Le droit des femmes à l’égalité dans l’héritage affole le Maghreb

Marche pour l'égalité entre les femmes et les hommes à Tunis, en mars 2018; © Reuters

Marche pour l’égalité entre les femmes et les hommes à Tunis, en mars 2018; © Reuters

Selon une interprétation littérale du Coran, les hommes se taillent la part du lion en matière d’héritage, au détriment des femmes. Depuis des décennies, le combat pour l’égalité successorale divise les sociétés musulmanes. Le président tunisien promet une loi très rapidement, déclenchant un tollé dans les rangs conservateurs au-delà de la Tunisie. Tour d’horizon des résistances au Maghreb.

a Tunisie va-t-elle encore une fois marquer l’Histoire et prouver qu’elle est à l’avant-garde des droits des femmes, comme aucun autre pays du monde arabo-musulman ? Son président, le nonagénaire Béji Caïd Essebsi, dont le mandat s’achève fin 2019, veut faire sauter l’inégalité entre les sexes devant l’héritage. Il a demandé aux parlementaires de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) de légiférer au plus vite pour une égalité successorale entre femmes et hommes de même degré de parenté. Le projet de loi doit être présenté cet automne au Parlement.

C’est osé, tant le sujet est hautement inflammable, tant les oppositions et les conservatismes sont forts au sein de la société tunisienne, comme dans toutes les sociétés musulmanes du Maghreb et au-delà. Et ce n’est pas acquis, même dans le « laboratoire de la démocratie », comme l’Occident aime à désigner désormais la Tunisie depuis la chute du dictateur Ben Ali en 2011, ce petit pays coincé entre l’Algérie et la Libye, qui en dépit d’un Parlement dominé par un parti islamiste (Ennahda), a su débarrasser globalement sa constitution de la référence à l’islam.

Il faut encore que le texte soit voté par un Parlement imprévisible, cacophonique, déjà très en retard sur de nombreux projets de loi, miné par l’absentéisme et les clivages entre modernistes et conservateurs, mais aussi entre membres d’une même famille politique, à l’instar du parti présidentiel Nidaa Tounes, ébranlé par des luttes internes de pouvoir.

Béji Caïd Essebsi, qui avait l’an dernier abrogé la circulaire de 1973 interdisant aux Tunisiennes d’épouser un non-musulman, poursuit sa lancée dans les pas modernistes et sécularistes de Habib Bourguiba, le pionnier de l’émancipation féminine en 1956, avec la réforme du code du statut personnel abolissant notamment la polygamie, la répudiation, le mariage avant 18 ans… Il va même plus loin que « le père de la nation » en s’attaquant à une inégalité reposant sur le Coran, le Sacré. La loi actuelle, qui prévoit qu’une femme hérite moitié moins qu’un homme du même rang de parenté, s’appuie sur le droit islamique. « Au fils, une part équivalente à celle de deux filles », consacre le Coran (sourate 4, verset 11).

Conscient du feu qu’il allume et pour ménager les plus rétrogrades, le chef de l’État tunisien propose de faire de l’égalité la règle par défaut et de l’inégalité, une dérogation, une exception. Il laisse la possibilité à ceux qui refusent que leurs filles héritent autant que leurs fils de le matérialiser de leur vivant par testament chez un huissier-notaire. Il suit ainsi les recommandations de la Commission pour les libertés individuelles et l’égalité, la Colibe, qui regroupe une dizaine d’islamologues, juristes et intellectuels de différentes sensibilités.

Chargée en 2017 de recenser les dispositions contraires aux principes de liberté et d’égalité consacrées par la Constitution de 2014, et de proposer des solutions pour les amender, la Colibe subit les foudres des milieux conservateurs depuis qu’elle a publié son rapport le 12 juin dernier. Elle y propose d’instaurer l’égalité devant l’héritage mais aussi de dépénaliser l’homosexualité ou de supprimer au moins les peines de prison, d’abolir la peine de mort, la dot, etc.

Deux jours avant l’annonce du président Essebsi, le 13 août dernier, lors de la « fête de la femme », jour férié en Tunisie qui célèbre la promulgation du code du statut personnel en 1956, plus de 5 000 personnes, emmenées par des associations religieuses, ont manifesté devant le Parlement tunisien contre les propositions de la Colibe, reprenant les plus folles rumeurs selon lesquelles la Colibe militerait pour la suppression de l’appel à la prière ou encore de la circoncision…

La première cible des attaques est la présidente de la Colibe, Bochra Belhaj Hmida. Députée indépendante et cofondatrice de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), l’une des associations féministes les plus en pointe, qu’elle a présidée de 1995 à 2001, Bochra Belhaj Hmida essuie insultes, menaces de mort et se voit diabolisée dans les prêches par de nombreux imams : « Ils pensent que je suis contre l’islam et que l’islam est contre l’égalité ! » s’indigne-t-elle auprès de Mediapart. Si « la fureur s’est un peu calmée », elle reste sous protection très rapprochée : « On veut même me rajouter des agents mais je résiste. »

Bochra Belhaj Hmida se veut « très confiante » : « On ne convaincra pas les dogmatiques, très bien organisés, qui manipulent les gens en jouant sur le sentiment religieux : “Viens manifester contre cette réforme ou tu finiras en enfer.” Mais nous pouvons l’emporter en faisant preuve de beaucoup de pédagogie. C’est le choc, la peur du changement, le “on a toujours vécu ainsi” qui paralysent. Il faut expliquer aux femmes comme aux hommes que nous avons tous intérêt à l’égalité. »

Depuis des décennies, la question de l’égalité dans l’héritage divise les sociétés musulmanes, où le religieux est un puissant marqueur identitaire, soulève les haines des plus fondamentalistes, qui voient là encore et toujours la main de l’étranger, de l’Occident. Au Maghreb, le débat va et vient, entre tabou et confusion, depuis les années 1990. Et les rares sondages continuent de donner « l’opinion publique » vent debout contre ce droit des femmes, au prétexte qu’il violerait la sunna, la loi de Dieu. Au Caire, l’initiative du président tunisien est considérée comme « une violation flagrante des préceptes de l’islam » par les autorités de la mosquée Al-Azhar, qui font référence dans le monde musulman sunnite.

Si à Tunis, défilent aujourd’hui dans les rues, les médias, les foyers, les mosquées les “pour” et les “contre”, hier, c’était au Maroc. Dernier bastion de résistance à l’avènement de l’égalité entre les sexes, le droit successoral, à l’instar du droit de la famille, récuse toute séparation du civil et du religieux, devenant le lieu où s’écharpent traditionalistes et modernistes. « L’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) revendique une réforme depuis la fin des années 1990. À l’époque, même les associations féministes n’en parlaient pas, se souvient Khadija Ryadi, figure du militantisme au Maroc, qui anime la Coordination maghrébine des organisations de défense des droits humains. Lors de la grande campagne en 1992 pour le changement de la Moudawana [le code de la famille marocain – ndlr], l’égalité devant l’héritage n’était pas au programme. Et déjà, sans cela, les femmes qui menaient cette campagne et osaient revendiquer leurs droits avaient été la cible de menaces ; dans les mosquées, des imams ont prêché, des fatwas de mort ont été prononcées. »

En octobre 2015, c’est une institution officielle, le Conseil national des droits de l’homme (CNDH), qui lançait le pavé dans la mare en dénonçant cette injustice qui « augmente la vulnérabilité des femmes à la pauvreté » et en appelant à une réforme pour que le Maroc soit enfin dans les clous de sa constitution et des conventions internationales qu’il a signées pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Tollé dans le royaume où les partisans du statu quo envoyaient, en tête de cortège, des femmes dire non à l’égalité devant l’héritage, avec toujours cet argument triomphant que l’on retrouve partout dans les pays arabo-musulmans : « C’est aux hommes de se tailler la part du lion, car c’est eux qui subviennent aux besoins du foyer », une réalité sociologique d’un autre âge.

