République kémaliste : La fuite en avant de Recep Tayyip Erdogan

Source photo : Les états d’Anne

La vague d’arrestations qui frappe depuis le début de l’année les milieux universitaires, journalistiques et associatifs en Turquie confirme qu’en politique, comme dans les chemins de fer, un danger peut en cacher un autre. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti de la justice et du développement), en 2002, le débat s’est focalisé en France sur les risques d’islamisation que ferait courir à une République kémaliste supposée laïque ce parti d’origine islamique, et sur le coût politique ou économique d’une éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Or, –ce n’est pas faute de l’avoir écrit– tels n’étaient pas les vrais problèmes (1).

Dans les faits, le compromis entre les institutions républicaines et l’islam est acquis depuis longtemps, ne serait-ce que parce que l’islam a été la vraie matrice de la République kémaliste et que la laïcité turque signifie la subordination de celui-là à celle-ci, aux antipodes de la séparation de la religion et de l’Etat alla franca (2). En revanche, la démocratisation de la société politique turque, que l’AKP a fait progresser –en trompe l’œil, disent ses critiques– en contraignant l’armée à rentrer dans ses casernes, en faisant reculer la pratique de la torture, en abrogeant différentes lois ou dispositions constitutionnelles liberticides, en se résolvant à une reconnaissance encore partielle des minorités ethniques ou religieuses, a fini par marquer le pas, faute d’une vraie opposition. On ne peut reprocher à un parti politique d’enchaîner les victoires électorales! L’AKP a emporté coup sur coup trois scrutins législatifs, en rassemblant un nombre croissant de suffrages. Mais, face à cette irrésistible ascension, la gauche n’a jusqu’à présent pas su s’organiser, proposer une réponse crédible à la politique néoconservatrice, ou plutôt national-libérale, de Recep Tayyip Erdogan, et constituer un contre-pouvoir de nature à contrebalancer la suprématie de l’AKP, à un moment où celui-ci se sentait à juste titre pousser des ailes du fait de ses succès économiques et diplomatiques.

Or, l’envenimement de la question kurde a soudain changé la donne et rendu sa place au vieil habitus autoritaire, hérité de l’absolutisme de Abdülhamid II, de la dictature du Comité Union et progrès, du régime kémaliste de parti unique, de la lutte contre le communisme dans le contexte de la Guerre froide, de la conversion au libéralisme économique et de l’ajustement structurel au forceps militaire à la suite du terrible coup d’Etat de 1980. Un habitus que reprennent trop souvent à leur compte les lois adoptées depuis 2002, sous un jour plus avenant, au nom de la lutte contre le terrorisme. Bon gré mal gré, l’AKP a concédé aux Kurdes un minimum de droits culturels. Avec un certain courage, compte tenu de la pression de l’opinion qu’exaspère la mort de nombreux conscrits sous les coups du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), il a résisté à la tentation d’exécuter Abdullah Öcalan, le leader charismatique de ce mouvement armé, et il négocie même en sous-main avec celui-ci. Néanmoins, il ne se résoud pas à reconnaître la nation kurde, dont le sentiment est désormais une évidence irréversible et ne sera plus soluble ni dans le centralisme démocratique de la République ni dans l’aggiornamento culturel. Sentiment national ne veut d’ailleurs pas forcément dire sécession. Mais, à tout le moins, la prochaine Constitution, si elle veut réconcilier la Turquie avec elle-même, devra inventer la formule d’un Etat avec deux nations, mutatis mutandis sur le mode de l’Espagne ou du Royaume-Uni.

Recep Tayyip Erdogan a cru, et malheureusement veut encore, faire de l’AKP la seule force politique dans le sud-est. La percée du BDP (Parti pour la paix et la  démocratie), la formation politique kurde légale, lors des élections municipales de 2009 et des législatives de 2011, a déjoué son plan. Néanmoins, le Premier ministre entend passer en force en s’en prenant à l’Union des assemblées du Kurdistan (KCK), accusée, non sans raison, d’être la vitrine urbaine du PKK, et en frappant les intellectuels qui ont des liens professionnels avec cette mouvance, sans nécessairement lui apporter leur caution politique. C’est ainsi qu’il faut comprendre le vent de répression qui frappe les médias et l’Université, sous le couvert de la législation anti-terroriste, dévoyée pour l’occasion. Car, entretemps, le PKK a repris sa lutte armée, vraisemblablement avec l’aide de la Syrie, voire d’Israël, qu’indispose toutes deux, pour des raisons différentes, la diplomatie de Recep Tayyip Erdo?an.

«Ceux qui soutiennent ouvertement ou secrètement la terreur doivent savoir que le souffle de la République se fera sentir derrière le dos de chacun d’eux», a déclaré ce dernier, dans le style musculaire qu’il affectionne. La semaine dernière, le «souffle puissant de la République» a jeté en prison l’éditeur Ragap Zarakolu et la professeur de science politique Bür?a Esranl?, qui y ont rejoint les 3 457 militants, intellectuels et élus kurdes sympathisants, réels ou supposés, de la KCK, déjà embastillés. Le tort de Bür?a Esranl?, par exemple? D’avoir donné des cours à l’académie du BDP, parti reconnu, rappelons-le. Le «souffle puissant de la République» peut, demain, renverser d’autres démocrates qui ont appuyé à leur manière le combat de l’AKP contre l’armée et l’«Etat profond» des services secrets, tout en œuvrant à la recognition du génocide des Arméniens et du fait kurde. D’ores et déjà, ces intellectuels engagés se sentent en insécurité, se voient intimidés, ou sont purement licenciés par les médias auxquels ils collaborent, sous la pression explicite ou implicite des autorités. Certains d’entre eux envisagent de prendre (ou de reprendre) le chemin de l’exil politique.

