Contes publics : La crise des ânes

Un homme portant cravate se présenta un jour dans un village. Monté sur une caisse, il cria à qui voulait l’entendre qu’il achèterait cash 100 euros l’unité tous les ânes qu’on lui proposerait. Les paysans le trouvaient bien peu étrange mais son prix était très intéressant et ceux qui topaient avec lui repartaient le portefeuille rebondi, la mine réjouie. Il revint le lendemain et offrit cette fois 150 € par tête, et là encore une grande partie des habitants lui vendirent leurs bêtes. Les jours suivants, il offrit 300 € et ceux qui ne l’avaient pas encore fait vendirent les derniers ânes disponibles. Constatant qu’il n’en restait plus un seul, il fit savoir qu’il reviendrait les acheter 500 € dans huit jours et il quitta le village.

Le lendemain, il confia à son associé le troupeau qu’il venait d’acheter et l’envoya dans ce même village avec ordre de revendre les bêtes 400 € l’unité. Face à la possibilité de faire un bénéfice de 100 € dès la semaine suivante, tous les villageois rachetèrent leur âne quatre fois le prix qu’ils l’avaient vendu et pour ce faire, tous empruntèrent.

Comme il fallait s’y attendre, les deux hommes d’affaire s’en allèrent prendre des vacances méritées dans un paradis fiscal et tous les villageois se retrouvèrent avec des ânes sans valeur, endettés jusqu’au cou, ruinés.

Les malheureux tentèrent vainement de les revendre pour rembourser leur emprunt. Le cours de l’âne s’effondra. Les animaux furent saisis puis loués à leurs précédents propriétaires par le banquier. Celui-ci pourtant s’en alla pleurer auprès du maire en expliquant que s’il ne rentrait pas dans ses fonds, il serait ruiné lui aussi et devrait exiger le remboursement immédiat de tous les prêts accordés à la commune.

Pour éviter ce désastre, le Maire, au lieu de donner de l’argent aux habitants du village pour qu’ils paient leurs dettes, le donna au banquier, ami intime et premier adjoint, soit dit en passant. Or celui-ci, après avoir rétabli sa trésorerie, ne fit pas pour autant un trait sur les dettes des villageois ni sur celles de la commune et tous se trouvèrent proches du surendettement.

Voyant sa note en passe d’être dégradée et pris à la gorge par les taux d’intérêts, la commune demanda l’aide des communes voisines, mais ces dernières lui répondirent qu’elles ne pouvaient en aucun cas l’aider car elles avaient connu les mêmes infortunes.

Sur les conseils avisés et désintéressés du banquier, toutes décidèrent de réduire leurs dépenses : moins d’argent pour les écoles, pour les programmes sociaux, la voirie, la police municipale… On repoussa l’âge de départ à la retraite, on supprima des postes d’employés communaux, on baissa les salaires et parallèlement on augmenta les impôts. C’était, disait-on, inévitable mais on promit de moraliser ce scandaleux commerce des ânes.

Cette bien triste histoire prend tout son sel, quand on sait que le banquier et les deux escrocs sont frères et vivent ensemble sur une île des Bermudes, achetée à la sueur de leur front. On les appelle les frères Marché.

Très généreusement, ils ont promis de subventionner la campagne électorale des maires sortants.

Cette histoire n’est toutefois pas finie car on ignore ce que firent les villageois. Et vous, qu’auriez-vous fait à leur place? Que ferez-vous ?

Avant de nous retrouver tous sur la place du village samedi 15 octobre 2011 (journée internationale des Indignés), faites déjà passer cette histoire à votre voisin…

L’emprunt forcé, une arme des Etats face aux marchés ?

C’est parce qu’ils sont convaincus que les grands pays européens ne sont pas « sans défense face aux anticipations perverses des marchés » que l’ancien et l’actuel président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi et Philippe Weil, et le grand patron italien Gabriele Galateri di Genola, président de Generali, ont pris leur plus belle plume  pour inviter ensemble les Etats à se ressaisir.

Leur tribune initialement parue dans le Financial Times du 15 septembre est en ligne sur le blog de l’OFCE  sous le titre « L’emprunt forcé : l’arme de destruction massive de la politique budgétaire ».

Le propos des trois auteurs, décrypté par M. Weil, est simple : éviter que la crainte du pire demain (des écarts de taux trop forts, une dégradation de la note souveraine et un emballement de l’endettement)  n’entraîne dès aujourd’hui « une spirale dépressive » calamiteuse pour la croissance et pour l’emploi.

Quand des pays qui ont la même monnaie  (l’euro) et qui sont des partenaires commerciaux se mettent ensemble, par une coordination de fait, à adopter des politiques restrictives,  le résultat est catastrophique sur l’activité et le niveau de l’emploi, explique M. Weil.

Les Etats européens ne peuvent plus, comme autrefois, faire marcher la planche à billets pour réduire leur taux d’endettement (c’est-à-dire monétiser leur dette). Les eurobonds, dont le mérite économique n’est pas à démontrer, ne séduisent guère les Allemands. Et le marché unique ne résisterait sans doute pas à la création, au sein de la zone euro, d’un espace des pays du Nord et d’un espace des pays du Sud.

Pour autant, écrivent les auteurs, le sort de l’Europe n’est pas scellé. Il suffit pour cela que les gouvernements ressortent de leur arsenal budgétaire l’arme qui  leur a servi aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix : l’emprunt forcé.

