Jérôme Ferrari : « C’est la lecture de Saint-Augustin qui m’a permis d’écrire ce livre »

33053_jeromeferrari_440x260

Jérôme Ferrari a reçu mercredi 7 novembre le prix Goncourt 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome (Actes sud). Nous avions rencontré en août dernier ce jeune écrivain, professeur de philosophie de 42 ans, inspiré par Saint-Augustin, et qui a su faire naître depuis son île, la Corse, une littérature tout à la fois enracinée et universelle.

C’est l’un des romans les plus subtils de la rentrée. Dans Le Sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari* fait du modeste bar d’un village corse l’épicentre de la fin d’un monde, le théâtre du naufrage des illusions de jeunesse. Le romancier ose un lien audacieux à travers les siècles. Il raconte la médiocre tragédie contemporaine de Matthieu – un étudiant qui a plaqué ses études de philo à Paris pour refaire « le meilleur des mondes possibles » sur le territoire de ses vacances d’enfant : un rêve qui va se fracasser dans la violence. Cette saga piteuse, Ferrari parvient à la faire résonner magnifiquement avec un sermon de saint Augustin, écrit en 410 sur la fragilité des royaumes terrestres – Augustin tentait d’y consoler ses fidèles, alors que Rome venait d’être pillée par les Vandales d’Alaric. Rencontre avec un auteur qui a su faire naître depuis son île, la Corse, une littérature tout à la fois enracinée et universelle.

Quelle est la genèse du Sermon ?

J’avais ce projet de roman dans les tiroirs depuis des années, sous un titre ­provisoire : les Mondes. C’est la lecture du passage d’un sermon de saint Augustin qui m’a permis de fédérer mes pages : Augustin y souligne qu’il ne faut pas s’étonner de voir Rome disparaître, puisqu’un monde « est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt », phrase que j’ai mise en épigraphe de mon livre.

N’y a-t-il pas une part autobiographique dans votre intérêt pour cette question des mondes ?

Dans mon adolescence, j’avais en effet le sentiment de vivre dans deux mondes absolument différents : Vitry, en banlieue parisienne, pendant l’année scolaire ; et Fozzano, le village corse de mes grands-parents, durant toutes les vacances. Très tôt, j’ai eu la sensation de ne plus appartenir au monde où je passais la majeure partie de mon temps. L’idée de revenir vivre en Corse, je l’ai nourrie depuis l’âge de 8 ans. Mais je n’ai pas pu la concrétiser avant 20 ans, grâce à mes parents qui ont exigé – Dieu merci ! – que je termine mes études de philosophie. Je ne me suis pas cassé la figure comme Matthieu, car je n’avais pas les mêmes mythes que lui, mais j’étais très puéril. Ceci dit, même si j’ai mis dans ce roman plus d’éléments autobiographiques que jamais, ce n’est pas nécessairement mon livre le plus personnel…

Quelle est votre définition de la notion de monde ?

Chez moi, elle est totalement métaphysique. C’est ma manière ­d’intégrer de la philosophie dans mes fictions sans faire de la philosophie… Ce que je tente dans le Sermon, c’est de donner une réponse de roman à la question : « Qu’est-ce qu’un monde ? » J’essaie de la laisser percevoir à plusieurs niveaux, en reprenant Leibniz : dans chaque monde, il y a une infinité d’éléments. Et, dans chacun de ces éléments, il y a une infinité de mondes. Un monde, ce peut être Rome et son empire, un bar de village avec 12 personnes ou le corps du grand-père hypocondriaque… Comment naît-il, croît-il, meurt-il ? J’ai vraiment pris au sérieux la phrase de saint Augustin. Le roman est construit ainsi : il y a la naissance d’un monde, l’acmé et la chute, pour chaque personnage, et à plusieurs niveaux. J’ai fait en sorte que l’histoire évolue autour de ressorts qui ne sont absolument pas psychologiques. Le roman fonctionne selon une cohérence mécanique, une logique de cycles. C’est une mécanique aveugle, qui broie.

