La géopolitique du coup d’Etat en Ukraine

Par Peter Schwarz
1 mars 2014

« Quand l’Union soviétique s’est effondrée fin 1991, Dick ne voulait pas seulement voir le démantèlement de l’Union soviétique et de l’empire russe mais de la Russie même, pour qu’elle ne puisse jamais plus être une menace pour le reste du monde », a écrit, dans ses mémoires publiées dernièrement, l’ancien secrétaire d’Etat américain à la Défense, Robert Gates. Gates faisait référence au secrétaire d’Etat à la Défense de l’époque et ancien vice-président américain, Dick Cheney.

Cette déclaration nous éclaire sur les dimensions géopolitiques du récent coup d’Etat survenu en Ukraine. Ce qui est en jeu, ce ne sont pas tellement les questions domestiques – et certainement pas la lutte contre la corruption et pour la démocratie – mais bien plutôt une lutte internationale pour le pouvoir et l’influence, qui remonte à un quart de siècle.

Le Financial Times voit les évènements en Ukraine sous le même angle. Dans un éditorial en date du 23 février, il a écrit : « Depuis un quart de siècle, cet énorme territoire qui se trouve en équilibre instable entre l’UE et la Russie fait l’objet d’un conflit géopolitique entre le Kremlin et l’Occident. » En 2008, une tentative maladroite du président George W. Bush n’avait pas réussi à attirer les anciennes républiques soviétiques d’Ukraine et de Géorgie dans l’OTAN, « Mais la révolution de Maïdan offre actuellement à toutes les parties une deuxième chance de revoir le statut d’une Ukraine se trouvant sur les lignes de faille de l’Europe. »

La dissolution de l’Union soviétique en décembre 1991 fut un cadeau inattendu pour les puissances impérialistes. La Révolution d’Octobre 1917 avait soustrait à la sphère d’exploitation capitaliste une part considérable de la superficie mondiale. Ceci fut perçu par la bourgeoisie internationale comme une menace, et ce même longtemps après que la bureaucratie stalinienne ait trahi le but de la révolution socialiste mondiale et assassiné une génération entière de révolutionnaires marxistes. De plus, la force économique et militaire de l’Union soviétique représentait un obstacle à l’hégémonie mondiale américaine.

La dissolution de l’Union soviétique et l’instauration du marché capitaliste avaient créé les conditions propices au pillage organisé par une poignée d’oligarques et par la finance internationale de la richesse sociale créée par des générations de travailleurs. Les acquis sociaux obtenus dans le domaine de l’éducation, de la santé, de la culture et de l’infrastructure furent détruits ou laissés à l’abandon.

Ce n’était cependant pas suffisant pour les Etats-Unis et les principales puissances européennes. Ils étaient déterminés à faire en sorte que la Russie ne puisse plus jamais menacer leur hégémonie, comme le dit clairement la déclaration de Dick Cheney citée ci-dessus.

En 2009, l’alliance militaire de l’OTAN, dominée par les Etats-Unis, avait absorbé dans ses rangs presque tous les pays de l’Europe de l’Est qui appartenaient jadis à la sphère d’influence de l’Union soviétique. Mais les tentatives d’incorporation des anciennes républiques soviétiques dans l’OTAN ont échoué – à l’exception de trois Etats baltes, l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie – du fait de l’opposition de Moscou. L’Ukraine, avec ses 46 millions d’habitants et son emplacement stratégique entre la Russie, l’Europe, la Mer noire et le Caucase, s’est toujours trouvée au centre de ces efforts.

Dès 1997, l’ancien conseiller américain à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski avait écrit que sans l’Ukraine, toute tentative entreprise par Moscou de reconstruire son influence sur le territoire de l’ancienne Union soviétique était vouée à l’échec. La thèse centrale énoncée dans son livre Le Grand Echiquier était que la capacité de l’Amérique à exercer une prédominance mondiale dépendait de la question de savoir si l’Amérique était en mesure d’empêcher l’émergence d’une puissance dominante et hostile sur le continent eurasiatique.

En 2004, les Etats-Unis et les puissances européennes avaient soutenu et financé la « Révolution orange » en Ukraine, qui avait amené au pouvoir un gouvernement pro-occidental. En raison de conflits internes, le régime s’était toutefois rapidement effondré. La tentative de 2008 d’attirer la Géorgie dans l’OTAN en suscitant une confrontation militaire avec la Russie avait aussi échoué.