Ce serait  une façon de « sortir des prophéties auto-réalisatrices des marchés » et un moyen  pour les grands pays européens de leur rappeler qu’il n’y a aucune raison que  les Etats fassent défaut et qu’une partie des dettes souveraines, lorsque les primes de risques sont trop élevées, peut fort bien être refinancée auprès de leurs propres citoyens.

Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand ne sont pas les seuls à avoir  recouru à l’emprunt forcé. Plus récemment, en 2009, la Californie a utilisé cette arme  : elle a augmenté de 10% le prélèvement à la source de ses contribuables pendant la crise, tout en les prévenant qu’elle les rembourserait, mais sans intérêts, en 2010. C’était aussi un signal adressé aux marchés. L’histoire ne dit pas ce que les Californiens en ont pensé.

Source Le Monde 20/09/11

 

La rigueur, ses excès et ce qu’en disent les économistes

La conversion des socialistes français à la nécessité de réduire le déficit public, manifeste lors du premier débat télévisé qui a opposé le 15 septembre les six candidats à la primaire, a quelque chose de paradoxal. Elle survient en effet à un moment où des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent chez les économistes, et au-delà, pour mettre en garde les pouvoirs publics contre un excès de rigueur et/ou une rigueur généralisée.

L’Allemagne, on le sait, a inscrit dans sa Constitution le passage à un déficit structurel quasi nul (0,35% de son produit intérieur brut) à partir de 2016 et elle a d’ores et déjà obtenu que  certains de ses 16 partenaires de la zone euro suivent son exemple.

Or, dans une note diffusée le 7 septembre 2011, Henri Sterdyniak et Catherine Mathieu, chercheurs à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), observent que la règle d’or allemande n’en est pas une. Et surtout, ils indiquent que la « vraie » règle d’or des finances publiques, énoncée par Paul Leroy-Beaulieu à la fin du XIXe siècle, reconnaît à l’Etat le droit d’avoir un déficit tant qu’il finance l’investissement public.

Il ne va donc pas de soi ni du point de vue de l’économie classique, ni, bien entendu, du point de vue de la théorie keynésienne, qu’il faille se fixer pour objectif d’avoir un solde nul des finances publiques. Le « bon » niveau de déficit structurel dépend de la situation économique.

« Un déficit de 2,3% du PIB correspondait à la vraie règle d’or en 2006 pour la France ; un déficit de 7,5% du PIB  était nécessaire en 2009, compte tenu de la situation économique », précisent les deux auteurs. Et d’ajouter en bons keynésiens : « Dans une situation de faible croissance, de fort chômage, où les taux d’intérêt sont déjà très faibles (le 1er septembre, la France s’endettait à 10 ans à 2,9%), la priorité n’est pas de réduire le déficit public mais de soutenir la demande privée ».

UNE REGLE TROP « SIMPLISTE »

Ces interrogations ne sont pas limitées aux seuls keynésiens. Ainsi Christian de Boissieu, professeur associé à Paris-I, confesse-t-il ne pas savoir « d’où les Allemands sortent leur chiffre de 0,35% ni à quoi il correspond ». « La règle d’or allemande pose des problèmes, en particulier parce qu’elle ne reconnaît pas à l’Etat le droit d’emprunter pour investir  et parce qu’elle implique, à terme, un taux d’endettement public tendant vers zéro, ce qui est absurde », analyse Patrick Artus, directeur de la recherche économique de Natixis. Et de pointer d’autres règles moins « simplistes », comme l’interdiction de financer par la dette les dépenses publiques courantes.

Autrement dit, il n’y a aucune raison de faire « le concours de celui qui réduira sa dette le plus vite », selon l’expression d’Arnaud Montebourg, et Martine Aubry trouvera dans la littérature économique de solides arguments à opposer à François Hollande sur la nécessité ou pas de se fixer un objectif de zéro déficit des finances publiques en 2017.

Le cas de la Grèce retombée en récession deux ans après un premier plan d’austérité montre que le rétablissement de la soutenabilité des finances publiques exige du temps et un certain doigté. « Lorsque l’on va trop vite et trop loin, on casse la croissance et on aggrave le ralentissement économique ou on accentue la récession », observe Christian de Boissieu.

Si, comme le confirme Philippe Aghion, professeur d’économie à Harvard et à l’école Polytechnique, « il n’existe pas à proprement parler de définition de la rigueur », les pays sinon les plus rigoureux, du moins  » les plus vertueux » sont, à ses yeux, « ceux qui ont des faibles niveaux moyens de dette publique ou de déficits publics sur PIB et qui, de surcroît, mènent des politiques contracycliques (augmentation des déficits en récession, réduction des déficits en période d’expansion), ce qui leur permet de minimiser les conséquences du cycle économique sur l’emploi et les investissements de croissance ».

Christian de Boissieu  met pour sa part en avant au moins trois indicateurs utiles pour donner un contenu à la rigueur, ce terme emprunté aux politiques (de Raymond Barre à François Fillon en passant, bien sûr, par le socialiste Pierre Mauroy et son fameux tournant de 1983 ) : la baisse des salaires nominaux et des salaires réels (donc du pouvoir d’achat) , la caractère restrictif des politiques budgétaire et monétaire et leurs coûts d’ajustement économiques et sociaux, qui peuvent être extrêmement élevés (les Irlandais, les Grecs et les Portugais en savent quelque chose).