Chacun de vos romans fait remonter le basculement du monde à la Première Guerre mondiale. Et les grands-pères sont des figures sacrifiées…

Le point commun, c’est un fait historique et objectif : ­culturellement, la guerre de 1914 représente un avant et un après. Ce qui me fascine dans cette génération des hommes qui sont nés au début du XXe siècle, c’est le nombre de mondes qu’ils ont traversés. J’ai voulu comprendre le désir de fuite de ces gens-là après la Grande Guerre, leur amour ambivalent pour le village, tout à la fois pays aimé et lieu de pauvreté, source de souffrance. Le grand-père de Matthieu va partir mais rater pourtant tous ses rendez-vous avec le monde, il va rester dans les chemins de traverse au lieu de croiser l’Histoire. La vie, il ne la rencontre pas. Le grand-père, qui essaie de faire le chemin vers l’extérieur, n’y parvient pas. Et le petit-fils, qui essaiera de faire le chemin dans l’autre sens, n’y réussira pas non plus.

Vous nourrissez un goût pour les apocalypses. Comment l’expliquez-vous ?

Mais c’est la littérature contemporaine qui a un goût commun pour les apocalypses ! Et spécialement depuis quelques dizaines d’années : depuis la chute du mur de Berlin, et davantage encore depuis le 11-Septembre.
J’ai toujours été frappé par les catastrophes silencieuses. C’est aussi la raison pour laquelle l’histoire de Rome en 410 m’a intéressé. Car il ne s’est pas passé grand-chose alors : trois jours de pillages. Dans les textes de l’époque, on relève soit des clameurs de désespoir – « Elle est tombée la Ville éternelle » –, soit des interro­gations sur la véracité de la chute de Rome. Et pourtant, il a bien dû advenir quelque chose puisque, 30 ans après, l’Afrique est devenue vandale… Plus proche de nous, la fin de l’URSS fut une vraie catastrophe silencieuse. Un grand événement n’a pas frappé, mais des tas de petits repères ont lâché. Et on s’est rendu compte six mois plus tard que tout était par terre. C’est sidérant ! L’idée qu’une apocalypse puisse être silencieuse est à mes yeux une bonne figure du pire…

Sauver une langue, c’est sauver un monde ?

Oui, tout à fait. Et c’est énorme. Dans mon premier roman, j’ai mis en scène le dernier locuteur d’une langue, qui meurt au milieu de gens qui ne la parlent plus : à mes yeux, c’est emblématique de la fin d’un monde…

*Jérôme Ferrari, 42 ans, construit pas à pas une œuvre. Cela fait un moment que nous avons repéré son talent à La Vie, louant Dans le secret, en 2009, et l’étourdissant Où j’ai laissé mon âme, en 2010. Des romans sombres, aux profondes résonances métaphysiques, où les êtres s’abîment dans l’éternel combat entre Bien et Mal. Des récits soutenus par le lyrisme d’un style splendide. Ce prof de philo, parti aujourd’hui pour le lycée français d’Abu Dhabi, a su faire naître depuis son île, la Corse, une littérature tout à la fois enracinée et universelle.

MArie Chaudey
Source La Vie 07/11/2012

Voir aussi : , Rubrique Livre, rubrique Littérature, littérature française,

Albert Camus « Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas »

Le manifeste que nous publions a été rédigé par Albert Camus (1913-1960) près de trois mois après le début de la seconde guerre mondiale. Il a alors 26 ans. Non signé, le texte est authentifié. Il est aussi d’actualité. Il pourrait tenir lieu de bréviaire à tous les journalistes et patrons de journaux qui aspirent à maintenir la liberté d’expression dans un pays en guerre ou soumis à la dictature, là où le patriotisme verrouille l’information. « Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu’un esprit un peu propre accepte d’être malhonnête », écrit Camus, pour qui résister, c’est d’abord ne pas consentir au mensonge. Il ajoute : « Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. »

Cet article de Camus devait paraître le 25 novembre 1939 dans Le Soir républicain, une feuille d’information quotidienne vendue uniquement à Alger, dont Camus était le rédacteur en chef et quasiment l’unique collaborateur avec Pascal Pia. Mais l’article a été censuré. En Algérie, sa terre natale, qu’il n’a, à l’époque, jamais quittée hormis pour de brèves vacances, Camus jouit d’un petit renom. Il a déjà écrit L’Envers et l’Endroit (1937) et Noces (mai 1939). Il a milité au Parti communiste pour promouvoir l’égalité des droits entre Arabes et Européens, avant d’en être exclu à l’automne 1936 – il a consenti à cette exclusion, tant les reniements politiques du parti l’écoeuraient.

