A proximité d’une tempête intérieure

A trente trois ans Céline Curiol est certainement un des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Photo DR

A trente trois ans Céline Curiol est certainement un des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Photo DR

Avec Exil intermédiaire, Céline Curiol nous entraîne sur les terre intérieures de l’intimité féminine à travers l’histoire croisée de deux femmes. Deux femmes dont toutes les certitudes s’estompent. Très loin de la surface, des liens se défont pendant que d’autres se tissent sous le regard de leur entourage.

On passe d’une héroïne à l’autre,  chacune dispose d’une voix intérieure et extérieure. L’auteur laisse le soin au lecteur de choisir son angle dans ce cocktail impressionniste. Le rythme de l’écriture à la fois lent et violent explore les instants d’une mue qui s’opère avec force détails, presque en temps réel.

Le récit se nourrit d’un coté sombre et captivant où la déchéance redoutée nourrit la stimulation.  » Sur l’échelle de valeurs des gens honnêtes auxquels appartenait son mari, elle chuterait au-dessous du seuil tolérable.  » La conscience qui respire dans la langue, côtoie la spontanéité.

A trente trois ans, Céline Curiol est certainement un des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Remarquée par Paul Auster à New York où elle a vécu dix ans, elle se laisse guider par un désir de confrontation auquel elle se livre avec exigence et sincérité.  » Comme l’ambiguïté devient pernicieuse lorsqu’elle est entretenue aux dépens de ceux que l’on est censé aimer ! « 

Conscient ou pas, l’exil a toujours pour corollaire le courage. Celui d’une femme qui après s’être amarrée à son mariage s’en détache, comme on se détache de New York  » où la régression est interdite « . Après y avoir vécu suffisamment pour le comprendre, l’écrivain vient de rejoindre Paris.

On retrouve dans ce quatrième livre le thème de la délivrance par l’écriture déjà présent dans son roman d’anticipation Permission. Miléna, jeune romancière, recherche courageusement une validité qui arrive comme une réponse impossible. Dans le triomphe de l’impuissance se niche un charme fragmenté.  » Elle songea à un ruisseau glougloutant, paisible, entre les pierres : le cours de son existence, pas la moindre lame d’émotion dont se servir comme un tremplin. D’ailleurs, qu’avait-elle fait de sa journée ? « 

Exil Intermédiaire s’inscrit comme un roman de transition géographique et personnel. Une sorte d’antidote au conformisme psychique, qui maintient en alerte.

Jean-Marie Dinh

Les épuisés de la vie font recette en librairie

C’est inévitable et un peu comme le Tour de France, la rentrée littéraire suscite toujours une série de questions. Par exemple, on donnerait beaucoup (mais pas tout) pour savoir ce que pensait Delphine de Vigan le jour de la sortie de son livre Les heures souterraines. Etait-elle pétrie d’angoisse, rongée par l’incertitude ou affichait-elle au contraire l’assurance discrète d’une femme qui sort superbe de la salle de bain, deux heures après s’y être enfermée ?

On est tenu en haleine, on demande l'happy end...

On est tenu en haleine, on demande l'happy end...

On s’interroge parce qu’après No et moi (prix des Libraires 2008), traduit dans le monde entier, son cinquième roman est redoutablement efficace. Style simple, fluide, résonances percutantes, écrit comme un synopsis avec des phrases clés du genre :  » Il n’arrive pas à dormir parce qu’il l’aime et qu’elle s’en fout. « 

Il, c’est Thybault, le médecin de ville antihéros.  » Sa vie se partage entre 60% de rhinopharyngites et 40% de solitude. Sa vie n’est rien d’autre que ça : une vue imprenable sur l’ampleur du désastre.  » Elle, c’est Lila sa compagne. Thybault va trouver la force de s’en séparer, puis il sera pendu à son portable dans l’attente de son appel.

Il y a aussi la pauvre Mathilde.  » Elle n’est pas malade. Elle est fatiguée. Comme les centaines de gens qu’elle croise tous les jours.  » Dans le métro, elle a rejoint le cortège de ceux qui s’accrochent aux rampes. Le harcèlement moral dont elle est l’honnête victime la démolit. L’auteur en décrit merveilleusement le processus. Les milliers de lecteurs qui connaissent la situation ne pourront que l’attester. Mathilde est une mère courage qui élève seule ses trois enfants. Son mari est mort dans un accident de voiture. Elle a su remonter la pente.

Ce qui lui arrive est vraiment injuste. C’est l’héroïne des temps modernes qui rêve de s’oublier en se perdant à nouveau dans la culture de son entreprise. Mathilde refuse la compassion. C’est pourtant ce sentiment, que l’auteur suscite de ses lecteurs. On ne peut se résoudre à la voir souffrir. On est tenu en haleine, on demande l’happy end… Mathilde trouvera-t-elle Thybault sur sa route ?

Un roman miroir en somme sur la silencieuse misère humaine. Au cœur du déséquilibre, le livre est un succès annoncé.

