrisie ?
Pourquoi ? Parce qu’il existe en France un article de loi — l’article 334 du Code Pénal — qui condamne toute personne favorisant une activité de prostitution. Comme l’explique Marie-France Etchegouin, dans un magistral dossier publié en août 1988 dans Le Nouvel Observateur : «Il faut se mettre à la place des entreprises. Elles doivent justifier auprès du fisc des dépenses engagées pour le moindre petit cadeau de fin d’année. A fortiori pour une call-girl. Elles pourraient jouer franc-jeu. Ajouter dans leur budget, à côté de la rubrique «relations publiques», un poste «relations sexuelles» et expliquer à leur comptables «Voilà une note de 20.000 francs. Soit deux nuits avec une jeune dame pour notre client brésilien.» Le fisc dans une logique purement économique, ne devrait rien trouver à redire («Nous ne sommes pas une brigade des mœurs», dit un expert des impôts). Mais voilà, il y a l’article 334 du Code Pénal !Alors les entreprises se débrouillent comme elles peuvent. Première solution : payer en liquide en puisant dans une caisse noire. «Simple, mais peu rentable économiquement, explique notre expert des impôts. Ces sommes ne peuvent pas être déclarées. Elles ne viendront donc pas en déduction de l’impôt sur les bénéfices.» Et pour le grandes sociétés d’aéronautique, de pétrole, de commerce d’armes, qui traitent des affaires portant sur des milliards très lourds et dépensent parfois des millions de francs en call-girls, le manque à gagner devient considérable. Alors comptables et services financiers se livrent à de savants exercices pour «habiller» ces coupables dépenses.» Fric, sexe et proxénétisme. C’est ici que commencent les ennuis. Pour échapper à l’article 334, les entreprises jouent en eaux troubles.
Elles font appel à des agences d’escort qui facturent leurs filles (rebaptisées «accompagnatrices multilingues») pour des services de «traduction». «Ce qui n’est pas toujours faux, mais souvent incomplet», se moque Yvonnick Denoël en évoquant toutes sortes d’autres «bricolages» dont les services du fisc ne sont jamais tout à fait dupes. De ces solutions hypocrites mais qui conviennent «à tout le monde, pouvoir publics compris», il dénonce les dérives suspectes, abordant alors la question de ces mystérieux suicides d’intermédiaires hauts placés que l’on retrouve morts dans des chambres d’hôtel. Ou ces petites copines de businessmen qui, croyant gagner le gros lot au petit jeu du chantage, se font (plus ou moins) discrètement abattre par des services spéciaux. Ou ces informateurs de haut vol qui font 80 fois le tour du monde par an dans des jets aménagés en baisodromes de luxe… Son livre se lit comme du Gérard de Villiers: vite, avidement, avec la sensation de vertige. Le sexe mène le monde et ça vire parfois danse macabre, vu de haut.
Un torse de femme nu en couverture et voilà un livre refusé
Au moins ne reprochera-t-on pas à Amazon de fauter par excès de zèle : c’est une fois de plus Apple qui se fait prendre au jeu de la pudibonderie. La couverture d’un ouvrage a été jugée choquante par le revendeur américain, et voilà que le livre de Bénédicte Martin, publié aux Editions des Equateurs se retrouve interdit de séjour dans la librairie numérique. La couverture présente en effet un buste de femme nue prolongée par une lame de couteau. Tranchant, et d’autant plus que le livre ne doit sortir que le 20 mars : censure par anticipation, sacré cadeau.
L’éditeur a été alerté par son diffuseur numérique, Interforum, du refus d’Apple, strictement motivé par ladite couverture. «Apple ne censure pas le livre en raison de son contenu, par ailleurs un récit littéraire et poétique sur la féminité, mais le censure juste parce qu’il y a une femme aux seins nus sur la couverture. C’est à la fois absurde et grave. Un exemple affligeant des excès de la pudibonderie américaine », enrage Olivier Frebourg, cité par l’AFP.
Et d’ajouter : « Et vous pouvez diffuser les oeuvres les plus hard sur Apple du moment que vous avez une couverture neutre. »
Bien entendu, il refuse catégoriquement de modifier sa couverture, et accuse Apple de jouer « à Big Brother ». Selon lui, la liberté de création, associée à la couverture qu’a réalisée le maquettiste Stéphane Rozencwajg, est menacée par le comportement de la firme. Et d’interpeller dans la foulée pouvoirs publics et instances de l’édition pour qu’elles réagissent. Il demande en effet « à la ministre de la Culture Aurélie Filippetti, ainsi qu’au Syndicat national de l’édition, et à la Commission européenne de réagir et de prendre position sur cette question fondamentale de la liberté d’expression ».
