Et l’intégrisme économique, on le combat ?

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Selon le dictionnaire Larousse, l’intégrisme est « une attitude et une disposition d’esprit de certains croyants qui, au nom du respect intransigeant de la tradition, se refusent à toute évolution ».

Si une bataille s’engage contre l’intégrisme religieux et ses idées rétrogrades, un autre intégrisme sévit, plus sournoisement, avec l’appui des principaux responsables politiques et des milieux d’affaires. Cet intégrisme, économique celui-là, n’a pas eu besoin de recourir à des moyens barbares pour s’imposer.

Mais, comme l’intégrisme religieux, il défend une tradition, en l’occurrence l’économie néo-libérale, les dogmes sur lesquels elle repose et refuse toute évolution. Les dix commandements de la bible économique néo-libérale sont d’ailleurs bien connus :

  • (1) l’austérité budgétaire tu prôneras ;
  • (2) la dépense publique tu diminueras ;
  • (3) plutôt que les plus riches, les pauvres tu taxeras ;
  • (4) la libéralisation financière tu assureras ;
  • (5) une banque centrale indépendante tu chériras ;
  • (6) le marché tu vénéreras ;
  • (7) la compétitivité tu promouvras ;
  • (8) la privatisation de l’économie tu organiseras ;
  • (9) la déréglementation tu favoriseras ;
  • (10) la propriété privée tu défendras.

L’intégrisme économique a un dieu qu’il vénère : le marché ; et de nombreux prédicateurs médiatiques qui ont pour mission de convaincre les foules de la bonté de ce dieu et, pour les récalcitrants, de nier toute alternative et de promettre l’enfer, sur terre cette fois-ci, à ceux qui douteraient de la véracité des tables de la loi économique.

Il a aussi ses théologiens dont l’un des principaux est Milton Friedman. Bernard Maris rappelait d’ailleurs que « dans un article qui a fait un tabac dans la profession, [Friedman] a avancé la thèse qu’une théorie ne devait pas être testée par le réalisme de ses hypothèses, mais par celui de ses conséquences. Autrement dit, peu importe de faire l’hypothèse que la Terre est plate, tant que ça vous permet d’aller où vous voulez à vélo… Vous pouvez même supposer que la Terre est creuse comme un bol, si vous sentez que votre vélo descend »…

Vive la concurrence… mais pas celle des idées

La « pseudo »-science économique, qui manipule les hypothèses à sa guise et s’arrange avec la réalité si cela lui permet d’asseoir son pouvoir, relève donc plus du domaine de la foi que de la science. Elle est servie idéologiquement par une corporation qui cherche à éradiquer les économistes « hérétiques », que l’on qualifie d’hétérodoxes. Ces gardiens du temple, qui prônent à longueur de temps les vertus de la concurrence, refusent pourtant celle qui devrait s’exercer sur le marché des idées.

En effet, une bataille s’est engagée en France entre les économistes « orthodoxes », défenseurs de la doxa néo-libérale, et les « hétérodoxes » qui militent pour que d’autres approches économiques puissent être développées, discutées et enseignées.

Ces derniers sont actuellement en voie de disparition comme le rappelle l’Association française d’économie politique (Afep) : « Les statistiques montrent que, sur la période 2005-2011, sur 120 recrutements de professeurs, on ne compte que 6 économistes appartenant à des courants minoritaires ».

Etouffer la contestation de l’intérieur

La section 5 du conseil national des universités (CNU), qui conditionne l’entrée et les promotions dans la carrière universitaire en économie, fait preuve d’une grande ouverture d’esprit… C’est pourquoi l’Afep mène la bataille de la défense du pluralisme. Puisque le débat d’idées n’est pas possible au sein de la section actuelle, les intégristes rejetant toute évolution, il a été demandé au ministère de tutelle de créer une autre section au sein de laquelle l’économie pourrait dialoguer sereinement avec les autres sciences sociales, ouvrant ainsi un nouvel espace intellectuel qui ne supprimerait aucun de ceux qui existent.

