La 35e édition du festival débute ce mercredi 24 juin. Jusqu’au 9 juillet, le monde contemporain se croise pour dresser un état de la scène chorégraphique du local aux frontières lointaines.
Ouvert sur le territoire local avec une présence renforcée dans la Métropole et toujours foncièrement international, le Festival Montpellier danse qui débute aujourd’hui reçoit cette année des chorégraphes venant de treize pays différents : (Canada, Colombie, États-Unis, France, Italie, Allemagne, Belgique, Grande-Bretagne, Espagne, Pays-Bas, Israël, Maroc, Turquie). Jean-Paul Montanari, le directeur du festival, maintient depuis les premiers pas de l’événement un état de veille sur le monde de la danse qui fait du festival un moment incontournable pour la scène chorégraphique.
Comme tous les grands rendez-vous de ce type, il est aussi question de porter à la lumière la vitalité des jeunes chorégraphes. A l’instar de la jeune marocaine Bouchra Ouizguen dont la recherche permanente pose l’épineux problème du corps et plus généralement de la place de la femme dans la société marocaine. Au contact de Matilde Monnier et de Boris Charmatz, la chorégraphe qui ne craint pas de déranger s’est confrontée aux pratiques d’écriture occidentales, et bénéficie depuis plusieurs années de la fenêtre que lui ouvre Montpellier Danse sur le monde.
Autre chorégraphe porteuse de renouveau, Phia Ménard sera cette année à l’affiche avec sa création Belle d’Hier. La pièce entend travailler sur la disparition d’un mythe, par sa transformation; en l’occurrence celui du prince charmant. De formation circassienne Phia Ménard participe à la rencontre et à la redéfinition des deux arts du mouvement que sont la danse et le cirque. Elle ouvre un champs émotionnel et poétique prometteur.
Fruit d’un savant dosage, la programmation offre également l’occasion de retrouver quelques grands noms de l’histoire chorégraphique. A commencer par le spectacle de ce soir, la création Extremalism du duo italo-hollandais Emio Greco et Pieter C.Scholten tout fraîchement nommés au Ballet national de Marseille. Autre duo de taille Israel Galvan et Akram Khan, présenteront leur création Torobaka où jouteront les influences du kathak indien et la virtuosité du flamenco. On attend aussi la présence des maîtres reconnus, Anne Teresa de Keersmaeker, Ohad Naharin, et Maguy Marin dont les oeuvres ont modifié le sens conféré au concept d’espace.
A l’heure où le Festival débute sa 35e édition, il paraît peu opportun de se questionner sur l’état de la danse contemporaine. Peut être parce que le chiffre 35 parle de lui-même et que cette interrogation sur la crise de l’expression chorégraphique paraît datée.
En vertu du rapport étroit qu’elle entretient avec la notion d’immanence, la danse contemporaine a toujours été un laboratoire d’actions nouvelles. La danse est par ailleurs un puissant stimulant de l’activité réceptrice, notamment dans les arts du spectacle vivant. Que l’on constate l’apport de la danse au théâtre, à la musique ou encore au cirque, pour apprécier les bienfaits transmis dans le rapport à l’espace au mouvement et au temps.
La danse se dessine dans un mouvement qui porte son propre tracé et situe la place du corps en modifiant l’espace. Il ne faut donc pas tenir à comprendre mais inventer un nouveau sens. A ce titre, la place que Montpellier danse accorde à la création demeure un critère incontournable avec 14 créations à découvrir.
Comme le ferait dire l’auteur Jérôme Ferrari à un de ses personnages, la danse contemporaine répond, à sa façon, au principe physique de l’incertitude.
L’enquête sur le piratage de TV5 Monde s’oriente vers la piste russe. Christophe Ena / AP
La revendication publiée sur le site de TV5 Monde après son piratage début avril avait d’abord laissé penser que l’attaque trouvait sa source dans l’EI.
Après le piratage de TV5 Monde, survenu le 8 avril, les yeux des enquêteurs se tournent vers la Russie. C’est en tout cas en ce sens que convergent des indices récoltés par les enquêteurs de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), chargés des investigations techniques sur cette attaque d’envergure.
Des traces du passage des pirates ont été fournies, à la fin du mois d’avril, par l’Anssi à plusieurs grands médias. Elles correspondent, au moins en partie, à des attaquants qui ont déjà sévi dans le passé, selon les informations de L’Express, que Le Monde est en mesure de confirmer.
