Paul de Roux juste distance d’un bel endormi

AVT_Paul-de-Roux_5685Poésie. Les éditions Gallimard rendent hommage au poète d’origine nîmoise en publiant un volume réunissant trois de ses recueils.

« Si je n’écris pas, je me défais. Je me fais d’autant plus en écrivant que j’écris contre le désert, l’impuissance, l’ennui, le dégoût : une horde de bêtes hideuses dont le mufle est plat, le plus banal, le plus terne, le plus impalpable qui soit : cette même puissance qui alourdit et ferme mes paupières, fait dodeliner ma tête — jette sur moi l’envie de dormir comme un filet. »

Paul de Roux est né à Nîmes en 1937. Il a travaillé toute sa vie dans l’édition, à Paris, tout en soustrayant à son métier, autant qu’il le pouvait, tôt le matin, un peu de temps pour écrire. En 1969, il fonde avec Henri Thomas, Georges Perros et Bernard Noël la revue La Traverse. La plupart de ses livres de poèmes ont été publiés par Gallimard, qui lui rend hommage en réunissant en un volume trois de ses recueils* ainsi que Au jour le jour 5.

Dire de la poésie de Paul de Roux que c’est une poésie du quotidien consiste à souligner l’aspect le plus évident de son travail. Mais pour ce qui le concerne, il ne faut pas entendre quotidien dans le sens des répétitions qui font le lit des habitudes. C’est bien la vigilance du poète, témoin quasi perpétuel du monde. – Monde souvent lointain – qui le tient à distance pour capter le fugitif.

Un rapport particulier rythme son écriture entre la présence et l’absence des choses de la nature et des hommes. De Roux saisit la lumière, ce qui apparaît un instant avant de disparaître et nous emporte vers un ailleurs de l’ici et maintenant.

La lecture de Au jour le jour 5 est émouvante et cependant, comme l’écrit Gilles Ortlieb dans son avant-propos : « On a l’impression de le voir prendre congé de lui-même, avec effroi parfois, et dans la compagnie devenue constante, pour ne pas dire obsédante, d’une fatigue et d’une anxiété protéiforme – au point que les instants qui parviennent à lui échapper sont ici consignés comme miraculés. » Rejoint par une maladie implacable, Paul de Roux, bien que toujours en vie, est hélas, en dehors de ses livres, c’est désormais là que nous pouvons l’y retrouver.

JMDH

Poésie /Gallimard Paul de Roux Entrevoir, suivi de Le front contre la vitre et de La halte obscure.

Source : L’Hérault du Jour 24 02 14

Voir aussi : Rubrique Livre, Littérature française, rubrique Culture d’Oc, rubrique Poésie, rubrique Rencontre, entretien avec Bernard Noël,

Trois petits coffrets plein de sagesse

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Cicéron «?Qu’il boive ou qu’il s’en aille?!?».

« Le bonheur dépend de l’âme seule ». On le savait mais on oublie si vite. Pour se rafraîchir de sagesse, les éditions Folio proposent un parcours d’une grande richesse en trois coffrets de trois volumes. 1 les penseurs asiatiques Confucius, Tchouang-Tseu, Dogen , 2 la pensée antique représentée par Cicéron, Marc Aurèle et Sénèque. 3 les penseurs chrétiens  Saint Augustin, Maître Eckhart, Simone Weil. (6 euros le coffret).

En cette période de fête on vous conseille de commencer par la clarté et le pragmatisme de Cicéron qui trouve les mots les plus justes : « Dans la vie, il faut, je crois, observer la loi qui est gardée dans les festins des Grecs  » «Qu’il boive ou qu’il s’en aille!» C’est raisonnable : que l’on jouisse comme les autres et avec eux du plaisir de boire; ou bien que l’homme sobre ne se heurte pas à la violence des ivrognes et qu’il s’en aille d’abord »

Les Pensées de l’empereur Marc Aurèle se révèlent aussi pleines de sagesse si nous nous trouvons en proie au doute. Marc qui reste étonnamment moderne nous permet de faire un examen de conscience. Pour ceux qui ne se lanceront pas sur les dancefloor, rien de tel que Sénèque qui révèle les principes du stoïcisme et les moyens de parvenir à la sérénité et à la tranquillité de l’âme. Sénèque nous guide sur le chemin du bonheur et de son austère grandeur.

