Rencontres Nationales des Quartiers Populaires

Mars 2012 – Rencontres Nationales des Quartiers Populaires

Organisation, principes et valeurs

Montpellier, les 29 et 30 octobre 2011
Le présent document s’adresse à l’ensemble des acteurs et des dynamiques issues des quartiers populaires qui souhaitent s’engager à porter ensemble des propositions fortes lors des élections présidentielles de 2012. Un mode d’organisation collectif, des principes et des valeurs communes vous sont ainsi proposé suite au travail fait à Montpellier le week-end du 29 et 30 octobre 2011.

Cet engagement répond à la nécessité portée par plusieurs dynamiques locales et nationales issues des quartiers populaires pour permettre la « re-politisation » de ces territoires abandonnés de la République.

1. Contexte et motivations
Le 30 juin dernier, le Front de Gauche des Quartiers Populaires, une nouvelle composante citoyenne du Front de Gauche, lançait sur MediaPart dans un esprit volontariste d’ouverture un appel à l’ensemble des acteurs et des dynamiques issues des quartiers populaires pour que la question des quartiers populaires, notamment lors des prochaines élections présidentielles, soit prise en compte, et appelait à la tenue de Rencontres Nationales des Quartiers Populaires. Depuis, cette initiative a fait son chemin sur le territoire national et a rencontré un écho très favorable auprès de citoyens, d’associations, d’élus de terrain et de plusieurs dynamiques nationales développées dans les quartiers populaires. Partout, la situation désastreuse de ces quartiers qui concentrent tous les problèmes économiques et sociaux nous impose de nous fédérer et de nous rassembler au-delà de nos différences pour porter ensemble un engagement déterminant pour les présidentielles. Le présent document précise les modalités de cet engagement commun qui nous mènera jusqu’aux Rencontres Nationales des Quartiers Populaires.

2. Objectifs des rencontres nationales
Nous souhaitons peser sur les débats et placer les questions du devenir des quartiers populaires au coeur des réflexions politiques à venir en publiant au sortir de ces rencontres nationales un manifeste des quartiers populaires. Celui-ci fera la synthèse des réflexions, des expériences à valoriser, des propositions qui auront été travaillées avec l’ensemble de la société civile. Ce manifeste sera sous-tendu par un cadre d’analyse politique et sociale permettant de rompre avec les logiques actuelles de segmentation des territoires. Il servira de boite à outil et de réflexion politique lors des débat des présidentielles et cela à destination des partis politiques qui ont la prétention de peser sur la destinée de notre pays. Nous voulons démontrer que les quartiers populaires, qui concentrent l’ensemble des problèmes sociaux et économiques qui traversent notre pays, peuvent être une source extraordinaire de créativité et d’inspiration de solutions nouvelles afin de permettre l’émergence d’une vision politique où le droit commun prime sur la sectorisation et les règles d’exceptions sur l’ensemble du territoire français. Ce manifeste retranscrira de manière fidèle et complète les exigences sociales, politiques et culturelles des quartiers populaires.

3. Principes et valeurs
Nous souhaitons promouvoir une éthique de la citoyenneté en favorisant : La connaissance et le respect mutuels indispensables à cette co-construction L’affirmation de valeurs communes comme la justice sociale, la liberté, l’égalité, la solidarité, la laïcité, valeurs qui exigent le refus d’un monde capitaliste et sécuritaire, et qui placent l’Homme au centre des préoccupations L’apport des contributions participatives, actives et créatives pour enrichir le projet de société nécessaire à la vie de notre pays L’addition des initiatives locales et non pas leur opposition

Tout citoyen et toute organisation peut adhérer à cet engagement commun quelles que soient ses options politiques, philosophiques, religieuses, son sexe et sa condition sociale du moment qu’il s’engage à respecter les valeurs républicaines et l’esprit de cet engagement commun décrits ci-dessus dans le présent document. Une vigilance sera apportée pour contrer toute tentative de clientélisme et/ou de récupération.