Celui « de l’Arabie du VIIe siècle », pointe la sociologue et féministe Hanane Karimi, dans une tribune ici au site Middle East Eye« La finalité principale poursuivie par les lois successorales dans le Coran est d’assurer une répartition équitable et juste de la succession du défunt entre ses proches, écrit-elle. Après le paiement des frais de funérailles et d’enterrement, le paiement des dettes et des legs, le Coran propose un schéma de distribution de la succession qui correspond à la répartition économique des rôles dans les familles de l’Arabie du VIIe siècle. Dans ce contexte, la condition de l’application de l’héritage était l’entretien et la protection des parentes par les héritiers. Les hommes avaient pour responsabilité de subvenir aux besoins du foyer – femme et enfants –, ainsi que de tout membre féminin sous leur protection – sœur ou tante non mariée par exemple. Or aujourd’hui, dans un contexte où les femmes pourvoient aux besoins du foyer aux côtés des hommes et parfois seules, cet arrangement des rôles est caduc. L’évolution moderne de la famille marocaine ne permet plus de postuler d’une solidarité mécanique effective. »

Chefchaouen, Maroc, 2016. © Rachida El Azzouzi

Chefchaouen, Maroc, 2016. © Rachida El Azzouzi

« La dévalorisation des femmes est structurelle aux mentalités, toutes tendances confondues »

Parmi les plus farouches adversaires politiques d’un progrès, on trouve les islamistes du PJD au pouvoir (Parti de la justice et du développement), furieux de cette « recommandation irresponsable », mais pas seulement. En matière d’égalité femmes-hommes, au Maroc comme ailleurs, les lignes de fracture habituelles sont brouillées. Les plus progressistes des politiques, mais aussi des activistes ou des érudits, peuvent parfois apparaître comme de redoutables conservateurs. À l’opposé, un ancien prédicateur repenti comme le salafiste Mohamed Abdelouahab Rafiki, dit Abou Hafs, condamné à 30 ans de prison après les attentats de Casablanca en 2003, est devenu, lui, un premier soutien et appelle à l’ijtidhad – soit à une réinterprétation des textes sacrés, car « la question de l’héritage doit être cohérente avec les évolutions de la société ».

« Il y a une matrice commune de fond, où la dévalorisation des femmes est structurelle aux mentalités, toutes tendances confondues. Et sur cette question, précisément, il y a des divisions internes au sein même des moins conservateurs », remarque la théologienne marocaine Asma Lamrabet, l’une des personnalités les plus inspirantes du féminisme musulman, mondialement connue pour ses travaux de réinterprétation du Coran et sur la place des femmes en Islam (lire ici notre entretien avec elle).

« L’héritage est le nœud gordien de la question de l’égalité parce qu’elle touche au pouvoir matériel des hommes. Questionner cette donnée religieuse, c’est remettre en cause les fondements du patriarcat religieux arabo-musulman, à savoir l’autorité “absolue” des hommes sur les femmes et la subordination de ces dernières à cette autorité au sein des deux sphères politique et familiale. Autorité supposée être de droit divin et donc indiscutable », décrypte Asma Lamrabet.

Alors qu’elle travaillait depuis une dizaine d’années « à sortir d’une lecture traditionaliste rigide et profondément discriminatoire du Coran » et à faire bouger les lignes de l’intérieur de la Rabita Mohammedia des oulémas de Rabat, « citadelle de résistances religieuses », assiégée par les tenants conservateurs du patriarcat, elle a été contrainte à la démission au printemps dernier pour ses prises de positions en faveur de l’égalité dans l’héritage. C’est la médiatisation de ses propos après une conférence universitaire autour d’un nouvel ouvrage collectif sur le sujet au Maroc – L’Héritage des femmes, sous la direction de la psychologue Siham Benchekroun après Les hommes défendent l’héritage, porté en 2017 par la psychanalyste Karima Lebbar – qui a eu raison de son poste de directrice du Centre des études sur les femmes en islam de la Rabita.

Fin mars, aux côtés d’une centaine de personnalités marocaines, Asma Lamrabet a signé la pétition lancée par les auteurs de L’héritage des femmes appelant à mettre fin à l’une des plus terribles lois successorales inscrites dans le code marocain, celle du ta’sib. Souvent confondue avec celle de la demi-part, elle intime notamment aux héritières n’ayant pas de frère de partager la moitié de leurs biens avec les parents masculins du défunt, même très éloignés (oncles, cousins, etc.).

Abrogée en Tunisie en 1959 par Bourguiba, la loi du ta’sib provoque des drames humains considérables au Maroc. « Elle est à l’origine de beaucoup de problèmes sociaux. Des femmes sont chassées de leur maison, des oncles qui n’ont jamais rendu visite à leur frère débarquent le jour de sa mort pour prendre leur part d’héritage, décrit la militante des droits humains Khadija Ryadi. Aujourd’hui, les familles essaient de contourner la loi. Des couples, même très pieux, qui n’ont pas eu de garçon essaient de mettre tous leurs biens au nom de leurs filles. »

En Algérie, où le courant conservateur est aussi puissant et où la même injustice que le ta’sib sévit sous un autre nom, on rêve d’un président qui prendrait la même initiative que son homologue tunisien. D’autant, comme le rappelle le journaliste d’El Watan et romancier Adlène Meddi, « dans ce pays, les avancées concernant les droits des femmes se font en binôme avec le pouvoir. Car les résistances sont très fortes au sein de la société. Si tu ne travailles pas avec les autorités, toute la société va être contre toi, hommes et femmes réunies ».

Nadia Ait Zaï y travaille depuis des décennies, avec un optimisme à toute épreuve. Conférencière en droit de la famille à l’université d’Alger, militante reconnue des droits des femmes au Maghreb, avocate, elle dirige le Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme (Ciddef), qui a fait du combat pour l’égalité dans l’héritage une de ses obsessions, depuis les années 1990. C’est le Ciddef qui a soumis au débat public et aux autorités en 2010 le premier Plaidoyer pour une égalité de statut successoral entre homme et femme en Algérie. Sans que cela ne déclenche comme au Maroc ou en Tunisie de grandes discussions sociétales. « Aujourd’hui, il n’y a pas la même volonté politique en Algérie qu’en Tunisie, mais l’idée fait son bonhomme de chemin », concède Nadia Ait Zaï.

« Pour le moment, les mentalités régressent, en l’absence d’un discours politique clair, franc, voulant aller vers l’égalité effective, regrette-t-elle. Au lieu de construire des relations égalitaires entre hommes et femmes dans la famille, on continue à réfléchir hiérarchisation des sexes, puissance maritale, alors que les codes de la famille du Maghreb ont connu des changements. Les notions de chef de famille et de devoir d’obéissance ont été abrogées, remplacées par l’égalité entre les époux dans la gestion de la famille. Si la loi a connu des changements, la société est encore empreinte de conservatisme et le politique ne s’y attaque pas. »

Comme beaucoup de femmes mais aussi d’hommes à travers le monde arabe, du Maghreb à l’Égypte, en passant par le Liban, la Jordanie, la Mauritanie, Nadia Ait Zaï a le regard tourné vers la Tunisie : « Comment cette égalité va-t-elle être consacrée dans la loi ? Si c’est un choix entre l’égalité ou la permanence de l’inégalité inspirée de la charia tel qu’annoncé par le président tunisien, c’est ce qui existe déjà de nos jours du vivant de la personne qui veut et peut partager à parts égales son patrimoine entre fille et garçon. Il faut dire que des révolutions culturelles et religieuses ont déjà lieu en silence dans des familles. »

Chaque année, le Ciddef, confronté dans ses permanences à des injustices criantes en matière d’héritage fracturant les familles, appauvrissant les veuves, les filles, remet le combat au centre, rappelle qu’il est urgent de légiférer, que les femmes contribuent à la construction du patrimoine autant que les hommes. Mais le Ciddef se sent bien démuni dans l’arène publique, soutenu par encore trop peu de parlementaires, d’associations et de partis politiques. Le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) est le seul parti à s’être vraiment positionné. En septembre, le plus laïc des partis algériens a, lors de son colloque Les femmes progressistes en lutte pour l’égalité, réaffirmé la nécessité de l’égalité dans l’héritage, ce qui lui a valu une levée de boucliers des conservateurs. Pour le chef du syndicat algérien des imams, Djeloul Hadjimi, ce droit des femmes serait une source de « fitna » (« division »)…

Source : Médiapart 14/10/2018

Le navire « Mare-Ionio », contre-attaque de la gauche italienne face à la politique de Salvini

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Battant pavillon italien, le navire, acheté et affreté par des militants, est parti jeudi matin pour secourir des migrants au large des côtes libyennes.