Après avoir acté cette création en décembre 2014, le ministère est revenu sur sa décision début janvier 2015. Dans l’intervalle, les représentants de l’ordre établi sont montés au créneau afin de tuer dans l’œuf toute remise en question du dogme. Jean Tirole, fort de ses nouveaux galons de « prix Nobel d’économie », a pris la plume afin de dire à la ministre tout le mal qu’il pensait de ce désir de pluralisme. Pour lui, la volonté de s’émanciper de l’orthodoxie « promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme ». Rien que ça…

On reconnaîtra ici aisément l’artifice consistant à accuser son adversaire de ses propres turpitudes. Le président de la section 5 du CNU, Alain Ayong Le Kama, n’est pas en reste. Pour lui, la revendication des hétérodoxes est « très idéologique ». La quasi-totalité des 20 doyens de facultés d’économie s’opposent aussi à ce projet, affirmant que « cette nouvelle section “ fourre-tout ” va essentiellement servir à caser les “ ratés ” ou “ frustrés ” du système universitaire ».

L’intégrisme n’a jamais brillé par sa tolérance. Mais pourquoi les orthodoxes veulent-ils conserver avec eux cette bande d’économistes ratés ? La raison est simple : il faut contrôler toute contestation et il est plus facile de l’étouffer de l’intérieur.

Grèce : étouffer toute stratégie autre en Europe

Le pouvoir d’envoûtement de l’intégrisme économique est puissant puisque la très grande majorité de la classe politique européenne est sous sa coupe comme nous le montre aujourd’hui le traitement de la « question » grecque. Que demande aujourd’hui la Grèce d’Alexis Tsipras ? Que l’on desserre l’étreinte qui étrangle sa population depuis plus de cinq ans et mène à la catastrophe. En effet, le PIB de la Grèce a baissé de 25% depuis 2008 tandis que les salaires et les pensions ont diminué de 40%, tout comme les dépenses de santé et d’éducation. Le taux de chômage dépasse les 25%. La dette, que les politiques imposées par la Troïka (Commission européenne, BCE et FMI) étaient supposées réduire, est passée de 110% du PIB en 2008 à… 175% aujourd’hui.

L’hostilité affichée par les « partenaires » européens à l’égard des propositions du gouvernement grec qui n’ont, de l’aveu de beaucoup, rien de révolutionnaire, est symptomatique de cet intégrisme économique qui cherche à étouffer l’ébauche de toute autre stratégie au sein de l’Union européenne.

La Commission européenne a cherché par exemple à stopper le projet de loi sur « l’urgence humanitaire » promis par Syriza. Tandis que près d’un quart de la population grecque vit sous le seuil de pauvreté, le but était « d’apporter une assistance d’urgence à ceux qui en avaient le plus besoin. (…) Le projet de loi prévoyait d’accorder une allocation logement de 70 à 220 euros à 30.000 personnes (…). Il envisageait une aide alimentaire pour 300 000 personnes et le rétablissement, jusqu’à la fin de l’année, de l’électricité pour les ménages qui se l’étaient vu couper faute de moyen pour payer les factures. Rien de plus. Le coût de cette action était estimé à 200 millions d’euros. Autrement dit, une somme négligeable sur le plan budgétaire. »

Terrorisme intellectuel

Cette stratégie vise à démolir le nouvel exécutif grec ou à le faire rentrer dans le rang afin qu’aucun autre pays en difficulté n’ait à l’avenir l’idée de remettre en question le dogme néo-libéral. Elle est servie par un discours bien rôdé faisant de l’égoïsme et de l’enrichissement personnel les valeurs cardinales de nos sociétés dites modernes tandis que la lutte de chacun contre tous est supposée conduire au bonheur généralisé. Ainsi, ce terrorisme intellectuel a gangréné nos esprits et nous conduit aujourd’hui à accepter l’idée que le pauvre, le chômeur ou l’exclu sont les uniques responsables de leur sort, justifiant ainsi de les laisser se débrouiller aux marges de la société.

Comme l’intégrisme religieux, l’intégrisme économique promeut des valeurs rétrogrades et nous invite à souffrir aujourd’hui afin d’atteindre un bonheur illusoire sans cesse différé. Le combattre est un devoir.

