La France et l’Italie, premiers fournisseurs européens d’armes à Kadhafi

Les membres de l’Union européenne ont vendu pour plus de 343 millions de dollars de matériels militaires à la Libye, en 2009.

Des membres de l'opposition à Ajdabiya, le 27 février.

Des membres de l’opposition à Ajdabiya, le 27 février. (REUTERS)

De 2005 à 2009, l’Italie, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont été les quatre premiers vendeurs d’armes à la Libye de Kadhafi, selon des données récoltées par le blogueur Dan O’Huiginn et relayées par le journal anglais The Guardian.

(Thomas Guillembet, Liberation.fr)

Soumises à l’embargo jusqu’en 2004, les ventes d’armes des Européens en direction de la Libye sont strictement recensées par l’Union européenne (ici, les données pour 2009). Pour l’ensemble de ses membres, le montant total des ventes s’élève en 2009 à 343 millions de dollars, en constante augmentation depuis 2005. L’utilisation de ces armes par les forces armées fait polémique depuis le début des révoltes, notamment en Belgique et en Italie.

L’Italie est le plus important vendeur, avec plus de 111 millions de dollars pour l’année 2009, loin devant Malte et l’Allemagne.

Sur le total des années 2005-2009, l’Italie est toujours devant (276 millions), suivie de la France (210 millions), de la Grande-Bretagne (119 millions) et de l’Allemagne (83 millions). Ce n’est pas très surprenant que ces pays soient en tête, puisqu’ils font partie des principaux vendeurs mondiaux.

La France a «fait son chiffre» essentiellement grâce à l’année 2008, où elle a vendu des équipements d’armement pour plus de 112 millions de dollars. Pour l’industrie militaire hexagonale, la visite officielle de Kadhafi en décembre 2007 semble donc avoir été une affaire bénéfique.

The Guardian note toutefois que les chiffres ne sont pas totalement sûrs pays par pays, des entreprises anglaises pouvant par exemple obtenir des permis de vente en passant par la France.

Si l’on regarde de manière plus précise pour la France, en 2009, sur 30 millions de dollars de chiffre d’affaires, notre pays a vendu principalement du matériel pour l’aviation pour plus de 17 millions.

Dans les tableaux de l’Union européenne, la catégorie Ml10 concernée désigne ainsi les avions non-habités et les équipements aériens modifiés car destinés à un usage militaire. Le tableau ci-dessous indique le total des ventes sur 2005 à 2009 pour la France:

(Thomas Guillembet, Liberation.fr)

Jean Guisnel, journaliste et auteur du livre Armes de corruption massive, secrets et combines des marchands de canon, interrogé le 25 février par Rue89, expliquait alors: «Ceux qui sont concernés par des contrats récents, ce sont MBDA, filiale d’EADS, pour les missiles anti-char Milan, EADS Défense et Sécurité pour des réseaux de télécommunication, et le pool Dassault-Thales-Snecma Sofema pour la rénovation des Mirage. A mon avis, ce sont les plus importants».

Les chiffres des ventes d’autres pays non-européens, notamment ceux de la Russie et la Chine, ne sont pas connus.

Thomas Guillembet, (Liberation.fr)

Voir aussi : Rubrique Libye, rubrique Défense, rubrique Affaires,

Jean-Pierre Filiu : « Al-Qaida est totalement dépassée par la lame de fond arabe »

Jean-Pierre Filiu :

Les manifestants se sont mobilisés au nom de valeurs que les Djihadistes récusent.

Entretien avec Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po, conseiller des Affaires étrangères, il a été en poste en Jordanie, en Syrie et en Tunisie, ainsi qu’aux États-Unis.

Mouamar Kadhafi  dénonce l’influence d’Al-Qaida dans le soulèvement de la Libye. Que sait-on vraiment de la présence ou non de djihadistes dans ce pays ?

La dénonciation de Ben Laden par M. Khadafi serait dérisoire si elle n’intervenait pas dans un contexte aussi tragique. La Libye a certe été, en mars 1998, le premier Etat à émettre un mandat d’arrêt international contre le chef d’Al-Quaida, à l’heure où peu de service de renseignement avaient pris la mesure de cette menace globale.