Après les excès des fêtes on pourra deshabiter notre corps avec Maître Eckhart. En cette période de nihilisme politique, les Entretiens de Confucius, donnent le pendant au Prince  de Machiavel et paraissent tout indiqués aux personnes impliquées dans les futures élections y compris aux futurs vaincus : « Ne crains point de rester méconnu des hommes, mais bien plutôt de les méconnaître toi-même.». Bref des livres à garder en poche comme un journal de bord.

JMDH

Source : La Marseillaise 25/12/13

Voir aussi : Rubrique Livre, Philosophie,

Yves Bonnefoy : « La poésie, c’est ce qui reprend à la religion son bien »

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Yves Bonnefoy © Michal Cizek / AFP

Yves Bonnefoy vient de fêter ses 90 printemps.

Membre du groupe surréaliste après la Libération, Yves Bonnefoy s’est fait connaître, dès 1953, avec Du mouvement et de l’immobilité de Douve. Poète majeur, traduit dans toutes les ­grandes langues, il est attaché à la présence des êtres et du monde, et a développé une œuvre ouverte : une œuvre en dialogue constant avec les peintres et les artistes, mais aussi avec les poètes étrangers, tels Shakespeare, Leopardi ou Yeats. Que ce soit au moyen de la prose, de l’essai ou du vers, Yves Bonnefoy revient, de livre en livre, avec insistance et profondeur, à ce qui environne tout un chacun : les arbres, les pierres, les sources, la neige et le rêve. Maître d’œuvre du Dictionnaire des mythologies, il aborde aujourd’hui les grandes questions qui ont orienté la pensée et la pra­tique religieuse, et qu’il a lui-même interrogées, à la lumière de ce qu’il a longtemps appelé une « théologie négative », qui, avec le temps, s’est muée en « théologie positive », soit un acquiescement au monde, à ce que son maître intime, Rimbaud, nommait « la réalité rugueuse ». Rencontre avec un maître resté humble.

Vous dites qu’il ne saurait être question en poésie d’autre chose que de se saisir soi-même, que la poésie n’est pas faite pour porter une signification. En quoi peut-elle nous permettre de nous diriger vers nous-même, de renouveler notre « être au monde », comme peut le faire la philosophie ou la spiritualité ?

Fondamentalement la poésie a pour but de rendre aux mots de la langue leur capacité d’évoquer pleinement les choses qu’ils représentent en ce qu’ont celles-ci d’existence actuelle, concrète, au sein de notre propre horizon de vie?: ces arbres, par exemple, sur ce chemin, non l’arbre du dictionnaire. Sa tâche est de faire apparaître dans la parole notre lieu et notre moment, nullement d’en analyser les aspects, comme le font les autres emplois de mots, et ainsi ne dit-elle rien, en sa profondeur, mais accueille en nous les réalités qui importent, les mettant aussi en rapport entre elles, ici, maintenant, comme ne le font évidemment pas les projets de la science ou de l’action. Mais au cours de ce travail de recentrement de notre être au monde, nous ne pouvons que rêver, à des moments, nous tromper, nous laisser prendre à des illusions, et ce seront, cela, des pensées qu’il nous faudra dire, qui emploieront ces mots pourtant réintensifiés, portés au-delà de leurs contenus conceptuels, pour à nouveau de la signification?: autrement dit, le poème, toujours en défaut sur la poésie.

Et c’est à ce niveau du poème que nous avons donc à réfléchir sur nous-mêmes, à nous demander pourquoi ces illusionnements, ces erreurs sur la voie de la présence ? : notre écriture devient le matériau d’une réflexion dont l’intention est de clarifier ce que nous sommes, de délivrer le Je profond des modes d’être du moi que lui substitue en nous la pensée conceptualisée, analytique. La poésie, en pratique, est cette recherche au sein de son propre texte. Et une recherche qui, à mon sens, est mieux placée pour se diriger vers son but que la réflexion philosophique, car elle porte sur des événements d’existence auquel ne peut accéder la généralité du philoso­phique. Et quant à la spiritualité, elle a tout à gagner à cette lecture de soi qui veut se défaire des illusions. La poésie tend à déconstruire les mythes qui l’entravent.

Rimbaud voulait changer la vie. Vous-même êtes rimbaldien. La poésie a-t-elle changé votre vie ?

