La fabrique du monstre, autopsie du clientélisme politique

cité Kallisté, dans les quartiers nords de Marseille

cité Kallisté, dans les quartiers nords de Marseille

Dans « La fabrique du monstre », publié en janvier 2016 aux éditions Les Arènes, Philippe Pujol résume plus de 10 ans d’immersion dans les quartiers nord de Marseille. Un travail au long cours sans voyeurisme ni complaisance, qu’il décrit dans The Dissident.

Philippe Pujol, qu’est-ce qui vous a amené à écrire sur les quartiers nord de Marseille?

J’ai beaucoup écrit sur ces sujets. J’ai fait un premier livre « French deconnection » (Wildproject/Robert Laffont 2014) qui raconte les trafics de stupéfiants vus de l’intérieur. Je parle des idées reçues sur les petits dealers qu’on fait passer pour des gars qui se font beaucoup d’argent. Je démontre qu’ils sont mis de côté, que leur trajectoire est loin d’être ascendante. Je voulais qu’on arrête de séparer toutes les actualités marseillaises : les règlements de compte, le clientélisme, la misère, l’immobilier… Ces problématiques s’imbriquent les unes dans les autres. Mon idée c’est de raconter les systèmes. Comment les choses sont reliées entre elles. Le politique prend bien soin de séparer les choses pour qu’on ne comprenne pas que c’est l’absence de décisions politiques – ou au contraire des décisions politiques bien précises – qui en bout de chaîne, comme des dominos, amènent au pire.

De quel « monstre » parlez-vous ?

Le monstre, c’est la République malade qui enfante tous les radicalismes : la délinquance, le radicalisme religieux de l’islam et le radicalisme politique avec l’extrême-droite dont le Front national (FN) est la partie visible. Le FN n’a strictement rien de nouveau par rapport à ce qu’il a toujours été. C’est juste une façade. C’est un peu la métaphore de Marseille. Ce parti s’est fait une jolie façade comme Marseille qui a rénové son front de mer avec le projet d’urbanisme EuroMéditérranée. Mais en fait la ville est pire qu’avant ! Le FN c’est pareil. Lorsqu’on côtoie ces gens, on est face une extrême-droite lourde, avec des fascistes. Ces radicalismes viennent de cette République malade, fatiguée. Le clientélisme est un mot-valise qui part du clientélisme sympa jusqu’à la corruption. On a l’impression que le clientélisme sympa, ce n’est pas grave. Mais il nourrit la corruption. Il y a une escalade. J’essaie de le mettre en perspective avec un livre qui, je l’espère, ressemble à ce qu’ont fait David Simon et Ed Burns sur la série « Baltimore ». Mon travail s’inspire plus de « Baltimore » ou de « The Wire » que de « Gomorra », le livre de Roberto Saviano sur la mafia napolitaine.

Pour vous, cela représente plus de 10 ans d’immersion dans ces quartiers comme reporter pour le journal la Marseillaise.

Même quand je n’étais pas journaliste, j’étais familier avec ces lieux. J’ai grandi à la Belle de mai, non loin de ces quartiers. C’est devenu un des quartiers les plus pauvres de France. Ce qui n’était pas le cas quand j’y vivais. J’y ai connu des amis qui y vivent toujours. Certains ont mal tourné politiquement en se tournant vers le FN. D’autres en faisant des conneries. Certains sont dans le clientélisme associatif. Je n’ai été pris dans aucun clientélisme pas parce que je suis fort mais parce que j’ai déménagé. Ceux qui sont restés sont tous rentrés dans un de ces systèmes qui se concurrencent les uns les autres.

Ce que vous décrivez dans ces quartiers, c’est un processus d’enfermement de la jeunesse.

