FG Ossang : un cinéaste vampire qui vide le temps…

FJ Ossang : « C’est la phase terminale d’une époque… » Photo Rédouane Anfoussi

Festival 100%. Hommage au cinéma de FG Ossang, qui considère le cinéma  » comme un psychotrope « . Trois films à découvrir jusqu’au 11 février.

L’enfant est né en 1956. Une légende dit que quelques fées du rock qui passaient par là se seraient penchées sur le berceau de FG Ossang pour y vomir après une nuit trop arrosée. Le mystère plane toujours sur ce qu’elles avaient mangé la veille. Bref le pauvre gosse, qui a grandi depuis, est atteint par cette incurable maladie nommée créativité débordante. Celles qui ébranlent la société dans ses certitudes. Les symptômes témoignent d’un attachement profond aux grands espaces, à la nature et aux spiritualités diverses, chamaniques, incas, tibétaines… dans lesquelles l’homme est partie intégrante du Cosmos.

Invité par le festival 100% dans le cadre d’un hommage à son travail cinématographique, l’artiste était à Montpellier pour évoquer son dernier film Dharma Guns (2011). L’opus nous propulse dans un univers d’entre-mondes qui nous fait plonger dans la noirceur des âmes. Ossang brode sur le motif récurrent de la perdition :  » Je voulais revenir à une enfance de l’art. Le film procède par stratification. C’est une attaque par les périphéries qui parle du monde vampire, des machines qui aspirent tout. On ne peut plus faire d’alchimie. C’est la phase terminale d’une époque… » (rire).

Poète et écrivain halluciné, qui prend son petit déj’ chez Burroughs, son plat du jour avec Céline et son dîner chez Vaché et Artaud, Ossang donne aussi de la voix dans les groupes MKB et Trobbing Gristtle entre punk et indus.  » C’est un type à part. En tant qu’artiste il incarne vraiment la modernité. Il est écrivain, musicien et cinéaste et il associe complètement les différentes formes d’écriture dans son travail « , commente un organisateur conquis. On le sent bien dans Dharma Guns, où chaque forme d’écriture est exploité indépendamment comme pour répondre à la formule de Cocteau  » Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité.  » Dans cette mise en abyme du jeu de la représentation, les plans (en noir et blanc) sont très travaillés  » C’est étonnant que le monde soit si bête. Il ne faut pas être sérieux au cinéma, mais c’est quand même important dit Ossang qui joue avec la force omniprésente de l’accidentel.  » Le cinéma, c’est quelque chose de sauvage. Il est né dans les cirques et les bordels. Le cinéma c’est la commotion… « 

Ses films lui collent à la peau comme la profondeur de son regard sur un monde qu’il voit s’effondrer.  » Bientôt il n’y aura plus qu’à découvrir les films de série Z tellement le cinéma se rétrécit. On apprécie la puissance du cinéma dans des périodes qui correspondent à des académismes de courte durée.  » En attendant il rappelle la faculté du cinéma à s’émanciper de tout carcan formel pour reprendre sa liberté.

Jean-Marie Dinh

 

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 Encore à l’affiche aux Cinémas Diagonal, Le trésor des îles chiennes et Docteur Chance, jusqu’à samedi.

Israël et les «conséquences catastrophiques» d’une attaque de l’Iran

Source "Terre Promise" Ce site fait état d'un rapport selon lequel Israël pourrait detruire les infrastructures nucléaires de l’Iran en deux jours.

Les spéculations d’Israël sur la fabrication en Iran d’armes nucléaires pourraient avoir des conséquences «catastrophiques», a déclaré mercredi un haut responsable du ministère russe des Affaires étrangères Mikhaïl Oulianov.

«Les inventions» concernant «la possible fabrication par l’Iran d’armes nucléaires (…) font monter la tension et pourraient encourager les tentatives de recourir à des solutions militaires avec des conséquences catastrophiques», a déclaré M. Oulianov à l’agence Interfax.

Ces dernières semaines, les rumeurs sur une possible attaque israélienne contre des installations nucléaires iraniennes se sont amplifiées, alimentées par des déclarations de dirigeants israéliens et des éditoriaux dans les médias internationaux.

Un spécialiste israélien du renseignement, Ronen Bergman, a affirmé il y a une semaine dans le New York Times qu’une telle attaque aurait lieu dès cette année.