Actuellement, les Etats-Unis et leurs alliés européens sont déterminés à utiliser le coup d’Etat en Ukraine pour déstabiliser une fois de plus les anciennes républiques soviétiques en les attirant dans leur propre sphère d’influence. Ce faisant, ils risquent de déclencher un conflit armé ouvert avec la Russie.

Le groupe de réflexion Stratfor, qui entretient d’étroits liens avec les services secrets américains, a écrit, sous le titre « Après l’Ukraine, l’Occident se tourne vers la périphérie russe » : « L’Occident veut miser sur le succès d’avoir soutenu les protestataires anti gouvernement en Ukraine pour mener une campagne plus générale dans la région entière. »

Stratfor, signale qu’« Une délégation géorgienne actuellement en visite à Washington, ainsi que le premier ministre du pays, Irakli Garibashvili, doivent rencontrer cette semaine le président américain Barack Obama, le vice-président Joe Biden et le secrétaire d’Etat John Kerry. » Il est également prévu que le premier ministre moldave Iurie Leanca se rende le 3 mars à la Maison Blanche pour rencontrer le vice-président américain Joe Biden. « La perspective de l’intégration occidentale de ces pays – en d’autres termes, comment les rapprocher davantage des Etats-Unis et de l’Union européenne et les éloigner de la Russie – occupe une place importante dans le programme des deux visites. »

Lilia Shetsova, de la fondation américaine Carnegie pour la Paix internationale (sic) à Moscou (Carnegie Endowment for International Peace), explique également que le coup d’Etat en Ukraine doit être étendu aux autres pays et à la Russie même. « L’Ukraine est devenue le maillon le plus faible dans la chaîne post-soviétique, » a-t-elle écrit dans un commentaire rédigé pour le journal allemand Süddeutsche Zeitung. « Nous devrions garder à l’esprit que des soulèvements identiques sont possibles dans d’autres pays. »

Shetsova souligne une caractéristique de la révolution ukrainienne qu’elle souhaite préserver à tout prix : la mobilisation de forces fascistes pugnaces. « La chute d’Ianoukovitch est essentiellement attribuable aux ‘éléments radicaux’ sur le Maïdan, y compris entre autres, au Secteur droit qui est devenu une force politique sérieuse. » Elle a poursuivi en disant : « L’avenir de l’Ukraine dépendra du fait que les Ukrainiens peuvent maintenir le Maïdan. »

Les « éléments radicaux » que Shetsova veut préserver à tout prix sont les milices fascistes armées qui se basent sur les traditions les plus viles de l’histoire ukrainienne : les pogroms et les meurtres de masse des Juifs et des communistes commis durant la Seconde Guerre mondiale. Le rôle futur de ces milices fascistes sera celui de terroriser et d’intimider la classe ouvrière.

Il n’aura fallu que quelques heures pour que le réactionnaire fond social du soulèvement en Ukraine devienne évident. Les « valeurs européennes » que le l’éviction de l’ancien régime aurait soi-disant apportées au pays consistaient en attaques massives contre une classe ouvrière déjà appauvrie. Comme condition préalable à l’accord de prêts dont le pays a grandement besoin pour éviter une faillite imminente, le FMI exige la mise en flottement du taux de change de la hryvna, un brutal programme d’austérité et une augmentation du sextuple du prix du gaz domestique.

Le flottement de la monnaie du pays conduira à une inflation galopante, une augmentation correspondante du coût de la vie et la destruction de toutes les économies restantes des Ukrainiens ordinaires. Le programme d’austérité visera essentiellement les retraites et les dépenses sociales et la hausse des prix du gaz signifiera qu’un grand nombre de familles ne pourront plus chauffer leurs logements.

L’Ukraine doit être réduite à un pays où des travailleurs bien qualifiés et les membres des professions libérales gagnent des salaires qui se situent bien en dessous de ceux versés en Chine. Ce fait est d’une importance capitale pour l’Allemagne, le deuxième partenaire commercial de l’Ukraine (après la Russie) et, avec 7,4 milliards de dollars, le second plus important investisseur du pays.

Tandis que pour les Etats-Unis l’isolement de la Russie se trouve au premier plan, l’Allemagne est intéressée à bénéficier économiquement de l’Ukraine qu’elle a déjà occupée militairement par deux fois, en 1918 et en 1941. Elle veut exploiter le pays en tant que plateforme de main d’œuvre bon marché en l’utilisant pour tirer les salaires encore plus vers le bas en Europe de l’est et même en Allemagne.

