Chez Virgin, la « pourriture » des clients l’a disputé au cynisme de la direction

longue-file-d-attente-pour-esperer-rentrer-dans-le-magasin_1195679_800x400

Vidéo Rush Virgin

Témoignage
Clément Liscoët | Etudiant en sociologie et vendeur chez Virgin

Les événements qui ont eu cours ces 13, 14, 15 mai dans les différents Virgin Megastore pendant la grande opération de déstockage ont suscité de grands sentiments d’indignation qui ont été relayés dans les médias, essentiellement via le support des blogs et de la presse numérique [« Soldes à Virgin : “ Vous vous êtes comportés comme des pourritures” »,

Il est intéressant de constater que l’essentiel de la critique s’est porté sur les clients et moins sur les membres de la direction des Virgin Megastore. Les clients ont été désignés par les doux sobriquets de « charognards » et « pourritures », remettant en cause leur comportement peu digne d’êtres humains.

Vendeur au secteur multimédia du Virgin Megastore de Montmartre depuis cinq ans, j’ai eu l’occasion de vivre cette période de déstockage.

Toutefois, bien que j’aie ressenti ces mêmes sentiments de dégoût et d’indignation, je voudrais rendre un peu plus subtiles les critiques qui ont été faites jusque-là, quitte à les déplacer quelque peu.

Un mode de pensée cynique

L’histoire de notre société moderne se caractérise par l’éveil de la rationalité. L’individu est devenu libre de ses choix par l’usage de la raison. Cependant, alors que pendant longtemps, il a été question d’une rationalité en valeur – l’individu réalisait ses choix en fonction de valeurs morales admises (religieuses, métaphysiques, etc.) – avec l’essor du capitalisme, on a vu émerger une autre forme de rationalité : la rationalité en finalité, une certaine forme de cynisme où « la fin justifie les moyens ».

Or, l’ensemble de la politique de Virgin ces dernières années a eu pour seul but d’inciter les clients, comme les vendeurs, à adopter le mode de pensée cynique au détriment de l’action morale.

Déjà à mon arrivé en 2008, les vendeurs du secteur multimédia avaient le droit à une prime en fonction de la réalisation des taux de ventes de produits numériques (lecteurs MP3, appareils photo, etc.).

Si la nécessité de faire du chiffre n’était pas encore pleinement prescrite sur le terrain, il reste que certaines techniques de vente entraient en ligne de compte dans l’évaluation des vendeurs, réalisée chaque année et au titre desquelles on pourra citer « la montée en gamme ». Du simple lecteur MP3, il était alors recommandé d’encourager le client à se tourner vers celui qui disposerait d’un écran couleur, puis, plus tard, au gré des technologies, vers celui qui capterait Internet.

De la même façon, il pouvait par exemple être assez mal venu de déconseiller l’achat d’une tablette numérique quand bien même celle-ci devait être destinée à un enfant, bien que le produit, autant pour des raisons techniques (la fragilité) qu’éthiques (la somme du produit équivalait au tiers de mon salaire), ne lui était pas approprié.

Le culte du matérialisme

C’est donc très tôt que Virgin, par l’intermédiaire de ses vendeurs, a enchaîné le client au consumérisme. On vouait alors un culte au matérialisme ; les techniques de vente par le renfort d’autres organes de la machine commerciale, comme la publicité, n’avaient de cesse de convertir les clients à ce culte.

A partir de 2010, Virgin a pris la décision de développer plus encore ce culte lorsque l’enseigne a décidé d’introduire la vente d’assurances sur les produits numériques. Les vendeurs ont été formés moins sur les conditions de réparation des produits lors de la souscription d’une assurance que sur la façon de placer ces dernières.

Le devoir de remplir son taux d’assurance était d’autant plus obligatoire qu’un système de sanctions s’était mis parallèlement en place :

  • dans un premier temps, aux primes données en fonction de la vente des produits s’est ajoutée une autre prime, celle-ci en fonction du nombre d’assurances placées ;
  • puis un tableau hebdomadaire de classement s’est mis en place, hiérarchisant les vendeurs entre eux.