UN RISQUE DE SPIRALE DEPRESSIVE

Si la rigueur peut se retourner contre la croissance et, dans les cas extrêmes, contre le redressement des comptes publics, sa généralisation, au même moment, à l’ensemble des pays de la zone euro, déjà affectés par le ralentissement économique mondial, ne peut qu’engendrer une spirale dépressive, alerte un nombre croissant d’économistes.

Dans son édition du 15 septembre, l‘International Herald Tribune rapporte qu’un des membres du comité de politique monétaire de la Banque  d’Angleterre est un économiste américain, Adam Posen. Et que ce spécialiste du Japon et de ce qu’on appelle souvent sa « décennie perdue » met en garde depuis des semaines cette instance et les pouvoirs publics en Europe et aux Etats-Unis contre les risques de répétition des erreurs des années 1930, à savoir amplifier le ralentissement économique par des politiques monétaires encore trop conventionnelles et par des coupes budgétaires.

Que la Banque d’Angleterre tolère semblable énergumène en son sein alors que le premier ministre britannique, le conservateur David Cameron, plaide pour un Etat minimal et fait des coupes claires dans les dépenses publiques, montre bien, s’il en était besoin, à quel point les réponses aux problèmes de l’heure sont peu évidentes.

Source Le Monde 18/09/11

Voir aussi : Rubrique  FinanceAbaissement de la note de la dette américaineReprendre le pouvoir à la finance, La « règle d’Or », ou les rois de l’esbroufe, Rubrique UE, Dégradation de la note Italienne, Extension du domaine de la régression, La crise de la zone euro, mode d’emploi, Les dirigeants de gauche valets des conservateurs,

Standard and Poor’s dégrade la notation de l’Italie

L’agence estime que le pays est fragilisé par la situation économique et par un «dysfonctionnement» politique.

 
Le Premier ministre italien Silvio Berlusconi, au parlement italien à Rome, le 14 septembre 2011. (© AFP Alberto Pizzoli)
Standard and Poor’s a annoncé lundi avoir abaissé d’un cran la notation de l’Italie, en raison des faibles perspectives de croissance et de la fragilité de la majorité de Silvio Berlusconi.

La note de la dette à long terme a été abaissée de «A+» à «A» et la note à court-terme de «A-1+» à «A-1», a indiqué l’agence de notation dans un communiqué. La perspective de ces notes est «négative», ce qui signifie que l’agence d’évaluation financière envisage encore de les abaisser. Aux yeux de l’agence, l’Italie reste dans la catégorie des émetteurs obligataires solides mais susceptibles d’être affectés par des changements de la situation économique.

Standard and Poor’s est la première agence à dégrader la notation de l’Italie qui n’avait jamais été abaissée depuis le début de la crise de la dette, contrairement à celle des autres pays fragiles de la zone euro.

L’agence Moody’s, qui envisage également de dégrader la note de l’Italie, a annoncé vendredi qu’elle prolongeait son examen et pensait rendre sa décision dans «le mois à venir».

«Un environnement macroéconomique difficile sur le plan intérieur et extérieur»

Standard and Poor’s justifie sa décision par «l’affaiblissement des perspectives de croissance de l’Italie» ainsi que «la fragilité de la coalition au pouvoir et les divergences politiques au Parlement (qui) vont probablement continuer de limiter la capacité de l’Etat à répondre de manière décisive à un environnement macroéconomique difficile sur le plan intérieur et extérieur».

Alors que la faible croissance est déjà le talon d’Achille du pays, l’affaiblissement de la demande extérieure en raison du ralentissement économique mondial, les mesures d’austérité et la «pression sur les coûts de financement» vont en effet entraîner une croissance «plus faible» que celle estimée auparavant, selon l’agence. Dans son scénario le plus négatif, Standard and Poor’s table même sur une nouvelle «récession» en 2012 en Italie avec un recul du PIB de 0,6% avant une «modeste reprise» en 2013 et 2014.

Conséquence de ces sombres prévisions économiques, les objectifs de réduction du déficit et de la dette fixés par le gouvernement seront «difficiles à atteindre», selon l’agence de notation qui ne pense pas que toutes les économies prévues pourront être réalisées. Par ailleurs, selon Standard and Poor’s, les autorités italiennes «restent réticentes» à adopter des réformes structurelles ambitieuses afin de relancer la croissance.

Un plan de rigueur de plus de 54 milliards d’euros

La dégradation de la note de l’Italie intervient moins d’une semaine après l’adoption mercredi dernier par le Parlement d’un plan d’austérité draconien de 54,2 milliards d’euros devant permettre au pays de parvenir à l’équilibre budgétaire en 2013 et de réduire sa dette colossale (120% du PIB).

Ce nouveau plan très impopulaire avait été annoncé en urgence début août, en échange du soutien de la Banque centrale européenne sur le marché obligataire, le premier plan adopté en juillet ayant été jugé insuffisant par les marchés.

Mais ce tour de vis n’a toutefois pas permis à l’Italie de rassurer les investisseurs qui doutent de la détermination du gouvernement à mettre en oeuvre ces mesures, alors que la mise au point du plan a donné lieu à d’incessantes tergiversations pour tenter de contenter une majorité divisée et affaiblie.

AFP

Voir aussi : Rubrique Italie, rubrique UE, rubrique Finance, Abaissement de la note de la dette américaineReprendre le pouvoir à la finance,

Crise de la dette : «Les Brics sont en position de force»

 

Alors que les pays de la zone euro traversent une crise majeure de leurs dettes souveraines, les grands pays émergents (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont fait savoir qu’ils allaient discuter la semaine prochaine de la possibilité de venir en aide à l’Europe. Tout un symbole, nous explique Alexandre Kateb, économiste, directeur de Competence Finance et maître de conférence à Sciences-Po.