D’après les statistiques de l’Institut de l’économie allemande (Instituts für deutsche Wirtschaft) les coûts de main-d’œuvre se situent au bas de l’échelle mondiale. Avec un coût de 2,50 dollars par heure travaillée, le coût horaire moyen (salaires bruts, plus d’autres coûts) des travailleurs et des employés se situe d’ores et déjà en-dessous de celui la Chine (3,17 dollars), de la Pologne (6,46 dollars) et de l’Espagne (21,88 dollars). En Allemagne, une heure travaillée coûte 35,66 dollars, c’est-à-dire 14 fois plus.

L’Office ukrainien des statistiques estime que le salaire mensuel moyen s’élève à 3.073 hryvna (220 dollars). Les universitaires sont aussi très mal rémunérés.

L’ancien président Ianoukovitch lui-même est un représentant des oligarques ukrainiens. Il n’a rejeté l’accord d’association avec l’UE que parce qu’il craignait de ne pouvoir survivre politiquement aux conséquences sociales. A présent, sa chute sert de prétexte à l’introduction d’un niveau de pauvreté et d’exploitation qui est totalement incompatible avec des normes démocratiques et qui mènera à de nouveaux soulèvements sociaux. C’est précisément pour réprimer toute agitation sociale que les milices fascistes doivent être préservées.

Source : Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) Wold Socialist Web Site 01 03 2014

Voir aussi : Rubrique Géopolitique, rubrique Europe Ukraine, rubrique Russie, rubrique UE rubrique Etats-Unis

En Ukraine, des fascistes contre des nazis ?

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Bagarre entre députés ukrainiens, le 21 février, à Kiev. REUTERS/Alex Kuzmin

Pro-Russes et pro-UE se renvoient ces accusations. Sont-elles fondées ?

Si, depuis l’Occident, les violents évènements qui secouent actuellement l’Ukraine sont principalement perçus comme une lutte des démocrates pro-européens contre un gouvernement autoritaire à la solde de Moscou, la position officielle de la Russie par rapport à la situation ukrainienne reflète un point de vue tout autre: les gouvernements occidentaux font preuve d’une trop grande naïveté et soutiennent de violents extrémistes aux tendances fascistes et d’extrême droite.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, a qualifié les manifestations de «Révolution brune», les comparant à la montée du nazisme dans les années 1930. «Comment se fait-il que l’on n’entende pas de condamnations officielles contre ceux qui prennent d’assaut des bâtiments gouvernementaux, attaquent les forces de l’ordre et profèrent des slogans racistes et antisémites?», a-t-il demandé. Samedi, le président ukrainien qui a quitté la capitale, a annoncé qu’il ne démissionnerait pas, et que le pays était victime «d’un coup d’Etat proche de celui des nazis dans les années 30».

Le gouvernement russe a l’habitude de lancer ce type d’accusation un peu à la légère, mais en l’occurrence (même si cela le sert indéniablement), tout n’est pas tout à fait faux.

L’une des trois figures de l’improbable coalition à la tête du mouvement du Maïdan (avec le boxeur Vitali Klitschko et l’ancien ministre des Affaires étrangères Arseni Iatseniouk) est Oleg Tiagnibok, le leader du parti nationaliste Svoboda, qui a par exemple pour habitude de désigner le gouvernement ukrainien en parlant de «mafia juive-russe».

Son parti, dont l’origine remonte à une armée partisane alliée aux Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, se faisait appeler parti social national (référence au national-socialisme) jusqu’en 2004. Le mois dernier, il a organisé une marche aux flambeaux en l’honneur de Stepan Bandera, personnage controversé et considéré par certains comme un collaborateur nazi.

En 2012, l’élection au parlement, pour la première fois, de membres du parti «rebaptisé» avait préoccupé de nombreux Juifs ukrainiens, mais Tiagnibok s’était défendu (sans trop de succès) d’être antisémite en déclarant: «Personnellement, je n’ai rien contre les Juifs lambda, j’ai même des amis juifs. C’est à un groupe d’oligarques juifs qui contrôlent l’Ukraine et aux Juifs-bolchéviques [du passé] que j’en veux.»

Il est clair que les manifestations antigouvernementales menées par les partisans de l’intégration à l’Union européenne avaient débuté avant l’entrée en scène de Svoboda et que le parti nationaliste ne représente pas la majorité des protestataires, parmi lesquels on trouve de nombreux Juifs. Mais on ne peut nier que la présence de Tiagnibok a quelque chose de gênant pour les soutiens internationaux du mouvement.