L’amalgame entre toute forme d’activité politique ou culturelle en pays kurde et le terrorisme est d’autant plus préoccupant qu’il est symétrique à l’incorporation policière ou judiciaire, dans les vrais complots de l’armée et de certains milieux néo-kémalistes ou d’extrême-droite, d’hommes de plume qui n’ont rien à voir avec ces menées factieuses. Comme, par exemple, les journalistes Nedim Sener et Ahmet Sak, incarcérés en mars pour avoir écrit un ouvrage consacré à l’infiltration de la police par la néo-confrérie des fethullaci… avant même que celui-ci ne soit publié, et comme si ce livre avait quoi que ce soit à voir avec l’affaire Ergenekon, nom de code des manœuvres de déstabilisation imputées à l’«Etat profond»! (3)

Ainsi que vient de le rappeler le sociologue Ali Bayramo?lu dans une lettre ouverte au Premier ministre, cette fuite en avant répressive est sans issue autre que celle de la systématisation de la violence, de la résurgence de l’autoritarisme et de l’annihilation de l’espace politique. Perspective d’autant plus inquiétante que jamais les relations de voisinage entre Kurdes et Turcs n’ont été aussi tendues. Elles paraissent maintenant pouvoir déboucher sur des affrontements, des pogroms, voire des opérations de purification ethnique ou une guerre civile. Perspective d’autant plus absurde que l’AKP, fort de ses victoires électorales successives, de son ascendant sur l’armée et de son bilan gouvernemental, est en mesure, comme jamais aucun parti ne l’a été, de résoudre politiquement la question kurde, et que la rédaction de la nouvelle Constitution lui en fournit l’opportunité.

Il se trouve que les Européens –et singulièrement les Français– ont une responsabilité écrasante dans ce gâchis. Depuis près de dix ans, ils snobent la Turquie. C’était la repousser dans les bras de ses vieux démons et l’acculer à une stratégie de free rider dont la crispation autoritaire et l’activisme diplomatique de Recep Tayyip Erdogan ne sont que les prémisses. Vous avez aimé Poutine? Vous adorerez Erdogan quand celui-ci sera élu président de la République avec les pouvoirs élargis que la nouvelle Constitution conférera à la magistrature suprême. En outre, l’Europe s’est privée de tout moyen d’influence auprès d’Ankara. L’échéance, même lointaine, de l’adhésion à l’UE a constitué un puissant levier encourageant la démocratisation de la Turquie, de 2002 à 2005. A partir du moment où les négociations s’embourbaient et où la possibilité de l’élargissement s’évanouissait en raison des blocages français et allemand, l’Europe se condamnait à être inaudible sur les rives du Bosphore. Cette dernière doit également admettre que la Turquie n’est peut-être plus, maintenant, aussi intéressée que jadis à rejoindre un club en pleine débâcle économique et financière, elle qui caracole à 8% de croissance annuelle. Elle pourra toujours s’acheter la Grèce à bas prix! Et les provocations stériles de Nicolas Sarkozy sur la reconnaissance du génocide des Arméniens, chantage diplomatique à l’appui, n’auront d’autres résultats que de pénaliser les entreprises françaises sur ce marché émergent qui constitue leur troisième partenaire hors UE, après les Etats-Unis et la Chine, et avant le Brésil, sans faire avancer d’un iota l’impératif de la vérité et de la justice ni celui des libertés publiques. Bien au contraire, elles mettent en porte-à-faux les intellectuels turcs qui, à leurs risques et périls, plaident en faveur du devoir de mémoire. Mais sont-ce là les vraies préoccupations du président de la République?

Les contempteurs de la candidature de la Turquie à l’Union européenne n’ont jamais voulu envisager le coût d’une non adhésion. Ils vont devoir maintenant passer au tiroir-caisse.

Les obsédés de l’islam n’ont jamais compris que Dieu était moins dangereux que César, parce qu’on peut lui faire dire tout et le contraire de tout. Ils doivent aujourd’hui réfléchir à ces nouvelles figures du pouvoir national-libéral, mariant le nationalisme au néolibéralisme, prompt au mouvement de mâchoire, recourant à la sous-traitance économique et au contrôle indirect des médias pour dominer sans pour autant négliger les bonnes vieilles ficelles de la coercition policière et judiciaire.

Dans des contextes et selon des méthodes ou des styles certes différents, ces figures du nouveau pouvoir national-libéral ont pour nom Nicolas Sarkozy, Silvio Berlusconi, David Cameron, Vladimir Poutine ou Recep Tayyip Erdogan. Elles ont ceci de commun qu’elles mettent en cause nos libertés et l’idée même de démocratie en incarnant, avec des succès il est vrai très variables, une autre manière de gouverner. Décidément, c’est bel et bien le sort de l’Europe qui se joue aussi en Turquie, au fil des arrestations et des licenciements politiques.

Jean-François Bayart (Médiapart)

(1) Jean-François Bayart, «Le Populiste et sa tête de Turc», Le Monde, 7 octobre 2004 et «La Turquie, une candidate ordinaire», Politique internationale, 105, automne 2004, pp. 81-102.

(2) Jean-François Bayart, L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Paris, Albin Michel, 2010.

(3) Sur les atteintes aux libertés publiques, voir le rapport de Thomas Hammarberg, Conseil de l’Europe, 12 juillet 2011.

 

Ankara intensifie la répression

 

Mobilisation à Montpellier. Photo Rédouane Anfoussi

Manifestation. L’association montpelliéraine d’Amitié franco-kurde Mala kurda s’est mobilisée sur la place de la Comédie pour rompre le silence.

Une petite centaine de personnes ont répondu hier à l’appel de l’association montpelliéraine d’Amitié franco-kurde Mala kurda pour rompre le silence autour de la répression turque contre le peuple kurde. Soutenu par la Ligue des Droits de l’Homme, la Cimade, le SAF et l’UNEF de Montpellier, le cortège s’est retrouvé sur la Comédie pour protester contre l’intensification des arrestations politiques, exiger la liberté d’expression et l’arrêt immédiat de l’utilisation d’armes chimiques. Sur ce sujet, les députés du parti pro-kurde BDP demandent une enquête parlementaire.

« Sous couvert de lutte contre le terrorisme, le parti nationaliste libéral de Tecep Tayyip Erdogan est en train d’étouffer toute forme d’activité politique. Une démarche insensée quand on sait que dans certaines villes du Sud Est, le parti pro kurde représente 80% des suffrages explique le président de Mala kurda M. Deniz, depuis deux ans, on dénombre 6 500 arrestations. Actuellement 3 500 prisonniers politiques sont toujours sous les verrous. »

48 membres du BDP ont été arrêtés le 31 octobre dernier par l’Etat turc. Le 28 octobre l’éditeur et fondateur de l’Association des droits de l’homme en Turquie  Ragip Zaralolu, et le professeur de droit constitutionnel Büsra Ersanli, membre du parti pour la Paix et la démocratie étaient interpellés. Tous les journalistes, universitaires et  intellectuels  proches du BDP sont menacés. Sur le terrain militaire, l’armée turque aurait utilisé des bombes chimiques contre la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Depuis les dernières élections, les relations entre les communautés turc et kurde se sont considérablement dégradées. « Après la mort de 24 soldats turcs, les nationalistes ont brûlé des maisons dans les quartiers kurdes, témoigne M. Deniz, en Allemagne et à Paris les sympathisants du BDP ont été victimes des extrémistes. On se souvient qu’en 1999 cela avait été le cas à Montpellier. »

La politique du gouvernement français n’est pas neutre. Le 7 octobre, un accord anti-kurde a été signé entre la France et la Turquie contre le PKK, lors de la visite du ministre français de l’Intérieur Claude Guéant à Ankara. 51 kurdes auraient été arrêtés en France depuis le début de l’année. Le 2 novembre dernier, le tribunal correctionnel de Paris a ordonné la dissolution du centre culturel kurde Ahmet Kaya en tenant compte du « contexte particulier, non crapuleux, lié au conflit entre le PKK et la Turquie ». Un procès purement politique !

