Alimentation Jean Ziegler : « Les spéculateurs devraient être jugés pour crime contre l’humanité »

Les ressources de la planète peuvent nourrir 12 milliards d’humains, mais la spéculation et la mainmise des multinationales sur les matières premières créent une pénurie. Conséquence : chaque être humain qui meurt de faim est assassiné, affirme Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Il dénonce cette « destruction massive » par les marchés financiers. Des mécanismes construits par l’homme, et que l’homme peut renverser. Entretien réalisé par Élodie Bécu pour Bastamag.

Basta ! : Craignez-vous que la crise financière amplifie celle de la faim dans le monde ?

Jean Ziegler : Tous les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Près d’un milliard d’humains sur les 7 milliards que compte la planète souffrent de sous-alimentation. La pyramide des martyrs augmente. À cette faim structurelle, s’ajoute un phénomène conjoncturel : les brusques famines provoquées par une catastrophe climatique – comme en Afrique orientale, où 12 millions de personnes sont au bord de la destruction – ou par la guerre comme au Darfour. En raison de la crise financière, les ressources du Programme alimentaire mondial (PAM), chargé de l’aide d’urgence, ont diminué de moitié, passant de 6 milliards de dollars à 2,8 milliards. Les pays industrialisés ne paient plus leurs cotisations car il faut sauver la Grèce, l’Italie et les banques françaises. Une coupe budgétaire qui a un impact direct sur les plus démunis. Dans la corne de l’Afrique, le PAM est contraint de refuser l’entrée de ses centres de nutrition thérapeutique à des centaines de familles affamées qui retournent dans la savane vers une mort presque certaine.

Et les financiers continuent de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base, maïs, blé et riz – qui couvrent 75 % de la consommation mondiale – ont littéralement explosé. La hausse des prix étrangle les 1,7 milliard d’humains extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète, qui doivent assurer le minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. Les spéculateurs boursiers qui ont ruiné les économies occidentales par appât du gain et avidité folle devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité.

Les ressources de la planète suffisent à nourrir l’humanité. La malnutrition est-elle seulement une question de répartition ?

Le rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains [1], presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Il n’est pas la victime d’une « loi de la nature » !

Au-delà de la spéculation, quelles sont les autres causes de la faim dans le monde ?

Tous les mécanismes qui tuent sont faits de main d’homme. La fabrication d’agrocarburants brûle des millions de tonnes de maïs aux États-Unis. L’océan vert de la canne à sucre au Brésil mange des millions d’hectares de terres arables. Pour remplir un réservoir de 50 litres de bioéthanol, vous devez brûler 352 kg de maïs. Au Mexique ou au Mali, où c’est l’aliment de base, un enfant vit une année avec cette quantité de maïs. Il faut agir face au réchauffement climatique, mais la solution ne passe pas par les agrocarburants ! Il faut faire des économies d’énergies, utiliser l’éolien, le solaire, encourager les transports publics.

Autre élément : le dumping agricole biaise les marchés alimentaires dans les pays africains. L’Union européenne subventionne l’exportation de sa production agricole. En Afrique, vous pouvez acheter sur n’importe quel étal des fruits, des légumes, du poulet venant d’Europe à quasiment la moitié du prix du produit africain équivalent. Et quelques kilomètres plus loin, le paysan et sa famille travaillent dix heures par jour sous un soleil brûlant sans avoir la moindre chance de réunir le minimum vital.

Et la dette extérieure des pays les plus pauvres les pénalise. Aucun gouvernement ne peut dégager le minimum de capital à investir dans l’agriculture, alors que ces États ont un besoin crucial d’améliorer leur productivité. En Afrique, il y a peu d’animaux de traction, pas d’engrais, pas de semences sélectionnées, pas assez d’irrigation.

Enfin, le marché agricole mondial est dominé par une dizaine de sociétés transcontinentales extrêmement puissantes, qui décident chaque jour de qui va vivre et mourir. La stratégie de libéralisation et de privatisation du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a ouvert la porte des pays du Sud aux multinationales. La multinationale Cargill a contrôlé l’an dernier 26,8 % de tout le blé commercialisé dans le monde, Louis Dreyfus gère 31 % de tout le commerce du riz. Ils contrôlent les prix. La situation est la même pour les intrants : Monsanto et Syngenta dominent le marché mondial – donc la productivité des paysans.

Que faire face à cette situation ?

Ces mécanismes, faits de main d’homme, peuvent être changés par les hommes. Mon livre, Destruction massive, Géopolitique de la faim, malgré son titre alarmant, est un message d’espoir. La France est une grande et puissante démocratie, comme la plupart des États dominateurs d’Europe et d’Occident. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Nous avons toutes les armes constitutionnelles en main – mobilisation populaire, vote, grève générale – pour forcer le ministre de l’Agriculture à voter pour l’abolition du dumping agricole à Bruxelles. Le ministre des Finances peut se prononcer au FMI pour le désendettement total et immédiat des pays les plus pauvres de la planète.