Si l’on en croit ces éléments, l’attaque ne proviendrait pas de l’Etat islamique, contrairement à ce que la revendication, publiée sur le site et sur les réseaux sociaux de TV5 Monde, laissait penser. Le mode opératoire et certaines traces spécifiques laissées par les pirates pointent vers un groupe de pirates russes bien connu des experts en sécurité informatique. Une source judiciaire a confirmé au Monde que l’enquête préliminaire s’orientait bien, à ce stade, vers des hackers russes, mais qu’il ne s’agissait encore que d’une piste de travail.
Le groupe désormais soupçonné de s’être introduit dans les infrastructures informatiques de TV5 Monde a plusieurs noms – en fonction de l’entreprise qui l’a analysé. L’entreprise américaine FireEye l’a appelé « APT28 », les Canadiens de la société qui développe des antivirus ESET lui ont donné le nom de « Sednit » et Trend Micro l’a baptisé « Pawn Storm » (« tempête de pions », par analogie avec une stratégie du jeu d’échecs).
Les experts de ces trois entreprises estiment tous, à des degrés divers, que ces groupes sont liés à la Russie. Trend Micro affirme avoir retrouvé la signature de « Pawn Storm » dans plusieurs attaques visant des cibles militaires aux Etats-Unis, mais aussi des opposants à Vladimir Poutine, des objectifs en Pologne et en Ukraine et des journalistes aux Etats-Unis…
Dans son rapport sur « APT28 », FireEye décrit « une équipe douée de développeurs collectant des informations sur les questions de défense et de géopolitique, engagés dans des opérations d’espionnage contre des cibles politiques et militaires ».
Joan Calvet, chercheur pour ESET, note une « accumulation » d’indices – des réglages de langue, des traces de russe dans le code ou d’horaires de création de certains logiciels –, qui le conduisent à estimer avec « un grand niveau de confiance que les développeurs de ce groupe ont le russe comme langue principale » et sont basés en Europe de l’Est.
Les chercheurs de FireEye sont les plus assurés quant à l’origine de ce groupe. Selon eux, ce dernier « reçoit un financement direct d’une organisation bien installée, très probablement un gouvernement ».
Mais il faut rester prudent, tant l’attribution précise d’une cyberattaque est délicate. On trouve en tout cas parmi les principales victimes du groupe les ministres de l’intérieur et de la défense de Géorgie et plusieurs organisations gouvernementales d’Europe de l’Est.
Mode opératoire
Les enquêteurs français de l’Anssi ont acquis davantage de connaissances quant au mode opératoire des pirates. Ils savent désormais que les pirates se sont approchés de TV5 Monde en s’abritant derrière un virtual private network (VPN — « réseau privé virtuel ») grand public. Les VPN sont, entre autre, un moyen de camoufler les connexions de manière à être moins traçable.
Ils sont arrivés dans le réseau de TV5 Monde dès la fin du mois de janvier, sur l’ordinateur d’un poste de production servant à contrôler les caméras sur le plateau, auquel ils ont réussi à accéder grâce à un mot de passe peu sécurisé d’un prestataire du groupe de télévision.
Ensuite, pendant plusieurs semaines et jusqu’à la date de l’attaque, les pirates ont exploré le réseau de TV5 Monde et mis en œuvre une technique rodée, appelée « élévation de privilèges » : ils ont gravi peu à peu les échelons à l’intérieur du réseau jusqu’à s’octroyer de très larges pouvoirs sur le réseau. Les enquêteurs pointent le rôle des prestataires, des entreprises externes à TV5 Monde qui avaient la main sur des portions critiques du système informatique du groupe de télévision.
Enfin, les pirates s’en sont pris ensuite à trois cibles : les réseaux sociaux, le site Internet et, surtout, les outils de production, nécessaires à la diffusion des images. Comme nous l’écrivions précédemment, les enquêteurs ont noté la grande sophistication des pirates, qui sont parvenus à endommager des matériels Cisco en détruisant des composants logiciels indispensables à leur bonne marche. Des multiplexeurs, des encodeurs et des « switchs » ont été pris pour cible, ainsi qu’un serveur de messagerie.