Par Eric Berr (Economiste atterré)

Source Rue 89 23/03/2015

Ces coupes dans les budgets des hôpitaux qui vont faire mal

Marisol Touraine a présenté, à huis clos, les 3 milliards d’économies prévues. Quelque 860 millions proviennent de la « maîtrise de la masse salariale », soit l’équivalent de 22.000 postes.

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En pleine épidémie de grippe, cela ferait désordre. En visite aux urgences de l’hôpital La Pitié Salpêtrière à Paris vendredi 27 février, Manuel Valls et Marisol Touraine se sont auto-congratulés d’avoir réagi « avec détermination » et « au bon moment » face au pic de la maladie.

En revanche, le Premier ministre et la ministre de la Santé n’ont pas dit mot sur les économies prévues dans les budgets des hôpitaux d’ici à 2017. Depuis quelques semaines, le gouvernement dispose pourtant du plan détaillé des 10 milliards d’économies sur les dépenses de santé annoncé il y a presqu’un an.

Facture détaillée

Le 2 février, lors d’une réunion à huit clos avenue Duquesne, Marisol Touraine a présenté les efforts demandés aux hôpitaux à quelques hauts fonctionnaires. D’après un document du ministère de la Santé, que Challenges Soir s’est procuré, la facture s’élève au bas mot à 3 milliards sur 3 ans.

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La mutualisation des achats des hôpitaux et l’obtention de meilleurs tarifs auprès des fournisseurs doivent dégager 1,2 milliard. Les baisses de prix des médicaments et des dispositifs médicaux les plus coûteux rapporteraient 350 millions et les synergies liées aux rapprochements entre hôpitaux voisins quelque 450 millions.

Plus sensible, le développement de la chirurgie dite « ambulatoire », sans nuit à l’hôpital, doit générer 400 millions et la réduction des durées d’hospitalisation 600 millions. Le ministère affiche un objectif ambitieux de 57% d’opérations effectuées en ambulatoire en 2017, contre 43 % aujourd’hui, et estime à 15.000 le nombre de « réhospitalisations » qui pourraient être évitées.

« Le sujet est explosif, confie un connaisseur du dossier, puisque ces gains reposent majoritairement sur la réduction des dépenses de personnel ». Le ministère de la Santé table sur une « maîtrise de la masse salariale » de l’ordre de 860 millions soit l’équivalent de 22.000 postes et 2% des effectifs de la fonction publique hospitalière.

Médecins surveillés

Les médecins des hôpitaux seront mis à contribution sur d’autres postes budgétaires. Comme leurs collègues libéraux, ils devront prescrire de plus en plus de médicaments génériques et limiter les examens redondants. Les enjeux ne sont pas minces. L’amélioration de la pertinence des soins doit permettre d’économiser 3,1 milliards sur l’ensemble des dépenses de santé et la montée en puissance des génériques et biosimilaires 1,3 milliard. Le reste des efforts concerne les établissements médico-sociaux (500 millions), les baisses de prix des médicaments (1,6 milliard) et les gains sur les dispositifs médicaux et prothèses (250 millions). Autant de mesures délicates à annoncer au lendemain de la plus forte grippe à l’œuvre depuis 5 ans.

Contacté, le cabinet de Marisol Touraine n’a pas souhaité répondre aux questions de « Challenges ».

Laurent Fargues

Source :  ChallengeSoir 28 02 2015

Pour nos droits culturels – par Ferdinand Richard, directeur de l’AMI

Les débats législatifs actuels sur la nouvelle répartition des compétences culturelles (loi NOTRe) viennent d’être le théâtre d’un triste chassé-croisé entre Sénat et Assemblée Nationale, bafouant les engagements internationaux culturels de la France, et, au passage, mettant en porte-à-faux le pouvoir exécutif. Certes, ce genre de retournement est au coeur de la mécanique législative. Encore faut-il qu’il s’inscrive dans le respect des lois ratifiées par notre pays.

Dans un premier temps, à la lueur des engagements internationaux de la France, le Sénat, dans un bel effort, a logiquement adopté un amendement sur les droits culturels :
“Sur chaque territoire, les droits culturels des citoyens sont garantis par l’exercice conjoint de la compétence en matière de culture, par l’État et les collectivités territoriales.”