4. Relations avec les partis politiques

Notre pari commun est de partir de la base et de la réalité des pratiques des acteurs des quartiers populaires pour construire ce manifeste. Il propose une démarche, un chemin citoyen et politique au sens noble du terme, permettant aux acteurs et individus issus des quartiers populaires (au-delà de leurs appartenances politiques et associatives respectives), de construire un espace d’engagement commun qui a pour objectif de placer la question des quartiers populaires dans les débats des présidentielles. Il appartient ensuite aux différentes formations politiques de notre pays de prendre leur responsabilité au moment de la publication de notre manifeste.

5. Fonctionnement
Une commission de suivi sera mise en place au sortir du week-end du 29-30 octobre 2011 et sera composée de deux membres de chaque organisation.
Une liste de diffusion ainsi qu’un site internet seront mis en place pour préparer les Rencontres Nationales des Quartiers Populaires.

6. Finances
Subventions. Des soutiens financiers seront recevables mais ne donneront aucun droit sur l’orientation et les objectifs de notre engagement.
Cotisations. Chaque citoyen ou chaque organisation sera libre de faire une souscription à la mesure de ses moyens pour financer nos actions. Des appels aux dons seront lancés régulièrement dès lors que les besoins le nécessiteront.

Montpellier : Le conseil des Prud’hommes en danger

Suite à la démission de la majorité des conseillers du collège « employeurs » du tribunal des prud’hommes, l’institution en charge de l’application du Code du travail, se trouve menacée sur Montpellier.

Le tribunal des prud’hommes en surchauffe

Acte 1, jeudi 6 octobre  lors d’une séance en référé, procédure qui juge l’urgence et l’incontesté, deux membres du collège employeur, le conseiller Etourneau, et Chantal Boix* qui assure actuellement la présidence du Conseil paritaire démissionnent en pleine séance laissant les 18 justiciables inscrits à l’audience sur le carreau. Dans les jours qui suivent 10 des 12 conseillers employeurs décident de ne plus siéger. Leur lettre de démission n’est pas motivée. Elle relèverait d’après l’hebdomadaire l’Agglorieuse d’un problème de personne : « Ce Monsieur du collège des salariés fout la zizanie (…) il passe son temps à nous insulter, à nous menacer, à nous traiter de suppôts du patronat , il nous rend la vie impossible. » Un autre son de cloche issu du collège salarié affirme sous couvert de l’anonymat  :  « Ce conseiller référiste connaît le code du travail sur le bout des doigts et il ne lâche rien et a le verbe haut. Dans huis clos de la salle des délibérations, l’argumentation discriminatoire développée par certains conseillers employeurs a le chic de le faire sortir de ses gonds. »

Acte 2, suite au report de l’audience du 6 octobre, Jean-Paul Luce, vice-président CGT du Conseil des Prud’hommes est reçu le 11 octobre par ses responsables hiérarchiques, le Procureur de la République et le président de la Cour d’appel. Alors qu’il s’apprête à demander leur intervention pour faire appliquer le règlement et dénoncer l’attitude patronale qui met en danger le fonctionnement de l’institution, il s’entend répondre que si les deux parties ne parviennent pas à une entente les jugements pourraient être transférés au tribunal d’instance. Le Parquet se donnant le temps de voir si l’audience en référé en date du jeudi 13 se tiendra ou pas.

Une apparente neutralité qui laisse du champ à l’attitude en francs-tireurs adoptée par les conseillers du collège employeur et orchestré par Chantal Boix.

*Chantal Boix vient par ailleurs d’être mise en examen dans l’affaire de la fraude électorale supposée lors des dernières élections à la CCI.

 

L’audience en référé s’est finalement tenue hier mais le fonctionnement de la juridiction demeure en sursit

Hier, l’audience en référé prévue au tribunal des prud’hommes à 14h a débuté avec deux heures de retard. Le seul conseiller employeur à ne pas avoir démissionné n’étant pas disponible avant 15h30. L’importance des dossiers traités (2 882 en 2010 avec un délais moyen de 14 mois) implique de trouver une solution rapide car ce courageux conseiller ne pourra pas tenir seul le rythme des audiences.

