Un partenariat sous le signe de la sagesse confucéenne

L'institut Confucius de Montpellier

L’institut Confucius de Montpellier

Coopération. L’ouverture de l’institut Confucius à Montpellier devrait renforcer les liens avec Chengdu et la Chine.

L’opération qui a mobilisé les trois universités montpelliéraines, la Ville et le rectorat durant un an et demi s’est conclue hier par l’inauguration de l’institut Confucius de Montpellier, l’équivalent chinois des Instituts français. Facilité par un jumelage de longue date entre Montpellier et Chengdu initié dès 1981 par Georges Frêche et relayé par Hélène Mandroux avec la création de la Maison de Montpellier à Chengdu en 2006, l’opération a été rondement menée.

« La principale difficulté a été de convaincre Pékin, confie le président de Montpellier 2 Michel Robert, le ministère de l’Éducation a mis un frein à l’ouverture des instituts Confucius dans le monde. Il y avait douze candidats sur ce dossier. Je crois que nous l’avons emporté grâce aux relations de confiance tissées avec nos homologues de Chengdu et grâce à l’originalité de notre proposition qui offre un modèle associant les universités, la Ville et l’État à travers le rectorat. »

Ce dernier prend en charge l’un des postes de la direction bicéphale franco-chinoise. La
ville met les locaux à disposition et le budget de fonctionnement sera assuré par l’organisme d’État Hanban qui gère les 282 instituts Confucius dans le monde. La collaboration scientifique a déjà débuté entre Montpellier 2 et l’UESTC de Chengdu. Elle renforce les liens existants entre les hôpitaux des deux villes dans la recherche sur le cancer et le diabète. Ce nouveau rapprochement devrait déboucher sur la mise en place de projets avec les trois universités montpelliéraines, notamment dans le domaine des sciences sociales, de la technologie électronique et de la biologie.

L’institut Confucius dont la vocation première est de diffuser la culture chinoise dispensera
des cours de langue, répondant aux besoins des étudiants mais aussi aux désirs des Montpelliérains. Il devrait aussi être à l’origine d’interventions dans les lycées autour de la langue et de la culture. Sur place, on pourra suivre des conférences sur la société chinoise ou s’initier à la cuisine. Les entreprises pourront y trouver des ressources.

C’est plutôt à bon escient que l’économie de marché chinoise convoque le sage Confucius.

Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du Jour 20/09/2013

Voir aussi :  Rubrique Montpellier, Le jumelage Montpellier Chengdu, rubrique Chine, Confucius ou l’éternel retour,

«La crise est une arnaque, un récit inventé par une oligarchie mondiale»

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Pour l’intellectuel Patrick Viveret, il est nécessaire de «mettre en scène et en chaîne» les initiatives populaires :

Intellectuel historique de la deuxième gauche autogestionnaire, inlassable militant et penseur audacieux, Patrick Viveret est membre du Pacte civique et du Collectif Roosevelt.

Le terme de crise est-il encore pertinent ?

C’est un mot écran. Normalement il décrit une situation aiguë, conjoncturelle. Mais là on parle d’une «crise» qui durerait depuis les années 70… Il vaudrait mieux emprunter à Karl Polanyi son concept de «grande transformation» pour qualifier cette nouvelle mutation profonde, à la fois écologique, globale, sociale et informationnelle. Ou parler, avec Edgar Morin, de «métamorphose». En fait, comme l’ont pointé les Indignés, la crise est une arnaque. C’est le récit qu’a inventé une oligarchie mondiale pour préserver ses intérêts alors que le monde est bousculé par cette «grande transformation».

Cela passe notamment par le discours sur la dette. Michel Rocard et Pierre Larrouturou l’ont montré dans un livre récent : le processus de la dette est apparu avec les politiques reaganiennes et thatchériennes. Et cela relève davantage de l’escroquerie en bande organisée que de la crise.

Face à ce déjà vieux discours de la crise, des citoyens de plus en plus nombreux font preuve d’initiatives originales. Mais ces actions donnent l’impression d’être parfois naïves et surtout très locales. Pourquoi ?

A l’échelle mondiale, la créativité citoyenne est extraordinaire. Elle s’exprime simultanément dans deux directions : par la vision transformatrice qu’elle dessine et sur le terrain de la résistance au grand narratif de la crise. Alors, bien sûr, ces initiatives sont souvent modestes et locales. Face à la crise du macrocrédit, on oppose des expérimentations dans le domaine du microcrédit, pour ne prendre qu’un exemple. Non pas pour en rester indéfiniment à cette échelle mais, au contraire, avec l’objectif de préparer des réformes plus générales du macrocrédit.

Pourquoi ces initiatives demeurent-elles relativement invisibles ?