Cet amendement a été ensuite rejeté par les députés, non pas à l’endroit de la compétence, mais au motif de l’existance douteuse de ces droits culturels.
Ainsi, Monsieur Patrick Bloche, Président de la Commission Culture de l’Assemblée Nationale, déclare à la tribune: « On peut parler de droit à la culture pour tous mais « droits culturels » n’est défini dans aucun texte en tant que tel », et Monsieur le Député Travert, rapporteur, ose ajouter: « Il est quand même difficile de faire référence à des droits qui ne sont identifiés dans aucun texte à l’heure d’aujourd’hui ».

Ces déclarations sont ignorantes des textes d’engagement internationaux signés par la France dans le sens de la reconnaissance des droits culturels (par exemple, article 5 de la Déclaration Universelle sur la Diversité Culturelle de 2001: « L’épanouissement d’une diversité créatrice exige la pleine reconnaissance des droits culturels, tels qu’ils sont définis à l’article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et aux articles 13 et 15 du Pacte International relatif aux Droits Economiques, Sociaux et Culturels », ou, mieux encore, article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme: « Tous les êtres humains sont égaux en dignité et en droit »… garantir l’égalité en dignité, c’est reconnaitre le droit de chacun d’échapper à toute Culture dominante).

De surcroît, elles sont proprement ahurissantes dans la bouche de dignes représentants du peuple, et donnent à penser qu’au-delà de l’ignorance, des forces de lobby sont à l’oeuvre pour empécher la reconnaissance de ces droits.

On pourra les trouver autant auprès des jusqu’au-boutistes du jacobinisme, arc-boutés sur la négation des langues régionales par exemple, qu’auprès des monopoles globaux de l’Industrie des Loisirs, pour qui « diversité culturelle » est synonyme de fragmentation du marché et donc de perte de profit.

Il ne faudrait pas croire que l’impact de ces crispations se limite aux seules luttes de pouvoir entre Etat et pouvoirs locaux, ou ne revèterait d’intéret que pour « les professionnels de la profession ».

Nous sommes tous concernés.

Les artistes créatifs et leurs opérateurs, les habitants désireux de pratiquer les Arts, les entreprises culturelles locales, impatientes de s’affranchir du joug des monopoles globaux des Loisirs, les patrimoines des communautés locales et leur légitime soif de reconnaissance, les associations et les collectivités désireuses de participer à « la sono mondiale », les descendants d’immigrés en quète de reconnaissance, en un mot l’ensemble de la population résidant dans l’héxagone va souffrir des dernières décisions de l’Assemblée Nationale en la matière, sans parler des dommages induits que subiront nos actions culturelles à l’international, déjà bien insatisfaisantes si l’on en croit le rapport 2013 de la Cour des Comptes.

Surtout, pour un certain nombre de lanceurs d’alerte culturelle s’interrogeant sur la place de la Culture dans le mécanisme de l’intégration républicaine, et au moment où il ne fonctionne plus aussi bien que les français de souche aiment à le croire (les tragiques évènements de janvier viennent de le démontrer de manière implacable), ce nouveau reniement dépasse le seul débat législatif pour témoigner de l’affaiblissement général de nos politiques culturelles à la française, celles dont récemment encore nous nous piquions de fertiliser les autres Cultures dans le monde, avec une pointe de suffisance, .
La question ne s’arrète pas à la compétence culturelle. Il faut reprendre tout le métier.

Le plus triste dans ce débat, c’est qu’il crée une division entre défenseurs de la création artistique et militants des Droits Culturels. Les anathèmes fusent (« élitisme », « populisme », « corporatisme », « instrumentalisation »), comme si l’on pouvait ignorer que l’un ne va pas sans l’autre.

La dignité de la personne s’appuye sur les Droits Culturels, et la liberté de création aussi.

J’habite les quartiers nord de Marseille depuis 26 ans.

Co-fondateur de la Friche Belle-de-Mai, je suis au quotidien depuis 23 ans les tentatives des habitants de ces quartiers, jeunes et plus tout jeunes, pour élaborer tant bien que mal « leur » Culture (forcément hybride), seule viatique pour un dialogue respectueux, digne et gratifiant, sans lequel toute idée d’intégration à la République est vaine.