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Turquie,

France-Allemagne : la fracture ?

Mise en scène signé Greenpeace du "mariage" de Merkel et de Sarkozy

L’accord – ou plutôt le compromis – laborieusement trouvé à l’issue du « double » sommet européen des 23 et 26 octobre, aussi indispensable soit-il, ne saurait dissimuler une réalité : le moteur franco-allemand est cassé et l’un des enjeux de l’élection présidentielle est d’en restaurer le dynamisme et d’en promouvoir la rénovation. La mise en scène systématique par la diplomatie française des rencontres et sommets franco-allemands, de plus en plus convoqués à la hâte, au point d’irriter jusqu’au plus haut niveau nos partenaires d’outre-Rhin, ne suffit plus à cacher un malaise inquiétant et croissant entre les deux pays… Contrairement à ce que l’on essaie de faire croire en France, surtout à la veille de l’échéance de l’élection présidentielle où tout est bon pour tenter de se (re)présidentialiser.

A première vue, la récente discorde a pu apparaître de nature presque « technique » autour du statut et de l’évolution du Fonds européen de stabilité financière (FESF), de l’ampleur de la décote à appliquer dans le procédé de restructuration de la dette grecque ou de la manière de réaliser la recapitalisation des banques. Or, cette tension brutale entre l’Allemagne et la France résulte d’un processus plus profond d’éloignement qui comporte un risque réel de fracture.

C’est un aspect largement occulté en France. Il n’en sous-tend pas moins toute une partie de la réflexion à la fois diplomatique et intellectuelle outre-Rhin, qui commence, notamment par médias interposés, à « infuser » dans l’opinion publique allemande – puisque seulement 18 % des Allemands considèrent aujourd’hui la France comme « partenaire privilégié », alors qu’ils étaient 41 % en 2005.

Ainsi, l’un des historiens allemands les plus en vue, Eckart Conze, a récemment signé un ouvrage sur l’histoire contemporaine de l’Allemagne intitulé « La Recherche de la sécurité  » (Die Suche nach Sicherheit, éd. Siedler Verlag, 2009) dans lequel on peut lire : « L’accession à la présidence de la République en mai 2007 de Nicolas Sarkozy – dont la politique européenne se caractérise par une nette revendication à dominer les autres, comme l’a illustré la présidence française de l’Union européenne en 2008 – plaide dans le cas de l’Allemagne contre une orientation trop exclusivement franco-allemande en matière de politique européenne. »

Une autre grande plume, Christian Hacke, spécialiste d’histoire diplomatique, déplore dans son étude sur « La politique étrangère de la République fédérale » (Die Außenpolitik der Bundesrepublik Deutschland, éd. Ullstein Taschenbuchvlg, 2003) qu’en « Allemagne, l’importance de la relation franco-allemande continue à être surestimée, la France cherchant à travers l’Union européenne à profiter économiquement de l’Allemagne… »

Dans ce processus d’éloignement, deux niveaux doivent être distingués : d’une part, le décalage entre les deux économies, qui débouche curieusement en France à la fois sur une sorte de complexe et sur une envie frénétique d’imiter le « modèle allemand », ce que ne demande d’ailleurs pas l’Allemagne qui, pour sa part, a tendance à s’appuyer sur sa réussite économique pour faire prévaloir ses vues ; et d’autre part, la perception et la présentation de plus en plus manifeste chez nos partenaires allemands d’une France en déclin dont l’obsession serait de « se faire valoir » et de renouer avec une grandeur passée.

La première dimension est la plus souvent évoquée ; elle n’en est pas moins mal connue car reposant sur des erreurs ou des malentendus plus ou moins volontairement entretenus. Les différences entre les performances macroéconomiques des deux pays méritent d’être rappelées.

Sur les cinq dernières années, l’Allemagne enregistre une croissance cumulée de 8,6 %, la France, de 5,6 %, dont un pic de différentiel en 2010, avec des taux de croissance respectifs de 3,6 % et 1,5 %. L’excédent du commerce extérieur allemand a atteint l’année dernière 154 milliards d’euros contre un déficit de 51 milliards en France. Le taux de chômage est passé à 6,6 % en Allemagne, soit trois points de moins qu’en France.

La politique de consolidation des finances publiques engagée par Berlin depuis le milieu des années 2000 porte ses fruits : le déficit public est repassé en 2011 sous la barre des 3 % du PIB en Allemagne, alors qu’il atteint 5,7 % du PIB en France. Même en matière d’endettement, les dernières données disponibles indiquent que l’Allemagne fait mieux que la France, alors qu’elle doit encore supporter les charges de l’unification.

Si personne ne conteste l’écart économique entre l’Allemagne et la France, il existe un débat sur les origines des performances allemandes et de l’écart de compétitivité entre les deux pays. Certains mettent en avant, de manière quasi exclusive, la baisse du coût du travail en Allemagne liée à la modération salariale des dernières années. Or, s’il y a bien eu modération salariale en Allemagne ces dernières années, conduisant à un recul du salaire réel moyen de 4,5 % entre 2000 et 2009, contre une augmentation de 8,6 % en France, la tendance s’inverse : entre 2010 et 2011, le salaire réel moyen déduit de l’inflation a augmenté de 1,9 %. Surtout : l’argument du coût salarial ne vaut pas pour le secteur où l’économie allemande est la plus performante, l’industrie, puisque le coût d’une heure travaillée y atteint 34 euros outre-Rhin contre 33 en France ! Certes, dans le secteur marchand, l’Allemagne a maintenant un léger avantage puisque l’heure travaillée revient à 30 euros contre 32 en France. Il y a une vérité que certains économistes français ont encore du mal à accepter : l’Allemagne a une économie performante avec un coût du travail qui reste élevé.