Secrétaire de la maison de la culture à Alger, il a monté la première compagnie de théâtre de la ville, adapté Le Temps du mépris, de Malraux, et joué des classiques. Sa première pièce, Révolte dans les Asturies, coécrite avec des amis, a été interdite par Augustin Rozis, le maire d’extrême droite d’Alger. Le jeune Camus, orphelin d’un père mort en 1914, fils d’une femme de ménage analphabète, fait de la littérature une reconnaissance de dette. Fidélité au milieu dont il vient, devoir de témoignage.

Pascal Pia, vieil ami d’André Malraux, l’a recruté en 1938 comme journaliste polyvalent pour Alger républicain, quotidien qui entendait défendre les valeurs du Front populaire. Ce journal tranchait avec les autres journaux d’Algérie, liés au pouvoir colonial et relais d’une idéologie réactionnaire. Ainsi Camus a publié dans Alger républicain une série d’enquêtes qui ont fait grand bruit, la plus connue étant « Misère de la Kabylie« .

Camus est pacifiste. Mais une fois la guerre déclarée, il veut s’engager. La tuberculose dont il est atteint depuis ses 17 ans le prive des armes. Alors il écrit avec frénésie. Dans Alger républicain puis dans Le Soir républicain, qu’il lance le 15 septembre 1939, toujours avec Pascal Pia. Ces deux journaux, comme tous ceux de France, sont soumis à la censure, décrétée le 27 août. Par ses prises de position, son refus de verser dans la haine aveugle, Camus dérange. L’équipe, refusant de communiquer les articles avant la mise en page, préfère paraître en laissant visibles, par des blancs, les textes amputés par la censure. Au point que certains jours, Alger républicain et surtout Le Soir républicain sortent avec des colonnes vierges.

Moins encore qu’en métropole, la censure ne fait pas dans la nuance. Elle biffe ici, rature là. Quoi ? Des commentaires politiques, de longs articles rédigés par Camus pour la rubrique qu’il a inventée, « Sous les éclairages de guerre », destinée à mettre en perspective le conflit qui vient d’éclater, des citations de grands auteurs (Corneille, Diderot, Voltaire, Hugo), des communiqués officiels que n’importe qui pouvait pourtant entendre à la radio, des extraits d’articles publiés dans des journaux de la métropole (Le Pays socialiste, La Bourgogne républicaine, Le Petit Parisien, le Petit Bleu, L’Aube)…

Ce n’est jamais assez pour le chef des censeurs, le capitaine Lorit, qui ajoute d’acerbes remarques sur le travail de ses subalternes lorsqu’ils laissent passer des propos jugés inadmissibles. Comme cet article du 18 octobre, titré « Hitler et Staline« . « Il y a là un manque de discernement très regrettable », écrit le capitaine. Ironie, trois jours plus tard, à Radio-Londres (en langue française), les auditeurs peuvent entendre ceci : « La suppression de la vérité, dans toutes les nouvelles allemandes, est le signe caractéristique du régime nazi. »

Le 24 novembre, Camus écrit ces lignes, qui seront censurées : « Un journaliste anglais, aujourd’hui, peut encore être fier de son métier, on le voit. Un journaliste français, même indépendant, ne peut pas ne pas se sentir solidaire de la honte où l’on maintient la presse française. A quand la bataille de l’Information en France ? » Même chose pour cet article fustigeant le sentiment de capitulation : « Des gens croient qu’à certains moments les événements politiques revêtent un caractère fatal, et suivent un cours irrésistible. Cette conception du déterminisme social est excessive. Elle méconnaît ce point essentiel : les événements politiques et sociaux sont humains, et par conséquent, n’échappent pas au contrôle humain » (25 octobre).