Le taux de placement d’assurances est alors devenu le seul élément faisant la qualité d’un vendeur. Si un employé voulait évoluer au sein de Virgin, il devait dans un premier temps montrer sa capacité à faire des assurances à tout prix et quels que soient les moyens.

Transformés en vendeurs d’assurance

Après avoir formé ses clients au culte du matérialisme, Virgin insistait désormais sur la préciosité et la fragilité des produits achetés. L’archétype du bon vendeur était alors celui qui était en mesure de conseiller un produit à un prix tel qu’il ne vienne pas limiter le placement d’une assurance, sans trop contraindre le budget du client.

Quant aux vendeurs, leur marge de liberté a été de plus en plus réduite et ils ont dû se contraindre à accepter les nouvelles règles que Virgin leur prescrivait. Bref, de vendeurs en produit numérique, nous nous sommes transformés, bon gré mal gré, en vendeurs d’assurance.

Au cours de ces derniers mois, on a longtemps imputé aux ventes en lignes la chute de Virgin. Loin de remettre en cause complètement ce point, il n’en reste pas moins que Virgin, en raison de la politique menée ces dernières années, a encouragé ses clients à se tourner vers ces mêmes sites en ligne.

Les individus sont devenus des agents

Dans un premier temps, un premier mouvement s’est constitué lorsque Virgin a incité ses clients à épouser l’action calculée, le cynisme, en accordant une part toujours plus importante à la matérialité : en favorisant une consommation toujours plus extrême au moindre coût.

Puis, un second mouvement s’est amorcé lorsque Virgin a supprimé la seule force qui lui restait, ses vendeurs, en les déshumanisant. En contraignant de façon de plus en plus accrue les employés à passer de conseillers clients à vendeurs d’assurance, Virgin a fait de ses employés le rouage d’une mécanique de profit. La relation de vente qui, jusqu’alors, pouvait encore se définir par une relation entre deux individus, vendeur et client, s’est peu à transformée pour faire place à une relation entre deux agents, deux moyens, rapprochant au final une vente en magasin de la virtualité d’une vente sur Internet.

Aussi, quels ont été les torts des clients venus ces derniers jours ? On ne pourrait les incriminer d’avoir voulu faire de bonnes affaires, d’avoir cherché à maximiser le profit qu’ils pouvaient tirer de cette aubaine. Après tout, les clients présents les 13/15 mai se sont assignés le rôle que Virgin a attendu d’eux pendant toutes ces années.

Ces événements n’ont fait que révéler la virtualité de la relation entre employés et clients, non plus incarnée par des individus humains, mais par la rencontre mécanique entre une offre et une demande, dans l’objectif d’atteindre les buts fixés.

Ils ont failli dans leur rôle d’êtres humains

Là où l’horreur peut nous saisir, c’est en constatant que les clients n’ont pas été capables de sortir de ce rôle. On aurait pu espérer, avec la montée des plans de licenciement, un sentiment d’adhésion de la part de clients pour notre sort, d’autant plus que parmi la foule d’individus qui ont passé les portes des Virgin ces derniers jours, certains parmi eux ont subi ou risquent de subir les mêmes menaces. Or, à part de rares exceptions, il n’en fut rien.

Le sentiment de dégoût a par ailleurs été plus fort dans la mesure où nous nous sommes trouvés destitués de nos rôles par les clients eux-mêmes, au fur et à mesure que les stock étaient vidés. Jusqu’à ce point, notre statut d’employé n’avait été que virtuellement remis en cause par les annonces de fermeture ; les conditions matérielles permettant l’exercice de notre activité – les magasins – restaient effectives. La disparition progressive des stocks annonçait, sans retour possible, la fermeture prochaine des magasins.

Or, la confrontation à la disparition de notre activité, de nos statuts d’employés, a été le fait des clients, ceux-là même qui, jusqu’alors, étaient l’élément fondamental et humain de notre activité. Les individus n’ont pas failli dans leur rôle de clients mais nous pouvons leur reprocher d’avoir failli dans leur rôle d’êtres humains. De n’avoir pas su se départir de l’action cynique pour faire le choix d’agir moralement.

Figure du mal

Dans cette équation, il y a pourtant un coupable que l’on a trop facilement oublié. Le jeudi 16 mai, alors que mes collègues et moi-même refusions de ranger les magasins, nous avons eu le droit à la visite de Marc Pinguet, membre de la direction (directeur d’exploitation).