Ils sont pris dans quelque chose qui les dépasse. On ne peut pas dire qu’il y a du laxisme car ils sont sanctionnés. Quand ils glissent, ils sont sanctionnés par la justice. Et si ça ne suffisait pas, ils sont sanctionnés par le réseau lui-même : ils meurent. La sanction existe. Par contre, la réaction politique est inexistante. On prend bien soin de ne pas en avoir et on les enferme dans leur situation. C’est pour ça que Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille, et le FN ont cette phrase: « Tant qu’ils se tuent entre eux… » Peut-être que le FN se réjouit. Je connais suffisamment Gaudin pour savoir que ce n’est pas un mauvais bougre. S’il tient ces propos, c’est pour dédouaner les dysfonctionnements des différents maires et des différentes institutions depuis des décennies. Il fait comme s’il y avait d’un seul coup des voyous qui n’ont pas de père, pas de mère. Comme s’ils étaient nés comme ça. Or ce n’est pas vrai ! La voyoucratie est une manière – illégale certes – d’ascension sociale. Pourquoi les voyous se fringuent avec des vêtements super chers, bling bling, souvent de mauvais goût ? Au delà du fric  c’est pour montrer qu’ils sont devenus quelqu’un. Ces signes extérieurs n’existent pas que chez les voyous. Mais là c’est exacerbé.

Parmi ces personnages qui connaissent l’ascension et la chute, il y a Kader.

Autour du fait divers de Kader, il y a tous les personnages que j’aborde dans la deuxième partie du livre sur le clientélisme. Ça se déroule dans le secteur de l’ex députée PS de la 7ème circonscription des Bouches du Rhône (quartiers nord) Sylvie Andrieux qui a été condamnée pour détournement de fonds publics en 2013. Elle était en concurrence avec le clientélisme associatif de son adversaire Nora Preziosi des Républicains… qui elle-même a favorisé le FN pour permettre la défaite d’Andrieux. Le FN a bénéficié de ces règlements de compte et des déçus du clientélisme. Dans un même secteur, autour d’un même fait divers, on aborde toutes les problématiques. Ça me permet de parler de l’immigration. Dans l’entourage de Kader, il y a des jeunes de Bassens. Je raconte comment à Bassens on concentrait dans des cités de transit tous ceux qui étaient considérés comme inaptes à l’intégration. C’est devenu un ghetto absolu. Autour de Bassens, il y a 900 entreprises… et zéro gamin de cité qui y travaille. Alors qu’il y en a plusieurs centaines. Ça veut bien dire qu’il y a un problème de formation des jeunes, de contacts dans les entreprises, de réseaux.

Pourquoi selon vous le gangstérisme a plus le vent en poupe dans les quartiers nord que l’intégrisme religieux ?

Le radicalisme délinquant prédomine à Marseille parce qu’il y a une culture du banditisme. Une bonne partie de la population connaît le parcours des bandits locaux. On peut citer 20 noms de bandits sans s’en rendre compte. Le banditisme parisien n’a rien à envier à celui de Marseille mais on n’en retient qu’une poignée de noms. C’est lié à la culture. À Marseille c’est valorisé. On a intégré la possibilité de faire une carrière dans la délinquance. Pour mille raisons, on a une culture délinquante. Mais demain, comme dans la délinquance les carrières sont courtes et compliquées, il n’est pas impossible que le radicalisme religieux prenne le relais. Quand on ne croit plus aux lois de la République on croit à la loi du plus fort. Les djihadistes mélangent la loi du plus fort et la loi divine. À Marseille, la loi du plus fort est un bon terreau pour créer des djihadistes. Sauf qu’aujourd’hui le pragmatisme fait qu’on préfère faire 50 euros avec du stup que d’aller en Syrie. Je décris aussi dans le livre l’apparition du « djellaba basket », des mecs qui sont entre deux mondes, un peu perdus. Ils écoutent un peu les salafistes en continuant à vendre du shit en scooter sans casque, avec un langage de cramé de cité. Je ne sais pas trop ce que ces jeunes deviendront.

La fabrique du monstre de Philippe Pujol, éditions les Arènes.

La fabrique du monstre de Philippe Pujol, éditions les Arènes.

À quoi aspirent-ils selon-vous?