Je viens de souligner la part du rêve dans l’entreprise de poésie. On a beau espérer délivrer les mots de leurs contenus conceptuels, qui réduisent le monde à des figures abstraites et incomplètes, on restera toujours en deçà de ce que Rimbaud nommait la vraie vie. Mais ce que lui a fait pour sa part, c’est d’appliquer sa lucidité à ces leurres dans lesquels s’empiégeait son espérance fondamentale. Ses utopies successives, révolution sociale, alchimie du verbe, il les a dénoncées tour à tour, même saccagées tant parfois il éprouvait de frustration, de dépit, à découvrir son erreur. Et si on veut être « rimbaldien », c’est-à-dire comprendre l’enseignement de Rimbaud, c’est donc à cette lucidité qu’il faut s’efforcer, plutôt qu’aux impératifs de plénitude physique ou métaphysique qu’il a pourtant si éloquemment formulés.
La poésie a-t-elle changé ma propre vie ? En m’aidant à me délivrer de la pensée utopique. Ce poète qui voulait que l’on soit « absolument moderne » m’a demandé de me détourner du discours naïf des avant-garde, à commencer par le surréalisme, dont j’avais aimé les mots d’ordre, à la sortie de la guerre.

Le monde est dominé par un sentiment diffus d’apocalypse. La poésie offre-t-elle des armes pour résister, pour trouver des issues ?

C’est évidemment la grande question. Craignons-nous une apocalypse ? Mais c’est bien pis qu’une crainte. Tous les signes sont là pour montrer que si on ne prend pas très rapidement les décisions qui s’imposent, et c’est peut-être déjà trop tard, la ruine du climat, la dégradation des sols, le surcroît des populations sur les ressources, en eau par exemple, et la prolifération anarchique des images irresponsables, qui décontenancent l’esprit, étouffent le surmoi, désorganisent l’action, vont faire qu’avant la fin de ce siècle l’humanité perdra son lieu sur terre et s’abîmera dans des guerres. Tout le contraire de l’espérance qu’il y a dans la poésie, cette perception de l’accord qui pourrait unir notre finitude à son lieu. Et donc cette question, oui, en effet, cette angoisse. Que faire ? Continuer de montrer le bien qu’il y aurait dans cet accord, dans ce simple. Continuer d’espérer, vaille que vaille. Continuer de penser que l’arbre et le chemin sont si beaux dans la lumière du soir que ce ne peut être pour rien, et que nous avons toujours la tâche de les montrer, dans leur évidence.

Dostoïevski a dit que la beauté sauverait le monde. Est-ce une illusion ou une prophétie ?

C’est en tous cas une pensée qu’il est bien regrettable que notre époque ne prenne pas au sérieux, si ce n’est méprise, encore que ses sarcasmes cachent mal, quelquefois, qu’elle lui reste attachée. J’ai écrit, pour ma part, un livre intitulé La Beauté dès le premier jour. J’y évoque des objets qui nous viennent des premières heures du fait humain avec en eux des aspects de beauté qui ne peuvent qu’avoir été conscients et même vraiment intentionnels. Faits pour l’emploi quotidien sous le signe de la nécessité tout immédiate de survivre, ils n’en sont pas moins, haches harmonieusement taillées, vases, pris en charge par ce souci de beauté qui peut sembler différer des tâches pourtant aussi vitales qu’urgentes. Mais il y a à cette beauté si instinctivement recherchée une raison méditable. Elle a la simplicité efficace qui permet au nageur de remonter le courant, elle métaphorise donc la confiance, la volonté de confiance, avec laquelle on peut affronter la résistance inhérente à tout environnement. Et ce qui s’exprime ainsi, c’est par conséquent un projet, un vouloir de lutte. En ces objets de nos origines la beauté n’est pas contemplation mais incitation à l’action. Et je ne la vois pas autrement dans les grands poèmes. Reste que cette action est en présence aujourd’hui, nous le disions tout à l’heure, d’obstacles bien redoutables. Cette beauté qu’on méprise est une obstination qu’on peut bien dire héroïque.

Vous liez souvent le sacré et la poésie pour les rapprocher, mais aussi les distinguer. La poésie est-elle pour vous le dernier refuge du sacré ? Vous avez écrit sur l’art gothique, la Rome de la Renaissance, mais vous avez aussi dirigé un Dictionnaire des mythologies. De quel espace sacré vous sentez-vous le plus proche ?