Le leader de Svoboda a brillé par son absence lors de la réunion à Berlin de la semaine dernière entre la chancelière allemande Angela Merkel et les leaders beaucoup plus fréquentables que sont Klitschko et Iatseniouk. Le sénateur américain John McCain a été critiqué pour avoir partagé une scène avec lui lors de sa visite à Kiev en novembre dernier. Plus récemment, Tiagnibok a rencontré la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland et la haute représentante de l’Union européenne aux Affaires étrangères Catherine Ashton.

D’un autre côté, les accusations de fascisme et d’antisémitisme portées contre Euromaïdan prêteraient presque à sourire lorsque l’on voit qui les profère, comme l’a fait remarquer Timothy Snyder dans la New York Review of Books:

La propagande russe et les amis ukrainiens du Kremlin ne cessent de nous répéter que les manifestations du Maïdan constituent un retour du nazisme en Europe. À Munich, le ministre russe des Affaires étrangères a fait la leçon aux Allemands, coupables, selon lui de soutenir des adorateurs d’Adolf Hitler. Les médias russes ne cessent d’affirmer que les Ukrainiens qui manifestent sont des nazis. Naturellement, il est important de garder un œil vigilant sur l’importance de l’extrême droite dans la politique et l’histoire ukrainiennes. C’est une présence encore inquiétante aujourd’hui, même si elle est moins importante que l’extrême droite en France, en Autriche ou aux Pays-Bas. En outre, c’est le régime ukrainien, plus que ses opposants, qui a recours à l’antisémitisme en déclarant à sa police antiémeute que les manifestants sont des Juifs et à nous qu’ils sont des nazis.

Ce qu’il y a d’étrange, dans cette affirmation de Moscou, c’est l’idéologie politique de ceux qui la font. L’Union eurasiatique [proposée par Vladimir Poutine] est l’ennemi de l’Union européenne, non pas uniquement d’un point de vue stratégique, mais aussi idéologique.

L’Union européenne est née d’une leçon tirée de l’histoire: celle selon laquelle les guerres du XXe siècle étaient parties d’idées fausses et dangereuses –le nazisme et le stalinisme– qui devaient être rejetées et même dépassées par un système garantissant le libre marché, la liberté de circulation des personnes et l’État providence. L’eurasianisme, au contraire, est présenté par ses partisans comme l’opposé de la démocratie libérale.

Certains ont aussi accusé Ianoukovitch d’avoir délibérément permis la progression de Svoboda en Ukraine occidentale pour s’en servir comme d’un épouvantail politique bien pratique. Si tel est le cas, il est clair aujourd’hui que c’était un très mauvais calcul de la part du Président.

L’importance de Svoboda au sein du mouvement contestataire est sans doute inquiétante, non seulement parce que le parti pourrait jouer un rôle plus important à l’avenir dans la politique ukrainienne, mais aussi parce qu’elle a permis à un chef d’État de plus en plus autoritaire, ainsi qu’à ses soutiens internationaux ouvertement autoritaires, d’affirmer que ce sont leurs opposants qui constituent une menace pour la démocratie.

Joshua Keating

Traduit par Yann Champion

Source Slate :22/02/2014

Voir aussi : Rubrique Ukraine, rubrique Russie, rubrique UE, rubrique Politique internationale,

Une dépréciation de l’euro ne profiterait pas à tous les pays membres

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Une reprise encourageante, mais sans éclat. Au quatrième trimestre 2013, le PIB de la zone euro a crû de 0,3 %, selon les chiffres publiés vendredi 14 février par Eurostat. Dans le détail, le PIB portugais a crû de 0,5 %, l’allemand de 0,4 %, l’italien de 0,1 % et le français, de 0,3 %. Mieux que ce qu’espéraient les économistes. Mais ces derniers restent néanmoins prudents. Le Fonds monétaire international estime ainsi que la zone euro ne devrait croître que de 1% en 2014, contre 2,8 % aux Etats-Unis.

En cause : l’atonie de la consommation, d’abord. Les pays du sud de l’Europe pratiquent, depuis la crise, une politique de dévaluation interne pour regonfler leur compétitivité, par le gel des salaires. Résultat : les ménages ont drastiquement réduit les achats. « Le moteur de la demande domestique est à plat dans la zone euro », constate Christian Parisot, chez Aurel BGC.

Le poids des dettes, publiques comme privées, pèse également sur le dynamisme de l’activité. Dans le sud de l’Europe, en particulier, ménages et entreprises sont toujours en train de se désendetter. « C’est ce qui explique en partie la faiblesse du crédit dans ces Etats », commente Patrick Artus, de Natixis.