J’ai compris trois choses:
– Certains d’entre eux peuvent devenir les artistes excellents dont notre pays tire profit d’image, sans retour sur investissement (sur un euro gagné par tel danseur contemporain « issu de la diversité » reconnu internationalement, combien retournent dans son quartier d’origine sous forme d’investissement public pour la Culture?)

– Il est inapproprié (voire téméraire !) de pénétrer ces quartiers dans la posture de l’expert artistique qui « apporterait la Culture à ceux qui n’en ont pas ». C’est une insulte faite aux Droits Culturels des habitants. Mettons fin à l’humanitarisme culturel, à l’occupationnel culturel, à la fausse « Culture pour tous », à l’indiscutable échec de « l’accès à la Culture » (laquelle?), à la domination du soi-disant Beau sur le soi-disant Moche (qui décide?), au mensonge sur « le rapprochement des publics » (séparés par un gouffre sociologique que plus aucun cache-sexe n’arrive à escamoter)…

– De nombreuses causes de conflit dans le monde sont d’ordre culturel. La disparition de véritable politique culturelle publique dans ces quartiers a été remplacée par diverses dérives totalitaires, religieuses ou pas, toutes capables de générer les plus grandes violences (et par ailleurs toutes très attentives au formatage culturel, mais pas celui de la République !). Ceux qui ont acté la disparition de la Politique de la Ville dans les années 90 en partagent pleinement la responsabilité, et leurs commentaires théâtraux sur les tragiques évènements de janvier mériteraient une certaine retenue.

Bref, quelques soient les effets de manche des uns et des autres, je le confirme: vu d’ici, la Culture est bien à deux vitesses, elle est bien au service du prestige national, elle n’est pas un Droit.

Dans un pays où le Ministère de la Culture est aussi celui de la Communication, où certaines régions (la mienne) se dotent d’un Vice-Président à la Culture qui est aussi celui du Tourisme, où l’on brade la diffusion des oeuvres à des quasi-monopoles, prétendre que, comme au bon vieux temps des années soixante,  les Politiques Culturelles actuelles (ou le mille-feuille qui en tient lieu) suffisent à garantir à la Culture une place centrale dans la construction du Citoyen est une chimère.

Au bout du compte, la Culture est bien réduite à un objet que l’on consomme (quand on en a les moyens) après une journée de travail bien remplie.

Elle sera peut-être demain propagande officielle au service d’un pouvoir autoritaire ultra-centralisé.

Dans le même temps, loin de la capitale, de nombreuses raisons, non seulement philosophiques, européennes mais aussi technologiques, pousseront de plus en plus les bassins de population à participer au Monde, c’est-à-dire à être attractifs non seulement vis-à-vis de l’extèrieur, mais aussi vis-à-vis de leur propre jeunesse, à tirer profit (au sens noble) des compétences créatives de chacun.

Ces populations ne sauraient atteindre leur objectif sans affranchir leur politique culturelle du modèle jacobin, sans l’amarrer solidement sur les quelques textes universels et fondateurs dont Messieurs Bloche et Travert n’ont pas connaissance.

Un jour ou l’autre, à partir de la somme de ces politiques culturelles locales, le processus européen, préoccupé par sa paix interne tout autant que par la répartition équitable des biens communs sur son territoire, sera inévitablement conduit à proposer un cadre culturel global.

Par la négociation, (cf. Jean Michel Lucas: « la palabre »), nous devrons nous assurer, quelque soit la répartition administrative des compétences, que cette construction se fera du bas vers le haut et non l’inverse, et qu’elle respectera l’autonomie, la dignité et le geste artistique du plus humble d’entre nous, fût-il dans le territoire le plus périphérique de l’Union.

A ce jour, je ne vois pas de mission plus noble pour les parties prenantes à la Culture.

 

Ferdinand Richard

PS: Je me tiens volontiers à disposition de Messieurs Bloche et Travert pour accompagner une salutaire remise en jambes lors du Forum Mondial de la Culture organisé par CGLU (Cités et Gouvernements Locaux Unis, le plus grand réseau mondial de pouvoirs locaux, porteur de l’Agenda 21 de la Culture) à Bilbao les 19 et 20 mars prochains.