Plus tard ne doit pas être trop tard pour Israël

De son côté, le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, a provoqué l’émoi en souhaitant une opération contre Téhéran, sans préciser de date. «Quiconque dit ‘plus tard’ pourrait découvrir que ‘plus tard’ est trop tard», a-t-il affirmé.

«Le bruit et les inventions concernant les délais de la possible fabrication par Israël d’armes nucléaires (…) ont des objectifs politiques et de propagande qui sont loin d’être inoffensifs», a souligné M. Oulianov, directeur du département de la sécurité et du désarmement du ministère russe des Affaires étrangères.

Israël accuse depuis des années l’Iran, qu’il considère comme son principal ennemi, de vouloir se doter de l’arme nucléaire sous couvert d’un programme civil, ce que Téhéran dément.

«Dans nos évaluations, nous préférons nous baser sur les faits réels selon lesquels l’activité nucléaire de l’Iran est sous un strict contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)», a poursuivi le diplomate russe.

La Russie, qui a jusqu’ici souscrit à quatre séries de sanctions du Conseil de sécurité contre l’Iran, a fait savoir tout comme la Chine qu’elle s’opposait à de nouvelles sanctions.

Moscou estime que les sanctions européennes et américaines contre la République islamique ont pour but de faire échouer de nouveaux pourparlers internationaux sur le programme nucléaire iranien.

AFP

 

Iran : réfléchir avant d’agir

Vietnam, Irak, Afghanistan. Leslie H. Gelb, figure respectée des cercles diplomatiques de Washington rappelle les leçons chèrement apprises durant les dernières guerres américaines : « en dehors de ceux qui bénissent le son du canon où qu’il résonne, tout le monde entrevoyait rapidement la terrible vérité : les responsables gouvernementaux n’avaient que bien peu d’idées – voire aucune – sur ce qu’ils étaient en train de faire, sur ce qu’était réellement le pays envahi, ce qui pouvait ou non être accompli, et à quel coût. » Face à la récente poussée de fièvre guerrière contre l’Iran qui enflamme les Républicains, il réclame un débat public sur les enjeux et les risques d’une opération militaire dans le détroit d’Ormuz, et énumère les très nombreuses incertitudes qui pourraient provoquer une déflagration incontrôlable. — L’Iran est l’une des frontières possibles où les lignes de failles de plus en plus larges qui séparent le vieux monde – l’occident – des émergents, pourraient déclencher un conflit majeur, faute d’avoir pris conscience que le rapport de force n’est plus celui de l’immédiat après guerre froide. Les faucons de Washington croient toujours que la puissance de feu américaine suffira, gesticulations et démonstration de force aidant, à intimider le reste du monde. Mais le monde a changé. Les émergents ont acquis depuis la crise financière provoquée par le « centre » une confiance renforcée dans leurs destins, une certitude croissante que leur futur nécessitera de moins en moins de transiger avec d’anciennes puissances qui prétendaient régenter les usages du monde, mais se sont révélés incompétentes, et pire encore, nuisibles. L’Iran, qui nous est présenté comme le nouveau « méchant » du jour, est à l’intersection de cette différence d’interprétation, de ces lignes de force géopolitiques. Pour les non alignés, il représente l’exemple type d’une souveraineté bafouée par un occident qui s’arroge le droit de lui interdire l’accès aux technologies qui sont gages d’indépendance – à la maitrise du nucléaire civil. Pour la Chine, c’est un fournisseur d’une énergie primaire dont la sécurisation est aujourd’hui un enjeu stratégique. La mécompréhension de l’occident de cette nouvelle réalité qui se dessine – sa non reconnaissance, pour cause de surestimation aveuglante de son pouvoir et de sa légitimité – est dangereuse. Des conflits catastrophiques peuvent naître fortuitement en raison d’erreurs d’évaluation des forces en présence. Mais il y a plus : venant surdéterminer ces lignes de tensions, Israël, la dernière aventure coloniale occidentale, jusqu’à aujourd’hui incapable d’assumer une résolution pacifique des antagonismes, certes difficilement surmontables, résultant de sa situation initiale, mais aussi aujourd’hui du poids accru des interprétations de plus en plus littérales de la promesse biblique – tient aujourd’hui sur l’échiquier moyen oriental la place d’une pièce aux mouvements erratiques. Renforçant d’autant la dangerosité du moment, contre toute nécessité réellement vitale. Contre Info.