Ailleurs, sous le titre « Les marchands de mort », il pointe la responsabilité des fabricants d’armes et l’intérêt économique qu’ils tirent des conflits. Il préconise « la nationalisation complète de l’industrie des armes » qui « libérerait les gouvernements de l’influence de capitalistes spécialement irresponsables, préoccupés uniquement de réaliser de gros bénéfices » (21 novembre). Il n’oublie pas le sort des peuples colonisés en temps de guerre, dénonçant la « brutalisation » des minorités et les gouvernements qui « persistent obstinément à opprimer ceux de leurs malheureux sujets qui ont le nez comme il ne faut point l’avoir, ou qui parlent une langue qu’il ne faut point parler ».

Bien que les menaces de suspension de leur journal se précisent, Albert Camus et Pascal Pia ne plient pas. Mieux, ils se révoltent. Pascal Pia adresse une lettre à M. Lorit où il se désole que Le Soir républicain soit traité comme « hors la loi » alors qu’il n’a fait l’objet d’aucun décret en ce sens. Parfois le tandem s’amuse des coups de ciseaux. Pascal Pia racontera que Camus, avec malice, fit remarquer à l’officier de réserve qui venait de caviarder un passage de La Guerre de Troie n’aura pas lieu qu’il était irrespectueux de faire taire Jean Giraudoux, commissaire à l’information du gouvernement français…

Le Soir républicain est interdit le 10 janvier 1940, après 117 numéros, sur ordre du gouverneur d’Alger. Camus est au chômage. Les éventuels employeurs sont dissuadés de l’embaucher à la suite de pressions politiques. Tricard, le journaliste décide de gagner Paris, où Pascal Pia lui a trouvé un poste de secrétaire de rédaction à Paris Soir. La veille de son départ, en mars 1940, il est convoqué par un commissaire de police, qui le morigène et énumère les griefs accumulés contre lui.

L’article que nous publions, ainsi que les extraits cités ci-dessus, ont été exhumés aux Archives d’outre-mer, à Aix-en-Provence. Ces écrits, datant de 1939 et 1940, ont été censurés par les autorités coloniales. Ils n’ont pas été mis au jour par les spécialistes qui se sont penchés sur l’oeuvre de Camus. Notamment Olivier Todd, à qui on doit la biographie Albert Camus, une vie (Gallimard 1996). Ni dans Fragments d’un combat 1938-1940 (Gallimard, « Cahiers Albert Camus » n° 3, 1978), de Jacqueline Lévy-Valensi et André Abbou, qui réunit des articles publiés par Camus alors qu’il habitait en Algérie.

C’est en dépouillant carton par carton que nous avons découvert les articles manquants d’Alger républicain et du Soir républicain dans les rapports de censure. Car cette dernière a pour qualité d’être une greffière rigoureuse. De même que les services des renseignements généraux, qui notent tous les faits et gestes des individus qu’ils surveillent – ce fut le cas d’Albert Camus en Algérie. C’est ainsi qu’ont surgi, sous nos yeux, les mots, les phrases, les passages et même les articles entiers qui n’avaient pas l’heur de plaire aux officiers chargés d’examiner les morasses des pages des journaux.

« Ces archives-là n’ont pas été utilisées », confirme le spécialiste Jeanyves Guérin, qui a dirigé le Dictionnaire Albert Camus (Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2009). Même confirmation d’Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes.

Dans l’inédit publié ici, Camus considère que « la vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie « . Dans L’Homme révolté, il ne dit pas autre chose, estimant que la révolte, « c’est l’effort pour imposer l’Homme en face de ce qui le nie ».

« Les quatre commandements du journaliste libre », à savoir la lucidité, l’ironie, le refus et l’obstination, sont les thèmes majeurs qui traversent son oeuvre romanesque, autant qu’ils structurent sa réflexion philosophique. Comme le football puis le théâtre, le journalisme a été pour Camus une communauté humaine où il s’épanouissait, une école de vie et de morale. Il y voyait de la noblesse. Il fut d’ailleurs une des plus belles voix de cette profession, contribuant à dessiner les contours d’une rigoureuse déontologie.