15 heures, jeudi 4 octobre. Le Mare-Ionio vient de quitter les eaux territoriales italiennes. Dans quatre-vingts heures, il patrouillera au large des côtes libyennes pour porter secours aux migrants en perdition. Affrété par des militants de la gauche italienne, ce nouveau venu dans le sauvetage en mer lance un véritable défi à l’Europe forteresse et adresse un pied de nez au ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini.

Mercredi soir, alors que le soleil se couche sur le port d’Augusta, au sud de la Sicile, une dizaine d’hommes s’affairent sur le bateau. Pendant que deux mécaniciens soudent des parois, des volontaires de l’ONG Sea Watch terminent d’installer des caillebotis en caoutchouc noir qui permettront d’accueillir des migrants à l’avant du navire.

L’atmosphère est tendue. Erasmo Palazzotto fait du surplace, téléphone collé à l’oreille. « Il y a trois mois, je ne connaissais rien aux bateaux. Aujourd’hui, j’en possède un », rigole-t-il. Avec deux collègues du parti Sinistra Italiana (Gauche italienne), Nichi Vendola et Nicola Fratoianni, et Rossella Muroni, présidente du parti Liberi e Uguali (Libres et égaux), ils ont acheté le Mare-Ionio. Un prêt de 465 000 euros de la Banca Etica (Institut de la finance éthique) leur a permis d’acheter 110 000 litres de pétrole, de l’électronique, et de payer l’équipage. Leur budget s’est aussi enrichi de 70 000 euros de donations qui permettront de maintenir le bateau à flot. Pour la suite des opérations, l’équipe compte sur un financement participatif sur la plate-forme sociale Mediterraneo.

Afin d’éviter les déboires de l’Aquarius, le navire bat fièrement pavillon italien, un pavillon très difficile à obtenir, certes, mais qu’il sera quasiment impossible de lui retirer au vu de la nationalité de l’équipage et du propriétaire. Ce qui n’empêche pas Erasmo Palazzotto d’être prudent. « Tout ce que nous avons fait est légal et transparent. Nous respectons le droit maritime en allant porter secours en mer », observe-t-il, avant d’ajouter : « Lorsque les réfugiés que nous aurons secourus mettront le pied sur le Mare-Ionio, ils seront en territoire italien ! »

« Population dans la rue »

Préparée dans le plus grand secret, cette opération a pris corps en juin, alors que l’Italie fermait ses ports. « Au début, nous voulions partir pendant l’été, mais cela a été plus compliqué que prévu, raconte Erasmo Palazzotto. Du coup, nous serons en mer pour marquer la date symbolique du 3 octobre 2013. » Il y a exactement cinq ans, un gigantesque bateau de pêche coulait au large de Lampedusa, causant la mort de près de 400 migrants, pour la plupart érythréens. Ce naufrage, pour lequel l’Italie avait décrété un jour de deuil national, a durablement choqué l’opinion publique de la Péninsule.

Mercredi soir toujours, l’équipage attend anxieusement la réponse de la capitainerie, censée lui délivrer l’autorisation de prendre le large. Dans un climat politique aussi tendu, le petit groupe s’attend à tout. Si tout se passe comme prévu, le navire aura atteint les côtes libyennes ce week-end, après quatre-vingts heures de mer, et devrait être rejoint par deux voiliers privés ainsi que par l’Astral, la barque d’Open Arms. L’ONG espagnole et son fondateur, Oscar Camps, participent activement au projet.

A bord du Mare-Ionio, un médecin, quatre personnes chargées du secours en mer ainsi que quatre membres d’équipage. Viennent s’y ajouter le militant Luca Casarini, fondateur du mouvement anti-mondialisation No Global et responsable des manifestations anti-G8 à Gênes, ainsi que Giuseppe Caccia, armateur du navire. Le groupe qui reste à terre est composé, lui, d’une alliance hétéroclite de militants anarchistes et de catholiques qui en ont en commun le refus de laisser des gens mourir en mer. Et, derrière eux, « nous avons créé un réseau qui ne passe plus par les gouvernements. Les villes de Palerme, Bologne, Amsterdam et Berlin ont décidé de nous soutenir. Non seulement en acceptant d’accueillir les personnes que nous sauverons mais également en nous appuyant dans notre mission », rappelle Giuseppe.

Avant de prendre la mer, l’homme a dû apprendre un nouveau métier, celui d’armateur. Mais l’ex-consultant en urbanisme – pour la ville de Bologne et la fondation Rosa-Luxembourg à Berlin – se veut confiant. De toute façon, il n’avait pas le choix puisque ces nouveaux venus du sauvetage n’ont pas réussi à trouver un armateur prêt à leur louer son bateau. « La plupart nous ont dit qu’ils craignaient des mesures de rétorsion du gouvernement ! Cela permet de se rendre compte de la gravité de la situation en Italie en ce moment », décrypte l’homme.

Le Mare-Ionio n’hésitera pas à appeler à la mobilisation politique en cas de refus des autorités de lui ouvrir l’un des ports italiens : « Nous ne sommes pas une nouvelle ONG mais une plate-forme sociale, affirme le militant Luca Casarini. Ce bateau doit devenir un symbole, un défi aux politiques menées par l’Italie et l’Europe. S’ils ferment leurs ports, nous appellerons la population à descendre dans la rue. »

Antoine Harari

Source Le Monde 04/10/2018

Les généraux ouvrent la succession du président Abdelaziz Bouteflika

 Palais présidentiel d’El Mouradia, Alger. DR


Palais présidentiel d’El Mouradia, Alger.
DR

Alors que s’approche l’heure de l’échéance présidentielle, coups bas, manœuvres et arrestations marquent les luttes pour la succession en Algérie. Et l’armée met tout son poids dans la balance.

 En à peine huit jours, l’Algérie a vu partir les deux responsables de ses considérables « services de sécurité » suivant la terminologie officielle, ceux qui tiennent le pays. Le 26 juin, le général-major Abdelghani Hamel, en poste depuis 2010 à la tête de la sûreté nationale (200 000 hommes) et champion de la famille Bouteflika est débarqué sans explication et remplacé par un octogénaire spécialiste de la protection civile, Mustapha Lahbiri. Le 4 juillet, c’est au tour du général-major Menad Nouba, patron de la gendarmerie (environ 180 000 hommes) d’être remercié après trois ans de fonction au profit de son chef d’état-major, le général Ghali Beleksir.

 

Une affaire de drogue

À l’origine de ce tremblement de terre sécuritaire, une affaire de drogue en pleine préparation de la prochaine élection présidentielle du printemps 2019. Elle a déclenché ce qui ressemble de plus en plus à une épuration, dirigée par des militaires contre de nombreux responsables, banquiers, hommes d’affaires ou encore contre le directeur central du personnel et celui des finances du ministère de la défense. Le 28 mai, des enquêteurs du Service national des garde-côtes (qui relève du vice-ministre de la défense, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah) perquisitionnent un navire en provenance d’Espagne chargé d’une cargaison de viande brésilienne et y découvrent 701 kg de cocaïne. Le renseignement serait venu de la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine, très présente en Amérique latine, via les services espagnols ou français.