Nous recommençons encore une fois ces choses abominables. Comme par le passé, nous laissons une bande de politiques ignorants, incapables de penser, et des experts en politique étrangère animés par un esprit partisan, définir des ultimatums en forme de « lignes rouges. » Comme par le passé, nous les laissons nous conduire à marche forcée vers la guerre. Cette fois, leur cible est l’Iran. Dieu sait si les dirigeants iraniens sont des gens peu fréquentables, capables d’actions dangereuses. Mais si nous avons appris au moins quelque chose, après nous être lancés dans les guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan, c’est ceci : nous devons organiser une confrontation publique des rhétoriques guerrières avant, et non après le début du conflit.

Bien sur, il existe des risques à agir de façon aussi raisonnable. Cela donne un signal d’hésitation, et même de faiblesse, à l’adversaire. Mais pour moi, le plus grand risque réside dans le fait de ne pas hésiter. Le véritable risque serait de ne pas examiner complètement et publiquement les justifications pour la guerre. A l’occasion de chaque conflit majeur durant les dernières décennies, l’opinion publique pensait que le gouvernement et les experts savaient de quoi ils parlaient et comprenaient ce qu’ils proposaient de faire. Puis, environ une année plus tard, ces certitudes s’effondraient. En dehors de ceux qui bénissent le son du canon où qu’il résonne, tout le monde entrevoyait rapidement la terrible vérité : les responsables gouvernementaux n’avaient que bien peu d’idées – voire aucune – sur ce qu’ils étaient en train de faire, sur ce qu’était réellement le pays envahi, et ce qui pouvait ou non être accompli, et à quel coût. Mais il est était alors trop tard. La vie si précieuse de nos soldats avait été sacrifiée, notre prestige amoindri. La politique et le patriotisme avaient prévalu sur la raison.

Pour notre bien, nous ne devons pas autoriser ceci à nouveau. Organisons des sessions d’auditions parlementaires, qui soient approfondies et soigneusement préparées, afin d’entendre les arguments favorables ou opposés à une guerre avec l’Iran. Que ces sessions soient conduites par la Commission des affaires étrangères du Sénat, ou par une commission spéciale installée par le Président Obama. Menons ce travail consciencieusement et d’une façon systématique, tout particulièrement en raison de l’approche de l’élection présidentielle, avec ce qu’elle apporte de bêtise et de virulence. Oui, certes, je sais que cette forme de procès public est loin d’être parfaite, et n’apporte pas de vraie solution. Mais je ne vois aucun autre moyen de ralentir le suivisme passif qui nous est si familier sur le chemin de la guerre, et de contrer ses tambours major qui paradent en agitant les plans détaillant pourquoi la guerre doit être faite et comment elle pourra être gagnée. Les auditions publiques désorienteront sans doute nombre de gens, mais, démocratiquement, elle leurs donneront au moins la possibilité de forger leur jugement.

Deux facteurs pourraient vraisemblablement déclencher une confrontation avec l’Iran : la menace de Téhéran de bloquer le détroit d’Ormuz, qui est une voie de navigation internationale, et ses actions incessantes en vue d’acquérir l’arme nucléaire.

En apparence, la question d’Ormuz est refermée aussitôt qu’évoquée. Si Téhéran viole un principe fondamental des lois internationales et ferme une voie de navigation internationale, celle-ci doit être rouverte immédiatement par la force si nécessaire. C’est ma réaction instinctive. Mais, dès lors, une nouvelle question se pose. Pourquoi cette tâche incomberait-elle presqu’entièrement aux Etats-Unis ? Qu’en est-il des autres nations qui consomment le pétrole transitant par le détroit ? Combien de temps cela prendrait-il, pour rouvrir et maintenir libre le détroit, et à quel coût ? Faut-il attaquer des cibles terrestres pour y parvenir ? A quelle distance à l’intérieur des terres ? Qu’en serait-il des destructions des infrastructures économiques, et par-dessus tout, des victimes civiles ? Une telle opération militaire convaincrait-elle les iraniens qu’ils doivent acquérir l’arme nucléaire, ou les en dissuaderait-elle ? Une opération navale dans le détroit dirigée par les Etats-Unis faciliterait-elle pour Israël l’utilisation de cette couverture pour lancer une attaque massive contre les installations nucléaires iraniennes ? Cette attaque massive déclencherait-elle des représailles iraniennes à la fois contre Israël et les Etats-Unis ? Il n’existe aucune réponse simple et décisive à la plupart de ces questions. Bien sûr, en évoquant ces questions, certains plans américains pourraient être dévoilés, donnant un avantage à Téhéran. Néanmoins, le fait qu’elles soient posées donnerait aux Américains une vue plus claire sur ce vers quoi ils se dirigent, et de plus, cela obligerait le Congrès et l’exécutif à réfléchir plus intensément sur les actions qu’ils envisagent. Bien souvent, les gouvernements ne répondent pas aux questions les plus difficiles avant qu’ils n’y soient contraints, avant qu’il ne soit trop tard.