C’est aux lecteurs algériens que Camus a d’abord expliqué les devoirs de clairvoyance et de prudence qui incombent au journaliste, contre la propagande et le « bourrage de crâne ». A Combat, où Pascal Pia, son mentor dans le métier, fait appel à lui en 1944, Camus poursuit sa charte de l’information, garante de la démocratie pour peu qu’elle soit « libérée » de l’argent : « Informer bien au lieu d’informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et, en toutes choses, ne pas admettre que la politique l’emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme. »

En 1951, il laisse percer sa déception dans un entretien donné à Caliban, la revue de Jean Daniel : « Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques (…) court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. »

Macha Séry

Voir aussi : Rubrique Médias, rubrique Littérature, Littérature Française, Rubrique Théâtre, Camus Nobel Pinter,

Les jeunes du Petit Bard en scène à Paris

C’est déjà une longue histoire pour certains comédiens de la Cie de l’Esquive originaire du Petit Bard. La présidente de cette association de théâtre adolescent a débuté les ateliers théâtraux de quartier à l’âge de 8 ans. Elle en a 17, aujourd’hui. « Notre travail dans le quartier a débuté il y a onze ans, dans le cadre d’un partenariat avec le Secours Populaire. Il est initialement  destiné à des enfants inscrits en soutien scolaire pour favoriser le processus de socialisation à partir de la pratique théâtrale, explique Stéphanie Rondot, de la Cie Intermezzo à l’initiative du projet. Les enfants ont pris goût à toutes les étapes de la création. Beaucoup sont restés avec nous pour poursuivre. On a tissé des liens avec leur famille. On se connaît bien. »

L’action culturelle en direction des enfants s’appuie sur des contes. « Un patrimoine culturel fondateur aujourd’hui menacé par la prédominance de l’audiovisuel et de la télévision, en particulier dans les milieux les moins favorisés. »

Fondée  en 2009, La Cie de l’Esquive regroupe des ados qui suivent l’atelier depuis plusieurs années. Ses membres ont monté leur premier spectacle, la pièce de Jean-Claude Carrière, Le jeune prince et la vérité, qui leur a valu le prix du concours  « Talents des Quartier de Montpellier ». La pièce a tourné dans plusieurs lieux à Montpellier et dans l’Agglo ainsi qu’à  l’Institut du Monde arabe à Paris.

En 2011, L’esquive a créé un nouveau spectacle qui s’intitule A qui la France ? La pièce part du désir de créer un spectacle humoristique inspiré de la vie dans le quartier du petit Bard. Elle a rencontré un beau succès dans la région. Cette année, le spectacle est repris par une équipe renouvelée qui compte 4 garçons et 4 filles entre 13 et 17 ans. Il sera présenté le 8 avril au Théâtre de la Piscine de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), dans le cadre d’un échange avec une autre troupe de jeune du quartier de la Butte Rouge. « C’est important de sortir du quartier pour aller jouer dans un vrai théâtre, indique Stéphanie Rondot, sur place nous en profiterons pour visiter l’Opéra Garnier et le Jamel comédie Club avec qui nous espérons travailler. » On peut assister au spectacle dimanche 1er avril à la Maison pour Tous François Villon et le 18 mai prochain au Théâtre de la Vista.

JMDH

Rens : 06 22 39 80 48 http://cie.intermezzo.free.fr

Voir aussi : Rubrique Théâtre, rubrique Montpellier,

 

Après Einstein, the beach

Il y a toute une histoire derrière cette photographie*. Quand tu ne tires pas la langue, tu fait partie de notre vie nous ont fait comprendre Bob Wilson, Philippe Glass et Luncinda Child, avec leur conte onirique Einstein on the Beach. C’est comme la toile cirée à carreau rouge et blanc sur la table de la cuisine. Elle est là et n’existe pas, sauf si on regarde fixement les carrés. Au bout d’un certain temps, on commence à voir bouger des choses à l’intérieur.