Le piratage de TV5 Monde revendiqué par un groupe djihadiste
La page Facebook de TV5 Monde, le compte Twitter de TV5 Afrique et les antennes du groupe ont été attaquées par des pirates se réclamant du Cyber Caliphate. Capture d’écran
La revendication publiée sur le site de TV5 Monde après son piratage début avril avait d’abord laissé penser que l’attaque trouvait sa source dans l’EI.
Des documents présentés comme des pièces d’identité et des CV de proches de militaires français impliqués dans les opérations contre l’Etat islamique ont été publiés sur le compte Facebook de TV5 Monde.
Les chaînes, le site Web et plusieurs pages Twitter et Facebook du groupe télévisé français TV5 Monde ont été victimes mercredi 8 avril vers 22 heures d’une attaque informatique revendiquée par le groupe islamiste CyberCaliphate.
L’attaque qu’a subie @TV5MONDE est inédite et de grande envergure. L’enquête en dira plus très bientôt et nos antennes seront rétablies.
— Hélène Zemmour (@hzemmour)
La chaîne a dû interrompre ses programmes et rendre son site Internet inaccessible pour barrer la route aux pirates. Elle a repris le contrôle de ses pages sur les réseaux sociaux pendant la nuit, mais son site Internet est resté inaccessible jusqu’à jeudi en début d’après-midi.
Des programmes pré-enregistrés, mais pas de journaux
Quant aux émissions télévisées, « nous sommes en train d’essayer de restaurer nos onze chaînes avec leurs propres programmes » précise au Monde le directeur de la chaîne, Yves Bigot, jeudi en tout début de matinée :
« Depuis l’attaque, nous n’avons réussi qu’à diffuser un seul programme unique sur toutes les chaînes. Nous ne sommes toujours pas en mesure de produire nos propres journaux télévisés, nous ne diffusons que des programmes de stock enregistrés. Nous espérons surmonter cela en fin de matinée ou en début d’après-midi. »
« Nous sommes sous le choc, l’ambiance est morose. Il n’y aura aucun journal télévisé jusqu’à nouvel ordre. Peut-être celui de 18 heures, mais ça n’est même pas sûr » précise une source au sein de la rédaction. Tous les salariés de TV5 Monde ont l’interdiction de s’exprimer sur l’attaque subie par leur chaîne.
« Nos systèmes ont été extrêmement détériorés » par cette attaque « d’une puissance inouïe » et le retour à la normale « va prendre des heures, voire des jours », explique encore M. Bigot.
« On commence à analyser avec des experts qui sont venus sur place. La cyberattaque est d’une puissance majeure : nos systèmes de production sont puissants et sophistiqués et avaient été revus récemment. »
Le directeur de TV5 a assuré qu’une plainte serait déposée, « ne serait-ce que pour marquer cette attaque et puis pour éventuellement plus tard travailler avec des assurances ».
Un « véritable acte terroriste »
Pour Manuel Valls, ce piratage est une « atteinte inacceptable à la liberté d’information et d’expression ». Le premier ministre a affiché dans le même message son « soutien total à la rédaction ». La ministre de la culture Fleur Pellerin a qualifié cette attaque de « véritable acte terroriste » :
J’exprime tout mon soutien et ma solidarité aux équipes de la chaîne @TV5MONDE, victimes d’un véritable acte terroriste @YvesBigot
— Fleur Pellerin (@fleurpellerin)
Les services d’enquête français – notamment l’Anssi, l’autorité en charge de la sécurité informatique des institutions sensibles – se sont rendus sur place, mais ne peuvent pas encore se prononcer sur l’authenticité des documents d’identité diffusés et de l’identité des attaquants. En fin de matinée, le ministre de l’intérieur a indiqué qu’une enquête était ouverte, et que le gouvernement était « déterminé » à combattre « des terroristes déterminés ».
Selon une source judiciaire, l’enquête, dirigée par le parquet de Paris, vise des faits présumés d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, ainsi que d’accès, maintien frauduleux et entrave au fonctionnement d’un système de traitement automatique de données.
Menaces contre les militaires français
Durant la durée de l’attaque, de nombreux internautes ont constaté des anomalies sur les sites du groupe : apparition de l’en-tête noire et blanche du groupe Etat islamique, mais aussi publication de vidéos de propagande ainsi que de menaces envers des militaires français. Des documents présentés comme des pièces d’identité et des CV de proches de soldats français impliqués dans les opérations contre l’Etat islamique ont été postés sur le compte Facebook de TV5 Monde.
