Edition: Google condamné pour contrefaçon de livres

Vendredi 18 décembre, le TGI de Paris a interdit à Google de poursuivre la numérisation d’ouvrages sans l’autorisation des éditeurs et a condamné le moteur de recherche américain à verser au groupe français La Martinière 300 000 euros de dommages et intérêts. Lors de l’audience, Google avait contesté la compétence de la justice française sur le dossier et défendu le droit à l’information des utilisateurs. Dans son jugement, la 3e chambre civile a estimé qu’elle avait tout à fait compétence à trancher ce litige. Selon elle, « en reproduisant intégralement et en rendant accessibles des extraits d’ouvrages » sans l’autorisation des ayants-droit, « la société Google a commis des actes de contrefaçon de droits d’auteur au préjudice des éditions du Seuil, Delachaux & Niestlé et Harry N. Abrams », ainsi qu’au préjudice du Syndicat national de l’édition (SNE) et de la Société des gens de lettres (SGDL). A ce titre, le tribunal a « interdit à Google la poursuite de ces agissements sous astreinte de 10 000 euros par jour de retard ».

Le groupe La Martinière demandait 15 millions d’euros de dommages et intérêts. Les éditeurs contestaient la décision de Google de lancer en 2006 un programme de numérisation de millions de livres provenant notamment de grandes bibliothèques américaines et européennes. A l’audience, l’avocat de La Martinière, Me Yann Colin, avait jugé ce système « illégal, dangereux et dommageable aux éditeurs », mis devant le fait accompli et qui ne peuvent pas s’opposer à la numérisation et la diffusion d’extraits de leurs livres sur Internet.

Voir aussi : Rubrique Edition Les éditeurs français contre Google, Mian Mian attaque,

Lieux et temps de l’aventure mathématique

la-mathematiquePour austère qu’elles puissent paraître, les maths sont aussi la clé de la liberté. Cette affirmation ne provient pas d’un professeur de collège tentant de  convaincre sa classe de bûcher sur les mystérieuses formules inscrites dans le socle commun des connaissances exigibles, mais du constat d’un comité scientifique réunissant  les plus grands spécialistes internationaux.

Une centaine de collaborateurs planche à travers le monde sur l’histoire encyclopédique  des mathématiques, de l’aube de l’humanité au XXIe siècle. Le tome 1 d’une série qui en comptera quatre est consacré aux lieux et aux temps de cette aventure humaine. Il présente le récit des centres historiques à partir desquels a rayonné la science des nombres, de Babylone à Oxford, en passant par Princeton et Athènes.

Une des vertus premières, presque religieuse, des mathématiques est de lever tous les doutes.  « Elle nous conduit à cette connaissance, nous y prépare en purifiant l’œil de  l’âme et en enlevant les obstacles que les sens mettent à la connaissance de l’universalité des choses » soutient le philosophe néo-platonicien Proclus de Lycie (412-486).  A travers l’histoire, cet art serait celui qui reflète en permanence le combat pour accompagner la recherche de vérité. Et qui la cultive toujours : « à un degré tel qu’elle n’admette non seulement rien qui soit faux, mais aussi rien qui ne soit seulement probable, et enfin rien qui n’ait été confirmé et corroboré par les démonstrations les plus certaines », souligne le directeur de recherche au CNRS Michel Blay dans la préface.

On apprend que les termes de  science et de mathématique furent longtemps synonymes. Ce qui ouvre un espace de réflexion sur le concept actuel de la science, souvent réduit à la dimension technique et utilisé dans une dimension très éloignée de l’horizon de vérité pour répondre aux enjeux de pouvoir. L’ensemble des articles de ce premier volume retrace l’histoire de cette science majeure. Un livre de référence dans lequel on découvre comment, où et quand les mathématiques se sont instituées en ouvrant une liberté et une autonomie à la pensée.

Jean-Marie Dinh

La mathématique Tome 1, CNRS éditions 1000 p, 89 euros.

Voir aussi : rubrique Livre, Lewis Caroll,  Gatti

Didier Decoin « « Ma Bible d’homme parle du monde entier »

Didier Decoin : "La Bible et ses progénitures."

Auteur, journaliste, scénariste romancier et actuel le Secrétaire Général de l’Académie Goncourt, Didier Decoin a présenté son dictionnaire amoureux de la Bible au Musée Fabre de Montpellier : Rencontre

Vous indiquez avoir eu un rapport précoce à la Bible, comment cette relation a-t-elle évolué avec le temps ?