Ils souffrent de ne pas faire partie de la République. Leur rêve c’est de devenir des Frédéric, des français moyens de zones pavillonnaire. C’est méchant de dire ça mais leur rêve c’est de devenir des beaufs. Un match de foot, des pizzas, un bowling le week-end, un bon blockbuster. Faire des brochettes dans un pavillon. Mais pour ça il faut un travail qui permet le crédit qui permet la maison. Ils n’ont pas accès à ça. On parle de laïcité tout le temps. Je suis moi-même un pur laïc. Sauf qu’on ne peut pas parler de laïcité parce que c’est en bout de chaîne. On n’en est même pas aux fondements, c’est à dire le contrat social. La République nous offre les moyens de faire des études, d’être en sécurité, d’avoir des transports publics. En retour on respecte la loi, les règles et on obtient du travail. C’est du donnant-donnant. Aujourd’hui, pas seulement dans les quartiers populaires, à l’échelle de la France, ce contrat social n’est plus tenu. Il est rompu. Y compris pour la jeunesse des classes moyennes. Aujourd’hui un minot qui a fait des grandes études ne trouve pas de boulot à la hauteur. Dans les quartiers populaires, c’est pire. La situation est plus grave, plus visible, donc ça fait des dégâts encore plus grands. Ce qui fait des déçus pour les classes moyennes anéantit les classes populaires.

Comment a été reçu votre livre dans les quartiers ?

C’est le paradoxe des quartiers populaires. Ils veulent qu’on raconte leur misère. Quand ils lisent leur misère ils disent : « On n’est pas que ça ! On n’est pas que des misérables ! » Quand on marque que ça va bien : « Vous dites que ça va ! Mais oh ! C’est pas facile notre vie au quotidien. » On veut être mis en valeur mais en même temps il faut raconter le pire. Je raconte le pire et le meilleur en même temps. Dans les cités, l’accueil du livre a été très bon de la part des gens qui y travaillent, les travailleurs sociaux. Les associations sont assez contentes que j’ai mis sur la place publique le clientélisme dont elles souffrent plus qu’elles n’en bénéficient. Ça a été accueilli de manière positive par tous ceux qui se posent des questions, qui cherchent à comprendre pourquoi les choses semblent si illogiques. Les très jeunes, qui sont concernés directement, ne me lisent pas. Mon écriture demande un peu de second degré, de capacité d’abstraction. Un des effondrements culturels que j’ai pu observer dans les cités c’est cette incapacité à l’abstraction. Ce qui est écrit est tout le temps pris au premier degré. Tout est pris de manière définitive. Ils n’ont plus cette capacité de recul. C’est la porte ouverte à tous les conspirationnismes, à toutes les propagandes d’extrême-droite ou de Daesh. Il y a eu en quelques années un effondrement culturel très rapide. Du jour au lendemain quand je parlais avec des mecs sur le terrain de rap, du Wu-Tang Clan, ils n’avaient plus aucune connaissance sur rien. Ils ont tout refoulé. La drogue qu’ils prennent y est pour beaucoup. Des psy disent que la surconsommation de drogue entre 12 et 18 ans, surtout la leur qui est particulièrement mauvaise, rend apathique et fait refuser toute imprégnation culturelle. Certains jeunes ne comprennent plus rien. Ils ne comprennent pas les phrases que je leur dis. Même quand je les défends, ils ne le perçoivent pas.

Qu’est-ce que vous envisagez pour l’avenir à Marseille ?

Je n’écrirai plus sur Marseille. J’ai bien mis les pieds dans le plat. Je ne peux que me répéter. S’il y a quelque chose à faire sur Marseille, c’est de fédérer toutes les énergies positives qu’on trouve dans la ville. Énormément de gens ont de bonnes initiatives, ont envie de changer les choses. Il y a plein de bonnes idées éparpillées. Quand elles sont aidées par les pouvoirs publics elles sont manipulées. Il faudrait rendre ces énergies efficientes, cohérentes. Se rendre compte que la jeunesse des quartiers nord c’est l’antidote contre le mal qui les touche. Ces jeunes là ne sont pas un problème mais ils sont la solution. Quand ils ne sont pas shootés, comme c’est le cas pour certains d’entre eux, ils sont très vifs, entreprenants. Ils ont envie. Ils ont des idées. Ils ne sont absolument pas aidés. Ils ont assez peu d’espoir. Il y a des choses à faire sur Marseille et partout ailleurs. Après ce constat assez dur de mon livre, il faudrait passer à une phase plus collective de mise en place de l’après-Gaudin. Gaudin va finir par arrêter la politique. Après lui, ça va être le chaos parce que ses « amis » politiques vont se flinguer. Ils ont déjà commencé. La gauche n’existe plus. Le FN est aux aguets. C’est à la société civile de s’organiser et d’y aller. C’est ce qu’avait réussi à faire Robert-Paul Vigouroux en 1986, à la mort de Gaston Deferre. Il va y avoir la place bientôt. Il ne faudra pas la rater. On peut arriver à quelque chose. Marseille n’est que l’allégorie de la France. Ça te montre à une échelle assez restreinte-moins d’1 million d’habitants- tout ce qui se passe sur le territoire français. C’est pareil qu’ailleurs… en pire!