Ferdinand Richard est directeur/fondateur de l’A.M.I. à Marseille. Plateforme de développement culturel local, cette structure originellement dédiée à la musique propose depuis 30 ans de nombreux ateliers de formation, des résidences d’artistes, des festivals, un incubateur d’entreprises culturelles, etc… et présente un important volet de coopération internationale (Afrique, Moyen-Orient, Russie, Asie, Amérique Latine).

– Membre de la Friche Belle-de-Mai/Marseille depuis son origine, en 1992, et associé à sa direction pendant 8 années, il est aussi président du Fonds Roberto Cimetta pour la mobilité des artistes et opérateurs entre Europe et Monde Arabe.

– Il a été de 1996 à 1999 président du Forum Européen pour les Arts et le Patrimoine (aujourd’hui Culture Action Europe), plate-forme de réseaux culturels européens, et de 2001 à 2004 président du Conseil d’Orientation du Certificat Européen en Management Culturel, Fondation Marcel Hicter/Bruxelles.

– Il est membre du Conseil d’Administration de l’Observatoire des Politiques Culturelles, et intervient depuis de nombreuses années dans plusieurs universités/écoles supérieures, Lyon, Grenoble, Bordeaux, Alexandrie, Fribourg, etc…

– Depuis 2006, il est aussi collaborateur/expert de la commission « Agenda 21 de la Culture » de CGLU (Cités et Gouvernements Locaux Unis), et depuis 2010 coordinateur du panel d’experts du Fonds International pour la Diversité Culturelle de l’UNESCO.

– de 2007 à 2010, il a été responsable national de la Commission Culture du parti EELV.
– Il a mené pendant près de 20 ans une carrière de musicien et producteur.

Source Blog Médiapart de l’AMI (Aide aux musiques innovatrices 20/02/2015

Voir aussi : Actualité France, rubrique Politique culturelle,

“Loin du Vietnam” enfin proche

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“Loin du Vietnam” était invisible. Arte Editions ressort ce film collectif unique en son genre. Une œuvre politique à laquelle participèrent notamment Jean-Luc Godard, Joris Ivens, William Klein, Alain Resnais… et Chris Marker.

Peu nombreux sont les cinéphiles à avoir vu Loin du Vietnam, film politique devenu mythique à force d’invisibilité, et dont l’opportune sortie en DVD chez Arte Editions élargira le cercle des happy few en donnant à tous ceux qui n’ont fait qu’en entendre parler de vraies raisons de l’apprécier. Sortie en décembre 1967, cette œuvre collective entreprise par Chris Marker, et à laquelle participèrent Jean-Luc Godard, Joris Ivens, William Klein, Alain Resnais et quelques autres, vit son exploitation stoppée au bout de quelques jours, à cause de menaces d’attentats émanant de groupes d’extrême droite. « Il en existe un si petit nombre de copies que Resnais m’a confié ne l’avoir lui-même jamais revue, précise l’historien Laurent Veray, auteur d’un excellent petit livre vendu avec le DVD. Lorsqu’il m’arrive de le montrer à mes étudiants de Paris 3, je suis surpris de voir à quel point le film « fonctionne » toujours. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des productions militantes des années 1960 et 1970, tant elles sont dogmatiques et datées. »

Ouvert à la contradiction

C’est que Loin du Vietnam n’a rien d’ordinaire. Conçu en réaction à l’intervention américaine en Extrême-Orient, il n’adopte pas un point de vue univoque et s’ouvre même à la contradiction. « A New York, William Klein ne filme pas seulement les manifestations anti-guerre ; il filme aussi la grande parade et les drapeaux des manifestants pro-gouvernement, relève Laurent Veray. Tout en étant clairement positionné contre la guerre, Loin du Vietnam échappe à tout manichéisme et rend compte de la complexité de la situation en nous laissant une marge d’interprétation. »

Film à sketches dont chacun porte la marque, le style de son auteur, il emprunte à des formes variées. Si la partie de Klein adopte l’esthétique du cinéma direct, celle d’Alain Resnais est une fiction, dans laquelle Bernard Fresson joue un intellectuel de gauche tenant à sa femme silencieuse un long discours empreint de mauvaise conscience. A travers ce personnage agaçant, qui disserte sur son impuissance face au conflit, le cinéaste de La guerre est finie interroge l’utilité du film lui-même.