En quoi l’annonce des Brics est-elle symbolique ?

C’est un véritable retournement. Un bouleversement du centre de gravité de l’économie financière de la planète. Les pays émergents ont été aidés par les pays développés durant les années 1990 lorsqu’ils étaient traversés par des crises. Aujourd’hui, l’inverse va peut-être se produire.

A l’aune de cette crise, les pays émergents apparaissent désormais comme les plus solides. Ils sont en position de force. Se portent garants de la croissance économique mondiale et de la santé des pays européens en convalescence ou gravement atteints. Et sont prêts à prendre une responsabilité plus grande dans la gouvernance économique et financière mondiale. C’est très fort symboliquement.

Il faut dire que par le passé, les Brics ont longtemps été économiquement inféodés à l’occident.

Parmi les Brics, le seul pays qui a conquis très tôt son autonomie est la Chine. A partir de 1949 et pendant les années de libéralisation sous Deng Xiaoping, elle n’a jamais souscrit une dette importante au niveau international.

La Russie, l’Inde, le Brésil… Tous les autres grands pays émergents ont en revanche eu recours à l’aide internationale via le FMI ou bien à travers les aides du Trésor américain.

L’Inde a eu recours au FMI en 1991 pour éviter une crise de sa balance courante après plusieurs crises économiques. En contrepartie, le Fond monétaire exige alors une libéralisation de son économie et une gestion très prudente au niveau macroéconomique.

Pendant des années, la Russie a été portée à bout de bras par le FMI, mais celui-ci ne parvient pas à éviter le défaut de la dette souveraine russe en 1998. Elle aussi a dû mettre en place des réformes économiques majeures.

Le Brésil a quant à lui connu des crises à répétition pendant les années 1980 et 1990. La dernière, qui date de 1999, a mené à une dévaluation très forte de sa monnaie vis-à-vis du dollar. Le FMI lui est alors venu en aide, et lui a imposé une remise en ordre économique. Il a aussi demandé au Brésil des privatisations et des dégraissages massifs parmi les fonctionnaires. Plusieurs millions d’emplois ont été perdus. Depuis, le pays a pris ses distances vis-à-vis du FMI.

On se doute que les Brics ne proposent pas leur aide à l’Europe par altruisme. Quel intérêt auraient-ils à acheter davantage d’obligations européennes?

En soutenant la zone euro, ils se soutiennent eux-mêmes. Leurs économies sont dépendantes de la croissance de la zone euro. Les Brics ne veulent pas que le moteur de la consommation s’arrête en Europe. C’est particulièrement vrai pour la Chine. Et le Brésil et la Russie seraient très impactés par ricochet en cas de récession mondiale, car ils fournissent les matières premières. L’Europe absorbe les deux tiers des exportations énergétiques russes.

Investir davantage dans les obligations européennes permettrait également aux Brics de réduire leurs dépendance vis-à-vis du dollar. Notamment pour la Chine, qui dispose de 3000 milliards de réserve de change. Elle a toutes les réserves nécessaires pour venir au secours de l’euro tout en diversifiant ses risques et en prenant pied dans la zone euro. Ce faisant, elle permet aussi à ses entreprises d’être accueillies plus positivement dans la zone. C’est donnant-donnant.

Soutenir l’euro, c’est également favoriser la consolidation de cette monnaie, véritable alternative au dollar, et donc sortir de l’hégémonie américaine.

Les Brics pourront-ils observer une coordination politique pour venir en aide à l’Europe ?

C’est surtout le symbole qui est recherché. Après, chaque pays va mettre en oeuvre les mesures qu’il jugera conformes à son intérêt. En terme de diversification des réserves de change, par exemple, la Chine n’a pas la même marge de manoeuvre que l’Inde.

Il y aura en tout cas des signaux forts pour montrer que les Brics vont soutenir l’euro et augmenter leurs achats d’obligation. Pas question pour eux d’acheter de la dette grecque ou portugaise. Mais plutôt de la dette allemande ou française, voire italienne. Les Chinois souhaitent notamment acheter des obligations en Italie. Mais ils sont prudents. Ils sont prêts à prendre des risques en pensant au long terme, mais ils ne veulent pas non plus hypothéquer leur trésor de guerre.

Concrètement, cela pourra rassurer les marchés, montrer que les pays européens ne sont pas les seuls à se préoccuper de la crise de la zone euro. Et qu’une solution internationale peut être mise en place.

Recueilli  par Laura Thouny (Libération)

Alexandre Kateb est économiste, directeur de Competence Finance et maître de conférence à Sciences-Po. Il a écrit «Les nouvelles puissances mondiales : pourquoi les Brics changent le monde» aux éditions Ellipses.

Voir aussi : Rubrique Brics, rubrique UE, rubrique Finance, rubrique Co Developpement,

 

Quand la diplomatie française louait « la Libye nouvelle » de M. Kadhafi

 

« Je suis heureux d’être dans votre pays pour parler d’avenir ! », avait écrit Nicolas Sarkozy sur le Livre d’or que réservait Mouammar Kadhafi aux hôtes d’honneur de la Grande Jamahiriya libyenne. Le président français avait atterri à Tripoli le 25 juillet 2007, vingt-quatre heures après la libération faisant suite à une spectaculaire médiation française de cinq infirmières bulgares et d’un médecin palestinien, restés huit ans enfermés dans les geôles libyennes. Il avait avec lui une délégation de 140 personnes, dont 70 journalistes et des contrats à signer.