Jean-Marie Dinh

Les heures souterraines, éditions Lattès, 17 euros

Craintes d’Amnesty International France sur le projet de loi relatif au Défenseur des droits

Après un premier examen du projet de loi, AIF s’inquiète de certaines dispositions qui vont à l’encontre d’une véritable indépendance de sa mission et d’une réelle transparence de son fonctionnement concernant notamment le traitement des réclamations relatives à la déontologie de la sécurité. La saisine du Défenseur est annoncée comme directe mais, telle qu’elle est notamment présentée dans les articles 6, 8, 11 et 20, elle fait l’objet de mesures restrictives. 

En matière de déontologie et de sécurité, la collégialité actuelle des 14 membres de la CNDS venant d’horizons divers serait remplacée par une simple « consultation » par le Défenseur de trois personnalités avec un risque en termes d’indépendance si ces personnes sont nommées en raison de leurs compétences « dans le domaine de la sécurité » par le Président de la République et les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat (article 11). 

Dans certains cas, la saisine du Défenseur serait subordonnée à l’accomplissement de démarches « préalables » auprès des personnes publiques ou organismes mis en cause (article 6) et, en cas de saisine par une tierce personne, son intervention serait conditionnée par l’accord express de la personne concernée (article 8). En outre, le Défenseur apprécierait « souverainement » si les faits signalés « méritent » une intervention de sa part et il ne serait pas tenu de motiver sa décision de classement de la demande (article 20). 

Ces dispositions sont contraires aux recommandations déjà formulées par AI en faveur du renforcement des pouvoirs et attributions de la CNDS à l’occasion de cette fusion avec le Défenseur et du maintien de son indépendance, seule garante d’un traitement impartial et exhaustif des réclamations qui mettent en cause des organes chargés du maintien de l’ordre public. 

Informations complémentaires 
En février 2009, AIF s’était adressée à Madame Rachida Dati et lui avait adressé le rapport « France – la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) et le Défenseur des droits » en lui faisant part de sa crainte que les attributions spécifiques de la CNDS ne soient remises en cause ou diluées à cette occasion. 

AIF formulait alors des recommandations allant dans le sens d’un renforcement des pouvoirs de contrôle et d’enquête du Défenseur des droits qui se retrouvera en charge du respect de la déontologie par les personnes exerçant des activités de sécurité. AIF demandait notamment des garanties en termes d’indépendance, de pouvoirs, et de moyens humains et financiers, pour que sa mission soit efficace. 

AIF demandait que la fusion de la CNDS dans une autre structure n’entraîne pas pour cette activité une perte de spécialisation et de compétence, la diminution des moyens qui sont actuellement affectés à la CNDS et même la réduction de ses capacités, ce qui aurait des répercussions négatives sur le contrôle indépendant efficace des organes chargés du maintien de l’ordre public. 

De plus, AIF demandait que la réforme en cours soit l’occasion de mettre en conformité avec les normes internationales les dispositions relatives à l’examen des allégations de violations des droits humains par des agents de la force publique. Au lieu de se limiter à investir le Défenseur des droits du mandat et des pouvoirs dont dispose actuellement la CNDS, il s’agirait d’étendre leur portée afin de remédier aux faiblesses qui ont pesé sur le travail de cet organe. 

Enfin, AIF rappelait que, pour être efficace, l’organe chargé d’examiner les réclamations concernant des faits commis par des responsables de l’application des lois doit être habilité à examiner toutes les allégations de violations des droits humains, voire à se substituer dans certaines affaires aux mécanismes de surveillance internes des services concernés. Cet organe doit être habilité à ordonner l’ouverture d’une procédure disciplinaire et, lorsqu’il l’estime opportun, à saisir directement le ministère public afin de déclencher l’ouverture de poursuites judiciaires. Pour s’acquitter de son mandat avec efficacité, il doit disposer d’un personnel et d’un financement suffisants, être connu du grand public et pouvoir être saisi directement par les particuliers. 

Communiqué de presse d’Amnesty International France
Paris, le 10 septembre 2009

Otan : Le porte-avions Eisenhower accueille le retour de la France Le porte-avions géant de l’US Navy, l’USS

Peu après 10H00, le général des Marines James N. Mattis doit remettre au général Stéphane Abrial le drapeau de l’Otan et, à travers lui, son « Commandement allié de la Transformation » (ACT), chargé de préparer l’Alliance aux menaces émergentes et aux nouvelles exigences opérationnelles.

Pour marquer d’une pierre blanche cette étape dans l’histoire de l’Alliance, son secrétaire général, le Danois Anders Fogh Rasmussen, et les plus hautes autorités militaires américaines assisteront à la cérémonie conçue comme un show d’une heure réglé dans les moindres détails.

« C’est la première fois depuis la création de l’Alliance qu’un commandement de niveau stratégique est confié à un non-Américain », a lui-même relevé le général Abrial devant la presse à la veille de son intronisation.
L’officier français voit dans son arrivée à Norfolk, un « symbole » du « renforcement du rôle des Européens au sein de l’Alliance ». Il en veut pour preuve la présence à ses côtés d’amiraux italien et britannique.

Sans citer la France, il souligne aussi la dimension industrielle de l’européanisation de l’Alliance atlantique, jugeant « extrêmement important que l’ensemble des industries de défense de tous ses pays membres soit représenté ».

