Aujourd’hui, toute l’Egypte appartient aux militaires. Toute? Toute

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Des chocolats à l’effigie de Al Sissi

L’élection du maréchal Sissi soulève la question des intérêts d’une caste militaire de plus en plus influente en Egypte.

Il ne s’agit point d’un secret. Avec plus d’un million de membres, l’institution militaire égyptienne est la plus grande d’Afrique, et l’une des plus imposantes. Son poids n’est pas seulement militaire. L’armée en Egypte contrôle une partie importante de l’économie du pays. Et cela ne date pas d’hier.

Les généraux ont érigé un empire au cours des trente dernières années, constitué désormais de quelques 35 usines et entreprises, qu’ils ont dûment protégé contre la politique de libéralisation économique et les vagues de privatisation des années 1990 et 2000.

Cet empire, qui place l’Egypte dans une position ambivalente, à mi-chemin entre une économie socialiste et un modèle capitaliste, serait constitué de trois pôles principaux: le ministère de la Production militaire, l’Organisation arabe pour l’industrialisation, et l’Organisation nationale de services. Selon un article du centre Carnegie pour la paix, The Generals’ Secret: Egypt’s Ambivalent Market, les deux premiers piliers rassembleraient 19 usines et entreprises, dont 40 à 70% de la production est orientée vers le marché privé. Quant à la troisième entité, elle serait engagée dans la fabrication d’une large gamme de produits, dont des voitures de luxe, des couveuses, des bouteilles de gaz, ainsi que des produits alimentaires. Elle fournirait également des services tels que le nettoyage domestique et la gestion de stations-service.

Cette nébuleuse s’est développée à partir de la fin des années 1970, à la suite des accords de paix de Camp David. L’armée avait alors commencé à investir dans plusieurs secteurs du pays, allant de l’agriculture à la construction de routes et de ponts, en passant par l’immobilier, les industries électroniques, les usines laitières et les fermes d’élevage.

Les grands officiers ont également investi l’industrie du tourisme, via la construction et la gestion d’hôtels et de villages touristiques dans plusieurs sites, dont celui de Charm el-Cheikh; cette tendance s’était développée à l’époque du maréchal Abdel-Halim Abou Ghazala, ministre de la Défense à la fin du mandat d’Anouar el-Sadate et du début de l’ère Moubarak.

L’Armée possède également des restaurants, des terrains de football, ainsi que des hôpitaux et des centres de soins pour enfants. Elle joue aussi un rôle important dans le secteur agricole, avec plusieurs contrats conclus avec des investisseurs étrangers d’une valeur de centaines de millions de dollars. Aujourd’hui, cette économie «grise», dont les bilans ne sont soumis à aucun contrôle parlementaire ou audit indépendant, représenterait près du tiers du PIB du pays.

Des privilèges protégés par le pouvoir politique

Les intérêts économiques des militaires n’ont jamais été menacés par les régimes en place, même lorsque la pression extérieure montait pour l’application de certaines réformes-clés. Hosni Moubrak, lui-même un ancien militaire, a réussi à ménager la chèvre et le chou, se conformant à l’accord de 1992 de la Banque mondiale qui prévoyait notamment la privatisation à grande échelle d’entreprises publiques en contrepartie d’aides financières. L’ancien Rais avait toutefois veillé à ce que l’application de l’accord en question ne froisse pas les hommes d’affaires en habit militaire.

Ainsi, lorsque plus de 300 usines et entreprises publiques ont été privatisées au début des années 1990, les avoirs de l’armée sont restées intactes. Ce scénario s’est reproduit entre 2004 et 2011, lorsque le pays a connu une nouvelle vague de privatisations, à l’instigation des gouvernements formés par le cercle proche de Gamal Moubarak, homme d’affaires influent et fils du Rais. Aucune de la douzaine d’entreprises publiques concernées n’appartenait à des militaires, tandis que les hauts gradés de l’Armée étaient placés dans des postes-clés au sein de ces sociétés ou usines privatisées.