La crise de la dette européenne rend cette position plus difficile à envisager…

Elle complique la situation. Mais la taxe Tobin, quand elle a été proposée par Attac il y a quinze ans, était qualifiée d’irréaliste. Aujourd’hui, elle est discutée par le G20 ! Les organisations internationales sont obligées de constater la misère explosive créée par la hausse des prix des matières premières. Un chemin se dessine. Nous avons un impératif catégorique moral – au-delà des partis, des idéologies, des institutions, des syndicats : l’éveil des consciences. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde où des enfants meurent de faim alors que la planète croule sous les richesses. Nous ne voulons plus du banditisme bancaire. Nous voulons que l’État à nouveau exprime la volonté du citoyen, et ne soit pas un simple auxiliaire des entreprises multinationales. Ces revendications créent des mouvements dans la société civile.

La crise ne risque-t-elle pas de provoquer une montée du populisme en Europe, plutôt qu’un nécessaire sursaut des consciences ?

La lutte est incertaine. Le chômage et la peur du lendemain sont les terreaux du fascisme. Mais il y a une formidable espérance à la « périphérie », comme le montrent les insurrections paysannes pour la récupération des terres que les multinationales se sont appropriées au nord du Brésil et du Sénégal, au Honduras ou en Indonésie. Si nous arrivions à faire la jonction, à créer un front de solidarité entre ceux qui luttent à l’intérieur du cerveau de ces monstres froids et ceux qui souffrent à la périphérie, alors l’ordre cannibale du monde serait abattu. J’ai d’autant plus d’espoir que l’écart entre Sud et Nord se réduit, parce que la jungle avance. La violence nue du capital était jusqu’ici amortie au Nord, par les lois, une certaine décence, la négociation entre syndicats et représentants patronaux. Aujourd’hui, elle frappe ici les populations humbles. Il faut montrer la voie de l’insurrection et de la révolte.

 

recueillis par Élodie Bécu (Bastamag)

À lire : Jean Ziegler, Destruction massive : Géopolitique de la faim, 2011, Éditions du Seuil, 352 pages, 20 euros.

Notes [1] Selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé : 2 200 calories par individu et par jour.

Jean  Ziegler à Montpellier. Il sera l’invité de la librairie Sauramps mardi 17 Janvier 2012

à 17h30 : Conférence exceptionnelle de Jean Ziegler sur le thème : « Géopolitique de la faim dans le monde » – suivie d’une séance de dédicaces. Dans le cadre du cycle de conférences Les CultureSciences. > Montpellier SupAgro – Campus de La Gaillarde – Amphithéâtre Philippe Lamour – 2 place Pierre Viala – Montpellier (Entrée libre)

 

Entretien Sorj Chalandon 2011 « J’ai voulu comprendre en cherchant le traître en moi. »

Sorj Chalandon. Photo Roberto Frankenberg.

Le dernier roman de Sorj Chalandon, Retour à Killibegs, vient d’obtenir le grand prix du Roman de l’Académie française. Il était également en lice dans la troisième sélection du prix Goncourt. Cela fait quelques années (1) que l’ancien grand reporter à Libération a transité par la fiction pour donner corps à son écriture.

Pour la seconde et dernière fois, prétend-il, il nous entraîne dans la lutte armée en Irlande du Nord sur les traces de son ami, Denis Donalson, un dirigeant de L’IRA passé agent au service des Britanniques. Une quête personnelle et intime qui a poussé l’auteur à plonger dans les profondeurs de son personnage, et à interroger l’authenticité de son engagement face à une vérité évanouie, faisant surgir une vraie démarche littéraire. Rencontre …

Dans Mon traître, vous abordiez le désarroi du trahi, avec Retour à Killibegs, il s’agit de celui du traître…

C’est sa vérité, son chemin de croix. Je me suis mis dans la peau de celui qui m’avait fait du mal. La nouvelle de sa trahison, nous a tous désespérée. Par rapport à sa famille, Je ne suis qu’une victime collatérale. Cela m’a pourtant bouleversé.

J’ai éprouvé le sentiment d’une femme qui découvre que son mari la trompe depuis des années. Mon traître exprimait un amour trahi. J’avais besoin d’écrire ce livre pour exprimer ma rancœur, mais cela n’a pas suffi. J’avais besoin d’aller plus loin. Avec Retour à Killibegs, je déboulonne la petite statue du Français trahi qui émerge dans Mon traître. J’ai voulu comprendre en cherchant le traître en moi.

Cette promiscuité devenue avec le temps une amitié que vous partagiez avec certains membres de l’IRA n’était-elle pas problématique dans le cadre de votre travail journalistique ?

J’ai été correspondant de guerre pendant plus de vingt ans en Irlande. J’ai aussi couvert le Libéria, l’Irak, le Liban, mais l’Irlande du Nord est le seul endroit où j’ai tissé des liens d’amitiés. Mes reportages en Irlande du Nord et sur le procès Barbie m’ont valu le prix Albert Londres ce qui signifie que mes pères ont estimé mon travail équilibré.

Dans mon métier de journaliste, j’ai toujours fait en sorte d’être à l’écoute des deux camps. Lorsque Libé m’a proposé d’être correspondant en Palestine, je leur ai demandé de m’envoyer d’abord en Galilée pour suivre la vie dans les kibboutz.