Oui, le sacré. Et c’est vrai que j’ai employé ce mot, à époque ancienne dans mes écrits. Mais aujourd’hui je m’en garde. Je ne me sens plus en mesure de l’employer sans risquer des malentendus qui oblitéreraient, à mes yeux désastreusement, ce que je cherche à penser. Pourquoi ? Parce que ce que je disais le sacré, c’est en fait la chose ordinaire comme elle existe à côté de nous, avec nous, la chose avec laquelle nous partageons notre temps sur terre et qui demande donc d’être reconnue comme la réalité absolue, un mot, ce dernier, lui aussi tout simple mais dont je sais bien qu’il peut être bien mal compris, lui aussi. Le sacré, ce verre avec lequel boire. Le sacré, le pain et le vin, et la maison, le ravin, le bois proche, les êtres que nous aimons et qui sont là. Rien de religieux, vous le voyez donc, rien pour associer ce sacré à quelque système de croyances que ce soit, et quand je parle de transcendance à propos de ces choses du quotidien, c’est tout simplement parce qu’il y a dans la moindre d’entre elles une infinité d’aspects qui en fait de l’inépuisable pour tout projet de la dire, c’est une transcendance par rapport à la parole bien qu’une immanence dans le vécu.

Mais j’ai eu à constater que cet emploi de « sacré » ne peut s’imposer contre les significations plus traditionnelles qui réfèrent à des religions, à de la croyance. Et je ne puis me prêter à cette équivoque, parce que pour moi la poésie, c’est ce qui plonge assez bas dans l’immédiateté de la pratique du monde pour y dissiper toutes les croyances, toutes les postulations de réalité métasensible. La poésie, si j’ose parodier Mallarmé quand il parle de la musique, c’est ce qui reprend à la religion son bien, lequel est une expérience de présence, dans la rencontre de ce qui est, que les croyances, les dogmes, nous dérobent, mais pour aussitôt l’affaiblir. Elle entend dissiper les mythes. Ceux-ci sont intéressants, passionnants même, mais par la perte de la plénitude de l’immédiat qu’on les voit faire et qu’il faut décrire et comprendre. J’ai conçu, en effet, et dirigé, un Dictionnaire des mythologies des sociétés traditionnelles et du monde antique. Mais qui collaborait à ce dictionnaire ? Jean-Pierre Vernant et ses amis du centre de sociologie de la Grèce antique, ou les chercheurs et les enseignants de l’École des hautes études. Et j’espérais, avec Mallarmé encore, ou Leopardi, que faire du mythe un objet d’étude aiderait la poésie à radicaliser son projet, à se faire ardente laïcité.

Quelle différence établissez-vous entre poésie et mystique ? Ne participent-ils pas de la même démarche ? D’autant que certains grands mystiques furent aussi de grands poètes (Angelus Silesius, John Donne, Jean de la Croix).

C’est vrai que poésie et mystique ont en commun une expérience qui les distingue des religions et de leurs croyances. L’une et l’autre se portent dans la perception de ce qui est au-delà des lectures qu’on peut en faire avec le discours conceptuel. Mais c’est en venir à un point, un carrefour, où les deux voies se séparent. La mystique veut aller toujours plus avant dans la profondeur du réel, là où l’abandon de soi à l’unité prend le pas – et c’est comme une nuit – sur tout reste de représentation de choses?: ce n’est pas seulement la langue des concepts qui est transgressée, ce sont les mots, la mystique tend au silence. Mais la poésie constate, en ce même point, que cette plongée est solitude, la présence grandissante de l’Un efface, avec le langage, le souvenir des autres êtres. Et sa décision, c’est alors de se souvenir du langage?; de considérer que le réel, ce n’est pas l’abîme cosmique mais la terre humaine?; et de revenir vers la société pour partager avec les hommes et les femmes du temps présent, historique, cette mémoire de l’infini de la chose dont je disais tout à l’heure que le conceptuel le fait méconnaître. L’infini du pain et du vin, ce qui permet le partage.

La poésie n’est pas la mystique. Mais des mystiques, ainsi Angelus Silesius ou Jean de la Croix, peuvent être des poètes quand pour un moment, qui risque d’ailleurs de durer, ils se retirent du projet de la « nuit obscure ». Ils accomplissent alors ce mouvement de retour que je viens de dire. Et Rimbaud n’est guère différent d’eux quand il écrit Alchimie du Verbe, après « des silences, des nuits », de « l’inexprimable », des « vertiges ».

Qui lisez-vous parmi les auteurs vivants ?