La créativité est considérable mais elle est souvent invisible et peu reliée. C’est l’une des raisons qui nous conduit à lancer, le 12 octobre, des états généraux de la transformation citoyenne. L’idée consiste à mettre en relation des plateformes qui sont elles-mêmes déjà collaboratives – comme le Collectif Roosevelt, le Pacte civique, le Collectif pour une transition citoyenne, etc. Face à l’incapacité des formes politiques traditionnelles à inventer, il devient urgent de mobiliser cette énergie citoyenne, de mettre en scène et en chaîne ces différentes initiatives. Sinon, c’est tout simplement le Front national qui pèsera encore plus fort sur la politique et la société. Il nous faut interpeller les pouvoirs publics en leur demandant tout simplement de remplir leur office ministériel au sens propre, de se comporter en véritable service public qui aide et accompagne cette énergie citoyenne au lieu de la bloquer.

Que pourrait faire un gouvernement pour encourager ces initiatives ?

C’est la discussion que nous – le Pacte civique, le Collectif Roosevelt et d’autres – avons eue, il y a quelques semaines, avec Jean-Marc Ayrault. Curieusement, le diagnostic fut partagé. Le Premier ministre nous a confié combien, à chaque fois qu’il se déplace sur le terrain, ces initiatives lui redonnent du courage, mais combien aussi elles lui semblaient trop peu visibles et reliées. Sa crainte, compte tenu du discrédit du politique, était que toute forme d’aide soit vécue comme une récupération, une instrumentalisation.

Nous lui avons expliqué que, de notre côté, nous étions prêts à prendre nos responsabilités en suscitant une vaste initiative citoyenne mais qu’il fallait impérativement que cela se traduise, à un moment donné, par de nouvelles formes de contrats passés avec les institutions de la République. Nous l’avons prévenu que si le gouvernement n’était pas prêt à entrer dans ce type de démarche, les forces vives de la société risquaient d’entrer rapidement en conflit avec le pouvoir. Et que ce serait un conflit autrement plus dur que le classique clivage droite-gauche. Nous en sommes là. Il semble que l’essentiel des groupes parlementaires de gauche, une bonne partie des gens autour du Premier ministre, une partie non négligeable de personnes qui gravitent autour de la présidence de la République souhaitent aller dans cette direction. Mais nous sommes sous la Ve République, ce système que, dès les années 70, Edmond Maire qualifiait de «monarchie nucléaire».

Recueilli par Sylvain Bourmeau

Source Libération 13/09/2013

Voir aussi : Rubrique Débat, rubrique Rencontre,

WikiLeaks a traqué les vendeurs d’armes de surveillance

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Selon les révélations de l’unité de contre-espionnage de WikiLeaks, auxquelles Rue89 a eu accès avec 18 médias étrangers, les marchands de surveillance numérique privilégient les pays peu regardants sur les droits de l’homme.

Les marchands d’armes n’aiment guère la publicité. Problème : les télécommunications, ça laisse des traces, opportunément exploitées par la NSA (entre autres), comme Edward Snowden l’a amplement démontré.

WikiLeaks a décidé de rendre publique la liste des pays visités par les principaux marchands d’armes de surveillance numérique, dont trois « sociétés ennemies d’Internet » – pointées du doigt par Reporters sans frontières pour avoir vendu des logiciels espions à des pays eux aussi considérés par RSF comme des « ennemis d’Internet ».

En 2011, WikiLeaks avait rendu publics, avec ses « SpyFiles », des centaines de documents internes révélant l’ampleur du business des logiciels et systèmes d’espionnage et de surveillance des télécommunications.

Dans une nouvelle série de révélations, intitulée « SpyFiles 3 », à laquelle Rue89 a eu accès en partenariat avec dix-huit autres médias étrangers, WikiLeaks révèle que la WLCIU (pour WikiLeaks Counter Intelligence Unit), son « unité de contre-espionnage » (sic), a recensé les pays d’où se sont connectés les téléphones portables de dix-neuf employés ou responsables de onze marchands d’armes de surveillance numérique.

Surveillés depuis des mois par WikiLeaks

Du 4 au 6 juin derniers, le gotha de la surveillance des télécommunications se réunissait au Clarion Congress Hotel de Prague, à l’invitation d’ISS World. L’entrée de ce salon itinérant, interdit aux journalistes mais organisé sur les cinq continents, facturée entre 995 et 2 295 dollars (entre 755 et 1 742 euros), est réservée aux représentants de services de renseignement, forces de l’ordre et gouvernements.