En parallèle, et dans un objectif clair de préserver les chasses gardées des bonnets militaires, tous les « réformateurs » ont été écartés du pouvoir durant l’ancien régime. Sitôt après sa nomination à la tête du ministère de la Défense par Moubarak, Youssef Sabri Abou Taleb fut destitué de son poste en 1991, après avoir promis de séparer l’armée de tous les projets non liés à la défense ou en concurrence avec le secteur privé et de lutter contre la corruption au sein de l’institution militaire. Ce dernier a été remplacé par Mohamed Hussein Tantawi, qui a refusé toutes les tentatives de mettre fin à l’empire économique de l’armée.

Les exceptions et «privilèges» sur le terrain existent également sur le papier.  En 2007, après quinze ans de réformes néolibérales, Moubarak a modifié la constitution pour supprimer des articles socialistes de Nasser, taillant toutefois avec beaucoup d’habileté les passages se rapportant à la privatisation du secteur public. Le contenu de l’article 4 de la Constitution, qui consacre le modèle économique libéral, fut atténué par des clauses stipulant la protection des entités publiques et des coopératives nationales. Au lendemain de la révolution de janvier 2011,  le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui assurait le pouvoir par intérim, a intégralement copié cet article dans sa déclaration constitutionnelle postrévolutionnaire.

Pouvoir foncier et aides du Golfe

Ce rempart légal et politique a permis à l’armée d’étendre son influence au-delà du Caire. Celle-ci possède aussi de vastes étendues de terres sur l’ensemble du territoire. En 1997, un décret présidentiel lui a accordé le droit de gérer l’ensemble des terrains en friche. Selon certaines estimations, l’armée contrôlerait ainsi de facto près de 87% de la superficie du pays.

Ce «pouvoir» foncier a conféré à l’armée le rôle d’acteur incontournable dans les projets immobiliers entrepris par des investisseurs locaux ou étrangers. En mars dernier, le géant émirati Arabtec Holding concluait un accord avec le ministère égyptien de la Défense pour la construction d’un million de logements, d’un montant global de 40 milliards de dollars. Le projet, destiné aux populations à faibles revenus, s’étend sur treize sites d’une superficie totale de 160 millions de mètres carrés, majoritairement détenus par l’armée.

Cette vague de méga-projets profitant aux officiers a été dopée par l’aide des pays du Golfe, qui a culminé à plus de 12 milliards de dollars depuis la prise du pouvoir par l’armée. Au moins six gros contrats, d’une valeur totale de 1,5 milliard de dollars, ont été confiés à l’institution militaire et ses ramifications entre septembre et décembre dernier. Ce processus a non seulement été autorisé par le gouvernement égyptien, mais il a été activement facilité. Selon la loi égyptienne, les contrats sont accordés sur la base d’un appel d’offres, mais en novembre 2013, le président par intérim, Adly Mansour, a publié un décret autorisant les ministères d’outrepasser la procédure habituelle en «cas d’urgence».

Le Canal de Suez et la destitution de Morsi

Autre cible de l’armée: le canal de Suez qui génère plusieurs milliards de dollars par an et dont le contrôle aurait constitué l’un des motifs de la destitution forcée de Mohamed Morsi par les militaires. En effet, ce dernier aurait décidé de lancer un vaste projet de développement de la zone du canal, avec le soutien du Qatar, sans impliquer l’armée de manière directe. Depuis son élection, le représentant de la confrérie musulmane avait pourtant pris garde, à l’instar de ses prédécesseurs, de ne pas marcher sur les plates-bandes de l’armée.

Mais les négociations avec les qataris – présentées comme un enjeu de souveraineté politique et militaire par les anti-Morsi et déplaisant, par ailleurs, au concurrent saoudien du petit émirat gazier – furent perçues par les militaires comme le franchissement d’une ligne rouge. L’enjeu réel était davantage lié à la «souveraineté économique» d’un des sites les plus juteux sur le plan financier.