Source The Dissident 17/06/2016

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Montpellier Danse. L’odyssée salvatrice de Papaioannou

 "Still life", légende contemporaine du peuple européen. Crédit DR


« Still life », légende contemporaine du peuple européen. Crédit DR

Avec Still Life, le chorégraphe  Dimitris Papaioannou fait décoller l’Opéra Berlioz de  Montpellier pour deux soirs célestes

Le fil rouge méditerranéen de cette 36e édition du festival  devient fil d’Ariane avec Dimitris Papaioannou qui nous embarque avec Still Life dans une odyssée plastique et chorégraphique d’une  classe infinie.

Sur le plateau, la nature brute de la roche où se traîne l’humanité est surplombée d’une sphère massive, globe suspendu emplie de gaz, qui circule comme le fond les nuages et les courants liquides sur la planète. Dans la beauté de l’espace se rejoue le mythe de Sisyphe que le chorégraphe assimile à « des héros de la classe ouvrière ».

C‘est la première fois que Dimitris Papaioannou est invité à Montpellier. Il a étudié aux Beaux-Arts d’Athènes, travaillé auprès  du peintre grec Yannis Tsarouchis, puis dansé avec Eric Hawkins et le chorégraphe butô, Min Tanaka, à New York. Au début des années 1990, il suit de près certains spectacles de Bob Wilson.

En 2004, on est venu le chercher dans un squat où il travaillait avec des artistes depuis dix sept ans pour mettre en scène les cérémonies d’ouverture et de clôture des JO d’Athènes. Depuis il créé librement et rencontre succès et reconnaissance sans changer ses habitudes.

Still Life enchaîne les tableaux de l’existence dans une recherche constante d’équilibre qui s’effrite. L’utilisation de matériaux brutes et d’huile de coude renvoie aux efforts et aspirations constantes du peuple  face à un monde hors sol qui s’impose comme une fatalité.

Les Sisyphe de Still Life s’évertuent à avancer, à construire des remparts avec leurs corps pour repousser la catastrophe. Se laissant parfois aller aux chimères absurdes du moment, ils renouent par défaut avec le sens et la pensée européenne dans un élan candide et poétique qui semble plus que jamais à l’ordre du jour.

JMDH

Source : La Marseillaise 06/07/2015

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Montpellier danse. Salia Sanou « Du désir d’horizons « 

 Une dimension narrative qui alterne avec des passages plus abstraits. dr


Une dimension narrative qui alterne avec des passages plus abstraits. dr

La vie un tout et un pas grand chose…

Avec Du désir d’horizons Salia Sanou approche l’indicible et l’absurde condition de vie d’un camp de réfugiés.

Depuis l’automne 2014, le chorégraphe Salia Sanou et les danseurs de La Termitière, Centre de développement chorégraphique de Ouagadougou, conduisent des ateliers dans le camp de réfugiés maliens de Sag-Nioniogo au Burkina Faso. L’action s’inscrit dans le cadre de Refugies on the move, un programme d’African Artists for Development initié en 2009. La danse y est support de médiation sociale, afin de réduire la violence intra et intercommunautaire, de favoriser le dialogue avec l’extérieur et de redonner estime de soi aux déplacés.

En commençant ces ateliers, Salia Sanou s’interrogeait sur les désirs pour l’avenir « dans ce lieu hors du temps où l’histoire semble s’être arrêtée, les liens aux autres et au monde semblent perdus ». Au centre de cette interrogation, les 35 000 réfugiés qui avaient fui la guerre et le texte Limbes/Limbo, un hommage à Samuel Beckett de l’auteure canadienne Nancy Huston. Le spectacle élaboré avec sept danseurs, certains des interprètes sont issus du camp, n’est pas une illustration du texte ni des réalités des exilés. La danse, porte l’énergie des femmes qui « réinventent chaque jour un peu de vie,  dit le chorégraphe, la musique et le rythme m’apparaissent comme un moyen de retour à la vie, même si… ».