Les participants viennent y découvrir les dernières nouveautés en matière de surveillance et d’interception des télécommunications, assister à des démonstrations « live » de logiciels espions, et à des dizaines de conférences où les marchands d’armes expliquent comment leurs systèmes et logiciels peuvent aider les autorités à surveiller et combattre « les activités criminelles conduites sur les réseaux de télécommunication, l’Internet et les réseaux sociaux ».

Du 7 au 9 juillet, plusieurs de ces marchands d’armes se retrouvaient à Lyon, au forum Technology Against Crime, qui se targue de vouloir devenir le « Davos de la sécurité » puis, du 22 au 25, au Brésil, pour l’édition sud-américaine du salon ISS.

Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que plusieurs d’entre eux étaient surveillés, depuis des mois et pour certains des années, par l’unité de contre-espionnage de WikiLeaks.

Et force est de constater que, lorsqu’ils sont en voyage d’affaires, ces mercenaires du numérique ont une furieuse tendance à privilégier les pays peu regardants en matière de droits de l’homme. (Dans la carte ci-dessus, cliquez sur les pays en rouge pour connaître leur rang au classement RSF de la liberté de la presse, et découvrir quels marchands d’armes les ont visités.)

Droits de l’homme et bord de mer

L’allemand Trovicor, ex-Nokia Siemens Networks, est l’un des plus gros fournisseurs de solutions légales d’interception dans le monde. Plus de 100 pays utiliseraient ses technologies, et c’est le principal sponsor du salon ISS. Son code de bonne conduite précise, au chapitre « business ethics » que l’objectif de l’entreprise est de faire partie des industries leaders en matière de responsabilité sociale et de respect des droits de l’homme.

Elle n’en a pas moins fourni des systèmes d’interception à l’Iran, au Bahreïn et en Syrie, ce qui en a fait l’un des principaux « ennemis d’Internet » pour RSF. Sur ses 170 employés, un seul était surveillé par la WLCIU, qui avance que, depuis janvier, il a été deux fois aux Emirats arabes unis (où Trovicor a une filiale), ainsi qu’en Bulgarie, Serbie, et en Thaïlande, l’un des quatorze pays placés « sous surveillance » par RSF en 2012, en raison de ses velléités de contrôle, de filtrage et de censure d’Internet.

Contactée, la responsable communication de Trovicor à répondu à Rue89 que la liste de ces pays lui fait penser à l’itinéraire de quelqu’un qui apprécierait particulièrement les pays en bord de mer, et que son employeur s’interdit par ailleurs de vendre ses solutions à tout pays en guerre civile…

Mr Q. au Turkménistan

Elaman, elle aussi allemande, se présente comme spécialiste des « solutions de sécurité gouvernementale ». Son catalogue, que WikiLeaks avait rendu public à l’occasion des Spy Files, est un inventaire de tout ce dont aurait rêvé le Mr Q. de James Bond.

Sur la page d’accueil de son site web, Elaman avance que « la confidentialité est essentielle dans le business de la sécurité ». Elle aurait donc probablement préféré que l’on ne sache pas que, du 21 au 24 janvier dernier, puis les 12 et 13 juin, son responsable commercial, Holger Rumscheidt, était au Turkménistan, 177e (sur 179) au classement RSF de la liberté de la presse, un des douze pays considérés par l’ONG, en 2012, comme faisant partie des « ennemis d’Internet ».

Décrit par RSF comme « l’un des plus fermés au monde », le Turkménistan est aussi l’« un des pays les plus hostiles à la liberté d’expression ». Facebook, Twitter, YouTube et Gmail y sont bloqués et « les possesseurs d’antennes paraboliques ou de téléphones portables sont considérés comme des ennemis en puissance ».

La liste des pays d’où Rumscheidt s’est connecté au réseau téléphonique indique qu’il a aussi visité l’Azerbaïdjan (156e du classement RSF) en février 2012, la Jordanie (134e) en avril dernier, et multiplié les déplacements au Liban (101e), au sultanat d’Oman (141e) et aux Emirats arabes unis (114e), par ailleurs placés « sous surveillance » par RSF en 2012, suite aux « arrestations arbitraires » de plusieurs blogueurs qui avaient osé demander aux autorités de procéder à des réformes, ce qui leur avait valu des condamnations de deux à trois années de prison.

Les logiciels espions des Printemps arabes

Le groupe britannique Gamma, une des cinq sociétés classées « ennemies d’Internet » par RSF, n’est pas en reste : entre les 2 et 10 mars 2013, pas moins de quatre de ses principaux responsables se rendaient ainsi aux Emirats arabes unis, en compagnie d’Holger Rumscheidt (Gamma a noué une alliance de sécurité avec Elaman). Au total, huit des onze entreprises surveillées par la WLCIU ont visité les Emirats l’an passé.