Albert, la rumeur dit que tu es mort, mais c’est des conneries. On ne sait pas comment tu es entré au Corum mais t’étais bien là ce week-end. Scarpitta, le nouveau directeur de l’Opéra a une allure délicate. Il aime lancer des roses blanches et ressemble un peu à un fantôme illuminé. C’est lui qui aurait retrouvé ta piste. Les histoires de contrat, de gros sous, de déficit, tout ça n’a pas été déterminant pour lui. Il voulait que tu viennes juste pour produire un choc entre le bling bling et le minimalisme.

Avec le son givré et hypnotique de Glass, et cette lumière expressionniste à la Tim Burton, une chape de temps est descendue sur le plateau. Toute la salle vibrait. Dans les carrés rouges de la nappe, Bob invente les tableaux et Luncinda Child trace le mouvement des corps dans les carrés blancs.

Ca déménage vraiment de voir les notables circuler librement dans l’opéra comme s’ils étaient dans une house party. La plupart ont connu Woodstock, tu me diras. Une partie des plus jeunes s’est enmmerdée, l’autre se marrait.

Malgré ton âge, ton histoire avec des champignons nous fait toujours rêver. Elle est parfaitement conciliable avec ce qui se passe. Tu es le père de la mégascience O mon Superman dirait Laurie Anderson qui s’y connaît en apocalypse.

On espère que tu savais ce que tu faisais. Mais on y croit pas vraiment. Les gens se mettent à devenir des noyaux invisibles, des blocs. L’atome, peut-être que ce truc est une évolution naturelle… Tu as un petit côté antéchrist sur cette photo. On fait quelques pas avec toi, puis on regarde de nouveau vers la fenêtre pour voir si une grande lueur apparaît.

Jean-Marie Dinh

* Créé en 1976, Einstein on the Beach commençait sur une photographie d’Einstein debout dans son bureau de Princeton qui n’est pas libre de droit.

Voir aussi : Rubrique Chroniques, rubrique Musique, Rêver de quoi en attendant Einstein, rubrique Danse, rubrique Montpellier,

Michéa et la gauche de notre imaginaire collectif

Pour défendre le socialisme il faut commencer par l’attaquer » disait l’auteur de 1984. Plus que jamais fidèle à la pensée d’Orwell, Jean-Claude Michéa pose, dans son dernier ouvrage, Le Complexe d’Orphée une réflexion critique sur la gauche française. La thèse du philosophe remet en question les grandes tendances – Droite et Gauche -. On aurait remplacé le parti unique par l’alternance unique mais au fond rien ne change… Entretien

A gauche tout se passe comme si, le point de vue idéaliste, au sens moral et intellectuel, accorde au débat idéologique une circonstance propre et indépendante des facteurs sociaux et des décisions politiques qui aliènent les peuples. Jusqu’où peut-on pousser ce paradoxe ?

Ce qui me paraît paradoxal, en l’occurrence, c’est plutôt l’idée qu’une politique radicale devrait essentiellement travailler à exacerber les « contradictions au sein du peuple » – celles qui sont censées opposer un « peuple de gauche », progressiste dans l’âme, et un « peuple de droite », conservateur par nature – tout en s’efforçant, par ailleurs, de marginaliser la contradiction principale de la société libérale – celle qui oppose les détenteurs du capital ( autrement dit les élites qui contrôlent la richesse, le pouvoir et l’information) à l’ensemble des classes populaires. Il est symptomatique, par exemple, que le terme de « classe dominante » (ou celui de « bourgeoisie ») ait presque totalement disparu du vocabulaire politique et médiatique contemporain, alors même que jamais, dans l’histoire, le destin des individus et des peuples n’avait dépendu à un tel point des décisions prises – hors de tout contrôle démocratique – par une minorité privilégiée.