Un message accuse également le président français François Hollande d’avoir commis « une faute impardonnable » en menant « une guerre qui ne sert à rien ». « C’est pour ça que les Français ont reçu les cadeaux de janvier à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher », ajoutent les pirates, en référence aux attentats sanglants contre l’hebdomadaire satirique et le magasin, qui avaient fait 17 morts entre le 7 et le 9 janvier à Paris.
Le groupe CyberCaliphate est apparu début janvier. Il s’est notamment signalé par le détournement du compte Twitter du CentCom, le centre de commandement américain au Moyen-Orient et en Asie Centrale, puis en prenant le contrôle durant plusieurs minutes de celui de l’hebdomadaire américain Newsweek, en février. Deux attaques bien moins sophistiquées que celle qui a touché TV5 Monde.
Chaîne internationale de télévision francophone basée à Paris, TV5 Monde est reçue dans plus de 200 pays et territoires dans le monde.
Avant tout, la conclusion d’un accord sur le programme nucléaire iranien représente une victoire pour Téhéran. Certes, le régime a dû reculer sur certains points auparavant présentés comme non négociables : le nombre de centrifugeuses et le taux d’enrichissement de l’uranium. Mais il obtient en échange le statut d’interlocuteur reconnu de l’Occident, en particulier des Etats-Unis. La République islamique voit ainsi se dessiner la perspective de nouvelles coopérations avec ses détracteurs d’hier, d’abord sur le plan économique puis, peut-être, à plus long terme, dans les domaines militaire et politique. Et cela même si rien n’est encore joué et si des divergences majeures subsistent quant à l’interprétation de l’accord de Lausanne, notamment en ce qui concerne le rythme auquel les sanctions seront levées.
Contrairement à ce que l’on pouvait attendre, l’accord transitoire n’a pas suscité une grande euphorie chez les dirigeants iraniens : ils ont fait preuve de retenue sans pour autant cacher leur satisfaction. Du commandant des gardiens de la révolution au chef d’état-major en passant par le président du Parlement, M. Ali Larijani, les hauts responsables de l’Etat ont tous rendu un hommage appuyé aux négociateurs. Le Guide suprême Ali Khamenei a pris position assez tardivement en estimant que « le texte de Lausanne ne garantit pas forcément un accord définitif » et que les Iraniens « n’ont pas à s’emporter ou à se féliciter ». Ses propos sonnent comme une mise en garde pour la suite. Mais ils ne doivent pas faire oublier qu’il a lui-même facilité cette issue en permettant aux négociateurs iraniens de faire des concessions. Au final, seules les factions les plus dures du régime, proches de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad et réunies autour d’un mouvement dit des « inquiets » (Delvapassan), ont exprimé leur opposition, reprochant à l’accord de ne pas défendre suffisamment l’intérêt national.
Au cours de ces derniers mois, le président Hassan Rohani et son gouvernement ont essayé de créer, avec plus ou moins de succès, un sentiment d’union nationale autour des négociations. En novembre 2014, six cinéastes, parmi lesquels Abbas Kiarostami, Asghar Farhadi et Rakhshan Bani-Etemad, ont lancé une campagne sur le thème « Il n’y a pas plus mauvais accord que l’absence d’accord ». Pour la première fois depuis plus de trente ans, des intellectuels s’engageaient ainsi de manière affirmée et positive dans les affaires de la République islamique. En même temps, les manœuvres de l’Arabie saoudite et d’Israël pour faire capoter les discussions de Lausanne ont elles aussi contribué à raviver le sentiment national, pour ne pas dire nationaliste.
Inutile de se leurrer, toutefois : la conclusion d’un accord n’apaisera pas le sentiment d’impatience qui règne dans le pays. L’opinion iranienne a d’ailleurs accueilli la conclusion des négociations de Lausanne sans enthousiasme ni optimisme, voire avec un certain fatalisme. La situation économique reste très difficile, et même si le gouvernement annonce avoir maîtrisé l’inflation, les Iraniens sont accablés par la flambée quotidienne des prix. Le mécontentement grandit et les grèves se multiplient, notamment dans l’industrie automobile et dans l’éducation.