D’abord le silence, et le mouvement du corps, celui d’une femme. Le corps parle de la brutalité violente de la vie. Le corps danse. Il est rejoint, par d’autres corps qui se nouent et se dénouent, se nourrissent d’états vécus, de rires et de douleurs, de tensions et de solidarités. La vie est là, puissante et fragile, sans assurance.

La vie est le risque de chaque instant qui repousse l’idée de futur, de rêve et de projet. Parce qu’ici et maintenant, ouvrir une perspective passe inévitablement par son corps que l’on met en danger.

L’oeuvre de Salia Sanou intègre depuis sa rencontre avec Mathilde Monnier, l’héritage de la danse africaine et de la danse contemporaine. Par la force de son propos, cette création, pousse le chorégraphe burkinabé à une grande liberté d’expression très perceptible sur le plateau.

Salia Sanou s’approprie les codes et les pratiques de la danse contemporaine et les ordonnent en intégrant une dimension narrative qui alterne avec des passages plus abstraits. Cette approche infléchit plusieurs directions de recherche, qui évoquent le concept de comédie musicale, brandissent l’étendard de  la nouvelle danse française des années 80, virent à l’escapade grecque, sans se départir des évidences naturelles africaines qui s’imposent comme préalable.

L’impulsion demeure la base qui dessine les identités spatiales et entraîne dans son  sillage le sentiment de vitesse et d’accélération du temps où la danse tisse une partition avec le texte absurde. L’usage de l’énergie africaine adossée à l’édifice de la danse contemporaine raconte une histoire. Celle d’hommes qui éprouvent, vivent et finalement produisent le monde dans lequel ils vivent. Désirs d’horizons ?

JMDH

Source : La Marseillaise 05/07/2015

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George Orwell : « Au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre »

92d2bab0-7303-4507-928b-d5449a0c78e0-1020x598 Le Comptoir prend régulièrement la défense du football comme pratique populaire, tout en dénonçant l’influence néfaste du capitalisme sur ce sport. Albert Camus, Antonio Gramsci, Pier Paolo Pasolini ou Jean-Claude Michéa sont de ceux qui nous permettent d’étayer cette position. Pour une fois, nous avons décidé de faire entendre un son de cloche différent, en reproduisant cet article où, en 1945, George Orwell dénonce avec vigueur l’“esprit sportif” et les supporters de foot. Une critique d’une actualité criante en ce début d’Euro 2016 marqué par des actes de violence et de vandalisme.

Maintenant que l’équipe de football du Dynamo est rentrée dans son pays, il est enfin possible de déclarer publiquement ce que beaucoup de gens raisonnables déclaraient en privé avant même son arrivée[i]. A savoir que le sport est une source inépuisable d’animosité et que si une telle visite avait eu un effet quelconque sur les relations anglo-soviétiques, ce ne pouvait être que de les rendre un peu plus mauvaises.

« Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples. »

La presse elle-même n’a pu dissimuler le fait qu’au moins deux des quatre matchs disputés avaient suscité beaucoup d’animosité. Au cours du match contre Arsenal, d’après ce que m’a dit un spectateur, deux joueurs, un Britannique et un Russe, en sont venus aux mains et la foule a hué l’arbitre. On m’a également rapporté que le match de Glasgow n’avait été, du début à la fin qu’une mêlée. Et il y a eu aussi cette controverse typique de notre époque de nationalisme, sur la composition de l’équipe d’Arsenal. Était-ce vraiment une équipe nationale comme l’affirmaient les Russes, ou simplement un club de championnat, comme le soutenaient les Britanniques ? Et est-il vrai que l’équipe du Dynamo a brusquement interrompu sa tournée pour éviter de rencontrer une véritable formation nationale ? Comme d’habitude, chacun répond à ces questions en fonction de ses préférences politiques. Il y a cependant des exceptions. J’ai remarqué avec intérêt, comme une parfaite illustration des passions malsaines suscitées par le football, que le correspondant sportif du russophile News Chronicle avait adopté une ligne antirusse et soutenu qu’Arsenal n’était pas une formation nationale. Il est certain que cette controverse se prolongera des années durant dans les notes en bas de pages des livres d’histoire. En attendant, le résultat de la tournée du Dynamo, si l’on peut parler de résultat, aura été de créer de part et d’autre un regain d’animosité.