« La justice est un service qui ne peut être interrompu, affirme-t-on au Parquet général par la voix de son secrétaire général Joël Garrigue :  » Il n’est pas question de fermeture. Nous étudions les portes de sortie. En toute hypothèse nous mettrons en œuvre les possibilités que nous offre la loi. Il n’est pas exclu que nous demandions un transfert au tribunal d’instance. La question est toujours en réflexion. Nous espérons que les conseillers prud’homaux sauront faire face à leurs responsabilités. »

La Bâtonnière Michelle Tisseyre se dit, elle aussi, préoccupée par la situation : « Ce mouvement antagoniste entre les conseillers des collèges employeur et salarié pose des difficultés. Devant le nombre d’affaires importantes, les avocats ont du mal à expliquer à leur clients les vicissitudes procédurales. On est réduit au rang de spectateurs. Mais nous insistons  auprès de nos magistrats pour qu’ils trouvent une solution rapide. »

La situation du Conseil des prud’hommes (CPH) de Montpellier s’inscrit dans un contexte tendu. « La réforme de la carte judiciaire qui s’est soldée par la suppression de 63 Conseils éloigne de fait les citoyens de la justice ce qui se traduit par une minoration des affaires. Les justiciables de Clermont l’Hérault et de Bédarieux qui disposaient d’un tribunal dans leur ville hésitent naturellement à se rendre à Montpellier. Par ailleurs la participation de 35 euros pour tout recours en justice sera également un élément dissuasif. Ce déni de justice de la part des employeurs est la goutte qui fait déborder le vase. » commente le secrétaire général de l’UD CGT Serge Ragazzacci qui projette de faire un point avec les autres organisations salariales.

L’influence de la présidente Chantal Boix auprès de son collège n’est un secret pour personne. Son discours très offensif lors de l’audience solennelle de rentrée où elle s’en était pris indistinctement à la médecine du travail, à la formation des conseillers et aux syndicats de salariés a donné le ton et quelques indications sur la méthode. Celle-la même qui semble à l’origine du blocage. Mais une nouvelle reconfiguration de la représentation syndicale pourrait se mettre en place après la lutte violente autour de l’élection de la CCI. L’heure est à la redistribution des cartes au sein du monde patronal.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Justice, rubrique Montpellier, Dissensions après les élections consulaires,

Danse Latifa Laâbissi : « Ma responsabilité est toujours engagée »

Latifa Laâbissi. Photo Caroline Lablain

La danseuse et chorégraphe Latifa Laâbissi dont le travail ausculte la question du déterminisme social et culturel des minorités, investit actuellement le Domaine du Centre national chorégraphique Montpellier L.R dirigé par Mathilde Monnier. Les Domaines sont des propositions ouvertes permettant à des artistes de se saisir d’un espace de recherche nécessaire à la construction et à la réalisation de leur projet, tout en offrant au public la possibilité de circuler et de pénétrer dans le dispositif de la création chorégraphique. Depuis lundi, Latifa Laâbissi a animé un atelier avec la chanteuse Dalila Khabir. Elle propose au public d’assister à différentes projections qui nourrissent son travail, et présente ce soir son spectacle Loredreamsong à 20h dans le studio Bagouet.

On vous sent plutôt à l’aise face à cette proposition du Domaine ?


Oui je sors d’un atelier mené sur la matière mixte corps et voix avec la chanteuse Dalila Khabir. Le dispositif des Domaines me paraît tout à fait adapté. Cette possibilité d’aller à la rencontre d’autres projets artistiques de manière large me semble être au cœur des enjeux de la création contemporaine. Moi qui me nourris beaucoup du cinéma, cela me permet de faire partager ma recherche, sur le plan théorique, mais aussi en faisant émerger des associations inattendues qui font sens.