Pendant le bref échange que nous avons eu avec lui, j’ai eu tout le loisir de saisir la figure du mal qui caractérise ce nouveau siècle. J’ai pu constater la différence fondamentale entre lui et nous, clients et employés de Virgin. Si nous avons dû agir par l’effet d’une force mécanique, si nous avons été contraints à nous soumettre à cette action cynique, pour lui il s’agit d’une idéologie.

Par un effet rhétorique assez classique, monsieur Pinguet nous a indiqué que lui-même avait commencé au bas de l’échelle, comme vendeur, comme nous ; nous indiquant alors que ce qu’il exigeait de nous, dans la mesure où il l’avait lui-même vécu, nous nous devions de l’accepter.

Deux types de personnes entrent dans la composition des membres de la direction :

  • ceux qui sont entrés par voie de diplôme et biberonnés aux discours des écoles de commerces ;
  • ceux qui y arrivent par ascension progressive.

Or, n’évolue pas qui veut dans une entreprise. Seuls ceux qui adhèrent le plus étroitement aux politiques de l’entreprise gagnent ce droit. Chacun des membres de la direction est donc dans une acceptation forte de l’action cynique. Lorsque monsieur Pinguet nous a annoncé, dans un sursaut de compassion, que ces journées de déstockage avaient été un mal nécessaire, il nous a montré à quel point nous étions, nous les employés, un moyen comme un autre d’atteindre les buts que Virgin s’était fixés.

La preuve en est qu’une fois l’objectif atteint, les soldes ont cessé, et certains magasins ont eu le droit de fermer pour « calmer les esprits ». Pendant ces trois jours, nécessaires pour faire du chiffre, le manque de personnel garantissant la sécurité et les risques de violence de la part de clients n’ont pas été un problème, ils ne le sont devenus qu’une fois les objectifs atteints.

Pendant ces trois jours, madame Christine Mondollot, la présidente de Virgin, était au Mexique : on voit alors à qui s’adressent les notions de sacrifice et de résignation. Aucun des employés n’a choisi la politique qui lui a été imposée, aucun d’entre eux pourtant ne partira en vacances au Mexique ces prochaines années. Si au moins le profit engendré par les soldes finançait le plan de licenciement comme annoncé et non le paiement des dettes… mais rien n’est moins certain.

Les employés mais également les clients resteront toujours pris dans le jeu de forces supérieures activées par les membres des directions et des actionnaires, qui chercheront toujours à attirer vers eux plus de profit. La colère doit donc se diriger vers ces personnes.

Cependant, si le déni de solidarité persiste, on peut espérer que la montée du chômage change la donne. Peut-être que lorsque nous serons tous également lésés, la solidarité sera de nouveau au goût du jour. Espérons seulement que nous aurons compris la leçon et nous ne nous laisserons plus séduire par ces discours faisant l’apologie de l’action cynique.

Source : Rue 89 25/05/2013

 Voir aussi : Rubrique Actualité France, rubrique Société, Consommation, Travail,

Mémoire guatémaltèque et train de l’angoisse

Les trains traversent le Mexique chargés de proies faciles. Photo : Aude Chevalier-Beaumel.

Les trains traversent le Mexique chargés de proies faciles. Photo : Aude Chevalier-Beaumel.

Le collectif Alba Amérique Latine propose ce soir salle Rabelais, la Nuit du film documentaire dans le cadre des Journées latino-américaine.

A travers ses actions humanitaires le collectif Alba Amérique Latine met en place des actions de solidarité avec le continent Sud américain. Il oeuvre aussi pour éclairer les Montpelliérains sur la situation sociale, économique et culturelle. Les journées latino-américaines qui se tiennent actuellement proposent un cycle de cinéma d’auteurs qui aborde sans complaisance, les conflits, ruptures et nouvelles voies qui s’ouvrent en Amérique latine.