Dans le cas de la guerre civile irlandaise, la question ne se posait pas. Sur place, les choses s’imposaient naturellement à vous. Le sujet de Retour à Killibegs, est né du problème que j’ai rencontré avec l’un de mes amis. Sa trahison, ce n’est pas de l’info, cela touche autre chose. Je ne voulais surtout pas mettre un journaliste en scène. Je ne considère pas le journaliste comme un sujet mais un objet.

Le roman est inspiré de la vie du membre de l’IRA provisoire et du Sinn Féin, Denis Donalson, incarné dans le livre par Tyrone Meehan qui lui ressemble beaucoup…

Je me suis lancé sur ses traces pour suivre le processus du mensonge. En me mettant dans la peau de mon ami, je m’échappe un peu de l’histoire.  Denis Donalson est mort à 55 ans, pas à 81 ans comme dans le livre.

Il n’est pas né en Irlande du Sud mais à Belfast. Il n’a pas de fils mais une fille… On l’a tué pendant l’écriture du roman. L’épilogue lui rend un peu sa vraie mort. Tyrone Meehan est le seul personnage fictif du livre, tout le reste est rigoureusement fidèle à ce qui s’est passé.

Je voulais que l’on puisse retrouver la douille de chaque balle tirée, que tout concorde et que les historiens se disent : C’est marrant, je ne connais pas ce Tyrone Meehan. En même temps je n’avais pas la volonté de faire un livre historique ou un Que sais-je sur la guerre d’Irlande.

A travers l’histoire tragique de cet homme, c’est le climat destructeur de la guerre qui est restitué…

Le nationaliste irlandais Michael Collins qui mourut dans une embuscade tendue par ses anciens amis disait : « Je n’en veux pas à mes ennemis de défendre leur camp, je leur en veux d’avoir fait de moi un tueur ».

Denis Donalson abattu en 2006, n’a jamais répondu à l’IRA sur les raisons de sa trahison. Il ne m’a rien dit non plus, ni à moi, ni à sa famille. Il a gardé le silence jusque dans sa tombe. Ce silence douloureux m’a poussé à faire ce livre.

« Ton pays avait besoin d’être trahi comme tu avais besoin de le trahir » lui dit son ami d’enfance le père Byrne, dans un passage où la religion se manifeste de manière transcendantale, mais à d’autres endroits, elle intervient comme un paramètre important voire ambigu dans le conflit ?

Dans cet échange, il y a une résonance spirituelle entre les deux amis d’enfance. J’ai vu des prêtres s’adresser aux combattants en ces termes : « Donne-moi ta part de mort, on va la porter ensemble ». Mais finalement chacun restait à sa place. La question de la religion demeure complexe dans le cadre politique irlandais.

Les Loyalistes disaient que les Indépendantistes étaient soutenus par Rome, alors que les membres de L’IRA étaient poussés à l’excommunion. En 1981, les curés ont fermé les églises aux prisonniers catholiques – morts de la grève de la faim parce qu’ils souhaitaient obtenir le statut de prisonniers politiques – sous prétexte qu’ils s’étaient suicidés.

J’ai des moments forts en mémoire comme quand dans l’église, le prêtre dit : « Ne viennent communier que les hommes qui n’ont pas de sang sur les mains », et que tous les hommes sortent. Durant le conflit, ils étaient généralement plus opprimés par la police ou les paras militaires en tant que combattant qu’en tant que catholique.

L’histoire de Tyrone Meehan est celle d’un homme projeté malgré lui dans un conflit violent. Vous en tirez une méditation profonde sur la non résolution d’un problème politique qui se transforme en guerre civile…

La vraie question, tout le problème posé à la Grande-Bretagne, était de trouver une solution pour parvenir à la paix. Ce qu’elle a tardé à faire. Cette guerre fut l’expression d’une volonté politique. Les combattants d’hier sont ministres aujourd’hui.

Sans les armes, l’IRA ne serait pas parvenu à se faire entendre. Ils disent : « Dieu nous a fait cathos, les flingues nous ont rendu égaux ». C’était aussi une piqûre de rappel à nos portes au moment où nous manifestions contre l’apartheid. Je ne voulais pas éluder tout cela parce que mon personnage était fait de ça, de cet isolement, de cette impossibilité.

A travers lui, je voulais sentir le traître en moi. J’ai présenté récemment le livre à des lycéens et j’ai demandé à l’un d’entre eu ce qu’il aurait fait à la place de Tyrone. J’avais très peur de sa réponse. Et il a dit : « Je ne sais pas ». J’ai trouvé ça formidable.

Recueillis par Jean-Marie Dinh (Cesar)

(1) Retour à Killybegs, éditions Grasset. Sorj Chalandon a été journaliste au quotidien Libération de 1974 à 2007. Grand reporter puis rédacteur en chef adjoint. Auteur, il a aussi publié quatre romans chez Grasset dont Une promesse, Prix Médicis 2006, et Mon Traître, en 2008.