Pasolini, Alice Diop, Spike Lee, Kara Walker, les œuvres que vous mettez en résonance révèlent par différents endroits la colonisation et l’agressivité de la culture occidentale…


On observe cependant une différence entre le regard  porté sur la situation afro-américaine par les artistes et la pensée critique américaine qui va au bout des choses, et la position française qui traite la question de la colonisation de façon très refoulée. Ici on reste plutôt dans un impensé et en voulant atténuer les phénomènes on oublie. Outre-atlantique, le statut critique permet de « problématiser » les questions, sans tomber dans le binaire du bon et du méchant, pour toucher la complexité. Et c’est profitable.

Où situez-vous la politique dans votre démarche artistique ?


Pour moi, l’art n’est pas un lieu de propagande. Mais il est concerné par la question politique au sens platonicien, celle d’une réelle mutation. Cela n’a rien de manichéen. L’art  s’attache à la question de la responsabilité, de l’organisation collective. Il participe à la nécessité de se prendre en charge collectivement, de se légitimer, de s’auto-légitimer… Je porte intrinsèquement ces questions dans mon travail.

Distinguez-vous vos responsabilités artistiques et citoyennes ?


Il n’y a pas de dichotomie à l’endroit de l’art. C’est une autre nature avec laquelle je joue. Pour moi il ne s’agit pas de se départir d’un camp. Je sais que dans cette société je m’ « auto-capitalise ». Ma responsabilité est toujours engagée. En ce sens je ne me sens jamais victime. Je n’ai pas peur des lieux communs. Je travaille beaucoup sur les clichés où s’infiltre l’idéologie pour les tordre.

Est-ce que le désir d’altérité vous amène aussi à tordre le langage de la danse ?


J’ai été formée à l’école abstraite américaine avec Cunningham, mais certaines données se révélant intraduisibles « chorégraphiquement », la parole est arrivée dans mon travail. Je ne me sens plus assignée au solfège de la danse. Je fais feu de tout bois, je parle, je chante, ma construction dramaturgique répond au choc des hétérogénéités. J’ai beaucoup à le défendre dans le milieu de la danse, mais bizarrement le public saisit les enjeux d’une chorégraphie qui choque le réel. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

 Ce soir à 19h installation vidéo de Kara Walker suivi  du spectacle Loredreamsong de Latifa Laâbissi à 20h.

Voir aussi : Rubrique Danse,

Syrie: l’Europe ne peut plus attendre

La citadelle d'Alep

La pression extérieure ne suffira pas à faire céder Bachar Al-Assad. Le Conseil national syrien, formé le 2 octobre à Istanbul pour fédérer toutes les forces de l’opposition, l’a déclaré, c’est le peuple syrien lui-même qui renversera le régime acharné à l’écraser.

Il a déjà payé le prix du sang pour cela, un prix très élevé: plus de 3 000 morts, des dizaines de milliers de personnes arrêtées, dont près de 15 000 détenues, sans oublier d’innombrables tortures et mutilations, enlèvements et viols. Les souffrances de la société civile ont depuis longtemps dépassé le seuil du soutenable. Sans secours international, elle endurera des épreuves encore plus douloureuses. Aussi importe-t-il de l’aider d’urgence, afin que les sacrifices consentis depuis mars 2011 ne s’avèrent pas vains.

À Paris (où une soirée de solidarité s’est tenue lundi 10 octobre à l’Odéon – Théâtre de l’Europe), Londres et New York, mais également à Delhi, Brasilia et Pretoria, les opinions publiques ont le pouvoir d’interpeller leurs gouvernements, lesquels ont le devoir d’intervenir sur les plans politique, économique et judiciaire pour isoler les assassins. L’Europe et la France en son sein ont une responsabilité particulière à cet égard, en raison de leurs liens historiques, de leur proximité géographique et de leurs relations culturelles avec la Syrie, d’autant que leur voix porte dans les enceintes internationales.