A ne pas manquer ce soir, Salle Rabelais, le film de Grégory Lasalle Trafiquants de vérités dans le cadre de la Nuit films-documentaire en partenariat avec le cinéma Diagonal. Le film revient sur le coup d’état de 1954 au Guatemala financé par la CIA. En mettant la commission de la vérité, mise en place en 1998 dans un souci de réconciliation nationale, au centre de son sujet, le réalisateur français aborde ce triste épisode à travers ses conséquences (200 000 morts et plus de 50 000 disparus) et la difficulté de reconnaître la réalité historique.

Quand le train passe


En ouverture de la soirée, on pourra découvrir Protégeme (Protège-moi), un film franco-mexicain tourné en 2012, par Aude Chevalier-Beaumel. La réalisatrice a posé sa caméra sur le toit des trains mexicains sur lesquels 800 personnes en provenance d’Amérique centrale tentent quotidiennement de rejoindre les Etats-Unis. «?Sur ce bout de parcours vers l’Eldorado étasunnien, les jeunes candidats courent beaucoup de risques, explique la réalisatrice, ils sont raquettés par la police, ou victimes de violence, de viols ou d’enlèvements perpétués par la criminalité organisée.?» Les trains chargés de plusieurs centaines de clandestins roulent lentement ce qui en fait des proies faciles pour les prédateurs en tous genres.

«?J’ai choisi de m’intéresser à ceux qui viennent en aide à ces malheureux. Sur ce parcours qui traverse le Mexique, existent des auberges humanitaires souvent tenues par des religieux qui offrent un court répit aux clandestins. Ces prêtres dont les actions ne sont pas toujours soutenues par leur hiérarchie, recensent leurs hôtes, ce qui permet de conserver des traces en cas de disparition. L’aide vient aussi de la population civile. Je me suis rendue dans un village où un groupe de femmes prépare depuis dix ans des repas, qu’elles emballent dans des sacs en plastique afin de les jeter aux passagers lorsque le train passe.

Jusqu’ici, les mesures prisent par Barak Obama en faveur des Latinos dont 87% se sont prononcés en faveur de son second mandat en novembre dernier, ne concernent pas ces passagers de l’oubli.

Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du Jour23 mai 2013

Voir aussi : Rubrique Cinéma, Rubrique Mexique, Le grand échec du mur entre les USA et le Mexique,

Grand Central » de Rebecca Zlotowski ; « 2 automnes 3 hivers » de Sébastien Betbeder

L'effet d'une dose

L’effet d’une dose

La plus belle scène de Grand Central, de Rebecca Zlotowski, présenté aujourd’hui à Un Certain regard, surprend tout le monde. Elle a lieu au cours d’un dîner, alors que les nouveaux intérimaires destinés à travailler dans la centrale nucléaire voisine sont accueillis par leur chef d’équipe (Olivier Gourmet). Gary (Tahar Rahim), un de ces jeunes travailleurs, demande ce que cela fait de recevoir une « dose ». Pour toute réponse, une fille (Léa Seydoux) – que le spectateur n’avait pas encore remarquée – se lève de table, se dirige vers Gary et l’embrasse langoureusement, avant de dire : « tu vois, à l’instant, le rythme de ton cœur s’est accéléré, tes jambes se sont mises à trembler, et ton regard s’est brouillé. C’est exactement ça, l’effet d’une dose. »

Dose de radioactivité ou dose d’amour ? C’est le propre de Grand Central de ne pas les démêler, parce que l’une et l’autre sont, aux yeux de Rebecca Zlotowski, tout aussi dangereuses. La radioactivité s’insinue, invisible, dans les corps, tandis que l’amour bouleverse les âmes et perturbe les relations entre les êtres, ceux qui doivent pourtant être solidaires au travail, dans la centrale, pour éviter les accidents.