Tripoli avait en effet écrasé les maquis  djihadistes de Cyrénaïque et les dirigeants des groupes islamiste combattant libyens (GICL) avaient rejoint Oussama Ben Laden en Afghanistan. Le GICL a depuis été absorbé par Al-Quaida et il n’existe plus sur le terrain depuis une quinzaine d’années. Un certain nombre de djihadistes repentis se sont même ralliés dernièrement au régime de Kadhafi, qui agite cet épouvantail pour repousser l’heure de vérité.

Le colonel Kadhafi a été, par le passé, un parrain du terrorisme international, pourquoi cette opposition, aujourd’hui à Al-Qaida ?

Il est le doyen des chefs d’Etat arabes et tous les moyens lui ont été bons pour perpétuer un pouvoie absolu. La confrontation avec l’Occident a longtemps été son fonds de commerce et les sanctions internationales lui ont permis de resserrer le contrôle de la population par les Comités révolutionnaires. Il a ensuite profité de l’effet d’aubaine suscité, après les attentats du 11 septembre, par « la guerre globale contre la terreur ». Il a proposé ses services dans ce cadre et renoué avec les Etats-Unis sur cette base. Il n’a dès lors plus cessé d’exagérer la menace d’AL-Quaida, alors même qu’elle  avait disparu en Libye.

Comment Al-Qaida vit-elle ces soulèvement et ces révolutions arabes ?

Al-Qaida est totalement dépassée par le vague de fond qui traverse le monde arabe, car ce mouvement démocratique invalide tout ce qui les djihadistes proposent en termes de programmes et professent en termes d’analyses. Ces soulèvements populaires ont renversé, en peu de temps, des régimes qu’Al-Qaida n’a jamais sérieusement menacé en plus de vingt ans d’existence. Les manifestants se sont mobilisés en masse au nom de valeurs démocratiques que les djihadistes abhorrent et combattent.

Ben Laden et ses acolytes espèrent une contre-révolution violente qui pourrait les remettre en selle. Une fois de plus, Al-Qaida attend son salut de ceux qu’elle présente comme ses pires ennemis et qui, tel Kadhafi, la désigne pour s’accrocher au pouvoir.

Recueillis par Gilles Paris (Le Monde)

Jean-Pierre Filiu est l’auteur de La Véritable histoire d’Al-Qaida (Pluriel, 384 p., 9,50 euros) .

Voir aussi : Rester mesurés face à la menace du terrorisme

Les amitiés libyennes de Patrick Ollier

Patrick Ollier et Mam

Le compagnon de Michèle Alliot-Marie, Patrick Ollier, avait été relativement épargné par le scandale qui touche la ministre des affaires étrangères. Ce n’est plus le cas : le quotidien Libération revient, jeudi 17 février, sur les amitiés moyen-orientales du ministre des relations avec le Parlement. Et rappelle que le général Rondot, acteur-clé de l’affaire Clearstream, avait enquêté sur M. Ollier et ses relations avec la Libye.

Un amoureux de la Libye

Patrick Ollier, ancien président de l’Assemblée nationale, ancien président de sa commission économique également, est familier du pays dirigé d’une main de fer par le colonel Kadhafi. Président, durant ses longues années de parlementaire, du groupe d’amitié franco-libyen, qu’il a fondé, il a effectué nombre de voyages dans ce pays, le dernier datant du 23 octobre 2010, selon l’ambassade de France en Libye.

Il fut le vice-président de l’association France-Libye. Fondée par l’archéologue spécialiste de ce pays, André Laronde, décédé le 1er février, elle se veut « l’instrument d’un partenariat renforcé entre nos deux pays dans tous les domaines de coopération, culturel, économique et scientifique ».

Il est aussi souvent cité pour sa participation à des conférences et autres activités de la Chambre de commerce franco-libyenne, qui regroupe de nombreuses grandes entreprises françaises désireuses d’investir dans ce pays et dont le siège est situé à Rueil-Malmaison, commune dont le maire n’est autre que M. Ollier .

En 2003, selon Jeune Afrique, Patrick Ollier est chargé par Jacques Chirac d’aller porter auprès de Mouammar Kadhafi un message sur la nécessité de soutenir la France dans la lutte contre la guerre en Irak. Il accompagnera le chef de l’Etat lors d’un voyage dans le pays l’année suivante.