Décalage entre le pouvoir et la société
Par ailleurs, le rapprochement avec l’Occident crée un nouvel enjeu géopolitique pour l’Iran. Les négociations ont démontré la sagacité de ce pays en matière de politique étrangère. Contrairement à nombre de ses voisins, il a développé une vision stratégique régionale et internationale cohérente avec la création d’une zone d’influence qui s’étend du voisinage de la Chine au nord de l’Afghanistan et jusqu’à la Méditerranée (1). Mais comment continuer à gérer ce pré carré sans provoquer de frictions avec ses interlocuteurs occidentaux ? Qu’il s’agisse du Liban, de l’Irak, de la Syrie ou du Yémen, Téhéran ne va pas modifier l’essentiel de sa politique étrangère, sans pour autant mettre en danger l’accord de Lausanne puisque ses diplomates ont veillé à séparer le dossier du nucléaire d’autres questions épineuses, comme la reconnaissance d’Israël.
Reste aussi à savoir si cette avancée contribuera à faire évoluer le régime de l’intérieur. La mauvaise gestion dont souffre le pays est étroitement liée à l’histoire et à la nature même du pouvoir iranien, caractérisé par la coexistence de différents courants dont aucun n’est parvenu à évincer les autres (2). Ce qui fut sans doute un atout durant les premières années de la République islamique constitue désormais un facteur d’immobilisme, dans la mesure où tout changement exige un large consensus dans les sphères dirigeantes. Les mutations profondes des trente dernières années ont abouti à une tension permanente avec la population sur les questions de société. Le régime a de plus en plus de mal à gérer la contradiction entre une forme de pouvoir d’apparence islamique et le développement d’une société moderne, fortement urbanisée (3).
Bien qu’il ait remporté dès le premier tour l’élection présidentielle de juin 2013, M. Rohani ne cherche pas à remettre en question l’ordre établi. Outre la restauration d’un appareil d’Etat gravement fragilisé par les huit années de présidence de M. Ahmadinejad, la normalisation des relations avec l’Occident et la fin de l’isolement de son pays constituent sa principale tâche. A supposer que les dirigeants iraniens, rassurés par la perspective de ne plus être en confrontation directe avec les Etats-Unis et l’Europe, optent pour le changement, il leur faudra définir un modèle à suivre. Le projet d’ouverture politique « à la Gorbatchev » des réformateurs ayant échoué, c’est le modèle chinois, politiquement fermé et économiquement libéral, qui semble avoir leurs faveurs. Mais l’émergence d’un capitalisme industriel en Iran reste très aléatoire, car l’économie, peu diversifiée, dépend largement des revenus pétroliers. De plus, l’ouverture annoncée du marché iranien ne renforcera pas l’industrie et risque de produire la même situation que dans nombre de pays producteurs de pétrole : un capitalisme rentier jouant le rôle d’antenne locale des grandes sociétés transnationales. A bien des égards, la route du changement en Iran sera encore longue.
Shervin Ahmadi
Responsable de l’édition en farsi du Monde diplomatique.
Vingt-trois tentatives, vingt-trois échecs. Depuis que le mandat de Michel Sleimane a expiré, il y a tout juste un an, le 25 mai 2014, les Libanais ne sont pas parvenus à désigner un nouveau chef de l’Etat. A vingt-trois reprises, le Parlement a tenté de réunir le quorum nécessaire de deux tiers des 128 députés pour le vote, sans succès.
Alors que le pays est pris dans les conflits régionaux, les analystes doutent qu’une élection puisse avoir lieu prochainement. Avec plus de un million de réfugiés sur son territoire, le Liban est notamment directement impliqué dans la crise qui secoue la Syrie voisine, où le Hezbollah libanais combat aux côtés des forces du président Bachar Al-Assad.
Guerres par procuration
Au Liban, « on a toujours besoin d’un parrain étranger pour nous dire qui choisir, a expliqué à l’Agence France-Presse Sahar Al-Atrache, spécialiste des affaires libanaises à l’International Crisis Group. Or, les parrains des deux camps rivaux libanais, l’Arabie saoudite et l’Iran, s’affrontent, mènent des guerres par procuration dans la région et ne vont pas se mettre d’accord sur l’élection d’un président au Liban ».