Cette visite est le sujet principal d’un télégramme diplomatique émanant de l’ambassade de France en Libye, que Le Monde a retrouvé à Tripoli, après le sac de la chancellerie survenu au printemps, lorsque la France était en première ligne aux côtés de l’insurrection.

« Une page est tournée, il faut désormais parler d’avenir, avait déclaré en 2007 M. Sarkozy au colonel Kadhafi. La France est disposée à établir un partenariat d’exception avec la Libye, à parler de tous les sujets sans tabou, qu’il s’agisse de la défense, du nucléaire et de l’union méditerranéenne. » « Nous avons fait cela pour vous, pour la France, l’Europe et la paix en Méditerranée », lui avait répondu son interlocuteur. Il avait ajouté que la France et l’Europe devaient tenir leurs engagements, éviter ce qui s’était passé après sa décision de renoncer aux armes de destruction massive, à la fin de l’année 2003.

Le président américain George Bush et le premier ministre britannique Tony Blair lui avaient alors fait des promesses qu’ils n’avaient, selon lui, pas tenues, mais « Dieu Merci, Sarkozy n’est ni Bush, ni Tony Blair. Et la France, c’est différent. »

Un « Pari sur la Lybie nouvelle »

Cette visite, avait estimé quelques jours plus tôt l’ambassadeur de France à Tripoli, Jean-Luc Sibiude, dans un télégramme diplomatique, était en « quelque sorte un pari sur la Libye nouvelle ». Le pari aura tenu un peu moins de quatre ans. Alors que l’avancée des troupes kadhafistes vers la ville insurgée de Benghazi laisse présager un bain de sang, la France prend la tête des pays réclamant une intervention militaire internationale en Libye.

Peu après le début des frappes aériennes, l’ambassade de France de Tripoli est désertée. Le bâtiment, situé dans le quartier résidentiel d’Al-Andalous, est attaqué, partiellement incendié. En août, alors que la capitale libyenne est en train de passer aux mains des rebelles, il est encore mis à sac par des groupes pro-Khadafi. Les lieux ont été laissés à l’abandon, portes battantes, véhicules réduits à l’état de carcasse devant l’entrée, portes, armoires et coffres blindés détruits ou éventrés.

Et dans ce fatras de verre brisés et de tôles froissées, une partie des documents de l’ambassade de France s’éparpillent, en vrac sur le sol. Les habitants du quartier affirment que des hommes sont finalement venus poser des cadenas et verrouiller les issues, jeudi 15 septembre au matin, jour de la visite de M. Sarkozy en Libye, venu encore une fois parler d’avenir avec le pays, mais avec les rebelles.

C’est dans les locaux saccagés de l’ambassade (depuis réinstallée ailleurs) que des visiteurs libyens ont ramassé ces documents. Le mot « Sarkozy » inscrit sur le carton avait attiré leur attention. Y figure la correspondance diplomatique relative à la première visite du président français au « Guide », fin juillet 2007. En préparation, l’ambassadeur décrit la situation nationale : « La Libye est un pays qui change. Depuis 2003 [et le renoncement aux armes de destruction massive], le Guide a fait des révisions déchirantes, surtout aux plans diplomatique et économique, écrit-il dans un télégramme daté du 19 juillet 2007. Ce changement, il l’assume aujourd’hui, mais veille également à le contrôler, surtout s’agissant de la politique intérieure ».

Dans ce dernier domaine, estime-t-il, « c’est la décrispation, mais il n’est pas question de toucher aux ‘fondamentaux’ du régime ou de démanteler ses acquis sociaux. Saïf Al-Islam, chef de file du camp de la réforme, y compris sur le plan politique, bénéficie de l’appui de son père. Il doit cependant savoir jusqu’où ne pas aller trop loin ou trop vite dans le processus de réforme. » La politique de réforme et d’ouverture ne s’est pas étendue au système politique, remarque-t-il : « La ‘détente’ amorcée sous l’égide de Saïf Al-Islam marque le pas. Les arrestations d’hommes d’affaires en mars dernier, les exécutions de peine capitale, le maintien d’un contrôle strict de la presse (…) en témoignent ».

Sur le plan économique, le diplomate note une « modernisation progressive » : « le caractère progressif et limité de cette libéralisation s’explique avant tout par un souci de préservation du régime : éviter les tensions sociales et l’émergence d’acteurs privés libyens susceptibles d’utiliser leur puissance financière à des fins politiques ». « La Libye dispose de ressources financières importantes, note-t-il ailleurs, mais reste fondamentalement un pays sous-développé. » « Deux secteurs me semblent mériter une attention particulière, parce que nous y affrontons une concurrence forte et que notre sort y dépend de décisions personnelles du Guide : le nucléaire civil (…) qui répond à une demande personnelle du Guide. (…) Les équipements militaires : la France est en concurrence dans ce secteur, en particulier avec les Russes et les Anglais. »

Vus de Tripoli, les Britanniques, futurs alliés contre le régime, apparaissent à la fois comme des rivaux et comme un exemple diplomatique à suivre : « Très impliquée dans les dossiers des armes de destruction massive, la Grande-Bretagne a voulu faire de la Libye un exemple de réintégration dans la communauté internationale, note l’ambassadeur. Les résultats obtenus par Tony Blair lors de sa récente visite (contrats dans les domaines pétroliers et militaires) confirment le succès d’une politique qui, à partir de points forts (formation de la majorité des élites libyennes, dialogue politique très soutenu) a fait de la Libye un enjeu stratégique majeur ».