Ce sur quoi l’on insiste moins en France, à tort, ce sont les avantages structurels sur lesquels s’appuie l’essor de l’économie allemande : tout d’abord, un effort très important en matière d’innovation qui a conduit à ce que l’Allemagne réalise aujourd’hui des dépenses de recherche et développement à hauteur de 2,8 % du PIB contre 2,2 % en France ; ensuite, une stratégie industrielle qui a permis de maintenir, voire de renforcer, au coeur du tissu économique l’industrie, qui représente 25 % du PIB contre 14 % pour la France, notamment du fait des performances de « grosses » petites et moyennes entreprises (PME), qui sont deux fois plus nombreuses en Allemagne qu’en France dans la catégorie des « plus de 500 salariés » ; puis une stabilisation depuis 2000 du niveau de la part dans le commerce mondial équivalant à 8,3 % des exportations mondiales, contre un recul de celui de la France, tombé à 3,4 % ; et enfin, une réforme de l’Etat providence engagée à partir des années 2004-2005 – notamment dans les domaines du marché du travail, de la santé et des retraites -, dont les économistes, même les plus keynésiens, pensent qu’elle est à l’origine d’un tiers de la croissance actuelle.

C’est à partir de là que s’est développé en Allemagne ce que les dirigeants de droite comme de gauche appellent la « culture de la stabilité », notion quasi identitaire qui revient dans le langage sous des appellations diverses comme « union de la stabilité » (souvent opposée à « union de transfert »). C’est au nom de cette « culture de la stabilité » que sont élaborées les positions allemandes en matière de politique européenne auxquelles la France se heurte d’autant plus durement qu’elle est, notamment du fait de ses mauvaises performances économiques, perçue outre-Rhin comme un pays en déclin.

C’est la seconde dimension qu’il convient d’évoquer, moins perceptible de France mais presque plus grave, car plus profonde. Il existe en Allemagne l’image d’une France affaiblie, doutant d’elle-même et de son statut en Europe et dans le monde, incertitude qu’elle aurait tendance à vouloir compenser par une forme de crispation et de gesticulation. Concernant la France, les thèmes de la « mise en scène » et de la « crispation » sont depuis plusieurs années un des sujets préférés de la presse allemande et des médias en général, souvent mis en relation avec une interrogation sur sa capacité à exercer un leadership auquel plus rien ne la prédestinerait dans une Europe élargie.

Deux exemples illustrent cette perception. Dans son édition du 19 septembre, l’hebdomadaire Der Spiegel décrit la France comme une nation fière ayant « toujours revendiqué le rôle de visionnaire en Europe », mais dorénavant soucieuse de « cacher sa faiblesse » puisqu’elle figure sur « la liste des pays malades et immobiles ». Cette présentation n’est pas isolée, comme l’attestent plusieurs articles sur la France parus à la même période, à l’instar de celui publié par le quotieidn Frankfurter Rundschau du 12 août et intitulé « La grande nation toute petite », allusion au contraste entre la volonté de jouer dans la cour des grands et une réalité économique traduisant l’affaiblissement du pays.

La perception d’une France affaiblie en quête d’un nouveau rôle, loin d’être conjoncturelle, est une lame de fond. Ainsi, au sujet des difficultés – voire de l’enlisement – de l’Union européenne pour la Méditerranée, l’un des grands éditorialistes du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Günther Nonnenmacher, observait le 4 février à la une du journal que l’échec était patent, notamment parce que Paris avait voulu s’en servir pour accroître son propre prestige en Europe en en faisant « un contrepoids à l’influence croissante des pays du Nord et de l’Est ».

Ce déséquilibre tant dans la perception de « l’autre » que dans les performances économiques risque de miner la relation franco-allemande. En effet, cette relation, plus que toute autre, requiert un équilibre, tant pour des raisons historiques que pour des raisons propres à l’avenir de l’Union européenne.

Jacques-Pierre Gougeon (Le Monde)

Voir aussi : Rubrique Allemagne, rubrique UE,

Entretien Sorj Chalandon 2011 « J’ai voulu comprendre en cherchant le traître en moi. »

Sorj Chalandon. Photo Roberto Frankenberg.

Le dernier roman de Sorj Chalandon, Retour à Killibegs, vient d’obtenir le grand prix du Roman de l’Académie française. Il était également en lice dans la troisième sélection du prix Goncourt. Cela fait quelques années (1) que l’ancien grand reporter à Libération a transité par la fiction pour donner corps à son écriture.

Pour la seconde et dernière fois, prétend-il, il nous entraîne dans la lutte armée en Irlande du Nord sur les traces de son ami, Denis Donalson, un dirigeant de L’IRA passé agent au service des Britanniques. Une quête personnelle et intime qui a poussé l’auteur à plonger dans les profondeurs de son personnage, et à interroger l’authenticité de son engagement face à une vérité évanouie, faisant surgir une vraie démarche littéraire. Rencontre …

Dans Mon traître, vous abordiez le désarroi du trahi, avec Retour à Killibegs, il s’agit de celui du traître…

C’est sa vérité, son chemin de croix. Je me suis mis dans la peau de celui qui m’avait fait du mal. La nouvelle de sa trahison, nous a tous désespérée. Par rapport à sa famille, Je ne suis qu’une victime collatérale. Cela m’a pourtant bouleversé.

J’ai éprouvé le sentiment d’une femme qui découvre que son mari la trompe depuis des années. Mon traître exprimait un amour trahi. J’avais besoin d’écrire ce livre pour exprimer ma rancœur, mais cela n’a pas suffi. J’avais besoin d’aller plus loin. Avec Retour à Killibegs, je déboulonne la petite statue du Français trahi qui émerge dans Mon traître. J’ai voulu comprendre en cherchant le traître en moi.

Cette promiscuité devenue avec le temps une amitié que vous partagiez avec certains membres de l’IRA n’était-elle pas problématique dans le cadre de votre travail journalistique ?

J’ai été correspondant de guerre pendant plus de vingt ans en Irlande. J’ai aussi couvert le Libéria, l’Irak, le Liban, mais l’Irlande du Nord est le seul endroit où j’ai tissé des liens d’amitiés. Mes reportages en Irlande du Nord et sur le procès Barbie m’ont valu le prix Albert Londres ce qui signifie que mes pères ont estimé mon travail équilibré.