Les soupçons de Rondot

En 2004, le général Rondot commence à enquêter sur les amitiés libyennes de M. Ollier. « Compromission de POL. Irak, Libye, Syrie », note l’espion dans ses fameux petits carnets. POL est son code pour le compagnon de Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la défense. Pour le général, il est soupçonné d’avoir avec certains pays arabes des « accointances excessives ».

Un article de France Soir, en mars 2005, insinue que M. Ollier est soupçonné d’avoir proposé à Thales, entreprise travaillant notamment pour le ministère de la défense, de l’aider à négocier un gros contrat avec le régime libyen. Il est également dit que Thales aurait alors enquêté sur lui. Furieux, M. Ollier somme Denis Ranque, président du groupe, de démentir, ce que ce dernier fait sans rechigner. Il affirme par la suite qu’un ancien de Thalès, membre de la DGSE, alimente le général Rondot en rumeurs contre lui.

A partir de 2006, Patrick Ollier fut l’artisan d’une tentative de rapprochement avec la Libye, dont le point d’orgue fut le projet de vendre un réacteur nucléaire civil au pays. M. Ollier explique alors que « Tripoli veut retrouver sa place dans le concert des nations et a engagé l’ouverture de son économie à l’Occident ».

Celui qui n’est alors que parlementaire regrette, dans Le Nouvel Observateur, que d’autres pays fassent des affaires en Libye tandis que « la France ne récolte que des miettes ». La raison, selon lui : « Les Anglo-Saxons savent mettre leur diplomatie au service de leurs entreprises. Nos fonctionnaires en sont loin ».

La torture en Lybie, « reliquat de pratiques anciennes »

En juillet 2007, suite à la libération des infirmières bulgares condamnées à mort par la Libye, Patrick Ollier promettait à L’Express.fr une « normalisation rapide » des relations avec le pays de Kadhafi.

Le « guide suprême » libyen, dont la visite en France, à l’automne, provoque polémique sur polémique, trouve en M. Ollier un indéfectible soutien : « Le colonel Kadhafi est un homme surprenant. Quand vous lui parlez, vous avez l’impression qu’il est ailleurs mais en réalité il vous écoute et possède des capacités d’analyse et de décision qui sont stupéfiantes. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas un personnage fantasque », explique-t-il au Journal du Dimanche. Avant d’ajouter qu’il « doit peut être exister quelques reliquats de pratiques anciennes comme la torture » en Libye.

Dans les colonnes du Monde, le 16 décembre 2007, M. Ollier assure que « Kadhafi n’est plus le même qu’il y a vingt ans et a soif de respectabilité. Il lit d’ailleurs Montesquieu ».

Selon une note d’Amnesty international fin 2010, « les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile qui tentent de se rendre en Europe en passant par la Libye se trouvent exposés à la torture et à la détention illimitée ». Mercredi 16 décembre, la police libyenne a dispersé violemment des manifestations dans le nord-est du pays, faisant au moins quatre morts et des dizaines de blessés.

Samuel Laurent (Le Monde)

Voir aussi : Rubrique Affaires, rubrique Lybie,

Jusqu’à quand la politique migratoire de l’Union européenne, va-t-elle s’appuyer sur les dictatures du sud de la Méditerranée ?

Camp de travailleurs ayant fuit la Libye

Camp de travailleurs ayant fuit la Libye

Depuis le début des années 2000, l’Union européenne et ses États membres se sont appuyés sur les régimes du sud de la Méditerranée pour externaliser leur politique d’asile et d’immigration. Face aux révoltes populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, leurs réactions montrent que la « défense de la démocratie » et la « non ingérence » ne sont que rhétoriques quand il s’agit de réaffirmer les impératifs d’une fermeture des frontières attentatoire aux droits fondamentaux.

Ainsi, pendant que les forces armées libyennes massacrent les révoltés dans l’ensemble du pays, le colonel Kadhafi brandit le spectre de l’invasion migratoire en menaçant de mettre fin à toute « coopération en matière de lutte contre l’immigration irrégulière » si l’Union européenne continue d’« encourager » les manifestations populaires. Cette dernière, par la voix de sa haute représentante aux affaires étrangères, Catherine Ashton, a dit ne pas vouloir céder au chantage[1] alors même que les instances européennes continuaient de négocier, il y a moins d’une semaine, la participation libyenne à leur politique de bouclage de l’espace méditerranéen.