L’EURO SERAIT AUJOURD’HUI SURÉVALUÉ DE PRÈS DE 20 %

Depuis quelques semaines, nombre d’économistes, surtout en France, se demandent également si le niveau relativement élevé de l’euro – à savoir 1,37 dollar, contre 1,168 dollar lors de sa création, en 1999 – n’handicape pas lui aussi la reprise européenne. « La zone euro étant en retard sur les Etats-Unis pour la croissance, la logique serait que le dollar s’apprécie face à l’euro », s’est ainsi étonné mercredi 12 février Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France.

Et il n’est pas le seul. Trois jours plutôt, Arnaud Montebourg, le ministre du redressement productif, a affirmé sa volonté de « faire baisser l’euro », jugeant qu’il « annihile » nos efforts de compétitivité, tandis que les groupes Michelin et LVMH ont déclaré que l’euro fort a pesé sur leurs résultats 2013. « C’est un débat très français, qui n’a pas absolument lieu dans les autres pays membres », commente l’économiste Michel Santi.

Mais alors, trop fort ou pas, l’euro ? Question de point de vue, estiment les économistes. Sur le long terme, note ceux du Conseil d’Analyse Economique (CAE), la valeur de la monnaie unique est stable, et rien n’indique qu’elle soit surévaluée. A court terme, en revanche, la faiblesse de la croissance européenne justifierait un euro temporairement plus faible. Selon les experts de Natixis, son cours devrait normalement tourner autour de 1,15 ou 1,20 dollar. En d’autres termes, l’euro serait aujourd’hui surévalué de près de 20 %.

TOUTES LES ENTREPRISES N’EN PROFITERAIENT PAS

Motif ? D’abord, la zone euro affiche aujourd’hui un large excédent extérieur. Depuis la crise, les pays périphériques de la zone euro ont en effet largement résorbé leurs déficits commerciaux, tandis que l’Allemagne est toujours exportatrice net. « Dans ces conditions, la demande d’euros venue de l’extérieur est tendanciellement plus forte que l’offre, ce qui pousse le cours à la hausse », commente Hugues Lemaire, chez Diamant Bleu Gestion. De plus, la Banque Centrale Européenne (BCE) mène une politique monétaire bien moins expansionniste que ses homologues.

Depuis 2008, les banques centrales américaine, britannique et japonaise font massivement tourner la planche à billets pour soutenir leurs économies. Résultat : la quantité de dollars, livres et yens en circulation a augmenté dans des proportions bien plus grandes que celle d’euros. Ce qui, là encore, a poussé le cours de la monnaie unique à la hausse face à ces devises.

Est-ce à dire que la zone euro profiterait d’un euro plus faible ? « Une chose est sûre : cela relancerait un peu l’inflation, aujourd’hui bien trop basse, en renchérissant le prix des produits importés », commente Christophe Blot, économiste à l’OFCE. Surtout : une euro moins fort soulagerait temporairement l’industrie de la zone euro prise dans son ensemble. Mais toutes les entreprises n’en profiteraient pas, selon leur créneau, leur pays, et la destination de leurs exportations. Ainsi les PME allemandes, spécialisées sur les machines outils haut de gamme, sont peu sensibles au taux de change. Elles ne vendraient pas tellement plus si l’euro se dépréciait.

POSITIF POUR L’ITALIE ET L’IRLANDE 

Les industriels français, espagnols ou italiens, spécialisés sur le moyen de gamme, sont en revanche très sensibles au niveau des devises. Un euro plus faible leur permettrait donc d’augmenter nettement leurs ventes et leurs marges. Le CAE a ainsi calculé qu’une dépréciation de 10% de l’euro ferait grimper le PIB français de 0,6% après un an.

« Ce chiffre est largement surévalué », conteste Patrick Artus, de Natixis, en rappelant que l’industrie pèse à peine 12% du PIB français. Et que la baisse de l’euro, en renchérissant le prix des produits importés, pénaliserait aussi le pouvoir d’achat des Français et donc, la consommation, principal moteur de notre croissance. « Au total, l’effet d’une dépréciation serait quasiment neutre pour notre économie », assure-t-il. L’Italie et L’Irlande en profiteraient en revanche clairement.