M. Kadhafi « Ne peut pas être un partenaire commode »

Or, « les Libyens sont demandeurs de France », soutient le diplomate français. Ils sont « souvent nostalgiques des années 1970 où la France a été le premier pays à reconnaître la révolution kadhafienne et à engager une coopération d’envergure. Pour ce qui nous concerne, nous sommes ici dans une position très particulière, seuls de tous les pays occidentaux à avoir à la fois une politique maghrébine et africaine, nous n’avons pas, avec la Libye, les relations historiques qui nous lient avec ses voisins (Tunisie, Algérie, Niger, Tchad, Egypte). Nous sommes ainsi sans la position inverse de celle de la Grande-Bretagne, par exemple, pour laquelle la Libye représente la porte de l’Afrique du Nord). »

« Le Guide ne peut pas être un partenaire commode, prévient cependant l’ambassadeur, mais nos intérêts objectifs vont dans le même sens. (…) Les Libyens comprennent le langage direct. Ils savent aussi ‘renvoyer l’ascenseur’. Lors de cette visite, plusieurs accords ont été signés, dont les plus importants portent sur la « coopération en matière de défense et d’industrie de défense » et sur la « coopération dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire « .

L’union pour la Méditerranée rencontre moins de succès. Quant à l’avenir de cette « Libye nouvelle », « le régime n’apparaît pas menacé à court terme. Il n’existe pas de force d’opposition structurée visible, jugeait à cette époque le diplomate. La manne pétrolière est également de nature à limiter les motifs de mécontentement populaire : subvention aux produits de première nécessité, aide aux plus démunis pour le logement… le Guide veille tout particulièrement à ce que les évolutions en cours ne se fassent pas au détriment des acquis sociaux de la révolution. »

« En dépit des interrogations qui peuvent entourer sa santé, la question de la succession du Guide n’est pas encore posée, note encore l’ambassadeur de France. La nature essentiellement patrimoniale et tribale du pouvoir, ainsi que la culture du consensus et la manne pétrolière sont autant de facteurs qui plaident pour une évolution du régime sans crise ou rupture majeure. »

Cécile Hennion (Le Monde)

Voir aussi : Rubrique Affaires, La France et l’Italie premiers fournisseurs européens d’armes à Kadhafi, rubrique Lybie Les amitiés lybiennes de Patrick Ollier,

En finir (vraiment) avec l’ère Pinochet

Chili été 2011

Par Victor de La Fuente

Des centaines de milliers de personnes dans les rues des grandes villes du pays (1), et ce depuis plusieurs mois ; le maire de Santiago qui suggère de faire appel à l’armée pour éviter que la commémoration du 11 septembre 1973 (date du coup d’Etat contre le président Salvador Allende) ne fasse l’objet de débordements : le Chili vit une période inédite.

Jamais, depuis la fin de la dictature en 1990, le pays n’avait connu d’aussi importantes mobilisations. Jamais, depuis 1956, un gouvernement démocratique n’avait fait face à une telle contestation populaire. A l’origine de ce mouvement, les étudiants ont placé le gouvernement de M. Sebastián Piñera (droite) dans une position délicate : sa cote de popularité – 26 % – fait d’ores et déjà de lui le président le moins populaire depuis le retour à la démocratie.

Cette longue bande de terre qui longe l’océan Pacifique était pourtant le dernier pays de la région où l’on attendait une telle effervescence. Le « jaguar » latino-américain, « modèle typiquement libéral » (2), ne faisait-il pas l’admiration des éditorialistes en vue ? La stabilité politique y était assurée, expliquaient-ils, puisque « la réalité y avait fini par éroder les mythes et les utopies de la gauche, la plaçant (…) sur le terrain de la réalité, douchant ses fureurs passées et la rendant raisonnable et végétarienne [sic] (3) ». Le 28 avril 2011, pourtant, les étudiants chiliens montraient les dents. Et pas les molaires.

Ce jour-là, les étudiants des établissements publics et privés dénoncent le niveau d’endettement qu’implique l’accès à l’éducation supérieure. Dans un pays où le salaire minimum s’établit à 182 000 pesos (moins de 300 euros) et le salaire moyen à 512 000 pesos (moins de 800 euros), les jeunes déboursent entre 170 000 et 400 000 pesos (entre 250 et 600 euros) par mois pour suivre un cursus universitaire. En conséquence, 70 % des étudiants s’endettent, et 65 % des plus pauvres interrompent leurs études pour des raisons financières (4).

Réunissant huit mille personnes, cette première manifestation ne semble pas, a priori, promise à un quelconque avenir. Elle vient néanmoins gonfler un peu plus le fleuve de la protestation sociale, déjà nourri par diverses mobilisations à travers le pays : en faveur d’une meilleure redistribution des profits liés à l’extraction du cuivre à Calama, du maintien du prix du gaz à Magallanes, de l’indemnisation des victimes du tremblement de terre de janvier 2010 sur la côte, du respect des Indiens Mapuches dans le sud (5), ou encore de la diversité sexuelle à Santiago. Au mois de mai, le projet HidroAysén avait lui aussi participé à unir un peu plus les Chiliens – contre lui.