Grand Central ne développe pas directement une thèse sociale, ce n’est pas un film à charge contre l’industrie du nucléaire. Cependant, les conditions de travail y sont précisément montrées, et les risques démesurés auxquels sont confrontés ces travailleurs au statut précaire relégués dans des mobile home. Ils sont ni plus ni moins de la chair à centrale. « Grand Central ne milite ni pour ni contre le nucléaire », dit Rébecca Zlotowski dans le dossier de presse. Pourquoi dépolitiser à ce point son film ? A tout le moins, celui-ci n’offre pas du nucléaire une image très positive…

Mais je concède bien volontiers à la cinéaste que Grand Central dépasse cette simple dimension. Plus que la centrale, le fleuve (le Rhône) est le lieu nourricier du film : il suggère toutes les sortes d’ondes et de fluides qui y circulent, mais aussi, sur ses rives, une végétation presque sauvage bien qu’accueillante et sensuelle pour les amoureux clandestins. Le fleuve, c’est aussi un paysage lyrique, des tableaux aux atmosphères changeantes en fonction des couleurs du ciel et de l’humeur des personnages. C’est exactement ce à quoi ressemble le film, où la lumière, la musique et la manière dont la cinéaste filme le visage de ses comédiens créent des ambiances renouvelées, entre la tension du danger, la puissance du désir ou la déroute des sentiments. Tahar Rahim y imprime une nouvelle fois l’évidence de sa présence, tandis qu’il émane de Léa Seydoux un érotisme forcément fatal.

Le jeune cinéma français est en mouvement et même à Cannes (pas dans la compétition officielle, toutefois) cela va se voir. Rebecca Zlotowski, la petite trentaine, en est à son second long-métrage (après Belle épine). C’est aussi le cas de Sébastien Betbeder, dont est sorti il y a quelques mois les Nuits avec Théodore, son premier long, et qui présente à l’Acid 2 automnes 3 hivers.

Arman (Vincent Macaigne), Amélie (Maud Wyler) et Benjamin (Bastien Bouillon) sont à l’âge de leur vie où l’on commence à prendre conscience qu’on est entré dans l’âge adulte. Où l’on ressent de moins en moins confusément la nécessité de construire quelque chose. Ils ont chacun la trentaine. Arman est un ancien étudiant des Beaux-Arts à Bordeaux où il s’est lié d’amitié avec Benjamin, on ne sait pas très bien ce qu’ils font dans la vie ; Amélie est une jolie jeune femme qui s’ennuie avec son actuel petit ami.

2 automnes 3 hivers, un film sur une certaine jeunesse insouciante qui s’achève ? Oui, mais encore faut-il préciser de quelle manière. Arman, Amélie, puis Benjamin n’apparaissent pas devant la caméra comme de simples personnages. Chacun s’est présenté, en mettant en avant ce qu’il estime être important pour une bonne exposition de l’histoire, et en employant la première ou la troisième personne du singulier. Puis, tout au long du film, ils interviendront pour expliquer ce qui va se passer et en livrer des commentaires. Bref, Arman, Amélie et Benjamin sont des personnages-narrateurs, off ou le plus souvent in, filmés face caméra, l’action étant alors suspendue

Mon intention n’est pas de réduire 2 automnes 3 hivers à ce procédé – à connotation littéraire, qui plus est. Mais ce choix formel n’est certainement pas un« truc ». Parce que les comédiens disent avec une parfaite légèreté ces monologues qui ne relèvent en rien de la confession romantique. Mais surtout parce que cela crée du jeu entre des situations banalement réalistes – un couple qui se forme, les premières déceptions de la vie partagée, les conséquences d’un grave accident médical sur un jeune homme… – et le regard distancié que le cinéaste porte sur celles-ci. Ce jeu n’entraîne aucun cynisme, mais permet beaucoup d’humour, de décalage, de fantaisie, ainsi qu’une réflexion induite sur les possibles narrations de ce qui s’apparente à un roman d’apprentissage sentimental et contemporain.

2 automnes 3 hivers surmonte ainsi avec intelligence et esprit d’invention des difficultés que les jeunes cinéastes ont à affronter : trouver des solutions formelles à des récits qui ont été déjà maintes fois menés mais qui se posent à eux comme à toute nouvelle génération, tout en ne recouvrant pas l’émotion et la sincérité par un système trop malin. 2 automnes 3 hivers, ou l’imagination au pouvoir.
Le pouvoir… La journée s’est terminée en politique, avec un dîner en compagnie de Jean-Luc Mélenchon, présent ce jour à Cannes, et de quelques cinéastes notamment, Alain Guiraudie et Luc Leclerc du Sablon. Discussion autour de la convention collective des techniciens, du financement des œuvres, du grand marché transatlantique et de l’exception culturelle…