Immédiatement, le propriétaire de la viande, Kamel Chikhi, dit « Kamel le boucher », est interpellé avec ses frères. Il est également le plus gros promoteur immobilier d’Alger, spécialisé dans les beaux quartiers où il remplace de ravissantes villas coloniales par des buildings sans grâce. De nombreuses autres personnes en lien plus ou moins direct avec ses multiples activités sont interrogées sur leurs rapports avec ce proche de Saïd Bouteflika, le frère du président. Parmi elles, le chauffeur personnel du général Abdelghani Hamel, courroucé que ses services aient été tenus hors du coup. Propriétaire d’une annexe du port d’Oran, son fils est interrogé plusieurs heures et le chef de la police d’Alger, un de ses proches, est limogé le jour même de son départ par le nouveau directeur général.

Qui contrôlera le club des Pins ?

L’enquête de la gendarmerie se porte bientôt sur un autre lieu de pouvoir : le club des Pins, une résidence d’État sécurisée où plusieurs centaines de villas sont habitées par des responsables officiels, actuels ou en retraite (ministres, généraux, hauts fonctionnaires…). Son directeur Hamid Melzi, « nommé par erreur et maintenu par oubli », puissant et entreprenant — il dirige au moins cinq grands hôtels à Alger, Oran, Tlemcen… — a résisté victorieusement à son renvoi en 2013 et à une demande de commission d’enquête parlementaire du Front de libération nationale (FLN), le parti majoritaire au Parlement.

La gendarmerie qui garde nuit et jour l’enceinte de la résidence a tenté dans le passé de lui disputer ce fief de l’oligarchie algérienne où des « fils de » se livrent dans l’impunité à tous les trafics, dont la drogue. En vain. Finalement, fort de l’appui du premier ministre Ahmed Ouyahia et surtout du général Mohamed Lamine Mediène dit « Toufik » (le redoutable patron des services secrets jusqu’à 2013), Melzi était sur le point de faire nommer un de ses proches à la tête de la gendarmerie du club des Pins quand le général-major Nouba a été limogé, sans doute à cause de sa complaisance, mais aussi et surtout parce que les militaires voulaient déléguer l’enquête sur l’affaire des 701 kg de cocaïne à quelqu’un de confiance.

La présidence a tenté de réagir. Les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat ont appelé à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, suivis par des micropartis et des organisations squelettiques. Un décret a déclaré le club des Pins propriété d’État, et à ce titre incessible ; une agitation dérisoire plus qu’une contre-attaque. Pour la famille Bouteflika, le limogeage du général-major Hamel est un coup dur. Cet ingénieur de formation, retraité, à la tête d’une petite armée, et qui reçoit volontiers chez lui ministres et responsables ne cachait pas ses ambitions. Il aurait assuré la famille, s’il était désigné, qu’elle ne serait victime d’aucune chasse aux sorcières — une spécialité de la vie politique algérienne. C’est le deuxième champion des Bouteflika qui est disqualifié après l’ancien ministre de l’énergie Chakib Khelil, victime d’une campagne de presse pour une affaire de corruption en cours de jugement en Italie.

Depuis plus d’un demi-siècle en Algérie, les militaires s’imposent et imposent leurs vues aux civils. En 1954, ce sont les partisans de l’insurrection qui prennent l’initiative. En 1957, un an après le congrès de la Soummam de l’été 1956 qui déclare la prééminence des politiques sur les militaires, les colonels s’emparent à nouveau du pouvoir qu’ils n’abandonneront plus jamais. Aujourd’hui, les généraux préparent l’après-Bouteflika. Diminué, le président âgé de 81 ans n’est plus une solution d’avenir ; la succession s’impose tôt ou tard et le processus a déjà commencé.

À la manœuvre, le général Gaïd Salah, soutenu par les chefs des régions militaires et omniprésent dans les média. Il a lui-même résisté à une mise à la retraite d’office, renvoyant le porteur de la lettre présidentielle et exigeant que Bouteflika lui-même lui annonce son congé. Il ne s’est rien passé. Le samedi 30 juin, à l’école militaire de Cherchell, lieu de formation des officiers de l’armée algérienne, il a dans son discours repris deux thèmes : « Le dessein abject que le colonisateur n’a pu atteindre sur la terre d’Algérie ne peut et ne pourra être atteint pas personne… L’Algérie est au-dessus de tout. »

Opposition à une intervention contre les Touaregs

La classe politique a vite décrypté le discours de Cherchell : l’étranger veut nous imposer des décisions que nous refusons et l’armée est au-dessus de tout le reste en Algérie.

Sur le premier point, le débat porte sur le Sahel. Paris ne cache pas son impatience devant le refus d’Alger d’intervenir militairement pour mettre un terme à la rébellion touareg qui déchire la région pratiquement depuis l’indépendance du Mali en 1960. « C’est à cause de l’Algérie si la guerre n’a pas encore pris fin », aurait déclaré en privé le président Emmanuel Macron au sommet africain de Nouakchott le 2 juillet. Depuis décembre 2017, il ne s’est pas rendu à Alger et a remis aux calendes grecques son projet de visite officielle.

Le refus algérien d’une intervention extérieure a des sources intérieures : l’armée ne veut pas combattre les Touaregs maliens parce qu’une importante population touareg occupe une grande partie de la « jupe saharienne » de l’Algérie. Cette population a un contentieux, surtout économique et social, avec le nord du pays. Pas question d’y ajouter un litige politique et de s’engager dans une aventure qui risque de se retourner contre elle. Le précédent catastrophique de la guerre de l’OTAN en Libye en 2011 est régulièrement invoqué à Alger pour s’opposer à la demande française d’intervention algérienne.

L’autre grief porte sur les migrants originaires d’Afrique subsaharienne. Comme Rabat et Tunis, Alger refuse de laisser s’installer sur son sol des hotspots, ces camps de la honte que l’Union européenne s’entête à localiser en dehors de chez elle. Le gouvernement expulse sans complexe les Africains (15 000 en quelques mois) au nom d’un accord avec le Niger. Ce pays ne fait pas trop le tri entre ses ressortissants, redevables de l’accord, et les autres Africains qui lui sont expédiés d’office. Les compagnies algériennes d’autobus ont interdiction de prendre à leur bord les réfugiés. Ceux-ci doivent traverser à pied l’immensité saharienne en direction de la Méditerranée.

« Ils sont payés pour m’insulter »

Le deuxième propos est limpide : dans la succession qui s’engage, l’armée — qui s’identifie traditionnellement à l’Algérie — sera présente et aura le dernier mot. Parmi les candidats susceptibles de briguer la présidence de la République en 2019, le premier ministre Ahmed Ouhiaya passe pour être le mieux disposé à l’égard des thèses françaises. Il a été reçu deux fois en un mois par Emmanuel Macron à Paris et à Nouakchott à l’occasion de conférences internationales sur le Sahel et l’Afrique. Dans le climat de tension, de rumeurs, d’opacité et de panique qui plus que jamais pèse sur le microcosme algérois en plein désarroi, il suscite de nombreuses oppositions. On lui reproche à la fois d’être lié au « parti de l’argent » largement bénéficiaire des presque vingt ans de règne de Bouteflika ; d’avoir le soutien de ce qui reste des réseaux du général Tewfik ; et enfin d’appartenir à la minorité kabyle qui s’est révoltée à deux reprises (en 1980 et en 2000) contre le régime. Il est régulièrement sifflé au stade quand il assiste à un match de football et ne s’en émeut guère : « ils sont payés pour m’insulter », commente-t-il devant la presse.

Jusqu’à une période récente, l’armée lui préférait le général de corps d’armée Ben Ali Ben Ali, commandant de la garde républicaine. Mais, atteint d’une grave maladie,ce dernier est indisponible pour un long moment. Washington, de son côté, affiche profil bas ; le 28 juin dernier à Alger, le secrétaire d’État adjoint, John J. Sullivan, un républicain à la mode Trump, l’a dit publiquement : « Les États-Unis ne soutiennent pas un candidat précis. » Les Russes voient les choses d’encore plus loin, dans la mesure où le Kremlin n’a pas de base militaire dans le pays comme en Syrie et que sa place de fournisseur d’armes n’est pas menacée comme en Libye.