La liste de WikiLeaks révèle que les employés de Gamma placés sous surveillance auraient par ailleurs visité le sultanat d’Oman, le Liban, l’Ouganda (104e au classement RSF), le Qatar (110e), le Nigéria (115e), Brunei (122e), l’Ethiopie (137e), l’Indonésie (139e) et la Guinée Equatoriale (166e), ainsi que deux des douze pays placés « sous surveillance » par RSF à l’occasion de son rapport sur les « ennemis d’Internet » : la Malaisie (145e) et le Kazakhstan (160e).

L’employé de Gamma dont le téléphone portable était, du 9 au 12 juin dernier, localisé au Kazakhstan, est un « usual suspect » : Martin Münch, né en 1981, est le responsable de FinFisher, une suite de logiciels espions (ou « chevaux de Troie ») qui ont beaucoup fait parler d’eux depuis que, Printemps arabes aidant, on a découvert qu’ils avaient été utilisés en Egypte, pour espionner des dissidents au Bahrein, ainsi que, comme l’ont révélé des chercheurs américains au printemps dernier, dans au moins 35 pays, dont quinze des pays visités par les employés de Gamma et de ses filiales l’an passé (Brunei, Nigeria, Afrique du Sud, République tchèque, Ethiopie, Indonésie, Malaisie, Mexique, Qatar, Serbie, Singapour, Turkménistan, Royaume-Uni, Etats-Unis, Emirats arabes unis).

25 200 euros le « kit d’intrusion »

WikiLeaks publie par ailleurs une dizaine de documents révélant comment FinFisher et une entreprise suisse, DreamLab, ont vendu un « proxy d’infection » afin de pouvoir infecter les ordinateurs des citoyens ou résidents d’Oman et du Turkménistan (à la demande de leur gouvernement), ainsi qu’une fiche confidentielle révélant combien sont facturés ces logiciels espion.

Comptez 25 200 euros le « kit d’intrusion », ou bien 100 000 euros la licence de FinSpy, sa solution complète d’intrusion à distance, si vous voulez espionner de une à dix cibles, mais 250 000 euros si vous voulez en surveiller plusieurs centaines, plus 9 500 euros de licence (par client). Le support technique, et les mises à jour, sont facturés 255 338 euros la première année, ou 308 960 euros pour trois ans. Les formations, elles, sont facturées 22 500 euros, les cinq jours. Un juteux business qui a d’ailleurs conduit Gamma à ouvrir un compte « offshore » aux Iles vierges britanniques…

Interviewé par un journaliste de Bloomberg, Martin Münch déplorait l’an passé la publicité faite par les nombreux articles expliquant comment les logiciels espions de FinFisher étaient utilisés pour espionner des défenseurs des droits de l’homme et cyberdissidents, et expliquait avoir abandonné toute forme de vie sociale : « Si je rencontre une fille et qu’elle tape mon nom dans Google, je suis sûr qu’elle ne me rappelera jamais »…

Le blog du « voyageur au Moyen-Orient »

D’autres employés n’ont pas ces pudeurs de jeunes filles : Nelson Brydon, qui se présente sur son compte Twitter (@Brydon_N, désormais indisponible) comme « voyageur au Moyen-Orient » a ouvert un blog (désormais indisponible aussi) où il narre ses nombreux voyages en avion entre le Qatar et Dubaï, l’Ouganda, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Munich – siège social d’Elaman, révélant incidemment la liste des pays où sont donc probablement installés des logiciels ou systèmes espions de Gamma, son employeur.

Sur ce blog, Nelson Brydon ne parle pas de son métier mais, une fois par an, il rédige un (très) long billet où il explique ce que cela fait de prendre l’avion, et compare les compagnies aériennes, les stewards, hôtels…

Le dernier billet se conclut par un « rendez-vous en 2013 ». Sans trahir de secret professionnel, la liste de WikiLeaks indique que, rien qu’entre février et août, il a déjà été cette année sept fois au Qatar, ainsi qu’aux Emirats arabes unis, à Oman, en Malaisie, qu’il était à Chypre du 8 au 29 juillet (en vacances ?), et qu’il était de nouveau au Qatar du 18 au 22 août derniers.

Les petits secrets d’Hacking Team

L’unité de contre-espionnage de WikiLeaks s’est également intéressée au principal concurrent de FinFisher, Hacking Team, une entreprise italienne elle aussi placée dans la liste des « ennemis d’Internet » de RSF. Elle s’était en effet fait connaître après que des journalistes marocains, et un blogueur des Emirats arabes unis, ont reçu des e-mails infectés par « Da Vinci », son logiciel espion.