Voir aussi : Rubrique Livre, Littérature Française, rubrique Irlande, rubrique Histoire, La guerre d’indépendance d’Irlande, rubrique Rencontre,


La Palestine devient membre à part entière de l’Unesco

Les Palestiniens ont enregistré lundi 31 octobre à Paris une victoire diplomatique aussi symbolique que significative sur la voie de la reconnaissance de leur Etat, en obtenant le statut de membre à part entière de l’Unesco, l’une des principales agences de l’ONU.

« La Conférence générale (qui réunit l’ensemble des Etats membres, ndlr) décide de l’admission de la Palestine comme membre de l’Unesco », dit la résolution adoptée par 107 voix pour, 52 abstentions et 14 voix contre, parmi les pays présents lundi au siège de l’Unesco à Paris.

« L’entrée de la Palestine porte le nombre d’Etats membres de l’Unesco à 195 », a déclaré l’organisation dans un communiqué. La quasi-totalité des pays arabes, africains et latino-américains se sont prononcés pour l’adhésion des Palestiniens, de même que la France qui avait pourtant émis de sérieuses réserves ces derniers jours sur la démarche palestinienne. « L’Unesco, ce n’est ni le lieu ni le moment. Tout doit se passer à New York », jugeait encore vendredi le ministère français des Affaires étrangères.

« Prématuré »

Car beaucoup d’Occidentaux estimaient que la candidature à l’Unesco ne pouvait précéder l’aboutissement de la démarche entreprise par les Palestiniens auprès de l’ONU à New York.

Le président palestinien Mahmoud Abbas avait solennellement demandé le 23 septembre à l’ONU de reconnaître l’Etat palestinien. Cette demande doit être examinée le 11 novembre par le Conseil de sécurité, où elle pourrait être frappée d’un veto américain.

« Nous pensons que c’est contreproductif. C’est une mesure prématurée », a répété lundi devant la Conférence générale de l’Unesco la sous-secrétaire américaine à l’Education, Martha Kanter.

Les Etats-Unis, l’Allemagne et le Canada ont voté contre, tandis que parmi les Européens, l’Italie et le Royaume Uni se sont abstenus.

« Ce vote permettra d’effacer une infime partie de l’injustice faite au peuple palestinien », a déclaré devant la Conférence générale le ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, Riyad al-Malki.

Embarras américain

Il a assuré que la demande palestinienne était déconnectée de ses démarches à l’ONU à New York et précisé que les Palestiniens avaient besoin de l’aide de l’Unesco pour protéger leur patrimoine historique et culturel.

Cette admission palestinienne embarrasse particulièrement les Américains, qu’elle place dans une position délicate vis-à-vis de l’Unesco. La pleine adhésion des Palestiniens, qui bénéficiaient jusqu’à présent du statut d’observateur, devrait provoquer l’arrêt immédiat de leur contribution financière à l’organisation, soit 70 millions de dollars et 22% de son budget.

Après l’avoir boycotté pendant 20 ans (1984-2003) pour protester contre sa mauvaise gestion et son idéologie tiers-mondiste, les Etats-Unis participent désormais activement aux programmes de l’agence, y voyant un moyen de diffuser certaines valeurs occidentales sans se mettre en première ligne.

Les diplomates de l’Unesco insistent notamment sur l’importance à leurs yeux des programmes en faveur des femmes et des filles dans certains pays.

Les Américains sont tenus par deux lois du début des années 1990 qui interdisent le financement d’une agence spécialisée des Nations unies qui accepterait les Palestiniens en tant qu’Etat membre à part entière, en l’absence d’accord de paix avec Israël.

Dotations retirées

« La décision d’aujourd’hui va compliquer notre capacité à soutenir les programmes de l’Unesco », a confirmé l’ambassadeur américain auprès de l’Unesco, David Killion.

Pour l’Unesco, les conséquences financières seront considérables. Israël devrait suivre les Américains et retirer lui aussi sa dotation. Selon l’ambassadeur israélien Nimrod Barkan, le budget de l’Unesco serait ainsi amputé d’un quart de son montant.

« Cela deviendra impossible pour l’Unesco de remplir sa mission », a-t-il estimé Nimrod Barkan.

La directrice générale de l’Unesco Irina Bokova admettait vendredi que l’organisation devrait probablement réduire la voilure.

« Il faudra couper des programmes, réajuster l’équilibre de notre budget. Mais ce n’est pas seulement un problème financier, c’est un problème qui concerne l’universalité de notre organisation », affirmait-elle.

AFP

Reconnaître la stratégie palestinienne

L’Unesco a récompensé par sa décision les efforts des Palestiniens modérés pour trouver une solution diplomatique au Proche-Orient, ce à quoi ni les Etats-Unis ni Israël ne devraient s’opposer, estime le quotidien libéral La Stampa : « Si les Palestiniens prennent les armes, on crie aussitôt que la violence empêche la paix. S’ils tentent de recourir au levier diplomatique, on y voit une initiative unilatérale qui empêche la paix. Nous aimerions donc bien savoir – notamment des Etats-Unis, d’Israël et même de l’Italie qui s’est abstenue lors du vote à l’Unesco – ce que les Palestiniens devraient faire. Il est douteux de prétendre que la reconnaissance par l’Unesco équivaut à une menace. La nouvelle stratégie tout à fait habile des Palestiniens s’inscrit au cœur des institutions internationales et des nouveaux équilibres mondiaux. Les Etats-Unis et Israël feraient bien de reconnaître l’intelligence de cette stratégie et de réagir avec la même intelligence. »