Il y a à boire et à manger, dans cette affaire. Les histoires de censure chez Apple, il suffit de taper dans une poubelle pour en faire sortir une centaine. Bien entendu, la censure n’est pas acceptable, il ne reste malheureusement qu’à pousser des cris d’orfraie pour se faire entendre. Et faire prendre conscience du problème.
Dans la série des célèbres censure d’Apple, on peut évoquer :
Les hippies dénudés, dont on avait recouvert les parties choquantes d’une pomme d’amour (véridique)
Etc., ad nauseam.
Sauf qu’après tout, travailler avec un revendeur implique d’accepter ses conditions de commercialisation. Et la firme est connue pour être particulièrement frileuse : plutôt que de risquer le procès d’un client mécontent, la société a toujours pris le parti de sanctionner en amont, et tant pis pour la liberté d’expression, de création et le reste. De ce point de vue, strictement juridique, on fait la somme des dépenses liées à une procédure, et on conclut chez Apple qu’il est préférable de censurer. Comportement de bêtise crasse, certes, et qui n’est pas sans conséquence.
S’autocensurer, ou lutter contre un moulin à vents ?
Que la firme censure sur le territoire américain, c’est stupide, mais qu’ils interviennent en France, avec les approches américaines, cela vire à l’absurde. Sauf que c’est ainsi. Vincent Montagne, président du Syndicat des éditeurs nous le signalait, à l’époque de la censure Lucky Luke : «Notre métier, c’est de servir des lecteurs et de provoquer la rencontre avec des auteurs. Par conséquent, le support est toujours second par rapport à la création éditoriale.Pour que cela fonctionne bien, il faut que l’accès à la création éditoriale vers les tablettes ne passe pas par un guichet unique ni un opérateur unique. »
Le problème, donc, c’est que certains opérateurs commencent à anticiper les réactions d’Apple, et à censurer au préalable les éditeurs qu’ils distribuent, voire, pour le créateur, s’autocensurer. Ce fut le cas avec un comics, en avril 2013, où l’on voyait une fellation administrée par un homme. ComiXology, le distributeur de ce titre, avait préféré censurer par avance, plutôt que de soumettre à Apple, et de se faire censurer…
« En tant que partenaire d’Apple, nous avons l’obligation de respecter ses politiques pour les applications et les livres proposés dans les applications. En s’appuyant sur notre compréhension de ces conditions d’utilisations, nous avons considéré que SAGA #12 ne pourrait pas être disponible dans notre application, aussi avons-nous décidé de ne pas la diffuser ce jour », avait clairement expliqué David Steinberg, PDG de comiXology.
Visiblement la lecture de BD sur les écrans d’iPad séduit le lecteur nomade. Seulement, il y a un bémol : ces impitoyables détecteurs de tétons et autres parties dénudées qui condamnent certains titres adultes à être bannis de l’Apple Store sans que la mesure de censure ne soit toujours justifiée. L’an passée, ils n’étaient pas moins de 59 albums à avoir ainsi été écartés de la boutique en ligne d’Apple.