En avril dernier, une étude de Kaspersky Lab avait révélé que le cheval de Troie d’Hacking Team était particulièrement utilisé au Mexique, en Italie, au Vietnam, aux Emirats arabes unis, en Irak, au Liban et au Maroc. La WLCIU révèle aujourd’hui que les deux employés de Hacking Team qu’elle a surveillé ont multiplié les courts séjours (de deux jours) au Maroc en 2011, 2012 et 2013, ainsi qu’aux Emirats arabes unis, à Singapour, en Serbie, en Espagne, Egypte, Arabie saoudite, au Qatar, Liban, en Malaisie et à Oman.

Eric Rabe, conseiller juridique de Hacking Team, a refusé de commenter la liste des pays visités, mais a tenu à préciser que son employeur avait constitué un panel d’experts indépendants habilité à opposer un veto à tout contrat, qu’il vérifie systématiquement si leurs nouveaux clients pourraient se servir de leurs logiciels espions pour commettre des violations des droits de l’homme, et qu’Hacking Team se réserve le droit de refuser ou suspendre tout contrat en pareil cas, ce qui serait déjà arrivé.

Interrogé sur les soupçons d’utilisation de leur cheval de troie pour espionner des opposants marocains et émiratis, Eric Rabe refuse de rendre publiques les conclusions de leur contre-enquête, ni d’éventuelles mesures prises depuis. Il refuse également de révéler l’identité des experts indépendants, non plus que de leur permettre de répondre aux questions des journalistes, afin d’éviter qu’ils ne fassent l’objet de « pressions pouvant influencer leurs décisions »…

Julian Assange : « Surveiller les surveillants »

Et c’est précisément, explique le fondateur Julian Assange, pour « mettre en lumière cette industrie secrète de la surveillance, qui travaille main dans la main avec les gouvernements de par le monde pour autoriser l’espionnage illégitime de citoyens » que WikiLeaks a lancé ces « SpyFiles 3 », qui permet de doubler le nombre de documents, brochures, plaquettes et autres portfolios émanant des marchands d’armes de surveillance numérique contenus dans la base de données de l’ONG.

Interrogé sur ce qui lui avait permis de mener l’opération de « location tracking » (sic), Julian Assange oppose un « no comment » ferme et définitif. Tout juste consent-il à expliquer que « le rôle de la WLCIU est de protéger les actifs, personnels et sources de WikiLeaks de toute opération d’espionnage hostile, et de révéler la nature des menaces en terme d’espionnage qui pèsent sur les journalistes et leurs sources » :

« Cela comprend des mesures de contre-espionnage incluant, par exemple, la détection de mesures de surveillance mais également le fait de recevoir des informations émanant de sources internes aux organisations susceptibles de menacer la sécurité des journalistes.

Les données collectées par la WLCIU et révélées dans ces SpyFiles 3 permettent aux journalistes et citoyens d’aller plus loin dans leurs recherches portant sur l’industrie de la surveillance, et de surveiller les surveillants. »

Les révélations de la WLCIU ont permis au magazine espagnol Publico de découvrir que la Guardia Civil et l’armée espagnole avaient passé un contrat avec Gamma. En février dernier, plusieurs ONG, dont Reporters sans frontières et Privacy International, portaient plainte contre Gamma et Trovicor, qui auraient violé onze des principes directeurs de l’OCDE, censés garantir la responsabilité sociale des multinationales, en fournissant des armes de surveillance numérique au Bahreïn.

Les nouvelles révélations de WikiLeaks, et la liste des pays, pourraient donner de nouveaux arguments à ceux qui plaident pour un contrôle à l’exportation des systèmes et outils de surveillance et d’interception des télécommunications qui, à ce jour, ne sont pas considérés comme des « armes », et peuvent donc être vendus à des pays connus pour bafouer les droits de l’homme, en toute légalité.

Source Rue 89. 04/09/2013

Voir aussi : Rubrique Internet, rubrique Médias, rubrique Politique, Société civile, rubrique Société, Citoyenneté

Syrie : parions sur la voie du compromis, par Edgar Morin

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Décider c’est parier. Décider l’intervention en Syrie, plus de deux ans après le début d’une protestation pacifique dont la répression a provoqué une horrible guerre civile, est un pari risqué. Une telle intervention dès le début pour soutenir des résistants en majorité démocrates aurait été risquée, mais elle aurait couru des risques moindres qu’aujourd’hui.

L’utilisation du gaz sarin sur une population civile est avérée. Reste à prouver que ces gaz ont été employés par l’armée régulière, et non par un éventuel groupe rebelle « al-qaïdiste » ou autre. Haute probabilité ne signifie pas certitude. Le mensonge américain sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein crée un doute qui pèse sur les esprits.