Et comment pouvait-il en être autrement ? Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples, et que si seulement les gens ordinaires du monde entier pouvaient se rencontrer sur les terrains de football ou du cricket, ils perdraient toute envie de s’affronter sur les champs de bataille. Même si plusieurs exemples concrets (tels que les jeux olympiques de 1936) ne démontraient pas que les rencontres sportives internationales sont l’occasion d’orgies de haine, cette conclusion pourrait être aisément déduite de quelques principes généraux.

Sport moderne et compétition

« Dès lors que l’on suscite un violent sentiment de rivalité, l’idée même de jouer selon les règles devient caduque. »

Presque tous les sports pratiqués à notre époque sont des sports de compétition. On joue pour gagner, et le jeu n’a guère de sens si l’on ne fait pas tout son possible pour l’emporter. Sur la pelouse du village, où l’on forme les équipes et où aucun sentiment de patriotisme local n’entre en jeu, il est possible de jouer simplement pour s’amuser et prendre de l’exercice : mais dès que le prestige est en jeu, dès qu’on commence à craindre de se couvrir de honte soi-même, son équipe, et tout ce qu’elle représente si l’on est perdant, l’agressivité la plus primitive prend le dessus. Quiconque a participé ne serait-ce qu’à un match de football à l’école le sait bien. Au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre. Cependant ce qui est très révélateur, ce n’est pas tant le comportement des joueurs que celui des spectateurs ; et, derrière ceux-ci, des peuples qui se mettent en furie à l’occasion de ces absurdes affrontements et croient sérieusement – du moins l’espace d’un moment – que courir, sauter et taper dans un ballon sont des activités où s’illustrent les vertus nationales.

Même un jeu exigeant peu d’efforts comme le cricket, qui demande plus d’habileté que de force, peut engendrer une grande hostilité, comme on l’a vu à l’occasion de la polémique sur le body-line bowling[ii] et sur le jeu brutal de l’équipe d’Australie lors de sa tournée en Angleterre, en 1921. Mais c’est bien pire encore lorsqu’il s’agit de football : dans ce sport, chacun prend des coups et chaque nation possède un style de jeu qui lui est propre et qui parait toujours déloyal aux étrangers. Le pire de tous les sports est la boxe : un combat entre un boxeur blanc et son adversaire noir devant un public mixte est un des spectacles les plus répugnants qui soient au monde. Mais le public de matchs de boxe est toujours répugnant, et le comportement de femmes, en particulier, est tel qu’à ma connaissance l’armée ne leur permet pas d’assister aux rencontres qu’elle organise. En tout cas, il y a deux ou trois ans, à l’occasion d’un tournoi de boxe auquel participaient la Home Guard et l’armée régulière on m’avait posté à la porte de la salle avec la consigne de ne pas laisser entrer les femmes.

En Angleterre, l’obsession du sport fait des ravages, mais des passions plus féroces encore se déchaînent dans des pays plus jeunes où le sport et le nationalisme sont eux-mêmes des phénomènes récents. Dans des pays comme l’Inde ou la Birmanie de solides cordons de police doivent être mis en place, lors des matchs de football, pour empêcher la foule d’envahir le terrain. En Birmanie, j’ai vu les supporters d’une des équipes déborder la police et mettre le gardien de but de l’équipe adverse hors de combat à un moment critique. Le premier grand match de football disputé en Espagne il y a une quinzaine d’années a été l’occasion d’une émeute impossible à maîtriser. Dès lors que l’on suscite un violent sentiment de rivalité, l’idée même de jouer selon les règles devient caduque. Les gens veulent voir un des adversaires porté en triomphe et l’autre humilié, et ils oublient qu’une victoire obtenue en trichant ou parce que la foule est intervenue n’a aucun sens. Même lorsque les spectateurs n’interviennent pas physiquement, ils tentent au moins d’influencer le jeu en acclamant leur camp et en déstabilisant les joueurs adverses par des huées et des insultes. A un certain niveau, le sport n’a plus rien à voir avec le fair-play. Il met en jeu la haine, la jalousie, la forfanterie, le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique que procure le spectacle de la violence : en d’autres termes, ce n’est plus qu’une guerre sans coups de feu.