Preuve de cet intérêt, en janvier dernier, six mois après le «putsh» militaire contre Morsi, l’Autorité du Canal de Suez, dirigée par le vice-amiral Mohab Mamish —un ancien membre du conseil militaire qui a pris le pouvoir en Egypte après le départ de Moubarak— a nommé 14 entreprises éligibles à l’appel d’offres propre au plan directeur  du projet de développement du canal. Selon le Washington Post, seules trois sociétés n’auraient aucun lien avec l’armée égyptienne, tandis qu’au moins deux parmi celles sélectionnées entretiennent des relations étroites avec les militaires.

Il s’agit d’Arab Contractors, gérée pendant 11 ans par le Premier ministre proche de l’armée, Ibrahim Mahlab. Le conseil d’administration d’une autre compagnie, Maritime Research and Consultation Center, est en outre composé presque entièrement d’officiers militaires et est présidé par le ministre des Transports, ajoute le journal qui dénonce l’opacité concernant l’identité des autres compagnies préqualifiées.

Soutenue par les pays du Golfe, et confortée par l’élection de Abdel Fattah al-Sissi, l’armée devrait ainsi confier, sans soucis majeurs, à une seule société le contrat du Canal de Suez en octobre prochain et étendre son pouvoir politique et économique à l’ensemble du pays. Non sans risque. En l’absence de respect des libertés et d’altération des fondements du pouvoir économique, le nouveau régime risque de faire face aux mêmes «perturbations» qui avaient mené au renversement de Hosni Moubarak.

Bachir El Khoury

Source : Slate 04/06/2014

Voir aussi : Rubrique Actualité internationale, rubrique Afrique  Méditerranée, rubrique Egypte,

Molières : le monde du théâtre célèbre sa jeunesse et s’en prend au gouvernement

Philippe Torreton Photo AFP. Eric Feferberg

Philippe Torreton Photo AFP. Eric Feferberg

Une nuit sous le signe de la révolte, de la jeunesse et de la réconciliation. Après trois ans d’absence pour cause de brouille au sein du théâtre privé, les Molières ont ressuscité, lundi 2 juin, sur la scène des Folies Bergère à Paris lors d’une soirée diffusée sur France 2.

En maître de cérémonie désopilant et gardien du temps, Nicolas Bedos est parvenu à rendre cette vingt-sixième édition des Molières moins ennuyeuse et plus joyeuse que les Césars. Pour y parvenir, le provocateur a su s’entourer et laisser libre cours aux pitreries d’un Denis Podalydès, à l’aisance survoltée d’une Florence Foresti, à l’impayable extravagance d’un Michel Fau, à l’apparition éclair mais efficace d’un Jean Dujardin et à la folie d’une Julie Ferrier.

« LAMENTABLE »

Et il avait aussi en tête que « le théâtre est à l’audimat ce que Manuel Valls est à l’aile gauche du parti socialiste ». De politique qui pousse à la révolte, il en fut beaucoup question lors de cette cérémonie de retrouvailles.

Les dizaines d’intermittents du spectacle qui manifestaient devant le théâtre ont reçu de nombreux soutiens sur scène. Devant Aurélie Filippetti, trois comédiens ont tour à tour fustigé l’attitude du gouvernement.

Valérie Dreville (Molière de la comédienne dans le théâtre public pour Les revenants de Thomas Ostermeier) a ouvert le bal de la fronde en évoquant la « précarité d’une profession menacée » et en demandant à la ministre de la culture de « tout mettre en œuvre pour que l’accord sur la réforme de l’assurance chômage ne soit pas agréé ».

Puis Nicolas Bouchaud a pris officiellement la parole au nom des intermittents et a décerné un « Molière de la meilleure trahison à François Rebsamen, ministre du travail, pour son rôle d’employé du Medef ». Quant à Philippe Torreton (Molière du comédien dans le théâtre public pour Cyrano de Bergerac) il a « dédié » son prix « à tous les intermittents », trouvant « lamentable d’avoir à le faire sous un gouvernement socialiste ».

MOLIÈRE D’HONNEUR POUR MICHEL BOUQUET

Ces prises de paroles auront plombé la soirée de la ministre mais pas l’ambiance d’une cérémonie qui a récompensé la jeunesse. Une pluie de Molières est allée aux auteurs et metteurs en scène trentenaires, Jean Bellorini (pour Paroles gelées), Alexis Michalik (Le Porteur d’histoires et Le cercle des illusionnistes) et Florian Zeller (Le Père).