Source : Christophe Kantcheff, Politis 19/05/13 

Voir aussi : Rubrique Cinéma ,

Festival Arabesques : Il était une fois les chibanis

chibanis

Arabesques est un festival soutenu par le Conseil Général de l’Hérault, ouvert sur la Méditerranée, la diversité culturelle et la découverte des arts arabes. Chaque année la manifestation ouvre au Domaine d’O à Montpellier, la saison estivale du vaste espace dédié à la culture. Expositions, manifestations, débats, concerts, pièces de théâtre nourrissent ce rendez-vous autour d’une thématique. Pour sa huitième édition, le festival rend selon la volonté de son président Habid Dechraoui, un hommage aux Chibanis.

Histoire et mémoire

En Algérien, le terme signifie ancien, de manière étendue. Il fait référence à la population de travailleurs immigrés issus de l’Afrique du Nord. La présence des Chibanis en France métropolitaine est liée à la colonisation, et aux efforts de guerre des troupes musulmanes qui jouèrent un rôle décisif dans l’armée française en Afrique du Nord et dans la libération de la France. Cette présence atteint une importance inégalée avec l’immigration économique durant les trente glorieuses où les migrations de main d’oeuvre se transforment en implantation définitive. C’est dire si cet hommage qui éclaire les douloureux efforts consentis dans la solitude, tombe bien pour relire une période opportunément ignorée de notre histoire. A l’heure où la crise qui traverse le pays engendre un retour inquiétant de l’ignorance et de l’intolérance, revenir sur le parcours des Chibanis offre des clés de compréhension bien utiles.

Une démarche pédagogique

L’association Uni’Sons, qui porte le festival, rallie depuis ses premiers pas le jeune public à son travail. Des interventions artistiques sont conduites en partenariat avec les deux collèges du quartier de La Paillade. «Nous travaillons sur l’ouverture culturelle et sur l’identité en étroite collaboration avec les équipes pédagogiques», explique Abdou Bayou, le CPE du collège des Escholiers de la Mosson. Cette année une classe de 3e a travaillé sur l’histoire de l’immigration avec le concours des profs d’histoire, de français et d’espagnol. Après s’être documentés aux archives départementales en élargissant la recherche à d’autre pays comme l’Espagne, les élèves se sont rendus à plusieurs reprises dans les foyers Adoma de la ville pour échanger avec les Chibanis. «Beaucoup d’élèves qui habitent le quartier ignoraient l’existence de ces foyers. Concernant, les témoignages, nous avions convenu avec la directrice de laisser la porte ouverte. Certains sont restés un quart d’heure, d’autres du début à la fin de la rencontre. La traduction a favorisé l’échange. L’une des personnes à qui l’on demandait pourquoi elle peinait à user du français a eu cette réponse : Mon patron m’a toujours demandé de travailler, jamais de parler…»

Vertus de l’échange

Les élèves se sont passionnés pour ce travail d’enquête réalisé en dehors des heures de cours. « Cela les a amenés à s’interroger sur eux-même, et sur les autres, analyse Abdou Bayou, les ados se fabriquent des schémas de référence et oublient qu’ils en existent d’autres. Cette expérience les amène à comprendre que l’on doit cohabiter pour vivre ensemble. Je pense que c’était aussi positif pour les Chibanis qui n’avaient jamais eu l’occasion de transmettre, c’est valorisant d’être écoutés. Certains ont livré un regard critique sur le système, mais aucun n’a dit du mal de la France

Suite à ces rencontres les élèves ont écrit des récits de vie qui ont servi de matière à l’intervention artistique du metteur en scène Ali Merghache. «A partir des textes, nous avons travaillé sur le jeu d’acteur et construit une mise en scène». Celle-ci se compose de trois parties : le rapport à la guerre, quand les Chibanis portaient l’uniforme français, la vie quotidienne en France dans un foyer, et ce qui est resté là-bas, leur pays, leur femmes… « C’est un projet très intéressant qui est loin d’être anodin. D’un côté comme de l’autre, il y a une forte intensité. Pour beaucoup d’élève c’est un moyen d’interroger leurs racines. Les anciens qui ont vécu des vies très dures paraissent moins révoltés que nous. Ils étaient très touchés que l’on vienne à leur rencontre

Jean-Marie Dinh

Dans l’inconfort des habitudes

INVISIBLES-de-Nasser-Djemainasser

Arabesques. Nasser Djemaï porte sur les planches l’histoire de l’immigration à travers la figure des chibanis. Rencontre…

Martin, la trentaine, hérite d’un petit coffret avec un nom et une adresse qui vont être le point de départ d’une quête identitaire le conduisant à la rencontre des Chibanis. Invisible mis en scène par Nasser Djemaï a dépassé le cap des cent représentations. La pièce est programmée aujourd’hui et demain au festival Arabesques.