Aux origines du sport moderne

« Il y a déjà bien assez de causes réelles de conflits sans qu’il soit nécessaire d’en créer de nouvelles en encourageant des jeunes gens à se flanquer des coups de pied dans les tibias sous les clameurs de spectateurs en furie. »

Au lieu de disserter sur la rivalité saine et loyale des terrains de football et sur la contribution remarquable des Jeux olympiques à l’amitié entre les peuples, il faudrait plutôt se demander comment et pourquoi ce culte moderne du sport est apparu. La plupart des sports que nous pratiquons aujourd’hui sont d’origine ancienne, mais il ne semble pas que le sport ait été pris très au sérieux entre l’époque romaine et le XIXe siècle. Même dans les public school britanniques, le culte du sport ne s’est implanté qu’a la fin du siècle dernier. Le Dr Arnold, généralement considéré comme le fondateur de la public school moderne, tenait le sport pour une perte de temps pure et simple. Par la suite, le sport est devenu, notamment en Angleterre et aux États-Unis, une activité drainant d’importants capitaux, pouvant attirer des foules immenses et éveiller des passions brutales, et le virus s’est propagé d’un pays à l’autre. Ce sont les sports les plus violemment combatifs, le football et la boxe, qui se sont le plus largement répandus. Il ne fait aucun doute que ce phénomène est lié à la montée du nationalisme – c’est-à-dire à cette folie moderne qui consiste à s’identifier à de vastes entités de pouvoir et à considérer toutes choses en termes de prestige compétitif. En outre, le sport organisé a plus de chances de prospérer dans les communautés urbaines où l’individu moyen mène une existence sédentaire, ou du moins confinée, et a peu d’occasions de s’accomplir dans son activité. Dans une communauté rurale, un garçon ou un jeune homme dépense son surplus d’énergie en marchant, en nageant, en lançant des boules de neige, en grimpant aux arbres, en montant à cheval et en pratiquant des sports où c’est envers les animaux qu’on se montre cruel, tels que la pêche, les combats de coqs et la chasse des rats au furet. Dans une grande ville, il faut participer à des activités de groupe si l’on recherche un exutoire à sa force physique ou à ses instincts sadiques. L’importance qu’on attache au sport à Londres et à New York évoque celle qu’on lui accordait à Rome et à Byzance, au Moyen Age en revanche, sa pratique, qui s’accompagnait sans doute d’une grande brutalité physique, n’avait rien à voir avec la politique et ne déclenchait pas de haines collectives. Si l’on souhaitait enrichir le vaste fonds d’animosité qui existe aujourd’hui dans le monde, on pourrait difficilement faire mieux que d’organiser une série de matchs de football entre juifs et Arabes, Allemands et Tchèques, Indiens et Britanniques, Russes et Polonais, Italiens et Yougoslaves, en réunissant chaque fois un public de cent mille spectateurs, composé de supporters des deux camps. Bien entendu, je ne veux pas dire par là que le sport soit l’une des causes principales des rivalités internationales ; je pense que le sport à grande échelle n’est lui-même qu’un effet parmi d’autres des causes qui ont engendré le nationalisme. Cependant il est certain qu’on n’arrange rien en envoyant une équipe de onze hommes, étiquetés comme champions nationaux, combattre une équipe rivale, et en accréditant l’idée que la nation vaincue, quelle qu’elle soit, « perdra la face ».

 

J’espère donc que nous ne donnerons pas suite à cette visite du Dynamo et que nous n’enverrons pas d’équipe britannique en URSS. Si l’on ne peut faire autrement, envoyons une équipe de second ordre qui ait toutes les chances d’être battue et qui ne puisse prétendre représenter toute la Grande-Bretagne. Il y a déjà bien assez de causes réelles de conflits sans qu’il soit nécessaire d’en créer de nouvelles en encourageant des jeunes gens à se flanquer des coups de pied dans les tibias sous les clameurs de spectateurs en furie.

George Orwell, « L’esprit sportif », La Tribune, 14 décembre 1945

Notes :

[i] Le Dynamo de Moscou, équipe de football russe, a effectué en 1945 une tournée en Grande-Bretagne et rencontré les principaux clubs de football britanniques.

[ii] Pratique (aujourd’hui interdite) consistant à lancer la balle d’une manière dangereuse pour le gardien de guichet.