Le premier a remporté les Molières de la mise en scène et de la meilleure pièce dans le théâtre public.

Le second a raflé ceux de l’auteur francophone, de metteur en scène dans le théâtre privé et a vu l’une des comédiennes de sa troupe, Jeanne Arenes, obtenir le Molière de la révélation féminine. « Alexis Michalik est un punk. Ecrire ‘Le cercle des illusionnistes’ dans une période si morose c’est réaliser un rêve et c’est cela qui est subversif », a lancé la jeune comédienne.

Le troisième a obtenu le Molière du meilleur spectacle de théâtre privé et les deux principaux interprètes du Père, Robert Hirsch et Isabelle Gélinas, ont chacun décroché le Molière du meilleur comédien(ne) du théâtre privé.

Aux côtés du producteur et président du bureau des Molières, Jean-Marc Dumontet (artisan de la renaissance de cette cérémonie), Murielle Mayette, administratrice générale de la Comédie française, s’est dite « très fière d’être là ». Dans un bel élan, en apparence sincère, tout a été fait et dit pour casser les différences et en finir avec les caricatures entre théâtre public et théâtre privé.

C’est ainsi que Michel Bouquet, longuement applaudi, a profité de son Molière d’honneur, remis des mains de Fabrice Luchini, pour remercier « tout ce gentil petit monde ».

Sandrine Blanchard

Source : Le Monde 03/06/2014

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Enfoncée dans la crise, l’Espagne aux prises avec la pauvreté de ses enfants

AFP - Le 30 mai 2014, à la cantine d'une école publique de Burgos en Espagne

AFP – Le 30 mai 2014, à la cantine d’une école publique de Burgos en Espagne

Même avant la crise, Patricia Martin avait du mal à faire vivre sa famille de trois enfants sur le salaire modeste de son mari, balayeur. Lorsque la tempête économique a frappé l’Espagne, le foyer a glissé vers le dénuement.

Temps de travail réduit, salaire de 900 euros divisé par deux: la vie est dure dans leur petit appartement de Vallecas, un quartier populaire du sud de Madrid.

Le couple est menacé d’expulsion, avec plus d’un an de loyers impayés. Ils dépendent de banques alimentaires pour nourrir leurs enfants, qui doivent faire cinq kilomètres à pied pour aller à l’école. Il n’y a plus d’argent pour le bus.

« Si je n’ai rien à leur donner pour qu’ils emportent un goûter, je fais comme si j’avais oublié de le préparer », confie cette femme de 30 ans, tandis que son fils, âgé de sept ans, et ses deux filles, de huit et dix ans, jouent dans un parc près de la maison.

« Ils ne disent rien mais c’est très dur », ajoute-t-elle, des larmes plein les yeux. « Je m’efforce de leur rendre la situation moins pénible ».

Six ans après l’explosion de la bulle immobilière qui a détruit des millions d’emplois et lancé le début de la crise dans le pays, l’Espagne fait face à une forte hausse de la pauvreté infantile.

Un demi million d’enfants ont rejoint depuis 2007 la catégorie des petits risquant de tomber dans la pauvreté, portant le total à 2,5 millions, selon une étude de l’ONG espagnole Educo, spécialiste de l’enfance.

Et la cruauté du phénomène se voit dans les cours de récréation. « Ils viennent à l’école mal habillés et sans avoir bien mangé », témoigne Modesto Diez, curé et directeur de l’école catholique semi-publique San Pedro y San Felices, située à Burgos, dans le nord de l’Espagne.

« Ils n’ont pas d’électricité ni d’eau à la maison, ils vivent dans des logements défectueux, leurs premiers besoins ne sont pas remplis », énumère-t-il. De plus en plus d’enfants viennent en classe sans s’être douchés le matin, l’eau ayant été coupée chez eux après des mois de factures impayées.

– La cantine se vide par manque d’argent –

Pour beaucoup de parents, il est devenu impossible de payer les livres scolaires, sans parler des 102 euros mensuels pour la cantine scolaire. Plus de 100 enfants y déjeunaient l’année dernière. Il ne sont plus que 25, dont 10 aidés par Educo.