Piloté par la multinationale italienne Endesa-Enel, associée au groupe chilien Colbún, et soutenu par le gouvernement, les partis de droite et certains dirigeants de la Concertación (6) (centre-gauche), ce projet de construction de cinq immenses barrages en Patagonie avait été approuvé sans la moindre consultation citoyenne. Devant l’ampleur de la mobilisation (plus de trente mille personnes à travers le pays), le gouvernement se trouve dans une situation compliquée.

En juin, la mobilisation étudiante atteint sa vitesse de croisière : le 16 se produit la première manifestation de deux cent mille personnes – la plus grande depuis la période de la dictature. Organisant des grèves massives et bloquant des lycées, les manifestants dénoncent la « marchandisation de l’éducation » et exigent « un enseignement gratuit et de qualité » : une revendication qui remet en cause les fondations mêmes du « modèle chilien », hérité de la dictature (lire dans cette page « Un héritage encombrant »). Dans les rues, les étudiants ne s’y trompent pas, qui scandent « Elle va tomber, elle va tomber, l’éducation de Pinochet ! », en référence aux slogans entendus lors des manifestations contre la dictature, il y a plus de vingt ans (« Elle va tomber, elle va tomber la dictature de Pinochet ! »).

Car si le Chili de Pinochet a constitué un « laboratoire » pour les politiques néolibérales, c’est aussi dans le domaine de l’éducation. Le rêve que l’économiste monétariste Milton Friedman formulait en 1984, les généraux y avaient travaillé dès leur prise du pouvoir.

Rares en 1973, les écoles privées accueillent désormais 60 % des élèves dans le primaire et le secondaire. Moins de 25 % du système éducatif est financé par l’Etat, les budgets des établissements dépendent, en moyenne, à 75 % des frais d’inscriptions. D’ailleurs, l’Etat chilien ne consacre que 4,4 % du produit intérieur brut (PIB) à l’enseignement, bien moins que les 7 % recommandés par l’Unesco. Dans le domaine de l’université – cas unique en Amérique latine –, il n’existe dans le pays aucun établissement public gratuit. Selon le sociologue Mario Garcés, les réformes Pinochet – maintenues et approfondies par les différents gouvernements depuis la chute de la dictature – ont perverti la mission du système éducatif : il visait à l’origine à favoriser la mobilité sociale ; il assure désormais la reproduction des inégalités (7).

Mais – interrogent les étudiants, auxquels n’ont pas échappé les discours satisfaits sur le « développement » de l’économie chilienne (qui lui a ouvert les portes de l’OCDE en décembre 2009) – si l’éducation était gratuite il y a quarante ans, alors que le pays était pauvre, pourquoi devrait-elle être payante aujourd’hui, alors qu’il est devenu (plus) riche ? Une question qui suffit à faire basculer tout une logique cul par-dessus tête, et dont la portée dépasse évidemment le domaine de l’éducation. Comme les revendications étudiantes : tenue d’une Assemblée constituante pour promouvoir une véritable démocratie, la renationalisation du cuivre (8) ou encore la réforme fiscale ; il s’agit, au bout du compte, « d’en finir avec l’ère Pinochet ». Suspicieux face à des dirigeants politiques qui ne leur inspirent plus confiance, les manifestants exigent que l’avenir du système éducatif soit soumis à un référendum (pourtant interdit par la Constitution).

Dénoncer les partis politiques ne signifie pas nécessairement promouvoir une forme d’apolitisme béat. Les étudiants ont occupé les sièges de la chaîne de télévision (Chilevisión), de l’Union démocrate indépendante (UDI – le parti issu du pinochétisme) ainsi que celui du Parti socialiste, identifiés comme trois symboles du pouvoir. Les discours apologétiques d’une gauche institutionnelle qui se dit volontiers coupable d’avoir « trop demandé » – déclenchant ainsi la colère, inévitable, des possédants en 1973 – ou ceux visant à promouvoir le retrait de l’Etat, ne semblent pas avoir prise sur une génération qui n’a pas connu le putsch. Les manifestants n’hésitent pas, d’ailleurs, à réhabiliter la figure de l’ancien président, Salvador Allende : ses discours sur l’éducation, prononcés il y a plus de quarante ans, ont récemment battu des records de consultation sur Internet ; son effigie apparaît de nouveau dans les manifestations, où des pancartes proclament que « les rêves d’Allende sont à portée de main ».

Cette clarté politique n’a pas affaibli le mouvement étudiant – bien au contraire. Ils ont reçu le soutien des universitaires, des enseignants du secondaire, des associations de parents d’élèves, de différentes organisations non gouvernementales (ONG), réunies autour de l’Association chilienne des ONG, Accion (9), et de syndicats importants (professeurs, fonctionnaires, personnels de santé, etc). Bien souvent, la solidarité s’organise pour soutenir les manifestants occupant un établissement, sous la forme de paniers de nourriture que l’on apporte aux « bloqueurs », par exemple. Selon les sondages, pourtant commandités par des médias tous proches du pouvoir, les étudiants jouissent du soutien de 70 % à 80 % de la population.