Même s’il était enfin prouvé que M. Al-Assad a employé ce gaz contre son propre peuple, même si le gaz est une arme prohibée depuis la première guerre mondiale et n’a pas été utilisé même au cours de la seconde, cette arme immonde ne massacre pas plus les civils que les bombardements massifs à gros calibres et bien entendu la plus petite bombe atomique. Toutefois, c’est un pas de plus dans l’horreur d’une guerre. Que cette tuerie déclenche une réaction morale tardive qui se traduit en intervention militaire, cela se comprend. Mais nous sommes devant une contradiction énorme : intervenir, c’est parier dangereusement, mais ne pas intervenir c’est parier non moins dangereusement, et nous payons déjà les conséquences de ce pari passif, comme l’a été le pari passif de la non-intervention pendant la guerre d’Espagne en 1937. Les ennemis de l’intervention ont montré ses dangers. Les ennemis de la non-intervention ont montré ses dangers. Ajoutons que dans l’un et l’autre cas, il est impossible de prédire la chaîne des interactions et rétroactions qui vont suivre.

Le pari d’intervention est un pari limité à des frappes de « punition ». Il n’est prévu aucune intervention au sol, et il semble difficile de penser que ces frappes puissent atteindre des objectifs capables de renverser la situation en Syrie. La guerre civile est déjà en fait une guerre internationale : l‘Iran, la Russie, le Hezbollah y participent du côté du régime ; des aides limitées parviennent aux rebelles de la part de pays arabes et occidentaux, des volontaires islamistes de multiples pays participent aux combats. Une intervention accroît les débordements du conflit hors Syrie, notamment au Liban, ce qui risque de transformer une guerre internationale limitée en un embrasement plus large : elle serait une aventure dont les effets sont inconnus.

EFFETS NÉGATIFS PROBABLES

Toute action en situation incertaine risque d’aller à l’encontre de l’intention qui l’a provoquée. C’est ce qui est arrivé au « printemps arabe » de Tunisie et d’Egypte. En Libye, la conséquence de l’élimination de Kadhafi a été le développement d’Al-Qaida au Sahel. On ne peut donc éliminer l’idée que l’intervention éventuelle ait des effets positifs très limités et des effets négatifs très grands. On ne peut éliminer qu’elle ajoute de l’huile sur un brasier et provoque son extension. On ne peut éliminer l’idée que la « punition » dégénère en punissant les punisseurs. Elle est de plus mal partie : pas de légitimité de l’ONU, pas de soutien affirmé des pays arabes, défection anglaise. Un vote négatif du Congrès américain conduirait à l’inaction, car la France ne saurait intervenir seule.

Mais l’inaction est elle-même un pari très dangereux, car la logique aboutit soit à une victoire implacable et épouvantable de M. Al-Assad, soit, en cas de défaite du président syrien, à une nouvelle guerre civile entre rebelles laïques et démocrates, sunnites, alaouites, kurdes, djihadistes, et à une décomposition de la Syrie en fragments ennemis, ce qui est le chemin que prend l’Irak, stimulé par les conflits interreligieux et interethniques de Syrie.

On ne peut donc échapper à la contradiction qu’en essayant la seule voie qui arrêterait la spirale des pires périls de l’intervention et de la non-intervention. C’est le compromis. Un tel compromis doit commencer par être un compromis entre les puissances. Un accord pourrait se faire sur le compromis entre la Russie, l’Iran, les nations arabes, les nations occidentales, peut-être sous l’égide de l’ONU, et proposé, voire imposé aux combattants. Il peut sembler inconcevable à beaucoup que Bachar Al-Assad ne soit pas éliminé. Mais la démocratie n’a été rétablie au Chili qu’avec un compromis qui a laissé le bourreau Pinochet deux ans à la tête de l’Etat et six ans à la tête de l’armée. L’irrésistible processus pacifique a abouti à la condamnation de Pinochet. Si une paix avait été conclue en Algérie en 1956 sur un compromis temporaire, la France n’aurait pas couru le risque d’une dictature militaire qu’a pu éviter le « coup de judo » de De Gaulle, l’Algérie n’aurait pas sombré dans la dictature du Front de libération nationale (FLN), on aurait évité tant de massacres ultimes provoqués par l’Organisation armée secrète (OAS) et le FLN.

Le compromis devrait se faire sous garantie internationale, voire avec la présence de forces de l’ONU. Il arrêterait les massacres et le processus de décomposition de la Syrie. Il arrêterait – avec la radicalisation actuelle – l’irrésistible progression d’Al-Qaida. Il inhiberait les puissances déchaînées de mort et de folie. Entre des impératifs éthico-politiques contradictoires, il constitue le plus prudent pour la Syrie, le Moyen-Orient, la planète. Ce n’est pas la solution, mais c’est le vrai moindre mal et c’est la possibilité d’une évolution pacifique. C’est donc le troisième pari qu’il faut tenter, incertain et risqué, mais moins que les deux autres, et, lui, humain et humanitaire pour un peuple martyr.