Une idée clef, que vous explorez en revenant sur l’histoire de la pensée politique dans Le complexe d’Orphée

C’est l’histoire de ce refoulement progressif de la critique de la société capitaliste comme système fondé sur l’exploitation du grand nombre par des minorités privilégiées (critique qui était au cœur du projet socialiste originel) au profit de l’idée qu’elle reposerait d’abord sur un antagonisme entre un « peuple de gauche » et un « peuple de droite », que j’ai cherché à décrire dans complexe d’Orphée. Je rappelle que la « gauche » – au sens particulier que ce terme conserve encore dans notre imaginaire collectif – constituait, en réalité, une configuration idéologique beaucoup plus récente que ne le laisse supposer la légende officielle. Elle n’a véritablement pris naissance que dans le cadre du compromis historique – scellé lors de l’affaire Dreyfus – entre les principaux représentants du mouvement ouvrier socialiste et ceux de la bourgeoisie républicaine et libérale. Ce compromis politique, au départ essentiellement défensif, visait à dresser un « front républicain » contre la droite de l’époque (les « Blancs et les « ultras » de la « Réaction » cléricale et monarchiste) qui demeurait extrêmement puissante et dont les menées séditieuses constituaient une menace croissante pour un système républicain encore fragile.

C’est la nature même de ce pacte défensif qui explique que la gauche du XX ème siècle ait pu si longtemps reprendre à son compte une partie importante des revendications ouvrières et syndicales. Il était clair, cependant, qu’une alliance aussi ambiguë entre partisans de la démocratie libérale (et donc de l’économie de marché) et défenseurs de l’autonomie de la classe ouvrière et de ses alliés ne pouvait pas se prolonger éternellement.

L’accélération de la mondialisation libérale ne cesse de fissurer les valeurs républicaines en déniant notamment toute compétence à la pensée critique d’écrire sa propre histoire …

Le ralentissement de la croissance industrielle et la baisse tendancielle de leur taux de profit – devenues manifestes au début des années soixante-dix – a conduit les grandes firmes capitalistes occidentales à imposer la « liberté des échanges » à l’ensemble des pays de la planète et à démanteler ainsi toutes les frontières protectrices (et, par conséquent, tous les acquis sociaux) que les différents Etats « keynésiens » étaient parvenus à mettre en place au lendemain de la victoire sur le nazisme.

C’est dans ce nouveau contexte d’un « monde ouvert » (la « libre circulation des marchandises, des capitaux, des services et des hommes ») et d’une concurrence « libre et non faussée » qu’a pu être imposée à l’opinion publique (on connaît, en France, le rôle décisif joué, dans une telle opération médiatique, par la critique de l’Etat opérée par les « nouveaux philosophes ») la nouvelle gauche mitterrandiste. Cette capitulation en rase campagne devant la religion du marché explique qu’il n’y ait plus guère de différences, aujourd’hui, entre un programme économique « de gauche » et un programme économique « de droite » (aucun journaliste, par exemple, n’a trouvé stupéfiant le fait que ce soit précisément Christine Lagarde qui ait été choisie par le FMI pour poursuivre la même politique que Dominique Strauss-Kahn).

Comment parvient-on à éluder la question sociale après cette capitulation idéologique ?

Depuis le milieu des années quatre-vingt – toute référence à la question sociale a été définitivement balayée au profit de ces seules questions « sociétales » (mariage gay, légalisation des drogues, vote des étrangers etc.) dont la principale fonction médiatique est de maintenir à tout prix (et surtout en période électorale) cette division permanente entre un « peuple de gauche » et un « peuple de droite » qui rend, par définition, impossible toute alliance anticapitaliste entre les différentes catégories populaires. Il est clair, en effet, que la seule chose que redoute l’oligarchie dirigeante – cette alliance des élites économiques, politiques et culturelles – ce serait l’émergence d’un véritable front populaire ou d’un nouveau printemps des peuples capable de s’attaquer réellement aux bases matérielles et morales du pouvoir qu’elle exerce de façon croissante sur la vie des gens ordinaires.

Recueillis par Jean-Marie Dinh

Le Complexe d’Orphée : La Gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, éditions Climats.

Voir aussi : Rubrique, Livre, /essais », rubrique Philosophie,rubrique Rencontre,