Tous les auteurs sont vivants. Baudelaire, à qui j’ai consacré depuis cinquante ans ces essais que je viens de réunir en volume, ou Shakespeare, que j’ai traduit pièce par pièce pendant la même période, sont vivants pour moi autant qu’aucun de mes contemporains, d’autant que les éditions critiques de leurs livres et pour Baudelaire ses lettres les rendent évidemment plus proches de nous que ces auteurs d’aujourd’hui dont nous ne connaissons que des pages, ou des tableaux. Qui je lis, parmi mes contemporains ? Qui voudrais-je lire ? Des poètes qui, certes, « feraient le négatif », dégageraient la réalité des représentations illusoires qui à travers les siècles l’ont recouverte ?; mais qui sauraient aussi que ce travail du négatif n’a de raison d’être que pour que le positif reprenne ses droits, énonce librement ses valeurs, appelle à lui l’esprit réconcilié avec soi.

Vous écrivez que Baudelaire a choisi « un chemin qui aille à la mort et que la mort grandisse en lui comme une conscience ». Pouvez-vous expliquer cette idée ? Quel rapport entretenez-vous avec la mort ?

Comprenez que ce que j’appelle la mort n’est pas l’événement qui se produit sous ce nom mais ce fait fondamental que l’être humain est délimité dans le temps aussi bien que dans l’espace, qu’il est, essentiellement, finitude, et que c’est d’ailleurs pour cela qu’il est humain, puisque c’est cette condition qui l’incite à des choix, des jugements, et qui lui a donc permis à travers les siècles d’accéder à la capacité d’aimer, ce second degré du réel. Mais se savoir finitude n’est pas facile, tous les rêves sont là pour l’oublier. Baudelaire est grand poète parce que, rêveur comme un autre, et capable de bien beaux rêves, il a choisi de ne pas rêver.

propos recueillis par Stéphane Barsacq et Jennifer Schwarz 

Source :Le monde des religions 30/12/2011

Bibliographie choisie : Le Siècle où la parole a été victime, (Mercure de France, 2010). L’Heure présente (Mercure de France, 2011). Sous le signe de Baudelaire (Gallimard, 2011).

Voir aussi : Rubrique Poésie,

Débats Fnac : Des auteurs décryptent les enjeux politiques

Commentaire

par Jean-Marie Dinh

Le besoin de débat se fait sentir

S’il venait à l’idée de mesurer l’opinion des électeurs sur  l’intérêt qu’ils portent à la campagne présidentielle, on saurait que la polémique n’intéresse que ceux qui s’y adonnent. A savoir, la partie très minoritaire ayant affaire de près ou de loin à la classe politique. Rapporté aux élections du président de la République, ce rapport de désadhésion ne se traduit pas réellement dans les chiffres de l’abstention (16% pour les présidentielles de 2007 contre 59% au 1er tour des européennes de 2009) en raison du statut particulier que revêt cette  échéance électorale.

Il n’en demeure pas moins que les Français ne manifestent guère d’enthousiasme pour la campagne actuelle. L’idée de progrès qui a galvanisé les peuples depuis les Lumières,  a du plomb dans l’aile. Les discours et les projets des deux candidats favoris ne font pas rêver. Marqués par une absence de perspective, ils ne répondent pas aux préoccupations légitimes d’un peuple en proie à l’angoisse du lendemain. Le débat fait défaut sur des questions essentielles comme celle de l’emploi, de l’insécurité sociale, de la stratégie économique pour sortir de la crise ou de la politique internationale. Dans ce contexte les débats de fond s’appuyant sur l’actualité éditoriale en rapport avec les grandes questions du moment sont évidemment bienvenues.

Première à Montpellier

Citoyenneté. La Fnac organise un cycle de débats pour mieux appréhender les propositions des candidats aux présidentielles. Montpellier inaugure cette initiative aujourd’hui sur le thème :  » La France doit-elle sacrifier son modèle social au nom de l’Europe ?  »

C’est un peu comme si on jouait le match des élections présidentielles en changeant les acteurs. La Fnac initie un cycle de débats à partir d’auteurs d’ouvrages ayant trait à la crise en Europe, aux enjeux sociétaux, ou à l’engagement citoyen. De quoi trouver matière à répondre au questionnement profond des Français qui cherchent à fonder leur jugement dans une période de grande incertitude. Cette initiative qui se veut sans parti pris débute aujourd’hui à Montpellier  avec un débat sur le thème « La France peut-elle sacrifier son modèle social au nom de l’Europe ? » *

En présence du journaliste David d’Equainville, connu pour sa  réédition du texte de Mirabeau, Essai sur le despotisme et son plaidoyer en faveur de la proscrastination (l’art de reconduire ce que l’on a à faire au lendemain). Il évoquera la position des candidats aux élections présidentielles à propos de l’Argent ; l’un de ses quatre ouvrages thématiques parus aux éditions Autrement proposant une sélection dans les différents programmes et/ou discours des candidats autour d’un thème précis.