Suite à la chute de la dictature en Tunisie, quelques milliers de migrants arrivant sur l’île de Lampedusa (Italie) ont en effet été présentés comme une menace contre laquelle l’Union devait se défendre en mobilisant ses alliés d’Afrique du Nord. La « Méditerranée forteresse » devait être défendue au mépris des aspirations des populations et de principes (libertés, démocratie, droits humains…) pourtant présentés comme au fondement de l’UE. Alors que les manifestants d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient se battent contre l’emprise policière, les États européens répondent par des mesures sécuritaires. L’UE promet notamment de débloquer de l’argent pour aider la Tunisie à contrôler ses frontières et empêcher ses ressortissants de mettre en œuvre leur « droit de quitter tout pays y compris le sien » (art. 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme).

Ce faisant, l’UE et ses États membres souhaitent que les accords de coopération migratoire signés par les dictatures et attentatoires aux droits fondamentaux soient repris par les nouveaux régimes. C’est cette politique de guerre aux migrants qui a conduit à ce que des milliers de personnes tentant d’échapper aux patrouilles et autres dispositifs militaires meurent en Méditerranée tandis que des dizaines de milliers d’autres étaient enfermées dans des camps en Algérie, en Egypte, en Libye, en Tunisie… Elle est à tel point au cœur de la diplomatie de l’UE que plusieurs de ses États membres se sont affolés devant l’effondrement de régimes qu’ils arment depuis des années[2]. Aujourd’hui, ces armes sont utilisées contre le peuple libyen en lutte pour ses libertés.

Alors que l’ensemble des États membres est tenté de s’aligner sur la position italienne et de  « ne pas interférer dans le processus de transition en cours dans le monde arabe (…) particulièrement en Libye (…) », il est urgent de rappeler que l’UE est face à une situation historique. Elle doit cesser de soutenir les régimes dont les atteintes aux droits de leurs populations sont redoublées par leur utilisation comme gendarmes de l’Europe.

Seule une réorientation radicale des politique migratoires de l’Union européenne permettra d’ouvrir une nouvelle ère, marquée par moins d’injustices, d’inégalités et d’atteintes aux droits, dans les relations entre l’Union européenne et ses voisins méditerranéens.

Migreurop

Note 1 : http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/cfsp/119397.pdf

Note 2 : La France et la Grande-Bretagne ont annoncé la suspension de livraison de l’exportation de matériel de sécurité, ce qui est une preuve de plus que le régime libyen est soutenu par de nombreux États de l’Union européenne, au nom notamment de la lutte contre l’immigration illégale (Dépêche AFP du 18 février 2011).

 

 

Voir aussi : rubrique Politique de l’immigration, L’Europe les bras ballants,

Regards croisés sur la révolution de jasmin

imed-alibi

Après avoir participé à la grande soirée parisienne en solidarité avec la Tunisie à l’Elysée Montmartre, le jeune percussionniste et compositeur tunisien Imed Alibi a insufflé sa volonté de débattre à Montpellier.  » J’étais en Tunisie mi-décembre en tournée avec Amel Mathlouthi. Juste après un concert à Sfax je suis rentré voir ma famille à Asidi Bouzid. Il y régnait un sentiment d’injustice très fort après la tragédie Bouazizi*. C’est là que tout a commencé. A la différence des revendications de Gafsa en 2008 qui ont été étouffées par le régime, on sentait que cette fois, le peuple irait jusqu’au bout. « 

Concert traditionnel

Les événements qui ont suivi ont montré la puissance de cette volonté. Et ce qui paraissait impensable est arrivé, provocant la fuite du dictateur Ben Ali face au surgissement d’une révolution démocratique et sociale. La soirée de dimanche à La Laiterie se proposait d’interroger ce que cet événement réveille en nous. Le débat très participatif a été suivi d’un concert traditionnel du trio Nainawa.  » C’est une initiative spontanée, citoyenne et apolitique issue de la société civile « , explique Imed Alibi. L’info diffusée via Facebook a réuni une cinquantaine de ses compatriotes auxquels s’ajoutait un public avide de connaissances sur la transition majeure qui se profile au Maghreb et dans le monde arabe.