Ajoutant le meurtre à la corruption, le clan Al-Assad est prêt à toute extrémité pour conserver ses privilèges. Ces prédateurs restent indifférents aux admonestations des professeurs de vertu. Les déclarations de «very deep concern» et les appels à «faire preuve du maximum de retenue» éclatent comme bulles de savon sur les murs de leurs villas fortifiées. En revanche, les dirigeants, généraux, banquiers et hommes d’affaires liés à la famille qui s’est accaparé le pays sont vulnérables aux mesures de rétorsion qui les frappent au portefeuille. Or tout n’a pas été tenté en cette matière, loin de là.

Le double véto n’a rien d’étonnant

L’ONU est dans l’impasse, sur ce sujet comme sur d’autres, hélas ! Successivement saisi de projets – les uns invoquant la nécessité du dialogue bien que Bachar Al-Assad rétorque à chaque offre par un durcissement de la répression, les autres évoquant la menace de «mesures ciblées» chaque fois différées alors que le bilan s’alourdit de jour en jour -, le Conseil de sécurité n’est pas parvenu à s’entendre sur une résolution contraignante. Le double veto sino-russe du 5 octobre équivaut à un permis de tuer.

La Russie de Vladimir Poutine entend conserver sa licence d’employer la violence à l’encontre des Ingouches ou des Tchétchènes, si ce n’est aux frontières de l’Ukraine ou de la Géorgie. Fournisseuse de matériels lourds à l’armée syrienne, elle veille jalousement sur la base de Tartous, nœud de son dispositif naval dans les mers chaudes.

Tout autant irritée par le précédent libyen, la Chine récuse les textes qui contestent le droit des dictatures à étouffer les contestataires et pourchasser les minorités, ainsi qu’elle en use elle-même avec les Ouïgours et les Tibétains. Moscou et Pékin courtisent le pouvoir en place à Damas dans l’espoir de jouer leurs propres cartes au Proche-Orient, mais aussi parce que leurs oligarchies préfèrent traiter avec les despotes que négocier avec les imprévisibles républiques en cours d’éclosion dans le monde arabe.

L’attitude des puissances émergentes est moins compréhensible. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du sud répugnent à des sanctions qui, selon leurs ambassadeurs, serviraient la prétention des membres permanents du Conseil à régenter les affaires planétaires. Il est pénible de voir ces trois grandes démocraties tourner le dos à l’histoire sous prétexte de solder le passé colonial.

Une vision totalitaire


Ces positions réactionnaires, au plein sens du terme, doivent être publiquement dénoncées. D’abord elles contredisent la «responsabilité de protéger» consacrée par le sommet mondial des Nations Unies de 2005, dans le prolongement de la convention sur la protection du génocide de 1948, selon laquelle la souveraineté d’un État ne saurait plus être invoquée pour bloquer l’ingérence de la communauté internationale en cas de génocide, de crime de guerre ou de crime contre l’humanité.

Elles perpétuent la vision totalitaire qu’exprimait Joseph Goebbels devant la Société des nations en septembre 1933: «Messieurs, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un État souverain […]. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes et de nos juifs, et nous n’avons à subir de contrôle ni de l’humanité, ni de la SDN».

Ensuite elles contrecarrent l’élan des peuples en quête de liberté et de dignité tout autour de la Méditerranée, comme si les habitants de ces contrées, manquant de maturité pour décider de leur propre destin, étaient condamnés à subir les pires potentats. Enfin, et c’est peut-être le plus grave, sous prétexte d’empêcher une dérive militaire du conflit telle qu’ils l’ont déplorée en Libye, les partisans du laisser faire ouvrent la voie à des aventures plus périlleuses encore pour la paix au Proche-Orient.

Un risque d’embrasement régional


La communauté internationale encourt en effet quatre risques majeurs si elle s’abstient d’agir. Le premier danger s’est déjà concrétisé: l’escalade de la terreur, les tueries de manifestants pacifiques s’accompagnant d’assassinats de personnalités modérées et de bombardements des villes révoltées.