Leslie H. Gelb

Président émérite et Associé Senior au Council on Foreign Relations

Jean-Christophe Victor : « Le monde change et il pourrait aller mieux…»

« Le logiciel mental de l’occident débouche sur une lenteur de compréhension ahurissante »

 

A la différence des atlas, vous avez opté pour une présentation sous forme d’itinéraires géopolitiques quels ont été vos choix de lecture ?

 

 » Ce n’est pas facile de construire un sommaire qui puisse refléter les questions du monde en évolution sur une période longue. Ces itinéraires proposent des classements et des hiérarchies qui ont demandé d’opérer des arbitrages. Nous avons par exemple, renoncé à ouvrir une fenêtre sur le Nigeria qui aurait eu toute sa place, nous aurions pu aussi doubler l’espace que nous consacrons à l’Indonésie. Le livre offre une vision politique qui se découpe en trois parties : le basculement du monde, les violences et le passage des frontières. Les éléments évoluent dans chacune d’entre elles et ils se croisent. Ce n’est pas un livre collectif mais j’ai travaillé avec l’équipe du Lépac*, le terme itinéraire signifie que ce sont mes propres choix.

Quels sont les causes et enjeux principaux de la redistribution du pouvoir mondial ?

Parmi les éléments importants, il y a le facteur démographique avec des pays comme le Brésil, l’Inde et la Chine qui disposent d’un taux de natalité important sans être trop élevé pour leur économie nationale. Ce sont des pays qui ont proprement émergé comme en témoignent l’amélioration de leur système de santé publique et l’allongement de l’espérance de vie. Le différentiel de taux de croissance de plusieurs points en leur faveur depuis une quinzaine d’années, apparaît comme un autre facteur incontournable. On observe un troisième point qui découle du second à travers le fait que les élites chinoises, indiennes, indonésiennes, brésiliennes… construisent un discours politique. Elles souhaitent, à juste titre, que leurs voix soient prises en compte dans les orientations de la politique mondiale. Elles voudraient devenir membre du Conseil de Sécurité, elles mènent bataille contre l’OMC pour un accès aux médicaments génériques…

On a pourtant le sentiment que l’occident fonctionne avec le même logiciel. Est-ce une erreur d’appréhension ou un refus de la réalité ?

Pour reprendre votre expression, on peut considérer qu’il y a le logiciel mental et le logiciel économique. L’économie s’adapte au déplacement des espaces vers l’Asie notamment. Elle a compris que les marchés sont là. Elle entend répondre au besoin de consommation des nouvelles classes moyennes. Toutes les analyses de l’OCDE ou d’Ubifrance pour l’hexagone, le confirment. En revanche, le logiciel mental débouche sur une lenteur de compréhension ahurissante que l’on peut considérer comme une forme de refus de s’adapter à la nouvelle donne. C’est un peu comparable à la décolonisation institutionnelle. Elle s’est opérée dans les années 60, mais nous n’en avons toujours pas terminé avec la décolonisation mentale.