L’Europe endormie


Pour faire face à ce questionnement, un plateau d’universitaires de choix répond à chaud à cette invitation. Parmi lesquels, l’ex-président de l’université Paul Valéry, Jean-Marie Miossec qui tire d’entrée le constat du silence assourdissant qui pèse en France et en Europe sur cette question. Sans s’attarder sur les effets particulièrement contre-productifs de la diplomatie française, le géographe évoque le raté complet de la diplomatie de L’UE.  » L’Europe semble plongée dans le sommeil des mille et une nuits. Il a fallu attendre un mois avant que la responsable des affaires étrangères de l’UE, Catherine Ashton, évoque le sujet en publiant un communiqué dont le contenu apparaît vide de sens. Alors que dès le début des événements, le président Obama s’est saisi du dossier qu’il a suivi au jour le jour en assurant clairement son soutien au peuple tunisien. «  Le second constat de Jean-Marie Miossec pointe l’absence d’intervention des intellectuels, hormis les sempiternelles thèses qui prônent la nécessité d’un régime fort pour faire barrage aux Islamistes, ou les craintes exprimées que l’équilibre en faveur de certains ne soit modifié.  » Un certain nombre d’intellectuels ne peuvent concevoir que le flambeau de la démocratie soit dans les mains du monde arabe. « 

L’économie aux enchères

Fonctionnaire au ministère des Finances et chargé de mission auprès de l’UE, Mourad Kelnissi dresse pour sa part un panorama optimiste de l’économie tunisienne.  » Le taux d’endettement du pays qui est de 47%, se situe en dessous des standards de l’UE. Le pays dispose d’un système bancaire efficace et les hauts fonctionnaires du ministère des Finances sont compétents et peu corrompus.  » Selon Mourad Kelnissi, les dérives proviennent directement du pouvoir politique. «  La finance publique a été détricotée par morceaux. On a maquillé les finances en créant des comptes bancaires qui échappent à tout contrôle. Le ratio de solvabilité d’une partie des banques pose des problèmes qui sont liés à des prêts à découvert effectués au profit des familles proches du clan Ben Ali. Pour s’en sortir les banques couvraient leurs risques sur les PME-PMI.  » Et l’expert de conclure : «  La révolution n’est pas finie. Une bonne partie de l’économie tunisienne va être mise aux enchères. On peut s’attendre au retour des investisseurs qui s’étaient éloignés à cause des dérives du pouvoir »

L’universalisation


Après le volet diplomatique et économique, le dernier éclairage de la soirée est revenu au philosophe Salim Mokaddem pour aborder ce qui s’est amorcé avec la révolte tunisienne à travers l’analyse des liens peuple/pouvoir/liberté. Le rôle majeur des réseaux sociaux venant rappeler opportunément que  »
la liberté n’est pas un concept national qui s’arrête aux frontières « . Dès lors, les valeurs morales qui fondent les régimes démocratiques sont également à questionner. «  Est-ce que ce sont les Etats qui protègent les peuples ou les peuples qui protègent les peuples ?  » interroge Salim Mokaddem qui nous invite à penser l’événement dans notre propre rapport à la démocratie. «  L’acte déclencheur de Mohammed Bouazizi nous renvoie à la dignité. On ne peut plus continuer à vivre en le faisant comme des animaux (…) L’indifférence meurtrière nous plongerait dans des régressions amnésiques (…) Qu’est-ce qui se passe d’inédit qui nous concerne ici ? » Autant de questions qui doivent faire leur chemin pour rendre pertinente l’universalisation possible du fait tunisien dont l’onde de choc se poursuit…

Jean-Marie Dinh (L’Hérault du Jour)

* Mohammed Bouazizi un jeune surdiplômé qui vendait des légumes pour subvenir aux besoins des siens s’est immolé par le feu le 17 décembre pour protester contre la confiscation de sa marchandise.

Voir aussi : Rubrique Tunisie, le chant des mariées, rencontre avec Raja Ammari, Histoire de la Tunisie, rubrique Afrique ,