Alors, pourquoi maintenant ? Certes, le Chili a déjà connu des mobilisations étudiantes, notamment la « révolution des pingouins » (10), en 2006, sous la présidence de Mme Michelle Bachelet (centre-gauche). Toutefois, jamais les manifestations n’attirèrent autant de monde : pendant deux décennies, les gouvernements de centre-gauche de la Concertación parvinrent à administrer l’héritage de la dictature tout en réduisant la pauvreté. Mais en accentuant les inégalités : à l’heure actuelle, le Chili figure au nombre des quinze pays les plus inégaux de la planète (11). Peu à peu, les espoirs de transformation liés à la chute de la dictature ont été douchés, cependant que s’accumulaient les dettes des étudiants.

L’injustice du système est peut-être apparue sous un jour plus cru avec l’arrivée au pouvoir de M. Piñera, lequel s’est vite donné pour mission de renforcer – encore – les logiques de marché au sein du système éducatif. Les conflits d’intérêts au sein du cabinet ont par ailleurs mis en évidence certaines dérives : le ministre de l’éducation de M. Piñera, M. Joaquín Lavín, était également fondateur et actionnaire de l’Université du développement, un établissement privé (12).

La réponse du gouvernement, pour l’heure, consiste à tenter de criminaliser les manifestants. La presse ne manque pas de souligner les exactions de fractions violentes, parfois infiltrées par des policiers en civil (comme l’ont démontré de nombreuses vidéos et photographies (13)). Le 4 août, estimant qu’il y a « une limite à tout », M. Piñera faisait interdire une manifestation sur l’avenue Alameda (choisie par les étudiants parce qu’évoquée par Allende dans son ultime discours) : la répression y fut systématique, avec plus de 870 interpellations. Mais la violence policière n’a fait qu’accroître le soutien populaire aux manifestants. Le soir même, les cacerolazos (manifestations au cours desquelles chacun maltraite une casserole) retentissaient à travers le pays : l’intransigeance gouvernementale avait transformé le défilé en « protestation nationale », terme utilisé pour décrire… les rassemblements en faveur de la démocratie à l’époque de la dictature.

Les étudiants demeurent mobilisés. Avec l’ensemble de leurs soutiens – qui ne ne se cantonnent plus aux classes moyennes, la brèche est ouverte.

Le Monde Diplomatique septembre 2011

 

(1) Plus de deux cents mille personnes les 16 et 30 juin, le 14 juillet puis, à nouveau les 9 et 18 août).

(2) El regreso del idiota, Alvaro Vargas Llosa, Plinio Apuleyo Mendoza, Carlos Albero Montaner, préface de Mario Vargas Llosa, Random House S.A., Mexico, 2007.

(3) Ibid. Lire également Franck Gaudichaud, « Au Chili, les vieilles lunes de la nouvelle droite », Le Monde diplomatique, mai 2011.

(4) « Estudio sobre las causas de la deserción universitaria », Centro de Microdatos, Département d’Economie, Université du Chili.

(5) Lire Alain Devalpo, « Mapuches, les Chiliens dont on ne parle pas », La valise diplomatique, 15 septembre 2010.

(6) La Concertation pour la démocratie est une alliance de centre gauche, aujourd’hui composée de quatre partis (Parti socialiste [PS], Parti pour la démocratie [PPD], Parti démocrate-chrétien [PDC] et Parti radical social-démocrate [PRSD]) qui a gouverné pendant vingt ans, à la chute de la dictature.

(7) Mario Garcés Durán, directeur de l’organisation non gouvernementale (ONG) Education et communication (ECO). Entretien avec la BBC Monde.

(8) L’entreprise d’Etat d’extraction du cuivre Codelco n’a jamais été privatisée, mais la dictature a ouvert de nouvelles concessions au profit de multinationales. La Concertación a suivi la même politique. A l’heure actuelle, 70 % du cuivre chilien est exploité par des entreprises étrangères. Voir le site du Comité de défense et de réappropriation du cuivre.

(10) Image due à la couleur des uniformes blancs et noirs des élèves des collèges publics.

(11) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ; « Rapport régional sur le développement humain pour l’Amérique latine et les Caraïbes » (pdf).

(12) Le ministre de l’éducation Joaquín Lavín a été remercié en plein conflit, le 18 juillet. M. Piñera l’a maintenu au sein de son cabinet. Le nouveau ministre de l’éducation se nome Felipe Bulnes.

(13) Voir par exemple « Carabineros infiltrados en protestas » sur le site de la chaîne Chilevision.

 

Un héritage encombrant

Constitution
La Constitution en vigueur date de 1980 : elle fut approuvée (grâce à la fraude) sous la dictature. Antidémocratique, elle assure presque mécaniquement la moitié des sièges du Sénat et de la Chambre des députés à la droite chilienne, pourtant minoritaire.

Education
En 1981, Augusto Pinochet réforme le système universitaire et élimine l’éducation supérieure gratuite. Le 10 mars 1990, la veille de son départ, il promulgue la Loi organique constitutionnelle de l’enseignement (LOCE), qui réduit encore le rôle de l’Etat dans l’éducation et délègue de nouvelles prérogatives au secteur privé.

Protection sociale
En 1980, la dictature privatise le système de retraites (Décrets 3.500 et 3.501 proposés par le frère de M. Piñera, José). En 1981 sont créés les Isapres, systèmes de santé privés. Ils ne seront pas renationalisés lors du retour à la démocratie.

Médias
Le jour du coup d’Etat, la junte publie le bando 15 (arrêt n° 15) qui interdit tous les journaux sauf El Mercurio et La Tercera, à l’origine des deux groupes de presse qui contrôlent le secteur des médias chiliens aujourd’hui.

Voir aussi : Rubrique Amérique Latine , Chili, On Line, Du retour des Chicago boys,