Évoquant la politique d’Apple en novembre dernier, Eric Stephenson, éditeur chez Image Comics, regrettait également : « Leurs normes sont un peu vagues, vraiment. J’ai l’impression qu’ils n’ont pas beaucoup pensé la façon dont ils traitent les contenus pour adultes, ou pire, qu’il y a un ordre du jour visant à positionner Apple comme une forme d’arbitre moral pour des choses comme la bande dessinée. »
L’exercice de la pire des censures : économique
« Ce qui est scandaleux, c’est qu’ils jugent sur la couverture, de prime abord », précise l’éditeur. « Si encore c’était un ouvrage au contenu érotique, on pourrait le comprendre, mais c’est une oeuvre strictement littéraire. Toute forme de censure est condamnable, mais ici, c’est une censure économique qui s’applique. Apple représente 20 % du chiffre d’affaires numérique, et c’est un acteur majeur sur le marché. Son poids économique implique que l’on ne peut pas s’en passer. Mais on ne peut pas laisser faire non plus ! »
Olivier Frébourg a pleinement conscience de n’être pas le premier frappé par cette traque aux éléments qui dérangent. « Mais enfin, sur Facebook, sur internet généralement, les enfants sont bien plus exposés à des choses violentes, ou ayant un contenu sexuel. Et ils ne viennent certainement pas sur l’iBookstore pour voir des couvertures avec une femme à demi nue. »
Le diffuseur-distributeur, Interforum, ne peut que constater : « Apple a une politique éditoriale, et décide de ce qui peut être commercialisé, et ce qui ne peut pas l’être. » Il ne s’agit pas de résignation, simplement, la firme impose ses décisions. « Soit on accepte, soit on fait sans eux : ils ne laissent pas d’alternative », constate-t-on. Et d’ajouter : « Leur regard sur les oeuvres s’exerce d’ailleurs autant sur les couvertures que les contenus, et parfois, sur les deux. »
Au niveau européen, on se souviendra de l’intervention du député danois, Morten Løkkegaard, alors vice-président de la Commission européenne pour la Culture et l’Éducation. « C’est une société qui est entièrement contrôlée depuis la Californie », et à ce titre, aucun représentant dans les différents pays du globe n’est en mesure de négocier quoi que ce soit. Et c’est bien entendu la liberté d’expression qui est mise à mal.
L’ancien Premier ministre vient de publier un ouvrage au titre prometteur: « Le Mal Napoléonien » (Le Seuil) qui se veut une contribution à la démystification de cette figure tutélaire de l’histoire politique française. Une entreprise ô combien opportune mais hélas complètement ratée sur le double registre du caractère populaire du bonapartisme et de sa reproduction dans l’essence même de la V° République.
D’abord, l’Histoire. Lionel Jospin est comme fasciné par elle au point que son opus est un long récit qui court sur deux siècles, allant jusqu’à des détails parfois inutiles à la démonstration. Mais quelle démonstration ? Chercher « simplement à estimer si une telle épopée a servi les intérêts de la France. La réponse est clairement non » (p.129). Réponse quelque peu tirée par les cheveux pour ce qui est de la « Constitution administrative » toujours en place pour l’essentiel (les lois de Pluviose et Ventose de l’An VIII précédant de plusieurs mois le coup d’Etat et la Constitution politique « courte et obscure » du 25 décembre 1799). La critique est plus convaincante pour mesurer les désastres de la guerre en Europe que l’Empire mena au détriment du printemps des peuples. Le problème est que cette question manque l’objectif de la compréhension du bonapartisme comme culture politique installée durablement en France et exportée de par le monde, de l’Egypte de Nasser à l’Argentine de Péron (plus sérieusement que dans les « populismes » actuels qui tracassent l’auteur). Les détails de l’histoire diplomatique sont de peu d’intérêt pour analyser le mystère social du bonapartisme comme genre (une question posée de manière inaugurale par Marx dans « Le 18 Brumaire » que Jospin ne cite même pas dans sa bibliographie par ailleurs assez étrange). Son enracinement populaire est ainsi complètement escamoté. Exemple: l’armée comme base du système. L. Jospin ne mentionne les « deux millions d’hommes » mobilisés (bien plus en réalité) que pour mieux dénoncer un « chef peu soucieux de ses hommes (…) le soldat napoléonien étant constamment mal nourri, mal vêtu, mal soigné et même mal armé ».(p. 74). Certes, mais l’essentiel est ailleurs: dans la capacité d’intégration sociale de l’armée la plus moderne de son temps au recrutement plébéien, machine de guerre contre l’aristocratie de la base au sommet. Elle produit 20% de la noblesse d’Empire d’origine populaire; le salaire d’un général est cinq fois plus élevé que celui d’un Préfet; la hiérarchie est basée sur le mérite et on peut facilement devenir sergent-chef si on sait lire les cartes. Lié à l’invention d’un nouvel art de la guerre, cette « organisation totale » permet à Napoléon de lancer au Conseil d’Etat le 4 mai 1802 cette phrase: « Ce n’est pas comme Général que je gouverne, c’est parce que la Nation croit que j’ai les qualités civiles propres au Gouvernement ». Bon résumé de cette construction de l’homme providentiel (qui aurait pu servir à L. Jospin pour comprendre le gaullisme) qui consacre par les plébiscites à répétition sa « royauté républicaine ». Car il y a bien dans cette histoire, un bonapartisme populaire que révèleront les Cent Jours (expédiés en quelques pages dans l’ouvrage) quand Napoleon au retour de l’ile d’Elbe en 1815 reprend le pouvoir en trois semaines contre la totalité du personnel politique et la plupart des généraux qui lui avaient imposé la déchéance. Ce n’est pas une simple opération de communication, oeuvre de « propagateurs efficaces, de colporteurs, de demi-soldes, d’écrivains romantiques » (dixit Jospin p. 148). L’image du défenseur du peuple, des conquêtes de 89, de l’honneur national et de la victime de la double trahison des élites et des cours d’Europe va renforcer durablement le mythe napoléonien parmi les ouvriers et les paysans, ce qu’exploitera parfaitement le petit neveu (Napoleon III) en 1851. Comme le dira justement René Rémond, « Napoléon est tombé à gauche » , du côté de cet ensemble composite de petits bourgeois et d’hommes du peuple unis dans leur fidélité au patriotisme révolutionnaire, dans la détestation d’une bourgeoisie libérale, conservatrice et défaitiste. Bref, Guizot, l’homme de la Monarchie de Juillet semble avoir mieux compris Bonaparte que Jospin quand il disait: « C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité ». Comprendre ce phénomène rare en politique est essentiel pour résoudre la crise démocratique aujourd’hui.