Beaucoup d’enfants rentrent désormais chez eux à midi « et mangent ce qu’ils trouvent », explique Modesto Diez. Autour de lui, plus de la moitié des tables du réfectoire sont vides à l’heure du déjeuner.

Le taux de chômage de l’Espagne, proche de 26%, allié à une baisse des salaires et une politique d’austérité drastiques, ont eu un impact brutal sur le niveau de vie des élèves, selon le directeur.

« C’est comme dans les années 1950 et 1960, lorsque les familles devaient s’en sortir avec leur peu de revenus, elles faisaient de longues journées pour un faible salaire ».

« Nous parlons de gens humbles, de familles de classe moyenne où les deux parents travaillaient parce que la construction créait beaucoup d’emplois. Ils avaient deux salaires de 1.000, 1.200 euros. Cela a, pour beaucoup, été réduit à aucun salaire du tout », ajoute Modesto Diez.

D’abord concentré sur des programmes déployés à l’étranger dans des pays comme le Salvador et l’Inde, Educo a lancé son programme d’aide pour la cantine scolaire en Espagne en septembre, après avoir constaté que de plus en plus d’enfants ne s’alimentaient que de riz, de pommes de terre et de pain.

« Ce sont « les nouveaux pauvres ». Des gens qui jusqu’à maintenant n’avaient pas besoin d’aide mais qui en dépendent désormais. C’est très angoissant », explique la directrice des programmes sociaux d’Educo, Pepa Domingo.

Conséquence de cette dégradation, les ONG relèvent également une augmentation du nombre d’enfants maltraités. Comme la Fondation d’aide à l’enfance ANAR qui s’inquiète de la hausse du nombre d’appels reçus sur sa ligne d’assistance téléphonique en 2013, venant d’enfants souffrant de mauvais traitements physiques ou psychologiques.

« Cette augmentation est due en partie à la crise », explique l’un de ses responsables, Benjamin Ballesteros. « Au chômage, et plus généralement aux difficultés économiques que traversent les familles, qui accentuent les tensions et l’agressivité dans les foyers. »

Daniel Silva

Source AFP : 01/06/2014

Voir aussi : Rubrique Espagne, rubrique Société, rubrique UE,

Quand l’Amérique perd la raison

Euro-DollarPar Nicolas Barré

C’est une déclaration de guerre. Un coup sans précédent porté à des relations transatlantiques basées sur la confiance et des valeurs communes. Un affront pour l’Europe, dont on mesure au passage l’affaiblissement. En menaçant de couper l’accès au dollar à BNP Paribas, la plus grande banque de la zone euro, les Etats-Unis ont franchi plus qu’une ligne rouge. C’est l’équivalent, dans l’ordre économique et financier, de l’usage du feu nucléaire. Contre des alliés, qui plus est – car jamais ils ne l’envisageraient contre leur créancier chinois… Enfin, comment ne pas y voir aussi une marque d’agressivité inouïe à l’égard de la France, qui, de la Libye au Mali ou à la Syrie, fait pourtant figure d’alliée modèle de Washington ? Il est crucial que la visite cette semaine de Barack Obama sur les plages du Débarquement permette de ramener de la raison dans un dossier dont on se demande comment il a pu basculer à ce point dans l’irrationnel. Il faut bien mesurer l’ampleur du séisme si l’une des cinq banques les plus actives au monde sur le dollar s’en voyait interdire l’accès. Le cataclysme serait planétaire.

Sans doute l’emballement de cette affaire tient-il au contexte politique américain. L’opinion est remontée contre les banques et une administration fédérale laxiste à leur égard. Le ministre de la Justice, Eric Holder, fait donc de la politique. Cet activiste qui aime se faire filmer dans son bureau en justicier annonçait, quelques jours avant de faire fuiter le nom de la banque française, qu’il n’hésiterait pas à s’en prendre « aux plus grandes institutions financières » car elles ne sont « pas au-dessus des lois ». Sa croisade, enveloppée dans les grands principes du droit, transpire la manoeuvre médiatique tandis que Barack Obama, l’indécis de la Maison-Blanche, laisse faire, comme souvent.