Alors, des scénarios sont élaborés dans les salons de la bonne société algéroise. L’un d’eux, appuyé par le garde des sceaux Tayeb Louh, passe par une réforme de la Constitution qui créerait un poste de vice-président. En 2019, il y aurait donc un compromis, avec un ticket Bouteflika plus une personnalité à trouver. Parmi les noms qui circulent, celui de Lakhdar Brahimi, ancien ministre des affaires étrangères et survivant de la génération des diplomates militants de la guerre d’Algérie. Bien introduit sur la scène internationale, il a occupé de hautes fonctions aux Nations unies et peut rendre des services à un régime trop isolé en ces temps incertains. Octogénaire, il a le profil d’un pape de transition.

À moins qu’une délégation de généraux n’aille à Zeralda ce mois-ci après avoir consciencieusement asséché le pool des prétendants, pour demander au président Bouteflika de désigner lui-même son successeur… sans compromis.

Jean-Pierre Séréni

Espagne: ouverture du premier procès des bébés volés du franquisme

Inés Madrigal accuse Eduardo Vela de l'avoir séparée de sa mère biologique et d'avoir falsifié son acte de naissance, en juin 1969. Photo Reuters

Inés Madrigal accuse Eduardo Vela de l’avoir séparée de sa mère biologique et d’avoir falsifié son acte de naissance, en juin 1969. Photo Reuters

En Espagne, le premier procès des bébés volés s’est ouvert ce mardi 26 juin. Et ce, des années après ce scandale de nouveaux-nés soustraits à leurs familles, déclarés morts sans qu’on leur en fournisse la preuve et vendus ou confiés à des foyers d’adoption, notamment sous le régime de Franco, mais aussi après le retour à la démocratie. Un ex-obstétricien, Eduardo Vela, 85 ans, dénoncé depuis des années par des associations, est jugé à Madrid.

 

Des bébés volés pour des raisons idéologiques ou financières

Pour la première fois en Espagne est mis en procès un ancien medecin pour avoir subtilisé un bébé à la naissance, avant de le passer à une famille adoptive. Eduardo Vela, ancien gynécologue, est passible de 11 années, voire 13 années de prison de 350 000 euros d’indemnités. Ce procès s’inscrit dans l’un de plus grands scandales de ces dernières années en Espagne : l’affaire des bébés volés, des nourrissons arrachés à leurs mères pour les vendre ou les remettre à d’autres familles. Pour des raisons idéologiques ou financières.

Il n’a pas été possible d’arracher le moindre aveu à Eduardo Vela. « Je ne sais », « je ne m’en souviens pas », « je ne peux pas vous le dire »..Ce sont les formules qui sont revenues en permanence dans sa bouche, rapporte le correspondant de RFI à Madrid, François Musseau.

Et pourtant les évidences sont assez fortes. Inés Madrigal, née en 1969, a vu le jour dans le même hôpital de Madrid où il travaillait. Au moment de sa naissance, Eduardo Vela a dit à ses parents biologiques qu’elle n’avait pu survivre à l’accouchement. Faux, puisque peu après le médecin sans scrupules l’avait remise à une femme stérile. Motif : Inés Madrigal provenait d’une famille de gauche, détestée par le dictateur Franco. La famille d’accueil elle approuvait le Caudillo.

Aujourd’hui, Inés Madrigal sait qu’elle a été volée à sa naissance. Et comme elle, des milliers d’enfants, ceux que l’on a appelé les bébés volés du franquisme. L’ancien gynécologue Eduardo Vela voulait à tout prix éviter ce procès, prétextant une maladie terminale. Mais son médecin a estimé que son état de santé était bon.

 

Entre 1936 et 1987, des milliers de bébés ont été volés

Entre 1936 et 1987, des milliers de nouveaux-nés ont été victimes de ce trafic. Et pour la première fois, l’un des protagonistes va devoir s’expliquer devant les juges.

Eduardo Vela a 85 ans et était obstétricien à la clinique San Ramón. Dénoncé depuis longtemps par les associations, il est accusé par Inés Madrigal, âgée de 49 ans, de l’avoir séparée de sa mère biologique et d’avoir falsifié son acte de naissance.

Le combat d’Inés Madrigal est aussi celui de nombreux enfants de la période franquiste, aujourd’hui adultes, pour connaître la vérité de leurs parcours.

Si Inés Madrigal a la chance de voir son cas traité par la justice, c’est parce qu’elle a pu bénéficier de l’aide et du témoignage de sa mère adoptive aujourd’hui décédée. Celle-ci a raconté de quelle manière le gynécologue-obstétricien lui avait proposé un bébé, conseillé de simuler une grossesse, puis avait établi des papiers officiels la reconnaissant comme la mère biologique du bébé.

En 2013, Eduardo Vela avait reconnu devant le juge d’instruction avoir signé « sans regarder » le dossier médical qui indique qu’il a assisté à l’accouchement. C’était en juin 1969. Onze ans de prison ont été requis pour Eduardo Vela qui a demandé, sans succès, à ne pas assister aux audiences en raison de son grand âge.

 » Il suffisait que tu te trouves au mauvais endroit au mauvais moment, et voilà. Mon mari et moi, avons eu un bébé prématuré de 7 mois…On l’a vu pendant 5 jours, le 6ème jour on nous a empêché de le voir, on nous a dit qu’il était mort. Mais ils nous ont dit, que ce qui serait bien c’est que je continue à apporter du lait. Mais s’il était mort, pourquoi est ce que je devais apporter du lait ? « 
Témoignage en espagnol de Maria Cruz Rodrigo, victime du vol de bébés en 1980 à Madrid et présidente de l’association SOS bébés volés Madrid
Témoignage recueilli par nos confrères de la rédaction Amérique latine 26/06/2018

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Punir les «rouges»

Les bébés volés du franquisme sont nombreux. Selon les associations, ils seraient des dizaines, voire des centaines de milliers. Après la guerre civile (1936-1939), retirer les bébés à leurs mères était une manière de punir les opposantes, puis dans les années 1950, ce sont les bébés nés hors mariage ou dans des familles pauvres qui ont plus particulièrement été victimes de ce trafic.

Jusqu’en 1987, des enfants ont été volés à leurs familles biologiques en toute impunité, avec la complicité de l’église catholique. Le procès qui s’ouvre est donc historique.

Source RFI 26-06-2018

à écouter: Espagne: un passé franquiste douloureux

Italie : quelle stratégie pour les antisystèmes au pouvoir ?

Matteo Salvini (à gauche), leader de la Lega, et Luigi di Maio (à droite), M5S. TIZIANA FABIALBERTO PIZZOLI/AFP

Matteo Salvini (à gauche), leader de la Lega, et Luigi di Maio (à droite), M5S. TIZIANA FABIALBERTO PIZZOLI/AFP

En Italie, la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S) se sont accordés sur un gouvernement commun, pour diriger le pays après une longue période d’incertitude politique. Lenny Benbara* analyse dans le détail cette convergence entre le nationalisme et le populisme italiens.

FIGAROVOX.- En Italie, que signifie l’alliance inédite entre le M5S et la Ligue ? S’agit-il de l’alliance de la carpe et du lapin ? Des extrêmes qui se rejoignent ? Quels sont les points communs et les différences entre ces deux formations politiques dont l’une est souvent classée à la gauche de la gauche et l’autre à la droite de la droite ?