Egalement présent autour de la table, Benjamin Masse-Stamberger, grand reporter au service économie de L’Express, couvre le secteur financier et l’économie internationale depuis 2007. Il vient de cosigner avec ses confrères Franck Dedieu de L’Expansion et Adrien de Tricornot du Monde, Inévitable protectionnisme (éd. Le Débat, Gallimard). Un livre dans lequel, les auteurs réintroduisent la possibilité d’un protectionnisme positif, européen, social et écologique, à l’opposé du nationalisme et du repli sur soi. Pour y parvenir, ils préconisent la mise en place de barrières douanières à l’échelle européenne, avec indexation du droit de douane sur le différentiel d’augmentation de la productivité et des salaires.

Désarmer les marchés
Troisième participant au débat, Henri Sterdyniak, dirige le département économie de la mondialisation de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il est membre des Economistes atterrés avec qui il vient de signer Changer d’économie ! (éd LLL), une contribution du mouvement au débat électoral pour sortir du modèle de l’idéologie libérale. Après Le Manifeste, cet ouvrage collectif réunit une douzaine d’économistes qui exposent leurs idées et propositions de manière plus détaillée pour la mise en œuvre d’une politique économique alternative.

Concernant le modèle de protection sociale français qui continue dans les médias d’être présenté comme un puits sans fond, à partir d’une analyse des comptes sociaux, les auteurs font la démonstration  que depuis 25 ans, la progression des dépenses sociales s’est considérablement ralentie. Ce qui réaffirme que contrairement aux idées reçues, le déficit relève davantage d’un manque de recettes que d’une augmentation des dépenses. Dans le même ordre d’idée, on apprend que le recours aux assurances privées qui prélèvent plus de 20% de frais de gestion en incluant les profits, s’avère plus coûteux que l’assurance sociale dont les frais de gestion s’élèvent à 4%.

Situé au cœur d’une ardente actualité, ce premier débat sera animé par le journaliste Eduardo Castillo.

* Aujourd’hui au Forum Fnac à 17h30.

Eclairages

David d’Equainville : « Si l’argent est un pivot de l’action politique, la politique, elle, reste imprévisible. Aux citoyens de veiller et de se mobiliser sur les engagements financiers pris au nom des français. »

B. Masse Stamberger : « Il faudra quarante ans d’après une étude de Natixis pour parvenir à un Smic mondial et, donc, que l’ouvrier français n’ait plus peur de voir son emploi délocalisé en Chine. L’idée d’un protectionnisme temporaire ne vise qu’à réduire la durée de ce rattrapage afin que notre désindustrialisation n’atteigne un stade irrémédiable. »

Les Economistes atterrés :« La stigmatisation des dépenses sociales a redoublé avec la crise financière et la mise sur la sellette de la dette publique. Or il faut le répéter : la dette publique est essentiellement (à 80%) une dette d’Etat. Les administrations de Sécurité sociale (qui sont pourtant le premier poste de dépense publique) y contribuent pour moins de 10%. Ce n’est donc pas  en sabrant dans les dépenses sociales que l’on réduira la dette publique. L’amalgame entre dette publique et « déficits sociaux » n’a pour but que de faire payer au salariés – par une baisse de la couverture sociale –  les effets de la crise et d’ouvrir de nouveaux marchés aux assurance privées. »

Henri Sterdyniak : « Une économie plus sobre est une chance pour l’Europe »

Henri Sterdyniak, dirige le département Economie de la mondialisation de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il est membre des Economistes atterrés avec qui il vient de signer Changer d’économie ! (éd LLL). Il est notamment l’auteur d’un article intitulé « Quelle politique économique ? Mort et renaissance du keynésianisme ». Entretien.

Dans les années 1970, on observe que les gouvernements de droite se vivaient comme des keynésiens tandis qu’aujourd’hui à l’exception d’une petite entorse ayant servi à renflouer les banques, l’UMP comme le PS s’accordent sur un mode de gestion d’inspiration libérale ?