Au demeurant, même si les pays membres s’entendaient sur la nécessité de déprécier l’euro, encore faudrait-il que la zone euro soit en mesure d’agir sur son cours. En théorie, l’outil le plus efficace serait une création monétaire massive de la BCE, via des rachats d’actifs sur les marchés, comme le font les banques centrales américaine, japonaise et britannique. « Mais les Allemands ne veulent pas entendre parler d’une telle politique, et les résultats ne sont pas garantis », nuance Christophe Blot.

Maigre consolation, le cours de l’euro face au dollar devrait néanmoins se déprécier à mesure que la Fed resserre sa politique monétaire. « L’ennui, c’est qu’il est difficile de dire quand cette baisse interviendra », conclut Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques au Crédit Agricole SA.

Marie Charrel

Source Le Monde 14/02/2014

Source Rubrique UE, rubrique Finance; rubrique Politique économique,

L’UE passe l’éponge sur les écarts de Google

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Accusé d’entrave à la concurrence, le géant échappe à l’amende en promettant des réformes

La Commission européenne a choisi de ne pas sanctionner Google. Accusé d’entrave à la concurrence en privilégiant ses propres services, le moteur de recherche leader en Europe était passible d’une amende pouvant s’élever jusqu’à 6 milliards de dollars (4,4 milliards d’euros), soit 10% de son chiffre d’affaires. Ce sera finalement zéro euro. Bruxelles a préféré croire aux engagements du géant d’Internet de modifier son comportement. Cette clémence de la Commission survient alors que la France, selon des informations non démenties par Bercy, lui a infligé un redressement fiscal de 1 milliard d’euros.

«Incertitudes». Cela fait plus de trois ans que Bruxelles instruit le dossier Google. Elle a été saisie par ses concurrents, dont les moteurs de recherche spécialisés – comme Booking, Expedia ou Kelkoo – pâtissent de la mise en avant par Google de ses propres services. Mais plutôt que de sévir, le commissaire européen à la Concurrence, Joaquín Almunia, a préféré négocier : «Je pense que les dernières propositions de Google sont capables de faire bouger les pratiques», a-t-il justifié mercredi, ajoutant que la voie des sanctions «aurait pris plusieurs années et avec beaucoup d’incertitudes» sur l’issue du bras de fer juridique qui aurait suivi.

Pour étayer sa position, le commissaire a produit des exemples de ce que donneront les engagements de Google. Ainsi, une recherche «café de Paris» fera remonter les «alternatives» au moteur Google, comme les adresses mises en avant par Pagesjaunes ou ViaMichelin. Autre promesse : ne plus utiliser les contenus des sites concurrents pour alimenter ses propres moteurs, s’ils en font la demande express, et sans qu’ils en soient pénalisés. Google sera surveillé, a promis encore Joaquín Almunia. Les plaignants, par la voix de leurs associations, se sont dits «déçus» mercredi, évoquant un «énorme échec».

«Conglomérats». La décision de l’exécutif européen apparaît comme un revers pour la France, en première ligne sur la nécessité de réguler Google et consorts afin de préserver la liberté d’innover. «Ces grandes plateformes [Google, Facebook, Apple…] sont les conglomérats du XXIe siècle. […] Elles ont un droit de vie ou de mort sur des centaines de milliers d’acteurs», avait dénoncé à l’automne Fleur Pellerin, la ministre à l’Economie numérique, qui avait saisi le Conseil national du numérique afin de fédérer les acteurs français autour de cette procédure.

Catherine Maussion

Source : Libération 05/02/14

Voir aussi : Rubrique Internet, rubrique UE,

“Les Roms ont dû intégrer la mobilité, pour s’adapter au rejet”

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Les débats médiatiques et les faits le prouvent : on assiste à une montée des discriminations et de la xénophobie contre les Roms. Le sociologue Jean-Pierre Liégeois décrypte les politiques de la France et de l’Europe à leur égard.

Jean-Pierre Liégeois, sociologue, a fondé en 1979 et dirigé jusqu’en 2003 le Centre de recherches tsiganes de l’Université de Paris Descartes (Paris-V). Depuis 1982, il travaille en étroite collaboration avec le Conseil de l’Europe et la Commission européenne. Il est membre élu du Conseil scientifique du Réseau universitaire européen d’études romani (Conseil de l’Europe et Union européenne) formé actuellement de près de trois cent cinquante chercheurs de trente-sept Etats.

Parmi ses derniers ouvrages : Roms et Tsiganes, dans la Collection Repères (Editions La Découverte, 2009), Roms en Europe, Editions du Conseil de l’Europe, 2007, Le Conseil de l’Europe et les Roms : 40 ans d’action, Editions du Conseil de l’Europe, 2010.