Dans mon métier de journaliste, j’ai toujours fait en sorte d’être à l’écoute des deux camps. Lorsque Libé m’a proposé d’être correspondant en Palestine, je leur ai demandé de m’envoyer d’abord en Galilée pour suivre la vie dans les kibboutz.

Dans le cas de la guerre civile irlandaise, la question ne se posait pas. Sur place, les choses s’imposaient naturellement à vous. Le sujet de Retour à Killibegs, est né du problème que j’ai rencontré avec l’un de mes amis. Sa trahison, ce n’est pas de l’info, cela touche autre chose. Je ne voulais surtout pas mettre un journaliste en scène. Je ne considère pas le journaliste comme un sujet mais un objet.

Le roman est inspiré de la vie du membre de l’IRA provisoire et du Sinn Féin, Denis Donalson, incarné dans le livre par Tyrone Meehan qui lui ressemble beaucoup…

Je me suis lancé sur ses traces pour suivre le processus du mensonge. En me mettant dans la peau de mon ami, je m’échappe un peu de l’histoire.  Denis Donalson est mort à 55 ans, pas à 81 ans comme dans le livre.

Il n’est pas né en Irlande du Sud mais à Belfast. Il n’a pas de fils mais une fille… On l’a tué pendant l’écriture du roman. L’épilogue lui rend un peu sa vraie mort. Tyrone Meehan est le seul personnage fictif du livre, tout le reste est rigoureusement fidèle à ce qui s’est passé.

Je voulais que l’on puisse retrouver la douille de chaque balle tirée, que tout concorde et que les historiens se disent : C’est marrant, je ne connais pas ce Tyrone Meehan. En même temps je n’avais pas la volonté de faire un livre historique ou un Que sais-je sur la guerre d’Irlande.

A travers l’histoire tragique de cet homme, c’est le climat destructeur de la guerre qui est restitué…

Le nationaliste irlandais Michael Collins qui mourut dans une embuscade tendue par ses anciens amis disait : « Je n’en veux pas à mes ennemis de défendre leur camp, je leur en veux d’avoir fait de moi un tueur ».

Denis Donalson abattu en 2006, n’a jamais répondu à l’IRA sur les raisons de sa trahison. Il ne m’a rien dit non plus, ni à moi, ni à sa famille. Il a gardé le silence jusque dans sa tombe. Ce silence douloureux m’a poussé à faire ce livre.

« Ton pays avait besoin d’être trahi comme tu avais besoin de le trahir » lui dit son ami d’enfance le père Byrne, dans un passage où la religion se manifeste de manière transcendantale, mais à d’autres endroits, elle intervient comme un paramètre important voire ambigu dans le conflit ?

Dans cet échange, il y a une résonance spirituelle entre les deux amis d’enfance. J’ai vu des prêtres s’adresser aux combattants en ces termes : « Donne-moi ta part de mort, on va la porter ensemble ». Mais finalement chacun restait à sa place. La question de la religion demeure complexe dans le cadre politique irlandais.

Les Loyalistes disaient que les Indépendantistes étaient soutenus par Rome, alors que les membres de L’IRA étaient poussés à l’excommunion. En 1981, les curés ont fermé les églises aux prisonniers catholiques – morts de la grève de la faim parce qu’ils souhaitaient obtenir le statut de prisonniers politiques – sous prétexte qu’ils s’étaient suicidés.

J’ai des moments forts en mémoire comme quand dans l’église, le prêtre dit : « Ne viennent communier que les hommes qui n’ont pas de sang sur les mains », et que tous les hommes sortent. Durant le conflit, ils étaient généralement plus opprimés par la police ou les paras militaires en tant que combattant qu’en tant que catholique.

L’histoire de Tyrone Meehan est celle d’un homme projeté malgré lui dans un conflit violent. Vous en tirez une méditation profonde sur la non résolution d’un problème politique qui se transforme en guerre civile…

La vraie question, tout le problème posé à la Grande-Bretagne, était de trouver une solution pour parvenir à la paix. Ce qu’elle a tardé à faire. Cette guerre fut l’expression d’une volonté politique. Les combattants d’hier sont ministres aujourd’hui.

Sans les armes, l’IRA ne serait pas parvenu à se faire entendre. Ils disent : « Dieu nous a fait cathos, les flingues nous ont rendu égaux ». C’était aussi une piqûre de rappel à nos portes au moment où nous manifestions contre l’apartheid. Je ne voulais pas éluder tout cela parce que mon personnage était fait de ça, de cet isolement, de cette impossibilité.

A travers lui, je voulais sentir le traître en moi. J’ai présenté récemment le livre à des lycéens et j’ai demandé à l’un d’entre eu ce qu’il aurait fait à la place de Tyrone. J’avais très peur de sa réponse. Et il a dit : « Je ne sais pas ». J’ai trouvé ça formidable.

Recueillis par Jean-Marie Dinh (Cesar)

(1) Retour à Killybegs, éditions Grasset. Sorj Chalandon a été journaliste au quotidien Libération de 1974 à 2007. Grand reporter puis rédacteur en chef adjoint. Auteur, il a aussi publié quatre romans chez Grasset dont Une promesse, Prix Médicis 2006, et Mon Traître, en 2008.

Voir aussi : Rubrique Livre, Littérature Française, rubrique Irlande, rubrique Histoire, La guerre d’indépendance d’Irlande, rubrique Rencontre,


L’exemple grec : L’UE une démocratie totalitaire ?

Athènes face à l’absolutisme européen

Par Bruno Amable professeur de sciences économiques à l’université Paris-I Panthéon- Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France.

Qui aurait souhaité démontrer le caractère antidémocratique de la construction européenne aurait pu difficilement trouver un meilleur exemple que l’histoire du référendum grec. Sa tenue à l’automne avait été annoncée en juin mais cela n’a pas empêché les principaux chefs d’Etat et tous les professionnels de l’intégrisme européen de feindre la surprise et de hurler au «coup de poker irresponsable», mettant en garde contre les «conséquences imprévisibles» (mais certainement abominables) qu’aurait un refus du plan «de sauvetage». On connaît la suite, après s’être vu imposer une reformulation de la question à poser, Georges Papandréou a finalement dû abandonner son projet au terme d’un processus particulièrement humiliant qui a révélé que la Grèce, à la différence de l’Islande, avait un statut de protectorat.