C’est le paradoxe de la situation actuelle. On a le sentiment d’être obligés de faire comme les autres. Dans ce contexte, les forces syndicales et les partis de gauche peinent à proposer des alternatives. Ils se retrouvent coincés entre une stratégie nationale qui ne peut pas se concevoir indépendamment et l’Union Européenne, qui impose une vision antidémocratique que les peuples refusent. La crise de la dette est un outil pour poursuivre la stratégie qui nous a conduit là où nous sommes. Les libéraux refusent toute idée de régulation macroéconomique à l’échelle mondiale.

Face au retour en force du néolibéralisme en Europe, Sarkozy et Hollande portent tous deux des stratégies et les récusent. Sarkozy a dénoncé les paradis fiscaux et la spéculation des marchés mais il s’est finalement rallié à la stratégie allemande. Hollande annonce qu’il veut renégocier le traité européen s’il est élu, mais c’est la simple abstention qui l’emporte dans ses propres rangs lorsque le MES (Mécanisme européen de stabilité) est examiné à l’Assemblée. Le PS reste ambigu sur le sujet et renonce à la stratégie de rupture.

Comment observez vous la proposition d’un protectionnisme positif européen ?

Le capital est le grand vainqueur de la mondialisation. Bruxelles pratique depuis trente ans une politique de désindustrialisation qui se révèle désastreuse à la lumière de la crise. On doit repenser la croissance mondiale pas nécessairement en instaurant des barrières douanières. Il faut que chaque pays, chaque région base sa croissance sur sa demande intérieure. Je crois que la construction d’une économie plus écologique, plus sobre, plus économe est une chance pour l’Europe.

Les propositions que l’on trouve dans votre ouvrage impliquent un basculement général de la politique économique de l’UE et des Etats membres. Sur ce modèle, ne peut-on envisager des solutions applicables à l’échelle des collectivités territoriales ?

Nous aurions pu en effet réfléchir dans ce sens. En matière de politique industrielle, de l’emploi ou des transports collectifs, on peut envisager des transitions efficaces au niveau local. La création de banques régionales de développement local pourrait se révéler utile pour financer le tissu économique régional et les collectivités à des taux réduits. Ce qui leur éviterait de souscrire à des emprunts toxiques. Cela implique de modifier les esprits. Ils faut sortir de l’idée qu’avec la finance on gagne en bourse.

Recueilli par JMDH

Voir aussi : Rubrique, Economie, La finance devenue une pensée de vie, rubrique Politique, rubrique UE, rubrique CitoyennetéOn Line, La fin du modèle social européen est déclarée,

Patrick Chamoiseau : Cette idée de « race supérieure »

Par Patrick Chamoiseau, écrivain

Quand on commence à hiérarchiser entre les civilisations, sur les degrés de « l’inférieur «  et du « supérieur », on entre dans une dérive vers les pires horizons. L’idée de civilisation, très à la mode durant les grandes conquêtes occidentales, renvoie à celle de culture dont elle serait le substrat le plus noble ; et le fait de culture débouche directement sur le socle de l’humain. Avec l’humain, venaient les absurdités de la « race » qui ont occupé les thèses de supériorité, et donc de hiérarchisation, où se sont abimés le comte Arthur de Gobineau, les anthropologies racistes, et toutes les justifications du colonialisme. L’idée de « race supérieure » engendrait celles de culture et de civilisation supérieures. Ce qui autorisait à inverser la formule et à considérer que la simple possibilité de civilisation supérieure impliquait sinon une race (on n’ose plus l’avancer) mais des cultures et des humanités inférieures. C’est pourquoi l’équation réversible coloniser = civiliser a si longtemps duré, et pointe encore de temps en temps un restant de ténèbres.

Dès lors, chaque fois qu’un pouvoir politique ou religieux a cru appartenir à une civilisation « supérieure », cela s’est toujours traduit par les grands crimes d’Etat que furent la Traite, l’esclavage, les colonisations, le système des camps de concentration, les apartheids, les génocides ou les purifications ethniques qui aujourd’hui encore occupent la vie du monde.