Ces manoeuvres politiques doivent cesser. La banque française doit payer pour ses erreurs, comme l’ont fait beaucoup d’autres banques. Mais rien ne justifie les sanctions envisagées, surtout au regard des turpitudes beaucoup plus lourdes commises par les banques américaines elles-mêmes. Le « deux poids deux mesures » est inacceptable. Il n’est pas pire hypocrisie que de remplir avec l’argent des autres les caisses d’un Etat qui a laissé se produire la plus grande crise depuis les années 1930. Le monde devrait demander des comptes à l’Amérique et non l’inverse ! Si la Maison-Blanche n’agit pas très vite – et on parle ici de jours, pas de semaines -, c’est à la Réserve fédérale, garante de l’intégrité du système financier mais étonnamment silencieuse jusqu’ici, de siffler la fin de la partie. Le président de la BCE, Mario Draghi, doit monter au front pour le rappeler. Il est temps que la tension retombe et que la raison reprenne le dessus.

Source : Les Echos 02/06/2014

Mouvement. Au bout du souffle

142-mouvement-coversFin de partie : Mouvement est mis en liquidation judiciaire, ce mercredi 28 mai. Après un an de lutte acharnée pour continuer à avoir « droit de publication », peut-on laisser le champ libre aux seuls courants asphyxiants ; ou tenter, encore, de persévérer et d’imaginer un nouveau devenir ?

Par Jean-Marc Adolphe publié le 28 mai 2014

Il suffirait de peu de mots : voilà, c’est fini.

Ce mercredi 28 mai 2014, le Tribunal de Commerce de Paris prononce la liquidation judiciaire des Editions du Mouvement, SARL de presse éditrice de la revue Mouvement et de son site internet, mouvement.net, ainsi contraints de cesser toute activité.

Ainsi se refermerait, pour de bon, une aventure éditoriale commencée en 1993, il y a 20 ans et des poussières, sous ce titre : Mouvement.

Un geste de papier, ensuite élargi (dès 2001) aux rivages d’Internet.

Un espace éditorial unique en son genre, conçu, animé, chahuté, vivant, pour faire hospitalité à la création contemporaine et aux multiples écritures qu’elle suscite, pour créer du questionnement et du débat, pour reconnaître ce que nous ne connaissons pas encore, dans la quête indisciplinaire de ce qui vient, de ce qui s’efface et revient, de ce qui émerge et se transforme. A l’écoute des formes artistiques et des éclats qu’elles provoquent. A l’affût des initiatives qui leur font écho, soutiennent et propagent leur devenir.

Sur 8 pages, en noir et blanc, gratuitement distribué, le tout premier numéro de Mouvement, en 1993, faisait annonce d’une revue « en chantier ». Tout au long de ces 20 ans et quelques poussières, le chantier a été permanent. Déjouant la fixité des « rubriques », redistribuant chaque fois le jeu des « matières vives », scrutant « l’agenda des possibles », chroniquant le « cours des choses », invitant artistes à des « cartes blanches » et « portfolios », faisant place à de grands entretiens comme au travail de l’analyse et au bonheur du reportage, traçant entre arts et politique une voie originale de compréhension critique du monde contemporain. Sans aucun dogmatisme, Mouvement a tenu à affirmer une constellation d’engagements. Jusqu’à aujourd’hui, son histoire a été émaillée de positions qui ont fait date, et singularisé la place de cette revue dans le « paysage médiatique » mais aussi dans le « champ culturel ». Si nous avons pu contribuer, ici ou là, à faire « bouger les lignes », c’est que par essence le mouvement est instable, autant que perpétuel. Jamais assagi, il ne cherche pas à connaître d’avance ses limites, engendre sa propre dynamique, se propage parfois très loin de sa source d’émission.