Lenny BENBARA.- Classer le M5S à la «gauche de la gauche» est d’emblée une erreur. Ce mouvement est inclassable et coalise des aspirations très différentes. Luigi Di Maio est une sorte de démocrate-chrétien centriste, qui incarne un projet de régénération morale des élites politiques et des institutions. Il forme un tandem avec Davide Casaleggio, une figure de l’ombre mais centrale dans le mouvement. Il est d’ailleurs beaucoup plus proche d’un Emmanuel Macron que d’un Jean-Luc Mélenchon. À ce sujet, on sait que des discussions officieuses existent entre les macronistes et le M5S, comme l’a avancé Il Foglio. Shahin Vallée, ex-conseiller d’Emmanuel Macron, est une des personnalités qui promeut un contact informel avec le M5S. Néanmoins, comme les cinquestelle ont décidé de s’allier avec la Lega, ce rapprochement a été ajourné et est pour le moment officiellement désavoué par En Marche. Reste que l’intention était là, notamment du côté du M5S. Il est donc idiot, comme le font les médias français, d’expliquer que la situation italienne correspond à l’hypothèse d’une alliance entre le Front national et la France insoumise… Le Mouvement Cinq Étoiles, qui a longtemps baigné dans l’euroscepticisme, a conduit pendant sa dernière campagne une opération de crédibilisation et d’institutionnalisation. Et ce, quitte à mettre au placard son projet de référendum sur la sortie de l’euro. Dans le même temps, une aile plus «dure» est néanmoins restée très présente. Elle est plus en phase avec l’esprit originel du M5S, et est aujourd’hui incarnée par Alessandro Di Battista. Ce dernier est beaucoup plus proche de Beppe Grillo et de Roberto Fico, le président actuel de la Chambre. Ce trio est notoirement plus «antisystème», associé à la «gauche» du parti, et se détache par son orientation plus hétérodoxe sur les questions économiques. En apparence, le mouvement affiche cependant sa cohésion et son absence de divisions. Il garde en commun son avant-gardisme sur les nouvelles technologies, l’écologie, la lutte contre les conflits d’intérêts et la démocratie directe.

Le M5S a rassemblé tous les perdants de la mondialisation, d’où qu’ils viennent.

 

La pluralité interne du M5S est importante pour comprendre ce qui s’est passé ces dernières semaines. Car son électorat est tout aussi hétérogène. Ils ont réussi à réaliser des scores très importants au Nord comme au Sud du pays, mais en s’appuyant avant tout sur «ceux d’en bas». Le M5S a réalisé 44 % des voix chez les 18-34 ans, qui ont énormément souffert de la crise ; 50 % chez les chômeurs ; ou encore 42 % chez les Italiens les plus pessimistes pour leur avenir et celui du pays. Grâce à la proposition du revenu de citoyenneté, ils ont réussi à réaliser une percée dans le Sud qui souffre énormément de la mondialisation, aidés par la figure de Luigi Di Maio qui est originaire de Naples. Mais dans le même temps, ils font de très bons scores chez les classes moyennes urbaines qui ont peur du déclassement. Le M5S a donc rassemblé tous les perdants de la mondialisation, d’où qu’ils viennent. Cependant, les leaders du mouvement n’ont rien de révolutionnaires, et évoluent dans une relation compliquée avec la base sociale du mouvement dont ils sont en partie captifs. Un tiers de leur électorat voulait s’allier avec le Parti Démocrate, un autre tiers avec la Lega, et un dernier tiers avec personne…

À partir du moment où Matteo Renzi a tué dans l’œuf toute possibilité d’accord avec le M5S, il ne restait plus que deux options: retourner aux urnes ou laisser la Lega s’allier avec le M5S. Alors que la première option se dessinait sérieusement au début du mois de mai, contre toute attente, et sous la pression de nouvelles élections, Silvio Berlusconi a fait un pas de côté et a laissé Matteo Salvini former un gouvernement avec Luigi Di Maio. En effet, il ne faut pas oublier que Salvini était auparavant intégré à une alliance de «centre-droit» – en réalité très à droite – avec Berlusconi et Meloni. Du côté des cinquestelle, l’option d’une alliance avec la Lega avait paradoxalement la préférence de l’aile la plus associée à la «gauche» du mouvement. Celle-ci y a vu une occasion de renverser la table, tandis que Luigi Di Maio voyait dans une coalition avec le Parti Démocrate la possibilité d’achever le processus de crédibilisation de son parti. En effet, le Parti Démocrate est perçu comme étant le cœur de «l’establishment» italien.

La Lega, en revanche, est tout de même bien un parti de droite…

La Lega, de son côté, est un ex-parti régionaliste qui a réalisé une mue nationaliste d’inspiration lepéniste lorsque Matteo Salvini est arrivé à la tête du parti en 2013. Longtemps confiné à des bastions au Nord, le parti ne réalisait plus que 4 % des voix en 2013. Salvini a enclenché un processus de profonde transformation qui s’est articulé autour de deux axes: un premier très identitaire, violemment anti-migrants, et un second qui est celui de l’euroscepticisme. Le slogan «Prima gli italiani» («Les Italiens d’abord») synthétise la ligne Salvini, lequel a conduit le parti à réaliser 17,3 % des voix le 4 mars dernier. Le trublion italien est allé jusqu’à qualifier la zone euro de crime contre l’humanité… Dans un pays qui n’a pas connu de croissance depuis son entrée dans la zone euro, c’est un discours qui résonne malgré les outrances. L’acuité de la crise migratoire a quant à elle permis à la Lega de développer son discours et de surfer tranquillement sur l’angoisse identitaire des Italiens, qui sont soumis à un fort sentiment de déclin. En effet, le taux de fécondité est maintenant depuis deux décennies aux alentours de 1,4 enfant par femme. La population vieillit sensiblement et le pays se vide de ses forces vives qui émigrent à l’étranger à cause du niveau très élevé du chômage des jeunes. Sans le solde migratoire, il y a longtemps que la population italienne diminuerait. Le nombre de jeunes Italiens qui s’en sont allés en France, en Allemagne et au Royaume-Uni est de l’ordre de plusieurs millions depuis la crise de 2008. L’idée que le peuple italien «est en train de disparaître» est désormais ancrée dans les esprits.

C’est ce terreau économique, social et culturel qui est commun aux deux partis. Les votes pour ces deux forces expriment chacun à leur façon la crise existentielle dans laquelle l’Italie est plongée. La Lega est évidemment beaucoup plus nationaliste, tandis que le M5S représente avant tout un projet de destitution des vieilles élites qui ont failli, de reconstitution des droits économiques et sociaux, et de renouvellement démocratique. Matteo Salvini et Luigi Di Maio incarnent une forme de dégagisme puissant, et se sont donc mis d’accord pour dépecer la vieille classe politique. Cette alliance reste néanmoins fragile et contextuelle, car le projet de Salvini est d’abord d’hégémoniser l’espace qui s’offre à lui au centre-droit, tandis que le M5S veut dépouiller le Parti Démocrate du reste de ses électeurs. On peut notamment s’attendre à la rédaction d’une nouvelle loi électorale, qui devrait être beaucoup plus favorable à la coalition qui est en train de se former. Reste que l’alliance avec la Lega a malgré tout ravivé l’euroscepticisme du M5S et sa volonté de rompre avec l’austérité. À côté du dégagisme, cet aspect représente à la fois un point commun et un point de tension entre les deux formations comme à l’intérieur de celles-ci. Dans des termes français, qui n’aident pas franchement à la compréhension de la situation italienne et de ses particularités: le M5S est un mouvement antisystème attrape-tout qui était engagé dans un processus de remplacement du Parti Démocrate et de transformation en parti de centre-gauche, tandis que la Lega est clairement d’extrême droite. L’alliance rebat cependant les cartes…

Ces derniers jours, Di Maio et Salvini ont conclu et fait valider par plus de 90 % de leurs troupes un programme commun. Que contient-il exactement ?

Le contrat de gouvernement est plus ou moins précis en fonction des sujets, et ne permet pas totalement de savoir ce qui sera effectivement appliqué par le gouvernement gialloverde (jaune et vert, ainsi appelé en référence aux couleurs de la Lega et du M5S). Il y a bien sûr l’affirmation d’une politique très restrictive sur l’immigration qui se traduit par la volonté de renégocier les accords de Dublin, sans pour autant donner de chiffre en termes d’expulsions, ce qui peut être interprété comme un recul de Matteo Salvini. Il y a aussi la flax tax, tant voulue par la Lega. Celle-ci est composée de deux seuils d’imposition, à 15 % et à 20 %. Elle est corrigée par l’existence d’abattements fiscaux pour les plus modestes afin de maintenir la progressivité de l’impôt sur le revenu, principe qui est inscrit dans la constitution italienne. Cela devrait coûter 20 milliards la première année, et 15 milliards les années suivantes selon les projections du gouvernement. Autre mesure hautement critiquable, l’interdiction des francs-maçons dans le gouvernement. Même s’il ne faut pas oublier que la franc-maçonnerie a une image catastrophique en Italie. C’est le cas depuis le scandale de la loge Propaganda Due et des diverses affaires de corruption mises en lumière au moment de l’opération Mani Pulite, bien que cette loge ait été radiée de la maçonnerie. L’anti-maçonnisme est très répandu en Italie… Mais c’est sur le plan économique que le contrat de gouvernement est le plus hétérodoxe, et c’est avant tout sur ce point et sur l’abandon des sanctions contre la Russie qu’il a été critiqué par les autres gouvernements de la zone euro et la presse financière.