Il y eut aussi cette lettre envoyée le 5 août par le président de la Banque centrale européenne (BCE) et son successeur au Premier ministre italien (son homologue espagnol était destinataire d’une lettre semblable) dans laquelle les premiers, employant à cette occasion le ton qui convient pour indiquer à son majordome la liste des tâches quotidiennes, enjoignaient à Silvio Berlusconi de procéder aux sempiternelles réformes néolibérales : déréglementation du secteur des services, privatisation complète des services publics locaux, décentralisation au niveau de la firme des négociations salariales, abaissement du niveau de protection de l’emploi, durcissement des conditions d’accès à une retraite complète, baisse des salaires dans la fonction publique, instauration de procédures de coupes automatiques dans les dépenses publiques en cas de dépassement des objectifs de déficit, réforme de l’administration pour que celle-ci soit plus «amicale» envers le monde des affaires… Il était aussi précisé que tout ceci devait se faire dans les meilleurs délais : par décrets avec une ratification par le Parlement avant fin septembre.

La démarche des deux banquiers centraux de Francfort a au moins le mérite de dissiper l’hypocrisie habituelle sur ce qui relèverait des domaines communautaires, partagé ou national. Visiblement plus rien n’échappe à la compétence de la Banque centrale européenne. Lorsque celle-ci fut instaurée, comme une banque centrale «indépendante», le traité de Maastricht lui interdit de «solliciter ou accepter» des instructions des gouvernements des Etats membres de l’Union européenne. A l’évidence, ces derniers auraient dû prévoir une clause de réciprocité.

L’intégration européenne a donc d’abord conduit à l’abandon du contrôle de la politique commerciale puis à celui de la politique monétaire avec la création de l’euro. Comme la monnaie unique impose aux pays de la zone euro qui ont perdu en compétitivité (ceux du sud de l’Europe notamment) de chercher à la regagner par la baisse des salaires et des prix au moyen de politiques macroéconomiques restrictives qui mènent à la récession, accroissent le chômage, creusent les déficits publics, rendent les problèmes de dette publique plus difficiles à résoudre et accroissent la fragilité financière, l’abandon de la maîtrise de la politique budgétaire est presque réalisé. Et le renoncement à la conduite de politiques structurelles, de politiques de l’emploi ou de politiques sociales qui s’écarteraient de la saignée néolibérale est en très bonne voie.

Il y a alors une erreur de raisonnement à penser que la situation actuelle, qui voit par exemple les Indignés occuper Wall Street plutôt que manifester devant la Maison Blanche, témoigne du recul de la politique face à l’économie. Ce que cela représente, en fait, c’est le recul de la démocratie élective face à une nouvelle forme de politique, non démocratique. Elle est menée en Europe par des technocrates qui se sont certes garantis une indépendance à l’égard du demos, mais n’en mènent pas moins une action politique au sens où les décisions qu’ils prennent, comme les mesures ou les législations qu’ils contraignent les gouvernements à adopter, favorisent ou protègent certains intérêts, notamment financiers, au détriment d’autres intérêts. De même qu’il n’est pas de pire idéologie que celle de l’absence d’idéologie, il n’est pas de politique plus hypocrite que celle qui se dissimule derrière l’«apolitisme» techniciste ou des «contraintes» qu’on a soi-même contribué à ériger. Abandonner la politique à la bureaucratie néolibérale est bien la dernière bêtise à faire en Europe.

Libération 08/11/11

Papandréou veut bien retirer son référendum mais la crise continue

Georges Papandréou a quasiment enterré jeudi son projet contesté de référendum sur le plan européen de sauvetage de la Grèce pour tenter d’éviter à son pays en crise politique aigüe, la faillite et la sortie de l’euro, alors que les pressions des pays créanciers ont continué de s’accumuler.

A la tête d’un gouvernement déchiré et sur le point de tomber, le Premier ministre grec, aux prises depuis des mois avec la tentaculaire crise de la dette en zone euro, a fait une concession de taille en se disant prêt à retirer son projet de référendum, qui a créé la stupeur en Europe et au delà en début de semaine.

Mais les moyens de sortir de la crise politique dans laquelle s’enfonce la Grèce sont encore loin d’être identifiés, aucun accord de gouvernement n’ayant été trouvé avec l’opposition de droite pour pouvoir ensemble approuver le plan européen de désendettement de la Grèce, adopté dans la nuit du 26 au 27 octobre à Bruxelles.

Gouvernement de transition

Le leader de la Nouvelle Démocratie (droite) Antonis Samaras a pourtant lui aussi fait une concession en laissant entendre pour la première fois depuis le début de cette crise que sa formation était prête, devant la gravité de la situation, à envisager de participer à un gouvernement de transition.

«Là où on en est arrivé avec la politique du gouvernement (socialiste), le nouvel accord sur la poursuite de l’aide à la Grèce est inévitable et il faut le garantir», a déclaré M. Samaras.

Mais à peine les deux camps avaient-ils fait un pas l’un vers l’autre dans la journée que les vieux démons ont repris le dessus. Et le débat parlementaire censé aboutir vendredi à un vote de confiance sur la politique menée par le gouvernement s’est traduit par une reprise des hostilités.

M. Samaras a notamment exigé la démission du Premier ministre en réitérant ses exigences de la tenue d’élections anticipées.

Mais M. Papandréou a répondu qu’«un gouvernement responsable ne peut pas démissionner». Il a appelé en revanche tous les partis politiques «à la formation d’un gouvernement de coalition dans l’immédiat afin de rétablir la stabilité» et assurer l’aide européenne au pays.

A Cannes, réunis pour un sommet du G20, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Nicolas Sarkozy ont averti que la Grèce serait jugée sur ses actes.

Ils ont rappelé qu’ils attendaient d’abord de sa part un «oui» aux décisions prises le 27 octobre par les 17 pays de la zone euro et quelques dizaines de banquiers pour assurer le désendettement de la Grèce.

N’excluant plus une sortie du pays de la zone euro, les créanciers ont suspendu mercredi soir le versement de toute aide financière à la Grèce dans l’attente d’une clarification de la volonté des Grecs sur leur soutien au plan de désendettement du pays.

Sortie de la zone euro

Le président français, radouci, a rappelé ses origines grecques et fait part de son «admiration» pour ce pays, en expliquant qu’il ne voulait «en aucun cas» s’insérer dans la vie politique grecque. Mais il a justifié la position de fermeté adoptée la veille vis-à-vis de M. Papandréou destinée à «défendre l’euro et l’Europe».