Malgré les 30% de sa population sous le seuil de pauvreté, vous qualifiez la situation de L’Afrique du Sud comme une source d’espérance pour le continent…

 

La société sud-africaine demeure, il est vrai, très inégalitaire. L’apartheid s’est déplacé, il est aujourd’hui socio-économique. Mais malgré ses fractures le pays est aujourd’hui une grande puissance économique avec un afflux migratoire important. C’est aussi une grande puissance diplomatique. Le pays investit en Afrique australe. Sur dix ans on relève une augmentation constante de son budget de l’éducation à l’instar de la Corée du Sud dans les années 70. Autre indicateur important, c’est un des premiers pays du monde pour les affectations privées /publiques en recherche et développement ce qui devrait encore propulser son économie.

On a vu les Brics et le FMI se porter au secours de l’Europe engluée dans la crise financière. Quelles incidences peut-on en attendre ?

Pour les Brics, c’est un signal fort. Le ministre des finances brésilien vient d’appeler son homologue portugais pour lui proposer de le soulager de certaines dettes, le ministre angolais a fait la même démarche. On imagine avec quelle satisfaction… Notons que l’offre ne valait pas que pour le plaisir mais aussi parce qu’ils en avaient la capacité. Il en va de même quand la Chine offre sa contribution pour soutenir l’Euro, elle le fait parce qu’elle a diversifié ses placements sur le marché monétaire. Depuis un certain temps, le FMI mène également une politique de diversification des aides. Sa participation financière en Europe découle de cette logique. L’UE n’a pas attendu le FMI pour s’engager dans une politique d’austérité.

Votre itinéraire se conclut sur une note optimiste…

Oui, je dis souvent aux gens de créer leur propre système d’acquisition de l’information. Ce qui est désormais possible avec Internet. Il est difficile de sortir du prisme de l’information qui confond l’urgent et l’important, ce qui ne donne pas un reflet exact de la situation. A la fin du livre, on trouve un tableau qui fait apparaître des évolutions souvent imperceptibles. On se rend compte que globalement le nombre d’enfants scolarisés et d’adultes alphabétisés est en hausse – y compris la scolarisation des filles dans les pays arabes – que les budgets de santé publique sont en augmentation en part du PIB, que le nombre de conflits est historiquement bas… Il reste que ce faisceau de bonnes nouvelles demeure très inégalement réparti, mais le monde change et il pourrait même aller mieux… « 

recueilli par Jean-Marie Dinh

* Le Lépac est un laboratoire privé, indépendant, de recherche appliquée en géopolitique et prospective.

Le Dessous des cartes Itinéraires Géopolitiques, éditions Tallandier, 29,9 euros.

Voir aussi : Rubrique International, rubrique Géopolitique, rubrique Politique internationale, Rubrique Société, Décolonisation, rubrique, Rencontre,

 

« Le modèle chinois ébranle les certitudes américaines »

 

Un monde interculturel

New York, correspondant – Installé depuis 2005 à New York, Ian Buruma est devenu l’un des intellectuels les plus en vue aux Etats-Unis. Il collabore à la New York Review of Books, au New York Times et au New Yorker. Polyglotte (néerlandais, anglais, allemand, chinois, japonais et français, quoi qu’il en dise), il a été l’éditeur des pages culturelles de la Far Eastern Economic Review, à Hongkong, et de The Spectator, à Londres. Aujourd’hui professeur de démocratie, droits de l’homme et journalisme à l’université Bard – « façon de dire que j’enseigne ce que je veux, c’est le charme du système universitaire américain », dit-il en riant -, il est un auteur polyvalent et prolifique. Nous avons interrogé cet intellectuel à focale large, prix Erasmus 2008, sur sa spécialité initiale : la Chine et l’Extrême-Orient.

Votre itinéraire vous place au carrefour de l’Asie, de l’Europe et de l’Amérique. En quoi cela influence-t-il votre regard sur le monde ?

Mon père est néerlandais, ma mère anglaise d’origine juive allemande. L’Asie puis l’Amérique se sont ajoutées un peu par hasard. Très jeune, étudiant en langue et littérature chinoises, j’étais un cinéphile. Un jour, j’ai vu à Paris Domicile conjugal (1970), de François Truffaut. Le personnage d’Antoine Doinel y tombe amoureux de la Japonaise… et moi aussi ! A l’époque, aller en Chine était impossible. Je me suis donc tourné vers le Japon, où j’ai étudié le cinéma et participé à la troupe de danse Dairakudakan. L’Amérique est venue à moi tardivement, quand on m’a proposé d’y enseigner. Je me sens toujours plus européen qu’américain. Un Européen marié à une Japonaise et parfaitement chez lui à New York, la ville de la mixité.