Or que nous dit Lionel Jospin ? Tout simplement qu’après que le Maréchal Pétain eut incarné un « bonapartisme de la sénescence » (sic, p. 178), le « mal » aurait tout simplement disparu. De Gaulle ? : il « ne voulait sans doute pas être un nouveau Bonaparte. Il savait aussi qu’il ne le pouvait pas ». Tout le dernier chapitre est ainsi consacré à une révision du rôle du Général dans la Résistance et l’histoire politique de l’après-guerre: le prophète technique qui défend les blindés contre la ligne Maginot, l’appel du 18 juin, la représentation des partis d’avant 40 dans le CNR, « Barres plus Michelet » (R. Rémond); rien de cela n’importe car « on ne trouve pas chez le général de Gaulle de référence au bonapartisme » (p. 191). « Les questions institutionnelles, essentielles à ses yeux » , le discours de Bayeux du 16 juin 46 où il annonce les grands traits de la Constitution de 1958, le RPF de 47 « à la fois bourgeois et populaire » (p.201), rien ne peut être retenu contre De Gaulle puisque « éloigné du champ politique en 1953, on ne peut lui reprocher de s’être jamais comporté en imitateur des Bonaparte » (p. 202). Bouquet de ce feu d’artifices au sens premier du terme): la V° République. Si » les conditions dans lesquelles De Gaulle obtient le pouvoir en mai 1958 s’apparentent sans conteste à la technique bonapartiste du coup de force (…) l’heure n’est pas au césarisme » (p. 205), Ben voyons ! « Ce qu’il y avait de bonapartiste en lui , fut tempéré et transmué par la puissance intégrative de la République » (p. 211). Tant d’approximations et de superficialité servent à justifier la performance d’institutions qui « sont devenues une sorte de patrimoine commun » (p.216) après que les socialistes les aient acceptées. A ce point de ce qui n’est plus ni un récit ni une démonstration, on mesure combien l’absence d’une définition théorique et politique de l’objet (le bonapartisme) autorise toutes les fantaisies. Et on ne peut qu’être atterré par la vision d’un dirigeant socialiste devenu Premier ministre qui reste fasciné par l’élection du président de la République au suffrage universel qu’il a si bien raté (après avoir inversé le calendrier des Législatives pour mieux la défendre), convaincu que le Quinquennat qu’il a instauré nous a « ramené à la norme démocratique européenne » (p. 216), persuadé que finalement « la démocratie est nécessairement représentative » (p. 220). Rien sur le présidentialisme ravageur de ce régime, rien sur la démocratie participative qu’appelle le changement social.
Ce livre de Lionel Jospin est en quelque sorte un revival de la célèbre fable de Florian, L’aveugle et le paralytique où deux malheureux unissent leur force et leur misère sans que cela suffise à les sauver. Aveugle sur le bonapartisme, Jospin est resté paralysé par ses effets contemporains et son actualité. Pourtant nous ne sortirons pas de la confusion politique où nous sommes tombés sans une juste compréhension de la part qu’y occupe l’assimilation populaire de cette histoire et de cette culture.