Les Roms sont à nouveau sur le devant de la scène politico-médiatique. Et pourtant on en sait toujours aussi peu sur eux, leur histoire, leurs communautés … Pourquoi ?
Dès que les discours abordent la question des Roms, on est en pleine confusion. Le résultat est qu’on dit tout et son contraire. Dans ces conditions, les propositions faites par les politiques ont peu de chances d’être adaptées, car elle portent sur des présupposés loin de la réalité. A l’analyse de ces discours, on en apprend plus sur ceux qui les prononcent que sur ceux qui en sont l’objet.

Les Roms ne sont pas inconnus, mais méconnus, et l’image qu’on s’en fait passe par des représentations sociales, préjugés et stéréotypes, très difficiles à modifier. Dès l’arrivée de familles dans l’Europe du XIVe et XVe siècles, commencent à se construire des images fondées sur des a priori, sur le fait qu’on ignore l’origine de ces familles, donc on l’invente. On est dans l’imaginaire, et au fil des siècles s’est constitué un réservoir de représentations dans lequel il suffit de puiser pour aller chercher les éléments dont on a besoin, pour justifier une attitude de rejet, un comportement discriminatoire, y compris au niveau politique le plus élevé : il suffit d’analyser les discours politiques pour voir clairement qu’ils s’alimentent à une image souvent fausse, négative ou folklorique, qui vient justifier les décisions qui sont prises. Les Roms ne sont donc pas définis tels qu’ils sont, mais tels qu’ils doivent être pour justifier des orientations politiques.

Alors, qui sont-ils ?
Les Roms, soit douze millions de personnes en Europe, viennent de l’Inde. Ils ont vécu 1 000 ans d’histoire, ils ont une culture, une langue dérivée du sanskrit, et leur présence en France est ancienne. Les Roms qui viennent aujourd’hui de Roumanie ou de Bulgarie ne sont donc pas les premiers. Si l’on évoque des moments intenses de déplacements, on peut citer celui d’avant la Révolution russe de 1917, ou encore dans les années 1970 les familles venant de l’ex-Yougoslavie. Par ailleurs l’usage en France du terme « Gens du voyage » renforce la confusion. C’est un néologisme administratif récent qui ne recouvre aucune réalité sociale ou culturelle. On voit donc que poser comme quasi synonyme Roms = « familles nomades venant de Roumanie depuis l’entrée de la Roumanie dans l’UE » est totalement faux.

Ils n’ont rien à voir avec le nomadisme?
Les familles sont souvent mobiles par obligation, pour s’adapter à des conditions d’existence changeantes, parfois menaçantes. Au cours de l’histoire, on assiste à des déportations, par exemple du Portugal vers l’Afrique et le Brésil, de l’Angleterre vers les colonies d’Amérique et vers l’Australie. Ou, quand des conflits se produisent, les Roms, souvent pris comme boucs émissaires ou bloqués entre les belligérants, doivent partir. Un des exemples récents est le Kosovo à la fin des années 90, d’où la presque totalité des Roms sont partis pour survivre et se sont réfugiés dans d’autres Etats. Ceux-ci veulent maintenant les y renvoyer sans mesurer les risques que les Roms courent.

Les Roms ont ainsi dû intégrer la mobilité dans leur existence, pour s’adapter à un rejet qui reste dominant. La montée actuelle des discriminations et de la xénophobie, dont les Roms, tous les rapports internationaux le montrent, sont les premières cibles en Europe, ne va pas entraîner une stabilisation sereine des familles ; elles seront souvent contraintes à aller voir ailleurs si leur sort peut être meilleur.

Les politiques des Etats européens vis à vis des Roms vont toutes dans le même sens, celui de l’exclusion ? 
On peut proposer une typologie de ces politiques :
• des politiques d’exclusion, par le bannissement hors du territoire d’un Royaume, ou d’un Etat. Il s’agit le plus souvent d’une disparition géographique, par le rejet hors du territoire. Il peut aussi s’agir d’une disparition physique que la plupart des familles roms d’Europe ont eu à subir douloureusement sous le régime nazi.

• des politiques de réclusion : la disparition, souhaitée géographiquement par un bannissement, devient souhaitée socialement par l’enfermement et l’éclatement du groupe et des familles, et s’accompagne d’une utilisation de la force de travail que peut représenter la communauté rom. C’est l’envoi aux galères, l’envoi dans les colonies à peupler, la déportation, l’esclavage, etc.