La Stampa (Italie)

La réaction trop vive de Washington

En réaction à l’adhésion de la Palestine à l’Unesco, les Etats-Unis ont suspendu le versement de leur contribution financière. Washington prend ainsi le risque de s’isoler, estime le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung : « L’adhésion de la ‘Palestine’ à l’Unesco est pour les Palestiniens un résultat honorable qui pourrait les rapprocher un peu plus d’une entrée aux Nations unies. Israël et les Etats-Unis devraient se demander si cette adhésion de la ‘Palestine’ a un poids si important qu’ils doivent se retirer de l’organisation. Washington l’a déjà fait une fois et s’était ainsi isolé tout seul.

Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne)

Livre

Palestine Israël un Etat, deux Etats ?

Quatrième de couverture

Israël et la Palestine doivent-ils former un, ou deux Etats ? Soulevé dès le début du XXe siècle, ce vieux débat revient au premier plan de l’actualité. Et pour cause : plus de six décennies après le plan de partage de la Palestine (1947), plus de quatre après l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza (1967), et près de vingt ans après les accords d’Oslo (1993), Israël continue de coloniser la Palestine mandataire. Autrement dit, ni la lutte armée ni le combat politico-diplomatique n’ont réussi à réaliser l’autodétermination du peuple palestinien.

Face à l’intransigeance du gouvernement israélien et à la pusillanimité de la “communauté internationale”, comment réussir demain ce qui a échoué hier ? Cette question, née de l’échec même du prétendu “processus de paix”, de nombreux Palestiniens se la posent, et avec eux beaucoup de leurs amis à travers le monde. Et quand bien même l’Organisation des Nations unies, en cet automne 2011, accueillerait enfin l’Etat de la Palestine en son sein, la question de l’avenir institutionnel des deux peuples se trouvera au centre des futures négociations.

Clarifier les enjeux de ce débat, voilà le but de cet ouvrage collectif qui en approfondit toutes les dimensions : juridiques, démographiques, économiques, politiques et diplomatiques. Pour peser atouts et faiblesses des différentes solutions, neuf spécialistes, choisis à la fois pour leur compétence reconnue et la diversité de leurs sensibilités, font le point : Gadi Algazi, Isabelle Avran, Monique Chemillier-Gendreau, Youssef Courbage, Leila Farsakh, Farouk Mardam Bey, Julien Salingue, Dominique Vidal et Raef Zreik.

Historien et journaliste, Dominique Vidal a écrit de nombreux ouvrages sur le conflit israélo-palestinien et son histoire, notamment Comment Israël expulsa les Palestiniens 1947-1949 (Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2008) et – avec Alain Gresh et Emmanuelle Pauly – Les 100 clés du Proche-Orient (Fayard, Paris, 2011). Il a aussi dirigé avec Bertrand Badie Nouveaux acteurs, nouvelle donne. L’Etat du monde 2012 (La Découverte, Paris, 2011).

Collectif sous la direction de Dominique Vidal
Coédition Sindbad / Institut des Etudes palestiniennes
Prix : 23,00 € En librairie le 2 novembre

Voir aussi : Rubrique Palestine, rubrique Essais,

Jürgen Habermas : Pour une Europe démocratique !

Jurgen Habermas en novembre 2010

 

Par Jürgen Habermas*

A court terme, la crise requiert la plus grande attention. Mais par-delà ceci, les acteurs politiques ne devraient pas oublier les défauts de construction qui sont au fondement de l’union monétaire et qui ne pourront pas être levés autrement que par une union politique adéquate : il manque à l’Union européenne les compétences nécessaires à l’harmonisation des économies nationales, qui connaissent des divergences drastiques dans leurs capacités de compétition.

Le « pacte pour l’Europe » à nouveau renforcé ne fait que renforcer un vieux défaut : les accords non contraignants dans le cercle des chefs de gouvernements sont ou bien sans effets ou bien non démocratiques, et doivent pour cette raison être remplacés par une institutionnalisation incontestable des décisions communes. Le gouvernement fédéral allemand est devenu l’accélérateur d’une désolidarisation qui touche toute l’Europe, parce qu’il a trop longtemps fermé les yeux devant l’unique issue constructive que même la Frankfurter Allgemeine Zeitung a décrit entre-temps par la formule laconique : « Davantage d’Europe ». Tous les gouvernements concernés se retrouvent désemparés et paralysés face au dilemme entre d’une part les impératifs des grandes banques et des agences de notation et d’autre part leur crainte face à la perte de légitimation qui les menace auprès de leur population frustrée. L’incrémentalisme écervelé trahit le manque d’une perspective plus large.

Depuis que le temps de l’embedded capitalism est révolu et que les marchés globalisés de la politique s’évanouissent, il devient de plus en plus difficile pour tous les Etats de l’OCDE de stimuler la croissance économique et de garantir une répartition juste des revenus ainsi que la Sécurité sociale de la majorité de la population. Après la libération des taux de change, ce problème a été désamorcé par l’acceptation de l’inflation. Etant donné que cette stratégie entraîne des coûts élevés, les gouvernements utilisent de plus en plus l’échappatoire des participations aux budgets publics financées par le crédit.