20 ans et quelques poussières

Mais assez de romantisme ! Ce fut aussi, le plus souvent, pendant ces 20 ans et quelques poussières, un rude combat pour préserver la possibilité-même de dire et d’écrire, de mettre en pages et en ligne, de « tenir » sans renier engagements, convictions et désirs. Et il ne suffit pas de simplement « tenir », si les forces et les énergies mises en jeu ne peuvent plus continuer à « inventer » et se retrouvent prises au piège de la seule gestion des affaires courantes. Or, par vagues successives, les temps se sont durcis, venant jusqu’à étouffer le plaisir de la création éditoriale, rendant sa dévorante exigence de plus en plus difficile et chronophage.

Ces difficultés-là, il est encore trop tôt pour en faire maintenant le récit détaillé et circonstancié. Pour l’heure, il suffit de dire qu’en 2008-2009, le cumul de certains déboires a sérieusement détérioré les conditions de navigation de « l’aventure-Mouvement ». Il est sans doute inutile de rappeler ici le contexte général où ont surgi ces difficultés : « crise de la presse » (qu’il conviendrait d’analyser en profondeur plutôt que de rejeter systématiquement la faute sur Internet), et plus largement « crise économique » (sur laquelle il y aurait là aussi beaucoup à dire, mais qui n’a pas épargné, loin s’en faut, les « milieux culturels »).

En juin 2013, confrontées à une situation de « cessation de paiement » (dont ont notamment fait les frais les auteurs qui contribuent à la revue et à son site internet)  les Editions du Mouvement ont été placées en redressement judiciaire par le Tribunal de Commerce de Paris. Car un « espace éditorial » qui ne dépend d’aucune institution, d’aucun subventionnement pérenne, c’est aussi une (petite) entreprise, avec ses devoirs et obligations. Depuis lors (bientôt un an), il a fallu décupler les efforts pour sortir de l’ornière, pour maintenir dans des conditions fort contraignantes la liberté de paraître et de publier, mais aussi pour tenter de colmater les brèches, renflouer et réparer les dommages. La tâche fut sans repos, éreintante. Il ne saurait être question d’oublier les nombreux et touchants messages de soutien et d’encouragement, la confiance accordée par des souscripteurs (particuliers, compagnies, théâtres, centres d’art et festivals), par la Région Ile-de-France (qui a accordé à Mouvement une subvention exceptionnelle), par nos annonceurs, abonnés et lecteurs. Jusqu’au bout, nous y avons cru. Mais sans doute le fardeau était-il trop lourd, sans doute la pente trop ardue à remonter, et sans doute l’époque n’est-elle guère propice pour pouvoir engager dans ce processus quelque mécène, ou quelque « investisseur » qui puisse encore accorder du crédit à une telle aventure éditoriale résolument libre et indépendante. Début mai, il a fallu se résoudre à l’évidence qu’en dépit de tous les efforts déployés, les moyens manquaient pour engager la réalisation du numéro d’été, et au-delà, pour garantir la viabilité d’un « plan de continuation » qui puisse maintenir durablement l’activité des Editions du Mouvement. Fin de partie, donc.

Un titre, et une jeunesse qui n’a pas dit son dernier mot.

Il est bien sûr exagéré (certains diront même « déplacé ») de lier le sort d’une revue comme Mouvement au résultat de l’élection européenne qui voit le Front national s’affirmer comme « premier parti de France ». Et pourtant… La création de Mouvement en 1993, résultait pour une large part du constat (ou pour mieux dire, de la prescience) d’une raréfaction de « l’espace critique », notamment dans la presse généraliste. Le premier numéro de Mouvement, mis en kiosques en 1998, comportait, sous le titre « Fascisme et culture », un entretien avec Bruno Mégret, alors principal idéologue du Front national. Non pas qu’il se soit alors agi de bêtement « faire le buzz », comme on dit aujourd’hui, mais parce qu’il semblait déjà qu’il ne fallait pas craindre de s’affronter à la « culture » où ce mouvement d’extrême-droite plongeait ses racines, sans se réfugier dans la seule invocation, hier comme aujourd’hui, des « valeurs républicaines », dont on voit bien qu’elles ne font plus suffisamment sens auprès d’un nombre grandissant de citoyens qui se sentent « largués ». De débat sur « l’identité nationale » en soumissions au seul horizon d’une austérité économique où la « rigueur » serait inéluctablement… de rigueur, d’ostracisations en relégations (l’immigration, les « banlieues », les Roms, etc.), le gouvernement de la peur, quelle qu’ait l’alternance de ses couleurs, a lentement et patiemment instillé le poison dont le « séisme » des dernières élections est le résultat prévisible.