Mais il souligne aussi le parallélisme entre la présence « d’un amiral américain en Belgique, sur sol européen, pour assurer le commandement des opérations de l’Otan et d’un général européen sur sol américain pour commander sa transformation ».

« Cette présence croisée est un symbole très fort de ce lien transatlantique qui est au coeur de l’Otan », insiste-t-il.
Le général Abrial entend se mettre à la tâche « dès mercredi midi » avec comme « tout premier dossier, le lancement, côté militaire, des travaux sur le nouveau concept stratégique de l’Alliance atlantique ».

Ces travaux de révision de l’actuel concept, un document « post-guerre froide » remontant à 1999 et jugé largement obsolète, ont été lancés au sommet du 60e anniversaire de l’Otan à Strasbourg/Kehl, en avril. Ils doivent aboutir d’ici à son prochain sommet, fin 2010 à Lisbonne.

Créé pour favoriser la transformation et l’interopérabilité des forces armées des 28 membres de l’organisation, ACT est chargé de l’évolution de ses capacités militaires et de la réflexion sur ses défis, besoins et missions futurs.

L’autre commandement « suprême » de l’Otan, le Commandement allié opérations (Allied Command for Operations, ACO) est installé au Grand quartier général des puissances alliées en Europe (SHAPE), près de Mons (Belgique). Gigantesque machine, il gère les engagements en Afghanistan, au Kosovo ou en Méditerranée.

En retrouvant le commandement intégré de l’Alliance au sommet de Strasbourg/Kehl, la France avait obtenu aussi le commandement de l’un des trois quartiers généraux de l’ACO, celui de Lisbonne.

Un général français, Philippe Stoltz, en a pris la tête le 20 juillet. Il a désormais la haute main sur les opérations de lutte anti-piraterie de l’Otan, ses activités en Afrique et sa Force de réaction rapide.
Quelque 1.250 militaires français rejoindront également les états-majors de l’Alliance d’ici à 2012.

Un rapport professionnel de plus en plus complexe

Dans son numéro de septembre, la revue de l’Institut régional du travail social (IRTS L.R) ne fait pas que fêter ses 10 ans. Fidèle à une démarche située au carrefour de la recherche de terrain, de la réflexion et du témoignage, le numéro 30 du Sociographe se penche sur l’attachement idéologique présupposé de gauche des travailleurs sociaux pour le confronter à la réalité de leur fonction.

A l’heure où le mythe émancipateur de l’insertion s’écroule sous le joug de la politique libérale en disqualifiant la profession pour la renvoyer à de l’assistance, la question posée est plutôt d’actualité. Elle s’inscrit avec pertinence au moment où la politique de répression et de contrôle social rend les plus démunis responsables de leur propre échec. Sous-tendu par des valeurs de justice sociale, le travail social se retrouve de fait projeté comme un maillon du système de domination économique. Alors que faire ?

Les différents contributeurs mettent le doigt sur l’incertitude identitaire qui transparaît tant dans les définitions du travailleur social – dont les fonctions se caractérisent par des contours flous comprenant l’accompagnement, le contrôle, l’assistance, l’insertion, la rééducation, la médiation, l’action thérapeutique, le soutien juridique… – que dans celle, non moins incertaine d’être de gauche.

 » Sortir du romantisme de gauche « 

Vision paradoxale du travail social à la Maison Blanche, d'Emmaüs au Gouvernement Fillon.

Vision paradoxale du travail social à la Maison Blanche, d'Emmaüs au Gouvernement Fillon.

Tout attachement idéologique à une identité gauchiste condamne à l’immobilité, constate Dominique Depenne, qui invite  » à sortir du romantisme de gauche pour devenir acteur du politique.  » Sans offrir de prise politicienne, la ligne de front ne se situant pas toujours entre droite et gauche.  » Tant que le travail social relèvera de la catégorie politicienne, il ne sera rien d’autre qu’un moyen utilisable et utilisé, manipulable et manipulé à d’autres fins que les siennes.  » Le sociologue prône un retour vers l’impulsion première dans la rencontre avec l’autre. L’évolution indispensable du travail social n’est pas condamnée à céder aux sirènes du libéralisme, précise Pierre Savignat. Pierre Boiral souligne, lui, l’inversion des priorités, en précisant que le travailleur social n’a pas aujourd’hui qu’une fonction d’assistance.  » Il a aussi, nécessairement, celle de créer de l’activité économique dont les destinataires réels, les bénéficiaires, ne sont pas les assistés. « 

Le travailleur social ne peut pas être  » de gauche  » lorsqu’il intervient auprès des publics en difficultés. Le travail social doit promouvoir une vision indépendante, défend Philippe Roppers.  » Il convient de promouvoir et de soutenir dans le respect d’une éthique susceptible de structurer des libertés de penser et d’agir. Et cela, ce n’est être ni de droite, ni de gauche. « 

Jean-Marie Dinh

Le travail social est-il de gauche ? Le Sociographe, septembre 2009, 10 euros, disponible en librairie ou via www.lesociographe.org

Voir aussi : rubrique société, la question religieuse dans le travail social,