La crise financière qui dure depuis 2008 a aussi figé le mécanisme de l’endettement étatique aux frais des générations futures ; et en attendant, on ne voit pas comment les politiques d’austérité – difficiles à imposer en politique intérieure – pourraient être mises en accord sur la longue durée avec le maintien du niveau d’un Etat social supportable. Les révoltes de la jeunesse sont un avertissement des menaces qui pèsent sur la paix sociale. Au moins a-t-on reconnu, dans ces circonstances, comme étant le défi véritable le déséquilibre entre les impératifs du marché et la puissance régulatrice de la politique. Au sein de la zone euro, un « gouvernement économique » espéré devrait redonner une force neuve au pacte de stabilité depuis longtemps évidé.

Les représentations d’un « fédéralisme exécutif » d’un type particulier reflètent la crainte des élites politiques de transformer le projet européen, jusque-là pratiqué derrière des portes closes, en un combat d’opinion bruyant et argumenté, obligeant à se retrousser les manches, et qui serait public. Au vu du poids des problèmes, on s’attendrait à ce que les politiciens, sans délai ni condition, mettent enfin les cartes européennes sur table afin d’éclairer de manière offensive la population sur la relation entre les coûts à court terme et l’utilité véritable, c’est-à-dire sur la signification historique du projet européen.

Ils devraient surmonter leur peur des sondages sur l’état de l’opinion et faire confiance à la puissance de persuasion de bons arguments. Au lieu de cela, ils s’acoquinent avec un populisme qu’ils ont eux-mêmes favorisé par l’obscurcissement d’un thème complexe et mal-aimé. Sur le seuil entre l’unification économique et politique de l’Europe, la politique semble retenir son souffle et rentrer la tête dans les épaules. Pourquoi cette paralysie ? C’est une perspective engluée dans le XIXe siècle qui impose la réponse connue du demos : il n’existerait pas de peuple européen ; c’est pourquoi une union politique méritant ce nom serait édifiée sur du sable. A cette interprétation, je voudrais en opposer une autre : la fragmentation politique durable dans le monde et en Europe est en contradiction avec la croissance systémique d’une société mondiale multiculturelle, et elle bloque tout progrès dans la civilisation juridique constitutionnelle des relations de puissance étatiques et sociales.

Etant donné que jusque-là l’UE a été portée et monopolisée par les élites politiques, une dangereuse asymétrie en a résulté – entre la participation démocratique des peuples aux bénéfices que leurs gouvernements « en retirent » pour eux-mêmes sur la scène éloignée de Bruxelles, et l’indifférence, voire l’absence de participation des citoyens de l’UE eu égard aux décisions de leur Parlement à Strasbourg. Cette observation ne justifie pas une substantialisation des « peuples ». Seul le populisme de droite continue de projeter la caricature de grands sujets nationaux qui se ferment les uns aux autres et bloquent toute formation de volonté dépassant les frontières. Après cinquante ans d’immigration du travail, les peuples étatiques européens, au vu de leur croissant pluralisme ethnique, langagier et religieux, ne peuvent plus être imaginés comme des unités culturelles homogènes. Et Internet rend toutes les frontières poreuses.

Dans les Etats territoriaux, il a fallu commencer par installer l’horizon fluide d’un monde de la vie partagé sur de grands espaces et à travers des relations complexes, et le remplir par un contexte communicationnel relevant de la société civile, avec son système circulatoire d’idées. Il va sans dire que cela ne peut se faire que dans le cadre d’une culture politique partagée demeurant assez vague. Mais plus les populations nationales prennent conscience, et plus les médias portent à la conscience, à quelle profondeur les décisions de l’UE influent sur leur quotidien, plus croîtra l’intérêt qu’ils trouveront à faire également usage de leurs droits démocratiques en tant que citoyens de l’Union.

Ce facteur d’impact est devenu tangible dans la crise de l’euro. La crise contraint aussi, à contrecoeur, le Conseil à prendre des décisions qui peuvent peser de façon inégale sur les budgets nationaux. Depuis le 8 mai 2009, il a outrepassé un seuil par des décisions de sauvetage et de possibles modifications de la dette, de même que par des déclarations d’intentions en vue d’une harmonisation dans tous les domaines relevant de la compétition (en politique économique, fiscale, de marché du travail, sociale et culturelle).

Au-delà de ce seuil se posent des problèmes de justice de la répartition, car avec le passage d’une intégration « négative » à une intégration « positive », les poids se déplacent d’une légitimation de l’output à une légitimation de l’input. Il serait donc conforme à la logique de ce développement que des citoyens étatiques qui doivent subir des changements de répartition des charges au-delà des frontières nationales, aient la volonté d’influer démocratiquement, dans leur rôle de citoyen de l’Union, sur ce que leurs chefs de gouvernement négocient ou décident dans une zone juridique grise.