 Edgar Morin

Source : Le Monde 04/09/2013

Voir aussi : Rubrique Politique Internationale, rubrique Syrie,

Mali : six choses que vous ignorez sûrement sur « IBK », le nouveau Président

Ibrahim Boubacar Keïta dans un bureau de vote à Bamako, le 11 août 2013

Ibrahim Boubacar Keïta dans un bureau de vote à Bamako, le 11 août 2013

L’ancien Premier ministre Ibrahim Boubacar Keïta (surnommé « IBK ») est le nouveau Président du Mali. Sous l’étiquette « Rassemblement pour le Mali », il a battu au second tour son adversaire Soumaïla Cissé. Dans un premier temps, ce dernier a contesté la victoire. Finalement, ce lundi soir, Cissé est allé rendre visite au nouveau Président avec épouse et enfants.

Son élection, après deux échecs successifs en 2002 et 2007, met fin à la plus grande crise de l’histoire du Mali.

Celle-ci a débuté en janvier 2012, par une offensive de rebelles touareg dans le nord du pays, suivie en mars 2012 par un coup d’Etat qui a renversé le Président élu, Amadou Toumani Touré. Des groupes criminels et des djihadistes ont ensuite pris le pouvoir au nord du pays. Ils ont été chassés en 2013 par une intervention militaire internationale, lancée par la France, toujours en cours.

IBK doit maintenant redresser le pays.

1 « L’homme qui n’a qu’une parole »

Né le 29 janvier 1945 à Koutiala (sud), Ibrahim Boubacar Keïta a fait des études de sciences humaines au Mali, au Sénégal et en France. Au début des années 80, il est un conseiller du Fonds européen de développement (FED), puis chef d’un projet de développement dans le nord du Mali.

En 1992, Alpha Oumar Konaré, premier Président de l’ère démocratique, lui confie plusieurs postes à responsabilités : conseiller, ambassadeur en Côte d’Ivoire, ministre des Affaires étrangères (1993-1994), puis Premier ministre de 1994 à 2000.

Comme chef du gouvernement, Ibrahim Boubacar Keïta doit gérer une crise scolaire et des grèves qui paralysent le Mali. Il fait durement réprimer les grévistes, et fermer les écoles, décrétant une « année blanche » pour la période scolaire 1993-1994. Il ferraille également contre les opposants au régime de Konaré, resté dix ans au pouvoir, de 1992 à 2002.

Pendant ces années, il s’est construit une image de fermeté (malgré la rondeur de son tempérament), qualité que les Maliens estiment nécessaire pour restaurer l’Etat de droit.

Ses partisans le surnomment « Kankeletigui », l’homme qui n’a qu’une parole.

2 La carte de l’islam et du bonheur

Au Mali – une république laïque –, l’islam est traditionnellement de rite malékite, ouvert. Mais à mesure que les structures de l’Etat se sont délitées, des courants religieux plus radicaux ont grandi. Durant la campagne présidentielle au Mali (en plein ramadan), le nouveau Président a joué la carte de l’islam dans un pays musulman à 95%.

IBK ne commence jamais ses meetings sans déclamer quelques versets du Coran, et ponctue ses discours d’« inch’Allah » repris par la foule. Cela lui vaut le surnom (un énième), « Ladji » – pour El Hadj, ceux qui ont fait le pèlerinage à La Mecque.

IBK a aussi reçu le soutien du Haut conseil islamique, une institution représentative des organisations musulmanes au Mali, conservatrice et de plus en plus influente sur la scène politique.

Certains de ses adversaires sourient. Le positionnement leur semble opportuniste chez cet homme de 68 ans, décrit par ses proches comme un amateur de bonne chère et de vins délicats.

Dans un entretien vendredi à l’AFP et à la Radio télévision suisse romande (RTS), IBK a déclaré que quand « on veut le bonheur des Maliens, il faut soi-même être imprégné du bonheur et croquer la vie à pleines dents ».

3 Un autre « De Gaulle » africain

Le candidat imite souvent la façon de parler du général qu’il admire. Il dit par exemple, dans un style gaullien, qu’il a « une certaine idée du Mali » et qu’il veut restaurer « l’honneur » du pays.

IBK a aussi fait campagne sur des thèmes perçus comme gaullistes par la presse française :

« Etat fort, exacerbation du sentiment national, mépris affiché des intérêts partisans. »

La comparaison entre le nouveau Président et le général de Gaulle est devenue un marronnier.