Et Mouvement, demandera-t-on ? Il suffit de lire Prospérités du désastre, un recueil de textes du philosophe Jean-Paul Curnier récemment paru aux éditions Lignes, pour saisir à quel point la disparition ou la paupérisation des espaces de pensée, de critique et de débat, a pu préparer le terrain aux herbes vénéneuses des « populismes » et « intégrismes » de tout poil, qui se nourrissent mutuellement dans la haine. « On fait ce qu’on peut », entend-on de la bouche de certains responsables politiques. Des mots tournent à vide. Il est vrai, comme le dit Jean-Luc Godard dans son dernier film, Adieu au langage, que « bientôt chacun aura besoin d’un interprète pour comprendre ce qui sort de sa propre bouche », tant le langage a été malmené, anémié, « sensuré », comme l’écrit Bernard Noël. On s’entend répondre à foison, par des responsables publics chargés des affaires courantes (notamment culturelles) : « il n’y a plus d’argent ». La plupart ne daignent même plus répondre ; les plus compatissants adressent un impuissant « bon courage ». Il n’y a plus d’argent ? Qu’il suffise de penser que seulement 1% de l’aide de l’Etat versée annuellement à huit hebdomadaires télé aurait permis, sur les cinq prochaines années, à une revue comme Mouvement de se restructurer et de se renflouer durablement. Imagine-t-on alors, dans de telles proportions, le nombre de publications et de titres fragiles mais essentiels qui pourraient ainsi être sauvés du naufrage voire nouvellement créés ?

Car ce ne sont pas les forces qui manquent ; ni les énergies, ni les désirs, ni les écritures, ni les initiatives. Dans le cas de Mouvement, cet élan fédère de façon transgénérationnelle des expériences et des commencements. La jeunesse d’un lectorat, dont certains sont nés en même temps que la revue, voilà 20 ans et des poussières ; la jeunesse de celles et ceux qui, notamment ces tout derniers mois, ont tenu avec brio le gouvernail de la revue et de son site internet, ne peuvent être abandonnés en rase campagne d’une « liquidation judiciaire » sans lendemain. Derrière une entreprise aujourd’hui mise en faillite, il y a une histoire mais aussi un devenir ; il y a un titre qui n’a pas dit son dernier mot. Avec celles et ceux qui voudront bien, les prochaines semaines seront décisives, pour s’employer à « rebondir », trouver les moyens de persévérer, de reprendre le chantier inachevé, où tant de directions nouvelles restent encore à explorer et à accomplir. Imaginer dès maintenant que Mouvement ait une nouvelle vie, c’est tout le contraire d’un acharnement thérapeutique, mais prendre soin de l’avenir et ne pas laisser aux forces de décomposition le champ libre pour nous asphyxier davantage encore. « Pourquoi ai-je un horizon ? J’attendais de la vie l’infini. Déception », écrivait Thomas Mann. Apprendre à composer avec cette « déception », la surmonter, dépasser l’horizon de tel ou tel « projet », voilà le risque à prendre.

A l’heure où ces lignes sont écrites, nous ne savons pas encore ce qu’il adviendra du site internet (qui devrait, logiquement, être fermé dans de brefs délais). Il faut, pourtant, maintenir le contact, continuer à échanger. Il y aura des rendez-vous, des pistes de réflexion à partager, un réseau à reconstruire. En dehors de notre page de Facebook, qui reste active, tous messages de soutien, toutes idées et propositions, sont particulièrement bienvenus. Nous créons pour cela une adresse mail, mouvementcontinue@gmail.com, et vous y attendons, en mouvement.

Source Mouvement 28/05/2014

Voir aussi : Rubrique Médias, rubrique Politique culturelle,