Vous êtes progressiste et un produit typique du multiculturalisme. Pourquoi dénoncez-vous la « courte vue » des progressistes sur l’islam ?

Je ne suis pas « progressiste ». C’est ce pays tellement conservateur que sont les Etats-Unis qui m’a beaucoup poussé à gauche ! Je l’étais moins en Europe et en Asie. Je n’ai jamais admis les complaisances de gens de gauche pour toutes sortes de potentats sous le prétexte d’accepter les différences. Et je suis opposé à l’idéologie du multiculturalisme. Lorsque le terme décrit une réalité, il me convient. Sur le plan factuel, je suis multiculturel. Mais l’idée que les gens doivent impérativement préserver toutes leurs racines est absurde. Dans le cas célèbre d’un crime d’honneur commis en Allemagne, où le juge avait estimé que le criminel avait des circonstances atténuantes en raison de sa culture d’origine, je considère qu’il a tort.

Il y a des choses plus importantes que la culture. Je n’admets pas l’argument culturel pour justifier l’excision. En même temps, je suis plus tolérant que la loi française pour l’affichage des symboles religieux. Qu’une policière ou une enseignante soit interdite de porter le niqab dans ses fonctions, oui. Une personne dans la rue, non. Ce type d’interdiction n’est qu’une façon de dissuader des gens impopulaires d’adhérer à une religion impopulaire.

La peur des Japonais était très forte il y a vingt-cinq ans aux Etats-Unis. Comment expliquez-vous qu’un même phénomène soit aujourd’hui dirigé contre la Chine ?

Les deux phénomènes ne sont pas similaires. Ce qui faisait peur aux Américains il y a une génération, c’était la visibilité des Japonais : Mitsubishi rachetait le Rockefeller Center, Toyota déboulait, etc. Leurs marques étaient très visibles. De plus, dans l’histoire américaine, les Japonais sont suspects. Aujourd’hui, les Américains se disent que, si les Chinois parviennent à la puissance qu’avaient les Japonais, ils seront bien plus dangereux. Mais, sur le fond, la menace nipponne avait été grandement exagérée et la menace chinoise l’est tout autant. D’abord, l’absence de liberté intellectuelle en Chine reste un obstacle très important pour son développement. Ensuite, l’intérêt des deux parties à préserver des liens l’emportera sur les forces poussant au conflit.

Quelle est la part de réalité et de fantasme dans cette tension montante ?

Par fantasmes, vous entendez peur. Elle est fondée : la montée en puissance de la Chine ne pourra que réduire le pouvoir et l’influence américaine dans le monde. Après 1945, les Etats-Unis sont devenus le gendarme de l’Asie. Ce n’est plus le cas. Des peurs populistes sont également fondées sur des motifs socio-économiques. Mais je ne pense pas qu’elles atteignent le niveau des peurs antinippones de la fin des années 1980. Et les craintes de l’influence économique chinoise sont surtout concentrées dans les Etats de la vieille économie, où l’industrie lourde est en déclin.

Un sondage de l’Institut Pew a montré que les Américains croient que la Chine est devenue la première puissance économique mondiale. Or elle reste loin des Etats-Unis. C’est un fantasme typique…

C’est une combinaison d’ignorance et de peurs, exploitées par des chroniqueurs de radios dans le but de blâmer Barack Obama. Mais je le répète : le déclin des Etats-Unis est un fait, comme la montée en puissance économique de l’Asie. Ce déclin génère un choc, dont il ne faut pas s’alarmer inconsidérément. Au début du XXe siècle, l’invention du personnage de Fu Manchu (sorte de génie du Mal incarnant le « péril jaune ») avait provoqué un arrêt de l’immigration sino-nipponne en Amérique qui avait même eu un impact en Europe. A suivi la menace communiste, qui était, pour les Etats-Unis, loin d’être aussi réelle qu’on l’a présentée. Mais même la CIA y a sincèrement cru.

Les Etats-Unis sont un pays qui vit sous la peur constante de puissances extérieures qui menaceraient de faire disparaître son espace sécurisé. Ce pays a bâti et a été bâti par une société d’immigrés mais, dans le même temps, il pourchasse ces immigrés pour se protéger. Comme la France, du reste. Et, comme les Français, les Américains s’estiment porteurs d’une mission civilisatrice universelle. Or le « modèle chinois » ébranle leurs certitudes.