Au lieu de cela nous constatons des tactiques dilatoires du côté des gouvernements, et un rejet de type populiste du projet européen dans son ensemble du côté des populations. Ce comportement autodestructeur s’explique par le fait que les élites politiques et les médias hésitent à tirer des conséquences raisonnables du projet constitutionnel. Sous la pression des marchés financiers s’est imposée la conviction que, lors de l’introduction de l’euro, un présupposé économique du projet constitutionnel avait été négligé. L’UE ne peut s’affirmer contre la spéculation financière que si elle obtient les compétences politiques de guidage qui sont nécessaires pour garantir au moins dans le coeur de l’Europe, c’est-à-dire parmi les membres de la zone monétaire européenne, une convergence des développements économiques et sociaux.

Tous les participants savent que ce degré de « collaboration renforcée » n’est pas possible dans le cadre des traités existants. La conséquence d’un « gouvernement économique » commun, auquel se complaît aussi le gouvernement allemand, signifierait que l’exigence centrale de la capacité de compétition de tous les pays de la communauté économique européenne s’étendrait bien au-delà des politiques financières et économiques jusqu’aux budgets nationaux, et interviendrait jusqu’au ventricule du coeur, à savoir dans le droit budgétaire des Parlements nationaux.

Si le droit valide ne doit pas être enfreint de façon flagrante, cette réforme en souffrance n’est possible que par la voie d’un transfert d’autres compétences des Etats membres à l’Union. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont conclu un compromis entre le libéralisme économique allemand et l’étatisme français qui a un tout autre contenu. Si je vois juste, ils cherchent à consolider le fédéralisme exécutif impliqué dans le traité de Lisbonne en une domination intergouvernementale du Conseil de l’Europe contraire au traité. Un tel régime permettrait de transférer les impératifs des marchés aux budgets nationaux sans aucune légitimation démocratique propre.

Pour ce faire, il faudrait que des accommodements conclus dans l’opacité, et dépourvus de forme juridique, soient imposés à l’aide de menaces de sanctions et de pressions sur les Parlements nationaux dépossédés de leur pouvoir. Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait un arrangement effectif, parce que voilé, d’exercice d’une domination post-démocratique. L’alternative se trouve dans la continuation conséquente de la légalisation démocratique de l’UE. Une solidarité citoyenne s’étendant à l’Europe ne peut pas se former si, entre les Etats membres, c’est-à-dire aux possibles points de rupture, se consolident des inégalités sociales entre nations pauvres et riches.

L’Union doit garantir ce que la Loi fondamentale de la République fédérale allemande appelle (art. 106, alinéa 2) : « l’homogénéité des conditions de vie ». Cette « homogénéité » ne se rapporte qu’à une estimation des situations de vie sociale qui soit acceptable du point de vue de la justice de répartition, non pas à un nivellement des différences culturelles. Or, une intégration politique appuyée sur le bien-être social est nécessaire pour que la pluralité nationale et la richesse culturelle du biotope de la « vieille Europe » puissent être protégées du nivellement au sein d’une globalisation à progression tendue.

(Traduit de l’allemand par Denis Trierweiler.)

Le texte

Ce texte est extrait de la conférence que Jürgen Habermas donnera à l’université Paris-Descartes (12, rue de l’Ecole-de-Médecine, 75006 Paris) dans le cadre d’un colloque organisé, le 10 novembre, par l’équipe PHILéPOL (philosophie, épistémologie et politique) dirigée par le philosophe Yves Charles Zarka. L’intégralité du texte sera publiée dans le numéro de janvier 2012 de la revue Cités (PUF).

 

Essai

Après l’Etat-nation

Produit de la centralisation monarchique et des révolutions modernes, l’État-nation apparaît aujourd’hui bien mal adapté à l’intégration économique mondiale.  Les eurosceptiques, qui en revendiquent l’héritage et affirment sa pérennité, redoutent l’ouverture des frontières et appellent au refus de la mondialisation des échanges.  Les eurolibéraux, qui se satisfont d’une Europe du Grand marché, n’ont que faire des structures politiques et se moquent des malheurs de nos Etats nationaux.

Les fédéralistes, qui revendiquent à la fois l’ouverture des frontières et la formation d’un espace politique intégré à l’échelle européenne, fondent leur position sur la nécessité d’élever le pouvoir politique à la hauteur de la puissance nouvelle de l’économie afin de lui faire contrepoids. Jürgen Habermas est de ceux-là, refusant tout à la fois le passéisme des premiers et l’aveuglement des seconds. Mais il va plus loin. Proche de ceux qui militent en faveur d’une démocratie cosmopolitique, il réfléchit aussi dans ce livre aux conditions qu’il est nécessaire de mettre en oeuvre une régulation mondiale.

Editions Fayard (2000), 14,5 euros

* A propos de l’auteur
Né en 1929, Jürgen Habermas est l’un des plus influents penseurs actuels, particulièrement dans les domaines des théories de la politique, de la société et du droit, ou encore de la connaissance, de la rationalité et de la communication. Son influence, réelle, s’appuie sur des interventions régulières dans les médias qui font de lui un intellectuel public. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont l’essai Théorie de l’agir communicationnel, son ouvrage le plus célèbre, et le recueil Après l’Etat-nation. Une nouvelle constellation politique, dans lequel il pose la question de l’avenir de l’Etat-nation face aux défis de la mondialisation économique, en envisageant notamment sous cet angle le cas de l’Union européenne.