Donc, réactiver l’idée de civilisation, et recommencer à les hiérarchiser n’est pas une mince affaire ! Ce n’est pas non plus une simple stratégie électorale, mais un état d’esprit, voire un semblant de pensée. Derrière les déclarations répétées de ministre de l’intérieur de la France, se dessine l’auréole du discours de Dakar, les chroniques de la chasse aux enfants immigrés alentour des écoles, les velléités de police génétique contre les regroupements familiaux, la traque honteuse des Roms, le spectre du ministère de l’identité nationale, le grondement régulier des charters expéditifs, les quotas d’expulsions prédéfinis et célébrés, le renvoi des étudiants étrangers, et même la fragilisation systématique des immigrés en situation régulière qui, en ce moment, dès trois heures du matin, affrontent les glaciations devant les préfectures… En face d’une telle convergence, on croirait voir de grandes ailes qui s’ouvre pour un sinistre envol.

Ecoutons le « bon sens » du comte de Gobineau : « Les peuples ne dégénèrent que par suite et en proportion des mélanges qu’ils subissent, et dans la mesure de qualité de ces mélanges (…) le coup le plus rude dont puisse être ébranlée la vitalité d’une civilisation, c’est quand les éléments régulateurs des sociétés et les éléments développés par les faits ethniques en arrivent à ce point de multiplicité qu’il leur devient impossible de s’harmoniser, de tendre, d’une manière sensible, vers une homogénéité nécessaire, et, par conséquent, d’obtenir, avec une logique commune, ces instincts et ces intérêts communs, seules et uniques raisons d’être d’un lien social… » On croirait entendre le cahier des charges du ministère de l’identité nationale, ou la feuille de route de ceux qui se donnent la mission explicite de protéger la civilisation française contre les invasions ! M. Letchimy a donc vu juste et a dit ce qu’il fallait dire comme il fallait le dire.

Et il a fait honneur non seulement à la Martinique mais à la France et à son Assemblée Nationale toute entière. Car enfin, sans lui, le « célébrant des civilisations supérieures »serait venu, se serait assis, aurait écouté je ne sais politiquerie, et serait reparti sans que rien ni personne ne lui trouble la conscience. Il suffit d’imaginer que, dans les bancs derrière lui, soient assis, Clémenceau, Hugo, Lamartine ou Jaurès, pour mesurer ce qu’il aurait manqué à cette haute assemblée si M. Letchimy n’avait pas été là. Il aurait manqué le courage. Il aurait manqué la lucidité. Il aurait manqué une vision exigeante de l’homme et du rapport que les humanités peuvent nourrir entre elles !

Il y a donc une profonde misère morale à laisser supposer que son intervention aurait pour base de je ne sais quelle « sensiblerie tropicale » ; qu’il aurait hérité d’une « émotivité antillaise liée à l’esclavage » qui expliquerait je ne sais quel « dérapage ». Les soutiens et les analyses de cette sorte ne sont que honte et lâcheté.

De même, il est inadmissible que l’on balaie cela d’un revers de la main en indiquant qu’il s’agirait une polémique inutile. C’est un débat essentiel et profond. J’y vois l’affrontement majeur entre deux visions du monde et deux conceptions du vivre-ensemble dans le respect que l’on doit à la diversité des humanités. J’y vois une controverse radicale qui relève au plus au point de l’éthique contemporaine, laquelle est une éthique complexe et dont il faut à tout moment penser le déploiement. J’y vois le souci de dresser un rempart commun contre cette barbarie qui est déjà venue et qui peut revenir. Quel sujet peut se révéler plus sérieux que la conception même du rapport que les humanités doivent nourrir entre elles ?! Quels seraient les fondements d’un projet culturel, social économique, ou d’un programme présidentiel, qui déserterait cela ? Et que vaut une assemblée parlementaire où on se révèle incapable de discuter de ces fondamentaux-là ? Et que vaudrait une Assemblée Nationale qui s’aviserait de sanctionner (de quelque manière que ce soit) ce qui la ramène aux fondements des valeurs républicaines et aux lumières de Montaigne, de Montesquieu, de Voltaire, de Lévi-Strauss, ou de ce cher Edgar Morin ?

Sanctionner M. Letchimy, ou même en caresser l’idée, reviendrait à les sanctionner tous, et à laisser la porte ouverte à ces très vieilles ombres qui nous fixent sans trembler.

Patrick Chamoiseau dernier ouvrage paru : L’empreinte à Crusoé, éditions Gallimard 2012.

Voir aussi  : Rubrique Afrique : La Françafrique se porte bien, On Line Patrick Chamoiseau,