Comment vous êtes-vous lancé dans cette aventure ?

Cette histoire est un peu celle de mon père arrivé en France en 1968. J’étais donc sensibilisé à ce sujet, jamais traité au théâtre. C’est un sujet casse-gueule, le danger aurait été de vouloir tout raconter. J’ai tenté d’ouvrir une petite lucarne pour mettre en lumière la vie de ses hommes qui sont arrivés pour travailler en se coupant de tout. Certains ont vécu la guerre contre leur propre pays. Leur désir de réussite s’est étiolé avec le temps. Ils se sont usés pour finir pauvres et oubliés. Il y a une dimension proche des Danaïdes dans cette histoire digne des tragédies grecques.

Avez-vous approché la réalité vécue sur le terrain ?

Oui, comme l’indique le titre, c’est une génération invisible. J’ai effectué un travail d’immersion à Grenoble, où j’ai passé un bout de  temps dans les cafés sociaux. Au foyer Adoma j’ai pu approfondir  en rencontrant des personnes qui connaissent bien le vécu de ses hommes toujours très discrets.

Quelle place réservez-vous aux femmes ?

Les femmes sont traitées de manière virtuelle. Elles hantent l’espace comme des fantômes. Elles apparaissent immenses, projetées en fond de scène sur quatre mètres de haut. Leur absence nourrit les fantasmes…

Comment peut-on s’expliquer le fait que ces hommes soient restés seuls après la loi sur le regroupement familial ?

Cela est lié à plusieurs facteurs. Il y a d’abord l’illusion du provisoire. Les Chibanis ont toujours nourri l’espoir d’un retour au pays. Ils ne comptaient pas s’installer en France. Les années passant, ils ont compris que leurs salaires ne leur permettraient pas de revenir chez eux. Ils ne vivaient pas de grand chose, mais avec l’argent qu’ils envoyaient à leur famille il fallait toujours travailler plus. Les années défilent et les enfants grandissent sans vous. On finit par s’habituer à votre absence. Et puis il y a le mythe du tonton d’Amérique que l’on entretient lorsqu’on se rend au pays les bras chargés de cadeaux pour tous. Au final le décalage s’enracine et vous renoncez à accueillir vos proches pour les faire vivre dans des conditions qu’ils n’imaginent même pas.

Quelle a été la nature de votre travail avec les comédiens ?

Il y a six comédiens. Pour Martin, je voulais un jeune homme naïf avec une maîtrise de la langue française pour favoriser l’identification des spectateurs. Pour les Chibanis cela a été plus difficile de trouver des comédiens d’origine arabe de plus de soixante ans. Leur savoir faire s’est perdu parce que le théâtre ne leur donne pas de travail. Ils sont employés à la télé ou au cinéma. Il a fallu se remettre sur les rails, remuscler par la pratique. C’est un peu comme un piano que l’on accorde. Aujourd’hui ils usent de toutes leurs cordes pour passer de l’histoire intime à l’histoire universelle des hommes. Ce sont des personnages totem.

Recueilli par JMDH

 

Repères historiques

Les manoeuvres de la république

Durant les trente glorieuses, pour sa reconstruction puis sa croissance économique, la France a d’importants besoins de main-d’oeuvre. Elle fait appel à de jeunes hommes pauvres et isolés venus d’Afrique et du bassin méditerranéen. Peu formés, peu exigeants, et peu payés, ils sont souvent employés avec des contrats de travail à durée limitée comme manoeuvre dans les travaux publics et les entreprises du bâtiment mais aussi comme ouvriers spécialisés (OS) du travail à la chaîne, en particulier dans l’industrie automobile.