• des politiques d’inclusion : par l’assimilation du Rom par son environnement. La disparition est alors culturelle, et le Rom n’est considéré que comme un marginal posant des problèmes sociaux. Il n’est plus interdit mais contrôlé, il n’est plus rejeté mais assimilé.

Ces trois catégories peuvent être considérées dans une chronologie, mais elles peuvent aussi coexister car la volonté d’assimiler n’a jamais réduit le désir d’exclure, d’où le hiatus qu’on observe entre le discours politique central et l’action des collectivités locales. Mais aujourd’hui, on entre dans une chronologie à rebours : il est davantage question, dans les discours politiques, d’exclusion plutôt que d’assimilation.

Chaque Etat cherche donc à renvoyer les Roms dans l’Etat voisin ?
Comme au temps de la royauté ! La négation des Roms est une des politiques d’Europe les mieux partagées. Là aussi, on peut distinguer trois tendances :

•  une réactivation de l’exclusion au niveau national, exacerbée avec la proximité d’élections. Le « Rom » en tant que bouc-émissaire est facile d’accès, il a peu de force politique pour se défendre, et dans ces conditions chacun peut impunément et de façon irrationnelle râcler les fonds de tiroirs des stéréotypes pour y trouver ce qui lui convient. D’ailleurs, le renvoi sous des formes diverses, comme les reconduites à la frontière, est inutile et plus coûteux qu’une politique d’accueil. On sait que les personnes ainsi traitées peuvent légalement revenir, et qu’une reconduite à la frontière coûte 21 000 euros minimum aux finances publiques (un rapport officiel du Sénat qui a fourni ces données en 2008).

• une pression des institutions internationales, qui vise à la reconnaissance des Roms, à leur protection, et à leur mobilité dans l’espace européen. Des stratégies nationales ont été adoptées sous la pression de l’Union européenne, mais le fossé est grand entre les projets et leur réalisation, et le suivi de l’UE reste mou à l’égard des Etats.

• une période d’indécision : on s’est aperçu que les politiques d’exclusion, réclusion ou assimilation, n’ont pas abouti au cours des siècles, et on s’interroge, ce qui ouvre la voie à de nouvelles réponses. Peut-être y a-t-il là une raison d’espérer un changement…

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Et la France, comment se situe-t-elle?
Elle entre de façon radicale dans la réactivation de l’exclusion. Les indicateurs sont nombreux : interpellations en France de la Halde puis du Défenseur des Droits, de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, interpellations européennes de la Commission européenne, notification à la France, par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe, de sa violation de la Charte sociale européenne à l’égard des Roms et des « Gens du voyage », etc.

On peut aussi mentionner le fait qu’un texte fondamental comme la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales n’a pas été signé par la France : il s’agit d’un texte du Conseil de l’Europe, et sur les quarante-sept Etats membres seuls quatre n’ont pas signé : France, Turquie, Andorre et Monaco.

Et, pourtant vous insistez souvent sur le fait que les Roms sont au cœur de l’intégration européenne ?
Je propose même un renversement de perspective ! Deux faits majeurs marquent l’Europe : la mobilité des populations, et l’émergence de la question des minorités depuis 1990. Or les Roms illustrent les deux. Tous les Etats sont aujourd’hui obligés de gérer des situations complexes de multiculturalité, et les questions concernant les Roms sont exemplaires et peuvent servir de modèle.

Leur situation illustre ce que l’Europe a de plus négatif, en termes de discrimination, de rejet, de racisme, d’impuissance à accepter et à gérer la diversité. Mais par leur présence dans tous les Etats et leurs liens transnationaux, ils sont les pionniers d’une Europe future. Ils sont des passeurs de frontières, et dans une Europe qui se voudrait sans barrières, certains Etats veulent aujourd’hui restreindre la circulation des citoyens roms.

Ce discours peut-il être entendu, aujourd’hui ?
L’Union européenne a porté son attention sur la situation des Roms à partir de 1984, et son activité s’est intensifiée lors de la candidature d’Etats d’Europe centrale, essentiellement avec la mise en place de grands programmes d’aide financière qu’il faudrait aujourd’hui évaluer et coordonner, car on a l’impression qu’on navigue à vue, sans vision à moyen et long termes, et seulement en réaction à des événements auxquels il faut faire face à un moment donné.

Propos recueillis par Weronika Zarachowicz

Source Télérama 08/10/2013
Voir aussi : Rubrique Société, rubrique UE, rubrique Politique, Politique de l’Immigration,