Voir aussi : Rubrique UE, Passe d’armes entre Sarkozy et Cameron, rubrique Allemagne, rubrique Débat, Pierre Rosanvallon,

Le Nobel de littérature attribué au poète suédois Tomas Tranströmer

Tomas-Transtrmer. Photo The Guardian

Le prix Nobel de littérature 2011 a été attribué jeudi au poète suédois Tomas Tranströmer, dont les oeuvres surréalistes sur les mystères de l’esprit humain lui ont valu d’être reconnu comme le poète scandinave le plus influent de ces dernières décennies.

L’oeuvre de Tranströmer, 80 ans, est marquée « par des images denses, limpides », par lesquelles « il nous donne un nouvel accès au réel », souligne l’Académie suédoise. Son oeuvre suscite l’intérêt bien au-delà de la Scandinavie, et il est actuellement traduit dans plus de 60 langues.

Utilisant des métaphores expressives, les poèmes de Tranströmer s’inspirent souvent de ses expériences et sont marqués par son amour de la musique et de la nature. Ses textes plus récents explorent des questions existentielles sur la vie, la mort et la maladie.

Psychologue de profession et pianiste amateur, il est victime en 1990 d’un accident vasculaire cérébral qui l’a laissé partiellement paralysé et l’a privé en grande partie de l’usage de la parole. Il a toutefois continué à écrire, ne prenant sa retraite d’écrivain qu’après la publication en 2004 de « La grande énigme », un recueil de poèmes.

Interrogé par les journalistes à son domicile sur ce que cela lui faisait d’être le premier Suédois à remporter ce prix depuis 1974, Tranströmer a répondu « très bien ». Il a surtout donné des réponses d’une syllabe aux questions de la presse, son épouse Monica, présente à ses côtés, donnant plus de précisions.

« C’est une très grande surprise », a-t-elle déclaré. « Tomas, je sais que tu as été surpris », a-t-elle ajouté. Alors que beaucoup estimaient depuis des années qu’il avait des chances de remporter le Nobel de littérature, Mme Tranströmer a précisé que son mari n’avait « pas vraiment pris au sérieux » ces spéculations. Elle a également souligné qu’il était heureux que le prix mette à l’honneur la poésie pour la première fois depuis son attribution à la Polonaise Wislawa Szymborska en 1996.

Anna Tillgren, porte-parole de Bonniers, sa maison d’édition suédoise, a déclaré que Tranströmer était « ravi ». De son côté, le Premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt s’est dit « heureux et fier » de ce prix, espérant qu’il renforcerait l’intérêt pour la littérature suédoise dans le monde. Tomas Tranströmer est le premier Suédois distingué par le Nobel de littérature depuis Eyvind Johnson et Harry Martinson, co-lauréats en 1974.

Il était considéré depuis longtemps comme l’un des favoris au Nobel de littérature. « Il aborde de grandes questions. Il écrit sur la mort, l’histoire, la mémoire et la nature », souligne Peter Englund, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, qui décerne le prix.

Né à Stockholm en 1931, Tranströmer a été élevé par sa mère, institutrice, après le divorce d’avec son père, un journaliste. Il commence à écrire des poèmes à l’école Sodra Latin de Stockholm. Ses textes paraissent d’abord dans des magazines avant la publication de son premier recueil, « 17 poèmes », en 1954, qui reçoit un très bon accueil en Suède.

A l’université de Stockholm, il étudie la littérature, la poésie, l’histoire et la psychologie. Il partagera ensuite son temps entre la poésie et son métier de psychologue, qui le conduit à travailler dans une maison de correction entre 1960 et 1966.

A partir des années 1950, il se lie d’amitié avec le poète américain Robert Bly, qui a traduit nombre de ses textes en anglais. En 2001, Bonniers publie la correspondance entre les deux auteurs. A l’occasion du 80e anniversaire de Tranströmer, sa maison d’édition a également publié début 2011 une collection de ses oeuvres couvrant la période 1954-2004.

La littérature est le quatrième Nobel attribué cette semaine. Le prix de médecine a été décerné lundi à l’Américain Bruce Beutler, au Français d’origine luxembourgeoise Jules Hoffmann et au Canadien Ralph Steinman pour leurs découvertes sur le système immunitaire. Celui de physique a été attribué mardi aux Américains Saul Perlmutter et Adam Riess, et à l’Américano-australien Brian Schmidt pour leurs découvertes de l’accélération de l’expansion de l’univers. Le prix de chimie est revenu mercredi au scientifique israélien Daniel Shechtman pour « la découverte des quasi-cristaux ».

Chacun de ces prix est assorti d’une récompense de 10 millions de couronnes suédoises (1,08 million d’euros) et sera remis lors d’une cérémonie prévue le 10 décembre à Stockholm.

AP

Voir aussi : Rubrique Littérature, Nobel 2010 à Mario Vargas Llosa, rubrique Poésie, rubrique Suède,