Source  : le

Voir aussi : Rubrique Société, rubrique Livre, Littérature, Essais, Orwell,

Christa Faust. Self–made–women dans le monde du X

Christa Faust auteur US à découvrir à Frontignan  Crédit Photo dr

Christa Faust auteur US à découvrir à Frontignan Crédit Photo dr

Le festival international du roman noir de Frontignan accueille une cinquantaine d’invités sur trois jours. L’écrivaine Christa Faust qui a fréquenté le milieu du fétichisme et de la domination à NY vient évoquer « Money Shot » un roman noir sans concession qui expédie le lecteur derrière le décors des dociles jeunes filles qui font de l’œil en vitrine.

 Ex-star du porno, Angel Dare s’est reconvertie en fondant une agence qui fournit les services de jeunes actrices et danseuses pour les clubs de strip-tease. Mais, lorsqu’elle reçoit un appel de son vieil ami le réalisateur de films X Sam Hammer, qui la supplie de venir le dépanner sur un tournage, Angel ne peut résister à l’appel de sa gloire passée. C’est ainsi qu’elle va se jeter dans la gueule du loup : tabassée, violée et laissée pour morte, avec plusieurs balles dans le corps, Angel se réveille quelques heures plus tard dans le coffre d’une voiture, abandonnée sur un parking.

C’est dans le coffre de cette vieille Civic pourrie que débute Money Shot. L’héroïne, Gina Moretti, dites Angel Dare, s’en extirpe meurtrie avec une rage au ventre qui ne la lâchera pas jusqu’à la dernière page du roman. Le coffre, réceptacle courant des macchabés et autres passagers de l’oubli s’impose d’entrée comme une unité de lieu délabré, à l’image du milieu américain du porno sud californien peuplé de cannibales sans scrupule qui font tourner le business juteux de l’industrie pornographique.

«Personnellement, je n’ai jamais compris ce qui attirait les gens dans cet endroit. L’Eye Candy était une machine bien huilée, qui n’existait, comme tout à Vegas, que pour une unique raison : vider les portefeuilles (…) L’Eye Candy ne vendait pas de la chatte. Il vendait du rêve de chatte. C’était un miroir aux alouettes sans fin, que du fantasme et rien de concret au bout

Il est perceptible à la lecture, que Christa Faust, ancienne professionnel du X, parle en connaissance de cause. Elle compte plusieurs livres érotiques à son actif et signe avec Money shot, un premier polar sans bavure. Il n’est pas plus question de dériver dans des scènes hot que de donner dans l’angélisme féminin puritain. Le personnage d’Angel Dare n’a pas froid aux yeux. Elle assume son goût pour le sexe et le risque qui n’est du reste pas tout à fait étranger avec la situation inextricable dans laquelle elle va se retrouver.

C’est une femme pragmatique qui a su décrocher à temps pour monter son agence de jeunes actrices, une sorte de mère maquerelle qui connaît la vie hard et offre des garanties à ses filles. C’est aussi une femme tout court, attachée à son pouvoir de séduction qui peut parfois jalouser les propositions de tournage dont elle s’est mise bien raisonnablement à l’abri. Un des ressorts du roman réside dans cette ambivalence. On sait la piètre capacité du bonheur en matière de séduction.

Ce qui nous séduit rappelle l’auteure, répond généralement à une voie qui nous détourne de celle qu’on serait naturellement destinée à suivre. C’est notamment le cas d’un paquet de filles qui tombes dans les pattes cruelles et sordides que nous décrit Christa Faust. Son héroïne sort des sentiers battus telle  « Une méchante brune dans un monde de gentilles blondes » comme l’a dit à son sujet Quentin Tarantino.

Animée par l’énergie de la haine, elle inverse le processus d’exploitation en tirant partie de son pouvoir de séduction pour faire bouffer la poussière aux gros nazes avec l’aide d’un ancien flic au passé louche et quelques unes de ses copines. L’écrivaine nous baigne dans le côté sombre et glauque du milieu X mais avec beaucoup d’humour et un goût achevé de l’autodérision. Christa Faust  démontre avec ce premier roman traduit en français, son sens du récit et de l’insoumission.

JMDH

Christa Faust Money Shot Editions Gallmeister. Rencontre avec l’auteure aujourd’hui à 17h Tente de la liberté et dimanche à 16h

Source : La Marseillaise 24/06/2016

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