Durant sa campagne pour la présidentielle, IBK avait affirmé que son objectif prioritaire était la « réconciliation » d’un Mali profondément divisé. Il n’a pas particulièrement fait une campagne de terrain, mais il a été le premier des candidats à se rendre à Kidal, chef-lieu de région à plus de 1 500 km au nord-est de Bamako, considérée comme le berceau des Touaregs. Un coup politique. Dans ses meetings, il a martelé :

« Je ramènerai la paix et la sécurité. Je renouerai le dialogue entre tous les fils de notre nation. »

« Le représentant du monde de l’argent »

L’urgence sera notamment de conclure un accord avec les rebelles touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), qui souhaite obtenir une autonomie sur une partie du Nord-Mali.

En comparaison, l’adversaire d’IBK est apparu comme le candidat de la finance. Dans L’Humanité, Aminata Traoré, ex-ministre de la Culture :

« Soumaïla Cissé, c’est pour nous le symbole, l’incarnation de la finance. Il en a été le ministre, il a dirigé l’Union économique et monétaire ouest-africaine, qui n’est rien d’autre qu’un instrument du système.

L’étalage de moyens financiers colossaux, durant sa campagne, a cruellement contrasté avec le chômage massif et l’extrême pauvreté. Il est apparu comme le représentant du monde de l’argent. »

4 Un Malien très parisien

A Paris, on a pris bien soin de ne pas afficher de préférence durant l’élection, mais la victoire d’IBK est bien vue.

Les responsables français connaissent bien Keïta et l’apprécient (Manuel Valls, Laurent Fabius ou Ségolène Royal seraient de son côté). Mais IBK a fait attention de ne pas apparaître comme le « candidat de la France ».

Keïta, membre de l’International socialiste, est très proche de la France où il a vécu 26 ans. Il a fait ses études à Paris, au lycée Janson-de-Sailly et à la Sorbonne. Il est titulaire d’une maîtrise d’histoire et d’un DEA en politique et relations internationales.

Après ses études, il est chargé de recherche au CNRS et enseigne les systèmes politiques du tiers-monde à l’université de Paris Tolbiac. De ses années parisiennes, il garde une réputation de noceur.

La France avait imposé un calendrier serré, elle est soulagée : le peuple malien s’est fortement mobilisé (même si le scrutin ne s’est pas déroulé parfaitement en France, par exemple) et aucun acte de violence n’est venu perturber l’élection. Fabius se rendra à Bamako pour l’investiture du Président malien. En retour, selon Le Parisien, celui-ci devrait choisir Paris pour son premier déplacement officiel, au cœur de l’été.

5 IBK parle de lui à la troisième personne

Keïta est resté très discret au moment du coup d’Etat du 22 mars 2012 qui a renversé le président Amadou Toumani Touré, contrairement à Soumaïla Cissé qui avait fermement condamné ce putsch.

Fin tacticien, il avait pris soin de ne pas condamner le putsch militaire du capitaine Sanogo et de la junte, sans pour autant le cautionner.

Selon la presse malienne, le capitane Sanogo et ses co-auteurs estiment qu’ils « ont des chances d’être ménagés ou même d’être recasés ».

Mais dans Libération, fin juin, IBK disait :

« Je veux une transition solide, pas avec des politiciens à la petite semaine ni avec des putschistes […]. Sanogo ? On a voulu me faire passer pour un proche. Mais je ne suis pas stupide pour me laisser compromettre avec les militaires putschistes ! »

Ou au Monde et à la troisième personne :

« Je ne suis pas soutenu par les militaires, je suis soutenu par l’armée malienne dans son intégralité […] IBK est fier de ce soutien des forces armées et des forces de sécurité du Mali, tous corps confondus. »

6 Le Président aux deux visages

Sa campagne de communication a été orchestrée par Havas et Voodoo, l’agence qui a accompagné Alassane Ouattara au cours de l’élection en Côte d’Ivoire en 2010.

Il était partout. Ses affiches de campagne le montraient soit en costume occidental, soit en gentil grand-père câlin vêtu de l’habit traditionnel (il a quatre enfants). Le slogan écrit en capitales :

Pourtant, le candidat au boubou bleu ciel n’a rien d’un papy gâteau… IBK sait, par exemple, très bien utiliser les réseaux de sa femme, Keïta Aminata Maïga, connue pour son engagement pour l’environnement et qui préside la Fondation agir. Fille d’un ancien ministre des Finances, elle lui sert d’interface avec plusieurs mouvements de jeunes et de femmes.

En 2007, l’épouse du Président a été remerciée par la République et a été décorée par l’ambassadeur de France au Mali.

« IBK. Le Mali d’abord. »

 

Nolwenn Le Blevennec

 

Source : Rue 89 13/08/2013

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