La coalition du 14-Mars, dirigée par l’ex-premier ministre sunnite Saad Hariri et appuyée par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, défend la candidature de Samir Geagea, le leader des Forces libanaises. Le camp rival du 8-Mars, mené par le Hezbollah chiite et allié de Damas et de Téhéran, soutient lui Michel Aoun, à la tête du Mouvement patriotique libre.
Selon le partage traditionnel des pouvoirs, le chef de l’Etat libanais est issu de la communauté chrétienne maronite, divisée entre 8-Mars et 14-Mars. Cette vacance au sommet de l’Etat a lieu alors que les chrétiens craignent de voir leur présence et leur influence dans la région menacées par la montée de mouvements islamistes extrémistes. Si le président ne dispose pas de véritables prérogatives, son poste reste important dans le délicat partage de pouvoir de ce pays multiconfessionnel.
Polarisation politique
Ce vide présidentiel prolongé, le plus long depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), s’accompagne d’une paralysie des autres institutions de l’Etat. Le gouvernement de Tammam Salam, divisé, peine à faire passer projets de loi, budgets et nominations, notamment à des postes sécuritaires clés. Les élections législatives ont également été reportées, le Parlement ayant prorogé son mandat en 2014.
« Le vide au sommet de l’Etat a miné la capacité du Liban à relever les défis sécuritaires, économiques et sociaux croissants que connaît le pays, s’est inquiété lundi 25 mai le Bureau du coordinateur spécial des Nations unies pour le Liban. Il a contribué à la polarisation politique du pays à un moment où le Liban doit faire un effort pour préserver le pays de l’impact de la crise syrienne. »
Le Liban n’en est pas à sa première période de vacance présidentielle. Après le départ d’Emile Lahoud, en 2007, le pays était resté 184 jours sans président. Au terme du mandat d’Amine Gemayel, il avait fallu 408 jours pour désigner un nouveau chef de l’Etat.
Face au blocage actuel, les Libanais oscillent entre désenchantement, résignation et désintérêt, constate le quotidien L’Orient-Le Jour. « Les Libanais n’ont ni envie ni besoin d’un président. Dans l’ensemble, ils ont abandonné tout espoir d’être entendus ou représentés », a par exemple déclaré au journal le musicien Zeid Hamdan.
Face à un quotidien de guerre, de désolation et d’oppression religieuse, l’artiste et photographe palestinienne Nidaa Bawaan a fait le choix de la beauté, quitte à vivre recluse dans sa chambre à Gaza depuis plus d’un an.
L’enfermement est devenu sa liberté. Face à l’hostilité du quotidien dans la bande de Gaza, Nidaa Badwan a fait le choix de la beauté, quitte à vivre recluse. Préférant un isolement choisi au blocus israélien et à la domination du Hamas subis, cette artiste palestinienne de 28 ans vit enfermée dans sa chambre de l’appartement familial du quartier Deir al-Balah, dans le sud de Gaza, depuis décembre 2013.
« L’isolement est le seul moyen que j’ai trouvé pour échapper au joug de la société. Il n’y a que cela qui me permette d’avoir un espace d’expression et de liberté. Ma chambre est devenue mon unique oxygène », explique-t-elle à France 24 par email, répondant avec la rapidité de ceux qui vivent sous connexion continue.
Du monde extérieur, elle ne voit que ce qu’elle veut, à travers son écran d’ordinateur et la petite meurtrière qui éclaire sa chambre de 9 m2, tapissée de boîtes d’œufs pour l’isolation phonique. Son monde intérieur, lui, est sans limite.
Ombre, lumière et jeux de rôle
Armée de son seul mais « vital » appareil photo, cette diplômée de la faculté des Beaux-Arts de l’université Al-Aqsa de Gaza a fait de son isolement un projet photographique intitulé « Cent jours de solitude », en hommage à la fresque familiale de Gabriel Garcia Marquez, qu’elle a relue dans les premières semaines de son confinement.
Unique héroïne de son œuvre, Nidaa Badwan se met en scène en train de coudre, pleurer, dormir, danser, rêver, méditer, livrant quatorze autoportraits, exposés actuellement au centre culturel de Ramallah, en Cisjordanie. Certaines photos ont demandé plusieurs semaines de travail et surtout d’attente avant que sa meurtrière laisse enfin filtrer le juste éclairage pour cette sculptrice des ombres et des couleurs.