Est-ce parce que les Américains fondent leur économie sur l’idée que la liberté est le meilleur garant du succès, alors que les Chinois ont une croissance très supérieure avec un régime dictatorial ?

C’est exactement ça. Ce mélange chinois réussi de capitalisme et d’Etat fort est plus qu’une remise en cause, il est perçu comme une menace. Je ne vois pourtant pas monter une atmosphère très hostile à la Chine dans l’opinion. Depuis un siècle, les Américains ont toujours été plus prochinois que pronippons. Les missions chrétiennes ont toujours eu plus de succès en Chine qu’au Japon. Pour la droite fondamentaliste, ça compte. Et, dans les années 1980, des députés ont détruit des Toyota devant le Capitole ! On en reste loin.

Et le regard des Chinois sur les Etats-Unis, comment évolue-t-il ?

Tout dépend de quels Chinois on parle, mais, pour résumer, c’est attirance-répulsion. Surtout parmi les classes éduquées qui rêvent d’envoyer leurs enfants dans les universités américaines et en même temps peuvent être emplies de ressentiment à l’égard d’une Amérique qu’elles perçoivent comme hostile, pour beaucoup à cause de la propagande de leur gouvernement. Du communisme comme justificatif du pouvoir il ne reste rien. Le nouveau dogme est un nationalisme fondé sur l’exacerbation d’un sentiment victimaire vis-à-vis du Japon et des Etats-Unis. En Chine, à Singapour, en Corée du Sud, on constate une forte ambivalence typique de certaines élites, par ailleurs fortement occidentalisées, pour qui le XXIe siècle sera asiatique. Dans les années 1960, au Japon, a émergé une nouvelle droite ultranationaliste, dont les représentants les plus virulents étaient professeurs de littérature allemande ou française. Ils voulaient se sentir acceptés, légitimes en termes occidentaux, et se sentaient rejetés. C’est ce que ressentent aujourd’hui les nationalistes chinois.

En 2010, vous avez écrit que la Chine est restée identique sur un aspect essentiel : elle est menée par une conception religieuse de la politique. Serait-elle politiquement soumise à l’influence du confucianisme, comme l’espace musulman le serait par le Coran ?

 Dans le cas chinois, il ne s’agit pas que de confucianisme ; le maoïsme était identique. Il n’y a aucune raison pour que les musulmans ne puissent accéder à la démocratie tout en préservant leur religion. La Turquie, l’Indonésie l’ont fait. La Chine le pourrait tout autant. Des sociétés de culture sinisante comme Taïwan ou la Corée du Sud ont montré qu’un changement est possible. L’obstacle à surmonter, en Chine, est que le confucianisme rejette la légitimité du conflit. L’harmonie est caractérisée par un ordre social ou règne l’unanimité. Donc la plus petite remise en cause apparaît instantanément menaçante.

Qu’est-ce qui pourrait déclencher un processus démocratique en Chine ?

Le plus grand obstacle est l’alliance entre les élites urbaines et le Parti communiste. Les deux ont peur de l’énorme masse paysanne ignorante. Ces élites ont une telle histoire récente de violence et une telle peur d’un retour du chaos qu’elles préfèrent un ordre qui leur assure la croissance, au risque d’avancer vers la démocratie. Pour le pouvoir, la grande faiblesse de ce système est que, le jour où l’économie cesse de croître et que l’enrichissement des élites urbaines s’arrête, l’édifice s’écroule. Dans ce cas, tout pourrait advenir, d’une alliance entre démocrates, ressortissants des nouvelles élites, et une fraction du parti, jusqu’à un coup d’Etat militaire.

Sylvain Cypel (Le Monde)

 

Voir aussi : Rubrique Etats-Unis, Société, rubrique Chine,

Perturbations météo

Le Vent peine à se lever  actuellement pour cause de soucis techniques. Nous nous en excusons auprès des visiteurs réguliers. Vous êtes de plus en plus nombreux à passer nous voir ( environ 500 par jour en 2011). N’hésitez pas à nous faire part de vos envies, réflexions, suggestions et critiques…

Bonne année du Dragon et à bientôt !

JM