« Ma première découverte était celle d’un livre d’aventures. Il était illustré d’images un peu à la Gustave Doré, pour moi qui avait huit ans, c’était un peu une BD. J’en ai fait plus tard une relecture, sur le plan littéraire cette fois, lorsque j’ai commencé à écrire. Je cherchais des modèles, des maîtres etc. Je dois avouer que cette fichue bible me donnait des leçons de grandeur, d’ampleur… J’ai même utilisé des thématiques bibliques pour certains livres, comme dans Abraham de Brooklyn qui a eu le prix des libraires en 1971. La troisième phase a été la découverte de ce que le livre contenait de spiritualité.

Pourquoi avoir choisi la formule du dictionnaire ?

Parce qu’elle permet d’évacuer des choses pour lesquelles je n’avais ni l’envie ni la compétence de parler. L’avantage d’un dictionnaire « amoureux » c’est le choix des entrées notamment subjectives qu’il permet, et la possibilité d’écarter des choses qui ne m’inspiraient pas trop. Et de faire en revanche des entrées sur ce que j’appelle les progénitures de la Bible. C’est-à-dire tout ce qui prolonge la Bible dans le monde d’aujourd’hui que ce soit en musique, peinture, dans le cinéma…

Trouvez-vous que la Bible est un livre violent ?

Oui, je ne pense pas que l’on puisse dire le contraire. Les deux époques, que ce soit celle de l’Ancien ou du Nouveau testament, sont des périodes de violences et de guerres. C’est un livre où il y a des combats, des affrontements, où on n’hésite pas à commettre des meurtres. Ce qui est troublant dans cette violence, c’est que Dieu en prend sa part. Dans le passage où il fait tomber une pluie d’énormes rochers du haut du ciel sur les ennemis du peuple juif, on est très très loin du « aimez-vous les uns les autres ». Même quand on lit les psaumes : « Seigneur, anéantis mon ennemi, fais-moi piétiner son cadavre que je me repaisse de ses yeux… » Il faut resituer dans le contexte. Ce livre a été écrit par des êtres humains qui vivaient dans une époque où on ne rigolait pas tellement.

A propos d’Abraham, vous indiquez que sa nature conflictuelle est peut-être l’origine du Dieu unique ?

Dans l’histoire d’Abraham telle que je la raconte, je rapporte la légende de son enfance où, tout en gardant la boutique de son père, il se pose la question du Dieu unique. Ce qui me fascine chez ce personnage, c’est que non seulement il conçoit l’idée du monothéisme mais en plus, il ose poser des questions, discuter avec Dieu d’égal à égal, n’hésitant pas à le mettre face à ses contradictions.

Comment avez-vous abordé la problématique des sources ?

J’ai mis six ans à faire le livre, dont quatre de recherches, livresques et géographiques. J’ai travaillé en arborescence en confrontant mes sources, j’ai interrogé des biblistes, de préférence des laïques. La Bible est un livre pour les hommes écrit par cinquante auteurs. A la différence du Coran écrit par Dieu, dans la Bible, Dieu est un acteur.

Quel regard portez-vous sur la manière dont réagit l’Eglise lorsque l’on découvre des vestiges bibliques ?

Je pense qu’elle ne réagit pas très bien, parce qu’elle perçoit souvent cela comme une contradiction. Ce qui m’exaspère un peu parce que la foi n’a rien de dogmatique ou de figé. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

« Le dictionnaire amoureux de la Bible ». Editions Plon

Etre juif après Gaza: Un travail de conscience face à l’autisme politique

esther-benbassa165x150Esther Benbassa occupe la chaire d’histoire du judaïsme moderne et contemporaine à l’Ecole pratique des hautes études de La Sorbonne. Elle pose dans ce court essai une question simple et courageuse : comment être juif après l’offensive israélienne contre Gaza ? Pour trouver une réponse à cette interrogation, l’intellectuelle explore dans un style limpide les fondements d’appartenance à l’identité juive.

« Je ne veux plus être juive et rejeter Israël, dit-elle. Je ne veux pas non plus être juive et approuver cette guerre immorale que mène Israël. » Cette volonté, Esther Benbassa le sait, sous-tend de ne plus se dissoudre dans l’anonymat identitaire. L’histoire partagée, qui sert officiellement de ciment au peuple juif, « est d’abord une histoire appropriée  qui se résume le plus souvent à l’Holocauste », soutient l’auteur qui précise que jusqu’à leur exil à partir de la fin des années 50, les Juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient évoquaient peu le génocide. Ils ont assimilé, en arrivant en Europe, l’histoire tissée de massacres de l’aristocratie juive, celle des Ashkénazes, principalement des Juifs d’Europe centrale et orientale auquel s’ajoutent en France les Ashkénazes intégrés de longue date dans la République.