Cette politique est largement décriée par les élites européennes, qui savent qu’elle n’est pas compatible avec les règles de la zone euro.

 

Les mesures annoncées dans ce contrat sont radicalement incompatibles avec le pacte budgétaire et avec l’équilibre de la zone euro. Elles sont cependant considérées comme nécessaires par les deux partis pour relancer l’économie italienne. On y trouve l’instauration d’un SMIC ; une possible nationalisation des régies d’alimentation en eau ; la suppression de la loi Fornero sur les retraites, très décriée en Italie, et qui devrait coûter environ 20 milliards par an en cas de suppression sèche ; ou encore la mise en place du revenu de citoyenneté. Ce dernier, dont le coût avoisinerait les 17 milliards par an, serait d’une durée de deux ans, sous condition de recherche d’emploi, et se traduirait par le versement d’un montant de 780 euros par mois aux personnes éligibles. À cela s’ajoute une politique de fléchage des investissements par la mise en place d’une banque publique d’investissement, le financement d’infrastructures – mais l’abandon probable du projet de TGV Lyon-Turin -, et une politique active de transition vers l’agriculture biologique et le développement des circuits courts. Le financement de toutes ces mesures est relativement flou. La coalition assume donc une logique keynésienne de relance de l’économie afin de réduire ultérieurement la dette par la croissance. Ainsi, le gouvernement prévoit une croissance de 2,5 % en 2019, 2,8 % en 2020 et de 3 % en 2021 grâce à sa politique. C’est toute cette politique qui est largement décriée par les élites européennes, qui savent qu’elle n’est pas compatible avec les règles de la zone euro.

Que va-t-il se passer maintenant? Quel est le profil de Giuseppe Conte, pressenti pour devenir Premier ministre?

Giuseppe Conte est un universitaire et un juriste, dont le CV a d’ailleurs fait polémique, puisqu’il est accusé de l’avoir gonflé. Il a un profil technique et assez peu politique. En réalité, son rôle sera mineur. Le contrat de gouvernement prévoit la mise en place d’une structure parallèle de gouvernement entre les deux forces de la coalition pour régler les ajustements liés à l’application du programme. Ce cabinet de l’ombre disposera, selon l’accord, du pouvoir de donner des ordres aux membres du gouvernement. Le vrai pouvoir sera donc entre les mains de l’équipe de Salvini et de celle de Luigi Di Maio. À ce propos, Matteo Salvini devrait être nommé au ministère de l’intérieur tandis que Di Maio devrait prendre la tête d’un super ministère du développement économique et du travail.

Il est difficile de prévoir ce qui va se passer. Le président de la République italienne, Sergio Mattarella, dispose d’un pouvoir de veto sur la composition du gouvernement. Il est par ailleurs gardien du respect des traités. C’est pourquoi il mène une politique de blocage sur certains noms. La coalition cherche par exemple à nommer Paolo Savona au ministère de l’économie et des finances, sauf que celui-ci a tenu des propos critiques à l’égard du fonctionnement de l’Union européenne et de l’euro. Il a par ailleurs plaidé pour la mise en place de mécanismes qui permettent à un pays de sortir de la monnaie unique. Sergio Mattarella appuie fortement pour l’écarter et menace d’utiliser son véto. En retour, Matteo Salvini a menacé hier soir de retourner aux urnes. Les sondages placent désormais la Lega entre 22 % et 26 %, tandis que le Parti Démocrate et Forza Italia de Silvio Berlusconi reculeraient encore de plusieurs points. Le leader leghiste a donc le rapport de force en sa faveur, d’autant plus que les scrutins régionaux intermédiaires confirment actuellement la dynamique de son parti. Ce jeu peut continuer encore quelques jours, et il est difficile de dire qui cédera en premier, mais ce que la coalition appelle «l’establishment» ne peut se permettre de nouvelles élections.

Ce matin, Salvini a répondu sèchement à Bruno Le Maire qui expliquait que «les engagements qui ont été pris par l’Italie valent, quel que soit le gouvernement». Le nouveau gouvernement peut-il et a-t-il vraiment l’intention de tourner le dos aux engagements européens pris par les précédents gouvernements italiens ?

Les propos tenus par les responsables français et allemands ont été très mal accueillis en Italie, et accréditent l’idée que la démocratie serait limitée depuis l’étranger. La Lega et le M5S incarnent non seulement la volonté des Italiens de rompre avec l’austérité, mais aussi leur volonté de rapatrier le pouvoir politique à l’intérieur du cadre national. L’UE est donc perçue comme un cadre qu’il faut réformer ou rompre. Pour autant, les marges de manœuvre du futur gouvernement sont limitées et le scénario d’une rupture avec les engagements européens reste incertain pour une série de raisons. D’abord, la situation économique de l’Italie reste objectivement très fragile. Même si le pays dégage un excédent primaire de 1,2 % du PIB par an – ce qui veut dire qu’avant paiement des intérêts, l’État italien dépense moins que ce qu’il gagne contrairement aux idées reçues -, sa dette avoisine le montant très élevé de 130 % du PIB. Cette dette doit être refinancée en permanence, ce qui expose le pays à la réaction des marchés. Fitch a menacé lundi de dégrader la note de la dette italienne, tandis que le spread, l’écart de taux d’intérêt avec l’Allemagne, a sensiblement augmenté pour atteindre 180 points de base. Par ailleurs, les banques italiennes restent gorgées de créances pourries, pour un montant de plus de 300 milliards d’euros. Ce qui plombe l’actif des banques italiennes, menace leur stabilité, et leur capacité à se refinancer et à prêter.

La Lega et le M5S incarnent la volonté de rapatrier le pouvoir politique à l’intérieur du cadre national.

 

Ensuite, parce qu’il existe plusieurs obstacles internes à un tel projet. D’une part, la majorité au Sénat est incertaine, et des sénateurs pourraient faire défection en cas de durcissement du rapport de force avec les autres pays de l’Union européenne. Cela n’est pas rare en Italie. De son côté, le président Sergio Mattarella veille au grain quant au respect du cadre européen. Enfin, il n’y a pas forcément de consensus à l’intérieur de la coalition. Les deux partis sont avant tout opportunistes. Il faut savoir que Matteo Salvini comme Luigi Di Maio ont un rapport à l’euro qui est complètement démystifié. En sortir n’est ni une obsession, ni un tabou. Cependant, leur position sur le sujet dépendra essentiellement de l’intérêt qu’ils y trouvent, et rien ne dit que celui-ci sera le même pour les deux partis à un instant T. Leur volonté est avant tout de renégocier, et le compromis qui sera jugé acceptable par le M5S ne le sera pas forcément par la Lega. Il risque donc d’y avoir des frictions à l’intérieur de la coalition.

Malgré tout, la coalition actuelle a présenté un contrat de gouvernement qui est incompatible avec la zone euro. Pour l’instant, en dépit des injonctions et les coups de mentons de la presse financière comme des responsables européens, les deux partis tiennent bon. Ils semblent prêts à jouer la carte du rapport de force avec l’Allemagne, et dans une moindre mesure avec la France. On peut donc s’attendre à tout, comme toujours avec l’Italie.

Cette coalition rappelle celle de Syriza en Grèce. Peut-on assister au même scénario ?