«L’important, c’est qu’il y ait vite un ’’oui’’pour les décisions du 27 octobre» en Grèce, a résumé la chancelière allemande.

Dans la journée, l’éventualité de la formation d’un gouvernement de coalition avait encouragé la Bourse d’Athènes qui a clôturé en hausse, après s’être effondrée mardi et mercredi sur le projet de référendum qui a fait craindre aux investisseurs une faillite imminente du pays menaçant la viabilité de l’ensemble de la zone euro.

Dans un climat de grande fébrilité, traversé de rumeurs en tous sens, le ministre des Finances Evangélos Vénizélos, numéro deux du gouvernement et poids lourd de la majorité socialiste, a gardé la tête froide en annonçant publiquement pour la première fois l’échéance fatidique à laquelle est confrontée le pays: le 15 décembre.

Il a clairement fait comprendre qu’à cette date, la Grèce serait en situation de défaut de paiement si elle ne recevait pas la sixième tranche du premier prêt accordé à Athènes en 2010 par l’UE et le FMI, soit 8 milliards d’euros.

Il a également réclamé officiellement à M. Papandréou d’annoncer l’abandon de son projet de référendum pour qu’un processus de validation puisse être entamé.

L’heure de vérité devait sonner dans la nuit de vendredi à samedi, à la fin du débat parlementaire, où un vote de confiance était prévu.

AFP (3/11/11)

 

Papandréou attendu au G20

Nicolas Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel, qui se sont rencontrés à Cannes, où doit se tenir un G20 à partir de jeudi, se sont déclarés « déterminés » à faire appliquer le plan de sauvetage de la Grèce malgré l’annonce de référendum.

Georges Papandréou, dont la majorité au parlement fond comme neige au soleil, s’est rendu aussi à Cannes mercredi, où il a rencontré les dirigeants allemand et français, ainsi que ceux de l’Union européenne et du Fonds monétaire international.

L’accord européen du 27 octobre prévoit que les banques créancières de la Grèce acceptent de réduire de moitié la valeur des obligations de dette grecque qu’elles détiennent, ainsi que la poursuite du soutien financier des Etats européens à la Grèce, écrasée par sa dette et par la récession causée par les plans d’austérité successifs.

En échange, il prévoit un renforcement du contrôle des créanciers sur la marche budgétaire du pays, une accélération du programme de privatisations et la poursuite des sévères mesures d’austérité débutées en 2010.

« La seule voie possible »

L’accord est « la seule voie possible pour résoudre le problème de la dette grecque », a martelé Nicolas Sarkozy à l’issue d’une réunion interministérielle à l’Elysée.

Le message que les deux poids lourds de la zone euro doivent adresser à Georges Papandréou est brutal, mais limpide. « Il a le droit de faire un référendum, mais avant Noël et uniquement pour poser la question de l’appartenance à la zone euro », a commenté une source proche du gouvernement français, « et s’ils disent ‘non’, eh bien qu’ils en sortent ».

S’il a lieu, le référendum devrait se tenir en janvier et serait le premier dans le pays depuis celui qui avait aboli la monarchie en 1974.

A Athènes, la fronde de plusieurs parlementaires socialistes, dont l’une a réclamé un gouvernement « de salut national » pour garantir l’exécution du plan de sauvetage, a réduit à 152 sur 300 le nombre de députés acquis à Georges Papandréou.

Au milieu de cette crise politique qui pourrait entraîner la chute du gouvernement, la Grèce a annoncé mardi un changement de tout son état-major militaire.

AFP (02/11/11)

Papandréou est irresponsable

Si l’Europe a montré qu’elle voulait assumer ses responsabilités vis-à-vis de la Grèce, le référendum grec est en revanche une preuve d’irresponsabilité du pays vis-à-vis de l’Europe, critique le quotidien de centre-gauche Süddeutsche Zeitung : « Par son cavalier seul dans le sens d’un référendum, Papandreou vient de replonger l’Europe dans l’incertitude qui caractérisait les jours précédant le sommet européen. Pire encore, alors que l’on pouvait encore agir ces dernières semaines, on risque aujourd’hui la paralysie totale. … Une issue est difficilement envisageable : si Papandreou décide de se retirer une nouvelle fois, il se désavouera lui-même et ne fera vraisemblablement qu’accroître la colère dans les rues d’Athènes et dans les rangs de son propre gouvernement. S’il va jusqu’au bout de son initiative, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, les Etats de la zone euro et l’UE dans son ensemble, la BCE et le FMI, en d’autres termes presque tout le reste du monde, devront trouver quelque chose pour couvrir la période qui s’étendra jusqu’à ce que la décision soit prise ; et aussi savoir quoi faire si une majorité de Grecs se prononcent contre le plan de sauvetage. »

Süddeutsche Zeitung (Allemagne)

Le peuple doit décider seul

Le référendum en Grèce est la bonne voie pour apporter plus de démocratie en Europe, estime le quotidien de centre-gauche Libération : « Papandréou soulève la seule vraie question : que pensent les peuples de la brutale cure d’austérité qui va s’abattre sur eux ? Merci aux Grecs, à l’avant-garde du désespoir, de la poser et d’y répondre en premier. Et de nous rappeler, au passage, que la crise économique sonne toujours le premier acte de l’ébranlement des démocraties. Nous vivons actuellement les effets d’un fédéralisme de la catastrophe, purement négatif. Qui conduit dans l’urgence à mettre sous tutelle certains Etats, dépouillés de leur souveraineté et repris en main par les prêteurs. Gouvernés, de fait, par les dirigeants élus d’autres pays. Dans ce schéma, les peuples ne sont qu’une variable d’ajustement, la démocratie une procédure risquée. En Europe… un fédéralisme positif, doté d’outils de contrôle et de gouvernement, conduira lui aussi à des pertes partielles de souveraineté. … Il devra nécessairement être contrebalancé par des institutions démocratiques. »