Le second péril prend de l’ampleur au fur et à mesure que le pouvoir multiplie les provocations pour affoler les chrétiens, exciter les passions entre alaouites et sunnites, dresser les Arabes contre les Kurdes: c’est l’affrontement entre communautés et confessions. Une troisième spectre s’avance entre les décombres de Rastan: l’éclatement d’une authentique guerre civile, un nombre croissant de déserteurs – officiers et soldats – se trouvant acculés à combattre la Garde républicaine et la 4e division blindée aux ordres de Maher Al-Assad, féroce frère du président.

On connaît des capitales qui tolèrent de semblables désastres pourvu qu’ils se déroulent à huis clos, comme en 1982, quand Hafez Al-Assad massacra des dizaines de milliers de civils à Hama. Mais une quatrième menace se profile: l’exportation du conflit. Si leur stratégie de la tension échoue, les services secrets syriens seront tentés de déstabiliser l’ensemble de la région avec la complicité de leurs alliés et protégés. D’Israël à l’Iran en passant par le Liban, la Turquie et l’Irak, les terrains de dispute ne manquent pas, qu’un brandon suffirait à embraser.

Elargir les sanctions


Avec beaucoup de maturité, les jeunes des comités de coordination ont réussi jusqu’à présent à repousser le désir de vengeance que les menées des militaires et des miliciens, des mouchards et des mercenaires visent à exacerber. Si vigilante soit-elle, la résistance ne saurait parer tous les coups tordus d’un régime aux abois. Rien ne serait plus imprudent que de l’abandonner à son sort.

La plupart des composantes de l’opposition démocratique, à l’intérieur ou en exil, ont su s’unir pour réclamer aux instances internationales qu’elles œuvrent de tous les moyens légaux pour protéger les Syriens contre la férocité de leurs dirigeants. Il faut que l’Union européenne montre sans délai la voie aux Nations unies en adoptant les plus sévères sanctions qu’elle sera en mesure d’appliquer. Il s’agit dès maintenant d’en élargir la palette.

Le gel des avoirs financiers et les interdictions de visas, qui touchent actuellement moins d’une soixantaine d’individus et d’une vingtaine d’entreprises, devraient concerner l’ensemble des personnes physiques et morales en relation avec les sociétés contrôlées par le clan Al-Assad. Il convient d’inclure dans cette liste tous les responsables de rang exécutif, civils et militaires.

Outre l’embargo sur les hydrocarbures, les armes, les brevets et les fournitures susceptibles de favoriser la répression, l’heure est venue de suspendre d’une manière générale l’exportation à destination de la Syrie des produits et services qui ne sont pas indispensables à la population, en particulier les articles de luxe prisés par les élites. Une stricte limitation des activités des sociétés syriennes affidées au régime et intervenant en Europe s’impose. Il importe également d’interrompre les opérations des organismes de crédit européens en rapport avec cet État.

L’impunité n’est plus de saison

Si les échanges culturels avec les artistes et les intellectuels syriens doivent s’intensifier dans un cadre non gouvernemental, en revanche la coopération officielle avec les institutions publiques semble indécente en pareilles circonstances. Ainsi l’accord entre le Louvre et le Musée national de Damas, signé en grande pompe par Nicolas Sarkozy et Bachar Al-Assad en novembre 2009, et l’accord franco-syrien de coopération culturelle (approuvé par un arrêté de février 2011) doivent faire l’objet d’un moratoire immédiat. L’impunité n’est plus de saison.

Des méfaits d’une envergure méritant la qualification de crimes contre l’humanité ont été commis: cela justifie la saisine de la Cour pénale internationale et l’action indépendante de toute instance capable d’intenter des poursuites, afin qu’Interpol soit en mesure de les relayer. Par ailleurs, il est impératif d’instaurer des mesures de rétorsion contre les personnels d’ambassade qui, comme à Paris, apportent leur concours à la chasse aux opposants.

Il appartiendra au Conseil national syrien de dire s’il prône d’autres mesures de sûreté. Mais l’Europe ne saurait attendre que la situation empire pour porter assistance à un peuple en danger.