Comme je l’ai expliqué, la coalition actuelle n’est pas vraiment comparable avec celle qui gouverne en Grèce, mais on peut effectuer quelques parallèles, et notamment le fait qu’on a deux forces très différentes qui s’allient et s’apprêtent à faire face au cadre européen. Les différences sont nombreuses, et rendent un scénario à la Syriza incertain. D’abord, l’Italie n’est pas la Grèce. C’est la troisième économie de la zone euro, et la seconde industrie de cette même zone. Briser les reins de l’Italie n’a pas les mêmes conséquences que mettre à genoux les Grecs. Le secteur bancaire français et le secteur bancaire allemand sont très largement exposés vis-à-vis de l’économie italienne, et ne peuvent pas se permettre de voir pointer la menace d’une faillite en série des banques italiennes. La BCE ne pourrait donc pas contraindre l’approvisionnement en liquidités du secteur bancaire italien sans jouer avec le feu. Alors qu’elle avait pu le faire avec la Grèce. C’est toute la logique perverse des excédents commerciaux délirants de l’Allemagne. Ceux-ci se recyclent dans les économies du Sud de l’Europe, ce qui expose les banques allemandes à l’affaiblissement des économies de ses partenaires. Le manque de solidarité de l’Allemagne peut donc se retourner contre elle.

Par ailleurs, les responsables du M5S et de la Lega ont bien vu ce qui était arrivé à Alexis Tsipras et à la Grèce. Ils se souviennent que l’absence de plan de sortie de l’euro dans la stratégie du gouvernement grec a miné la capacité de celui-ci à négocier avec ses créanciers, et a rendu toutes ses menaces peu crédibles. Alexis Tsipras était un européiste convaincu. Il associait, comme beaucoup de Grecs, le fait d’être dans l’euro au fait d’être arrimé au bloc occidental, à la démocratie et à la modernité. Les Italiens n’ont pas ce type de pudeurs. On sait d’ores et déjà qu’une partie substantielle du patronat italien, rassemblé derrière la Confindustria, émet de sérieuses critiques sur le fonctionnement de la zone euro et n’écarte pas le scénario d’une sortie. D’une façon générale, les élites italiennes, hormis le Parti Démocrate, n’ont pas d’attachement de type religieux à la monnaie unique. Matteo Salvini et Luigi Di Maio sont donc plus disposés à remettre en cause l’Union économique et monétaire.

Les Italiens ont l’espoir que leur réalisme et leur position dure conduira à la négociation d’un compromis honorable avec l’Europe.

 

Ils ont d’ores et déjà envoyé un certain nombre de signaux à leurs partenaires européens. D’abord, la mention d’un mécanisme de sortie potentielle de l’euro dans le contrat de gouvernement qui a fuité la semaine dernière. Même si ce mécanisme a été retiré, l’idée s’est installée. Ensuite, l’absence de recul sur le programme et le fait d’assumer l’incompatibilité avec les règles budgétaires de l’union monétaire. Le nom de Paolo Savona n’est pas non plus anodin, c’est un des grands critiques de l’euro et un avocat de la mise en place de mécanismes parallèles pour en sortir progressivement. Enfin, la coalition prévoit l’émission de mini bons du trésor pour payer les arriérés de dettes de l’État envers les entreprises et donner de la respiration à ces dernières. Ces mini bons pourront aussi servir à régler des impôts, ce qui leur donne donc le caractère d’une monnaie parallèle à l’euro.

Bref, les Italiens envoient un message très clair: «nous ne finirons pas comme les Grecs». Ils ont l’espoir que leur réalisme et leur position dure conduira à la négociation d’un compromis honorable. Mais ils sous-estiment probablement la disposition de certains pays du Nord de l’Europe à voir l’Italie sortir de l’euro. Les responsables économiques de la CDU et de la CSU allemandes ont déclaré hier matin que la position italienne relevait du chantage et qu’elle signait le début de la fin de l’euro. Une manière de dire qu’ils sont prêts à prendre le risque d’une sortie, et que les Allemands ne comptent pas accepter les demandes italiennes de déroger au pacte fiscal. Pour l’instant, on peut avant tout s’attendre à une montée prochaine d’un rapport de force. Celui-ci pourrait très bien déraper et conduire à une sortie de l’euro, comme aboutir à la capitulation de l’Italie face à la raideur allemande.

Du Brexit aux élections italiennes en passant par les victoires à répétition de Viktor Orban, à chaque élection en Europe, les mouvements «eurosceptiques» réussissent de nouvelles percées. S’agit-il de victoires conjoncturelles où est-ce le signe d’une recomposition plus profonde ?

Il s’agit bien évidemment d’une recomposition profonde du champ politique européen, et celle-ci devrait s’accélérer à l’occasion des élections européennes de 2019. On a beaucoup glosé sur la défaite de l’euroscepticisme à la suite de la victoire d’Emmanuel Macron, qui intervenait après une vague de victoires de mouvement critiques à l’égard de la construction européenne. Il semblerait que cette victoire pour les pro-européens n’ait été qu’une parenthèse bien courte. Ciudadanos, en Espagne, est en pleine dynamique et représente un partenaire potentiel de poids pour Emmanuel Macron sur la scène européenne, mais à part ça ? Il y a bien le M5S, mais celui-ci est pris dans l’engrenage de sa coalition avec la Lega, et n’a pas encore arrêté son identité sur la question européenne. Il y a aussi les autres partis libéraux qui existent ici et là, mais qui ont des intérêts nationaux difficilement compatibles avec ceux de la France, contrairement à l’Espagne et à l’Italie. La réalité est qu’Emmanuel Macron est isolé, et que son projet a peu de chances d’aboutir. L’Allemagne ne veut pas en entendre parler. Hier encore, plus de 150 économistes allemands ont publié dans le Frankfurter allgemeine sonntagszeitung une tribune pour critiquer radicalement toutes les propositions de réformes de la construction européenne faites par la France. Le gouvernement allemand n’est pas plus tendre, et a renvoyé dans les cordes à la fois l’idée d’un budget de la zone euro et la proposition de renforcement du budget européen faite par la Commission européenne. Le message est clair: les Allemands ne veulent pas payer. Ils accepteront éventuellement l’idée d’un ministre des finances de la zone euro, mais en échange d’un durcissement sévère de la surveillance budgétaire. Ajoutons à cela que la position allemande va encore se raidir avec la crise italienne et les demandes de la coalition gialloverde. Bref, devant cette impasse de la réforme de l’Union européenne, les forces eurosceptiques ont un boulevard et devraient progressivement reprendre la main de l’agenda.

En 2019, deux pôles extrêmement différents devraient être renforcés. D’une part, d’ex-partis de gauche radicale travaillent actuellement à la construction d’un pôle qui est celui du populisme démocratique. Ce pôle s’organise autour de la France insoumise, de Podemos et du Bloco de Esquerda portugais, et devrait augmenter sensiblement son nombre d’élus. Il exige une réforme radicale de l’Union européenne pour sortir de la logique de la compétition entre les peuples. D’autre part, les mouvements nationalistes identitaires ont le vent en poupe un peu partout en Europe et devraient gagner de nombreux sièges. Les forces pro-européennes sont donc prises en tenaille, et cette tendance est structurelle. Tant que l’Union européenne sera incapable de répondre à la crise sociale et à la crise migratoire, il n’y a pas de raisons que la dynamique actuelle s’arrête.

Il n’y aura cependant pas de grand soir contre la construction européennne. Son effondrement viendra d’un délitement progressif, par l’accumulation de grains de sable dans la périphérie comme au cœur de l’Union. L’Italie est le dernier de ces enfants terribles apparus de façon tonitruante sur la scène européenne, mais le pourrissement peut encore durer un certain temps. La question qui se pose désormais est: quel sera le prochain pays à basculer ?

Par  Alexandre Devecchio

Source Le FigaroVOX 23/05/2018

Lenny Benbara est diplômé de l’ENS de Lyon où il a suivi un cursus en Sciences économiques et sociales, il est par ailleurs directeur de la publication et cofondateur du média en ligne Le Vent Se Lève.