Libération

Les Grecs sont leur propre maître

Les vives réactions politiques et économiques consécutives à l’annonce d’un référendum en Grèce prouvent quatre choses, estime l’économiste João Pinto e Castro sur le site de blogs Jugular : « Premièrement, l’idée qui sous-tendait l’accord conclu la semaine dernière n’était pas d’exonérer la Grèce de 50 pour cent de ses dettes, mais de garantir 50 pour cent des paiements. Avec cet accord de nouveau remis en cause, les actions se sont immédiatement mises à baisser. Deuxièmement, le gouvernement allemand n’est pas le seul à avoir le droit de s’inquiéter de son opinion publique. Les Grecs décident dans leur propre pays et leur gouvernement doit répondre devant eux, même s’il prend ainsi des risques énormes. Troisièmement, même les pays en grande difficulté ont toujours une certaine marge de manœuvre. Il est désormais clair qu’aussi bien les débiteurs que les créanciers ont un problème, les deux ayant commis des erreurs dans l’évaluation des risques, et les deux devront au final renoncer à quelque chose. Quatrièmement, si montrer les muscles est la seule langue reconnue dans les relations internationales, chacun utilise les atouts qui sont à sa disposition pour obtenir l’effet voulu. »

Blog Jugular (Portugal)

Les eurocrates refusent d’admettre leur erreur

L’agitation suscitée par l’annonce du référendum grec révèle le véritable problème de l’Europe, à savoir la crainte des eurocrates quant à l’amère réalité de l’Union monétaire, estime le quotidien conservateur The Daily Telegraph : « Les eurocrates sont prêts à payer n’importe quel prix du moment qu’ils n’aient pas à reconnaître que la monnaie unique était une erreur. En d’autres termes, ils attendent de leurs citoyens qu’ils payent tandis que les fonctionnaires européens sont exemptés d’impôts nationaux. Les pays situés à la périphérie de l’Europe souffrent de la pauvreté, du chômage et de l’émigration, les pays au cœur de l’Europe de hausses d’impôts permanentes, afin que les partisans de l’euro puissent sauver la face. Il est triste de devoir écrire cela, mais les dirigeants de l’UE sont manifestement prêts à détruire la démocratie grecque et à anéantir l’économie grecque. Tout cela seulement pour empêcher l’échec de l’euro. »

The Daily Telegraph  (Royaume Uni)

Voir aussi : Rubrique UE, Extension du domaine de la régression, rubrique Grèce, L’Europe libérale s’inquiète, rubrique Débat Jürgen Habermas pour une Europe démocratique,

Entretien avec le réalisateur de Squat Christophe Coello

Christophe Coello : « Le terme indignés vient des médias, il comporte une petite notion de passivité »

au Chili, Christophe Coello est arrivé en France dans son enfance avec ses parents qui ont obtenu le statut de réfugiés politiques. Il a réalisé plusieurs documentaires sur les luttes en Amérique latine dont Chili L’ombre du Jaguar (1998) sur l’absurdité du miracle économique chilien ou Mari Chi Wen (2000) sur les luttes du peuple mapuche. Il co-réalise également  avec Pierre Carles et Stéphane Goxe un diptyque sur le rapport au travail avec Attention danger travail ( 2003) et Volem rien foutre al païs (2007). C’est sur ce tournage qu’il rencontre en 2003 les membres du collectif de réappropriation urbaine barcelonais Miles de Viviendas qu’il va suivre avec sa caméra pendant sept ans.

Christophe Coello était sur Montpellier au cinéma Diagonal mercredi. Accompagné de Annie Gonzalez, de C-P Productions qui  a produit plusieurs de ses films, il a présenté Squat la ville est à nous, qui retrace la vie du collectif Miles de Viviendas.

Votre film propose un autre regard sur les squatters dont il est souvent donné une image stéréotypée de marginaux, passablement drogués voir de délinquants…

Christophe Coello. C’est un parti pris de ma démarche de documentariste. Je vais souvent au contact de gens qui vivent autrement. Je pense que c’est un enjeu important de donner un autre point de vue sur des mouvements inconnus. Par exemple, rompre avec cette vision que la lutte c’est forcément du sacrifice et de la douleur. Quand je les ai rencontrés en 2003, ils étaient en train de fonder le collectif. La plupart des membres – ils sont une trentaine – s’étaient rencontrés autour de la mobilisation contre la guerre en Irak. Le groupe était quasiment paritaire et regroupait des gens entre 18 et 45 ans.

Annie Gonzalez. Le travail d’auteur de Christophe offre un point de vue sur le monde. Son approche permet de capter l’histoire populaire. Ce qu’on ne trouve pas au cinéma et encore moins à la télévision qui la réduit à une caricature à travers les reality shows.

Comment avez-vous négocié les conditions du tournage ?

CC. C’est un travail de confiance fin 2003 à Barcelone. Le contexte était tendu. Je leur ai proposé de filmer leur vie quotidienne sans la trahir mais je voulais garder une carte blanche. Je ne voulais pas faire un film de propagande. Ils en ont discuté en assemblée et ils ont accepté. On le voit à l’écran, Il y a des moments de tension mais je ne focalise pas sur cela. J’ai privilégié les prises directes. Il n’y a pas d’interview, pas de voix off pour faciliter la compréhension. Ce choix opératoire demande beaucoup plus de temps. J’ai intégré leur mode de vie. Je voulais restituer la vie quotidienne, l’intimité, ne pas montrer que des moments d’exception.

Dans le cas du collectif de réappropriation urbaine, on voit que l’action vise à se loger, mais elle va bien au-delà puisqu’il s’agit de reprendre le contrôle sur sa vie…

CC. Pourquoi ouvrir un squat ? C’est une action illégale qui s’avère complètement légitime. Pour le collectif cela permettait de libérer du temps pour débattre et s’organiser en autogestion de manière transversale. Et aussi stimuler les autres mouvements, pour travailler en réseau avec d’autres collectifs ou soutenir les populations ciblées par les spéculateurs immobiliers. Etre ensemble permet de diminuer la peur, pas seulement celle de la matraque mais aussi celle du vide. Ce ne sont pas des gens qui affirment détenir la vérité avec un V énorme. Ils politisent leur vie quotidienne. L’idée n’est pas de prendre le pouvoir mais de le dissoudre. Il y avait 200 000 personnes dans la rue, samedi dernier à Barcelone, rassemblées sous le slogan  : De l’indignation à l’action. Après la manif les gens sont allés occuper la fac de lettres et un immeuble pour reloger les gens expulsés. Le qualificatif des indignés vient des médias, c’est un terme qui comporte une petite notion de passivité…

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Squat sur les écrans le 2 novembre

Voir aussi : Rubrique Cinéma, Tous au Larzac, Grandpuits et petites victoires,  We want sex equality, rubrique Société Mouvements Sociaux, Nouvelle donne pour les mouvements sociaux en Europe, rubrique Espagne, Nouveau souffle de contestation en Espagne, rubrique Rencontre,

David Maugendre