Une histoire complexe

Au sein de la communauté juive française, l’universitaire souligne la déconsidération dont peuvent souffrir les Juifs originaires d’Afrique du Nord : « Seul le partage de cette histoire de souffrance était susceptible d’impartir aux juifs maghrébins et orientaux une place un tant soit peu honorable. » Ce décalage s’intensifie en Israël où l’on réserve aux « Orientaux » marqués au fer de l’infériorité mais proches de la tradition religieuse, une meilleure considération qu’aux « chevilles ouvrières du nouvel Etat, essentiellement d’origine Est européenne, traitées par tout le système, en particulier sous les travaillistes, comme des citoyens de seconde zone. »

Esther Benbassa met en exergue la façon dont les populations venues du Maghreb et du Moyen-Orient, pour peupler la nation, ont été coupées de leur propre histoire par les artisans du sionisme. « Au déracinement s’est substitué l’Holocauste comme histoire et identité partagée. » La revanche politique des Juifs orientaux s’exprime avec la victoire du Likoud en 1977. « Une première pour la droite, qui augure son renforcement continu et qui débouche, comme c’est le cas aujourd’hui, sur sa coalition avec l’extrême droite (…) Ce sont ces gouvernements de droite ou dominés par elle, soutenus par les +Orientaux+ qui ont pris le relais de la gauche travailliste dans la colonisation massive des territoires palestiniens et qui ont mené la meurtrière offensive de Gaza. »

A l’instar du décret Crémieux signé en 1870 permettant aux Juifs algériens d’accéder à la nationalité française, l’auteur souligne la convergence d’intérêts entre les Juifs et le colonisateur. Lors de son rapatriement, cette population se retrouva coupée de son pays d’origine, sans pour autant être considérée comme vraiment française. « C’est aussi de cette histoire, spécifique et complexe, et finalement si peu partagée, que découle l’inconditionnel soutien de larges franges de la judaïcité française d’origine maghrébine à Israël. »

Un regard rare et un livre clé, permettant de connaître et comprendre les ressorts historiques et psychologiques préalables à un avenir commun.

Jean-Marie Dinh

Etre juif après Gaza, CNRS éditions 4 euros.

Voir Aussi : Rubrique politique Manifestation contre l’offensive israélienne, Rubrique religion Le judaisme libéral prône une adaptation au monde moderne, Rubrique actualité internationale Rapport de l’ONU sur Gaza , Repère sur la guerre de Gaza. Rubrique société civile « L’appel à la raison » des juifs européens à Israël, Rubrique Livre Dictionnaire d’Esther Benbassa,

L es chemins de légendes du Languedoc-Roussillon

Céline Magrini-Romagnoli

Céline Magrini-Romagnoli

Ce beau livre de Céline Magrini-Romagnoli, spécialiste de la culture provençale, nous plonge dans un voyage fascinant. Le lecteur est invité a contempler la diversité des paysages tout en suivant les traces de la passion dont le Languedoc Roussillon vibre toujours. Démarche originale qui allie le plaisir de la découverte à l’appétit de culture, sans négliger de nous ouvrir en grand les portes de l’imaginaire.

L’auteur a sélectionné trente légendes qui ponctuent les étapes du parcours. Certaines proviennent de la tradition écrite ou littéraire ; d’autres ont été collectées oralement et réécrites. On part du Gard, on monte en Lozère puis l’on descend par l’Hérault. On passe par l’Aude, en bifurquant par les Pyrénées pour arriver à la mer. Un itinéraire comblé de tous les dons de la nature, à la fois géographiques et historiques mais surtout guidé par le fruit des mémoires collectives.

De l’antiquité au Moyen Age le Languedoc Roussillon se révèle comme une région de transit où héros et armées se fraient un passage. Des colonies romaines aux Maures en passant par les Wisigoths. De Charlemagne à la croisades des Albigeois, d’Hercule, le Phénicien quittant les Pyrénées pour les Alpes à Hannibal, dont la mémoire a conservé la vision d’un éléphant emporté dans les flots de la Cèze, l’ouvrage magnifiquement illustré, s’offre comme une quête de mots d’images et de mystères qui conservent leurs secrets.

Au fil de ces chemins célèbres, la Voie Domitienne, la Voie d’Aquitaine, les chemin de Saint-Jacques ou de Régordane, Céline Magrini-Romagnoli trace les sillons d’une culture forte de ses diversités et de son peuple dont l’esprit est peuplé de fées, de lutins, de sorcières et de loup garous.

Languedoc-Roussillon sur le chemin des légendes, éditions Edisud, 34 euros