« Tout ce que me parvient à travers mes sens influence mon travail de manière indirecte. Les rayons du soleil qui entrent dans la pièce, les objets simples de mon quotidien, la musique que j’écoute ou mes les longues heures de lecture », explique cette artiste qui construit ces photographies comme des natures mortes aux couleurs soutenues, qui ne sont pas sans rappeler la peinture flamande des XVIe et XVIIe siècles.
Une enfant de la guerre
La guerre et la violence, en revanche, n’y sont pas représentées frontalement. Ce ne fut pas toujours le cas dans le travail de cette enfant de la guerre. Née à Abou Dhabi en 1987 de parents palestiniens, Nidaa vit à Gaza depuis ses 11 ans. En 2000, moins de deux ans après le retour de la famille Badwan, la seconde Intifada éclate. Dans cette enclave perpétuellement en guerre et dominée par les islamistes, la jeune artiste tente de sauvegarder un espace de liberté.
Durant l’hiver 2008 – 2009, alors que Tsahal mène l’opération « Plomb durci« , qui a fait plus de 1300 morts à Gaza, Nidaa inaugure sa première exposition dans les décombres du théâtre du Croissant-Rouge, l’un des rares lieux de culture de Gaza, détruit pendant l’offensive. Ses tableaux – des volutes rouges et bleues – faisaient alors référence aux couleurs de l’UNRWA, l’office de l’ONU pour les réfugiés palestiniens. « Le bleu est la couleur des réfugiés. Ma famille et moi sommes des réfugiés, j’ai tout le temps conscience de ça », déclarait-elle à l’époque dans la presse.
En 2012, Nidwa participe à l’exposition « This is also Gaza » (C’est ça aussi Gaza), qui met à l’honneur une quarantaine d’artistes gazaouis contemporains. Elle y avait présenté les clichés d’une femme, la tête enserrée dans un sac en plastique, métaphore de son propre étouffement qui ne tarde pas à arriver.
Une artiste incomprise
Le 18 décembre 2013, Nidaa Badwan se fait arrêter par la police des mœurs du Hamas, alors qu’elle participe à un happening dans la rue. Quand elle tente de leur expliquer sa démarche artistique, elle est battue. Le lendemain, elle s’enferme dans sa chambre pour ne plus en ressortir.
Les deux premiers mois de son isolement sont un calvaire. La jeune femme raconte être restée prostrée, s’alimentant à peine et dormant à même le sol, secouée de crises de larmes et d’angoisse. Mais après une tentative de suicide manquée, elle apprend peu à peu à apprivoiser son isolement et décide de trouver « le sens de l’amour et de la beauté ».
Mises en ligne, ses photos interpellent Anthony Bruno, directeur de l’Institut Français de Gaza – fermé après les attentats contre « Charlie Hebdo ». Il décide d’organiser une exposition à la galerie al-Hoash, à Jérusalem-est. Pour l’occasion, la jeune femme – qui n’avait même pas quitté sa chambre lorsque les bombes de l’opération israélienne « Bordure protectrice » inondaient son quartier durant l’été 2014 – est prête à rompre son isolement. Mais les autorités israéliennes ne lui octroient pas le visa nécessaire. Nidaa doit visionner son propre vernissage via Skype depuis un hôtel de Gaza.
En attendant la beauté
La photographe quittera à nouveau sa chambre quelques jours plus tard pour aller chez le médecin, chez qui elle se rend voilée, écouteurs dans les oreilles, yeux baissés : « Je ne voulais pas rompre mon isolement, je ne voulais pas voir Gaza », confie-t-elle au « New York Times« , dont Nidaa Bawaan a fait la une le 27 février.
ourtant, si elle refuse de regarder sa terre, elle refuse également de la quitter. Alors qu’on la sollicite pour exposer « Cent jours de solitude » à Paris, New York ou Berlin, quand les lieux de culture gazaouis ferment les uns après les autres, cette esthète idéaliste n’est pas encore prête à sortir de son confinement.
« Quand j’étais petite, je rêvais d’avoir ma propre ville. Je dessinais des plans, des bâtiments, des rues. Je lui donnais les couleurs de mon imagination. Je choisissais les habitants avec soin. Ma chambre est devenue ma ville », explique-t-elle avec poésie. « J’en sortirai le jour où ma ville sera devenue aussi belle que ma chambre. »