La différence de niveau de vie, de développement économique et de potentiel démographique entre le Nord et le Sud, entre la métropole et ses colonies, puis avec les pays du champ de coopération nourrit ce mouvement de population.

Les travailleurs vendent leur force de travail, dépensent le moins possible sur place, afin d’envoyer à leur famille la plus grande partie de ce qu’ils peuvent économiser et songent surtout à rentrer au pays dans l’espoir d’y mener fortune faite, ou au moins épargne cumulée, une vie plus heureuse et plus aisée sur le plan matériel. Leur conditions de vie sont souvent précaires.

On bâtit à la hâte des foyers de travailleurs immigrés sur fonds publics, comme ceux de la Sonacotra (société nationale de construction pour travailleurs immigrés) devenus les foyers Adona. Mais beaucoup sont exploités par les marchands de sommeil dans des conditions d’insalubrité et d’insécurité extrême. Cette réalité s’inscrit toujours aujourd’hui dans le paysage de Montpellier.

Voir :  Histoire de l’Islam et des Musulman en France. Editions Albin Michel

Plein feu sur le Languedoc-Roussillon à Cannes

cine_languedoc

Il est question de la Réforme dans Michael Kohlhass, d’Arnaud des Pallières tourné en Cévennes. Photo DR

Les films tournés en Languedoc-Roussillon génèrent de nombreuses retombées économiques et mettent en valeur le territoire, ce qui fait l’objet de quelques tractations…

Cinq films tournés en Languedoc-Roussillon seront présentés dans les différentes compétitions et sélections du festival de Cannes qui s’ouvre demain. « C’est exceptionnel. Nous vivons un peu ces sélections comme une consécration. Cela montre la dimension qualitative et la diversité de notre travail. Nous le vivons comme un encouragement », se réjouit Marin Rosenstiehl de l’équipe Languedoc-Roussillon Cinéma.

Au sein de la commission du film, Marin oeuvre toute l’année pour faciliter et faire connaître les tournages dans la région. Grâce à cette politique de soutien à la production audiovisuelle, 553 jours de tournage ont eu lieu ici en 2012.

Les cinq films sélectionnés* au grand rendez-vous du cinéma mondial arrivent à point nommé pour démontrer que l’objectif n’est pas seulement quantitatif. L’équipe de Languedoc-Roussillon cinéma se rend chaque année à Cannes pour faire son marché. ?« Le festival est une grand-messe incontournable pour donner de la visibilité à notre potentiel régional. Il y est plus facile de rencontrer les professionnels qu’à Paris. On est assuré d’y trouver les producteurs, les réalisateurs et les journalistes spécialisés. Sur place, on enchaîne sept à huit rendez-vous par jour et généralement on va à l’essentiel », explique Marin.

L’essentiel est de mettre en valeur les atouts de la région comme l’ensoleillement, la variété des décors et des lieux de tournage, ou le travail de valorisation de communication auprès des diffuseurs et autour des films après leur sortie. Il faut aussi tenter de venir à bout des handicaps qui résident surtout dans les coûts. ?« Tourner à 800 km de Paris coûte cher en frais de déplacements. C’est un facteur déterminant pour les producteurs. Nous disposons d’un fonds aide à la production de 1,3 M d’euros à répartir sur une quarantaine de projets. L’autre solution c’est l’association de deux régions comme dans le cas du dernier film de Christophe Honoré qui à lieu en L-R et en PACA

Avec cinq films à l’affiche du Festival, l’édition 2013 du Festival de Cannes s’annonce plutôt comme un bon cru pour l’équipe Languedoc-Roussillon Cinéma qui rêve de faire des petits un peu partout sur le territoire.

JMDH

*Michael Kohlhass, long métrage d’Arnaud des Pallières, (en compétition officielle), long métrage de Suzanne de Katell Quillévéré, (en ouverture de la semaine de la critique), Un voyageur de Marcel Ophüls et Le Guepa sur la vilni de Yann Le Quellec, (à la quinzaine des réalisateurs), et Ô heureux jours ! documentaire de Dominique Cabrera (programmé par l’Acid).

Voir aussi : Rubrique Cinéma