Emmanuel Wallon et Farouk Mardam-Bey

Voir aussi : Rubrique Syrie rubrique Moyen Orient, rubrique Livre, Sarkozy au Proche Orient, Rencontre Elias Sambar

  

 

Egypte : «Des crispations interreligieuses exacerbées»

Sophie PommierSophie Pommier, chargée de cours à Sciences-Po à Paris, a longtemps travaillé au ministère des Affaires étrangères. Elle dirige le cabinet de consultants sur le monde arabe, Méroé. Spécialiste de l’Egypte, elle a consacré à ce pays de nombreuses publications dont Egypte, l’envers du décor, aux éditions La Découverte. Elle analyse les causes des affrontements.

Pourquoi ces affrontements ?


On ne peut pas nier qu’il y ait une dimension religieuse mais, même si les tensions sont exacerbées, il ne faut pas tout réduire à cela. Les problèmes sont nombreux et la question copte n’est qu’une de ces difficultés même si elle joue le rôle de caisse de résonance. Les crispations interreligieuses existent mais elles sont avivées par un contexte politique trouble et une crise économique et sociale.

La situation des coptes s’est-elle aggravée depuis la révolution ?

Ce n’est pas directement lié à la révolution, il y a un contexte plus profond. Cela fait déjà plusieurs années que la situation de cette minorité chrétienne s’est dégradée sous l’effet d’une réislamisation et même d’une salafisation de la société égyptienne. Lors des législatives de 2010, seuls trois coptes ont été élus. Cela a été vécu comme une véritable claque au sein de la communauté. Les tensions religieuses ne sont pas nouvelles. Le point de départ est presque toujours une affaire sentimentale entre personnes de religion différente ou à propos de travaux d’extensions d’église, souvent juridiquement complexes à réaliser pour les chrétiens. Après la révolution, les militaires avaient assuré aux coptes que la loi relative à la construction des lieux de culte serait amendée. Ça n’a pas été le cas et, de ce point de vue, la révolution n’a pas tenu ses promesses. Les coptes reprochent aux autorités – et c’était déjà le cas à l’époque de Moubarak – de ne pas suffisamment les protéger. On peut observer, en parallèle, l’apparition d’une nouvelle génération plus revendicative et même d’une frange extrémiste chez les coptes. Cela tranche avec l’attitude plutôt passive et très légaliste qui a été celle d’une majorité de la communauté pendant longtemps.

Ces violences marquent-elles un coup d’arrêt dans la transition démocratique ?


Les affrontements font suite à une série d’événements qui ont déjà fragilisé le processus démocratique. Après l’assaut de l’ambassade d’Israël, l’armée avait élargi l’état d’urgence. Là, le couvre-feu a été décrété et certains médias inquiétés. A chaque fois, l’armée grignote un peu plus de pouvoir.

Comment interpréter l’attitude de l’armée ?


Elle a un rôle très ambigu, car elle a été portée par la révolution alors qu’elle était très liée au pouvoir. Elle a deux objectifs : conserver ses prébendes et éviter un clash avec Israël. Les militaires se trouvent dans une impasse d’autant que la situation est également tendue aux frontières avec la Libye ou dans le Sinaï.

Les législatives du 28 novembre seront-elles maintenues ?


C’est difficile à dire. Si les élections sont repoussées, les islamistes vont descendre dans la rue car, pour l’heure, malgré des divisions internes, ils sont la force politique structurée et ce calendrier leur convient bien.

Ces affrontements interreligieux sont-ils du même ordre qu’ailleurs dans la région ?

Oui, mais là encore il ne faut pas s’arrêter aux tensions entre chrétiens et musulmans. Il suffit de voir ce qui se passe en Irak entre chiites et sunnites. Les clivages communautaires se ravivent dans la région, et les crises et les enjeux des recompositions politiques réveillent les lignes de fracture et les réflexes identitaires.

 Recueilli  par Marwan Chahine (Libération)