« A l’époque, ce sketch est celui qui a fait l’objet des commentaires les plus critiques. Avec celui de Godard, dans lequel le cinéaste suisse se montre derrière une caméra. Cette sorte d’autoportrait brechtien a irrité beaucoup de monde. On y a vu une forme de mégalomanie, alors que c’est tout au contraire un film d’une grande honnêteté intellectuelle, dans lequel Godard rend compte de ses difficultés à répondre à la commande. »

Effets de résonance

Quant à l’intervention de Joris Ivens, elle offre à Loin du Vietnam ses plus belles images. « Des plans très émouvants de Vietnamiennes fabriquant des abris anti-bombardements extrêmement rudimentaires et une troupe de théâtre d’Hanoï. On y trouve le visage de cette jolie femme qu’Ivens a souvent réutilisé. »

Si les séquences du film peuvent être appréciées isolément, leur assemblage produit de nombreux effets de résonance et de correspondance, qui confèrent à l’ensemble une réelle cohérence. « Voilà le grand apport de Chris Marker, dont le montage extrêmement complexe tisse des liens d’un sketch à l’autre. » Plus que godardienne, ivensienne, kleinienne ou resnaisienne, Loin du Vietnam est en définitive une œuvre markerienne, jusque dans le rapport réflexif qu’elle entretient avec le cinéma. « Dans ce film, comme toujours chez Marker, le spectateur reste conscient de la position qu’il occupe face aux images. Il n’est jamais passif. Chez lui, il ne faut jamais prendre une image pour ce qu’elle est censée montrer, mais aller au-delà de l’image, la creuser par un travail de montage — autrement dit, de cinéma. »

N’en déplaise aux laudateurs de Michael Moore et de ses épigones, revoir aujourd’hui Loin du Vietnam, c’est se rappeler que le cinéma politique ne saurait être uniquement politique : qu’il doit aussi être du cinéma. Telle est l’une des leçons de ce film collectif dont les auteurs, y travaillant, avaient en tête Guernica« Une peinture qui renvoie à une réalité terrible, mais une œuvre d’art à part entière. Et qui porte justement parce que c’en est une. »

François Ekchajzer   

1 Loin du Vietnam est disponible chez Arte Editions au prix de 25 €. En complément de programme : La Sixième Face du Pentagone, court métrage de Chris Marker et François Reichenbach sur la manifestation organisée à Washington le 21 octobre 1967 contre la guerre du Vietnam. Les plus fortunés pourront se procurer pour 80 € Planète Marker, coffret de dix DVD réunissant, outre Loin du Vietnam : La Jetée (1962), Le Joli Mai (1962), Le fond de l’air est rouge (1977), Sans soleil (1982), A.K. (1985), Mémoire pour Simone (1986), Le tombeau d’Alexandre (1993), Chats perchés (2004)…

Source : Télérama 15/02/2015.

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Vietnam, rubrique Art,

« L’Egypte ne doit pas continuer à être l’otage de la vision américaine »

La France doit signer lundi au Caire sa première vente de Rafale à l'étranger avec l'Egypte. Le contrat porte sur 24 appareils, sur une frégate multimissions FREMM, fabriquée par le groupe DCNS, ainsi que des missiles fabriqués par MBDA, pour un montant de 5,2 milliards d'euros.

La France doit signer lundi au Caire sa première vente de Rafale à l’étranger avec l’Egypte. Le contrat porte sur 24 appareils, sur une frégate multimissions FREMM, fabriquée par le groupe DCNS, ainsi que des missiles fabriqués par MBDA, pour un montant de 5,2 milliards d’euros.

Le contrat de vente d’avions Rafale français illustre la volonté du Caire de s’affranchir de la tutelle de Washington, estiment des experts.

La conclusion d’un contrat de vente par la France de 24 avions Rafale à l’Egypte illustre la ferme volonté du Caire de diversifier ses sources d’armements et de s’affranchir de la tutelle américaine, selon des experts.

La France doit signer lundi au Caire sa première vente de Rafale à l’étranger avec l’Egypte. Le contrat porte sur 24 appareils, sur une frégate multimissions FREMM, fabriquée par le groupe DCNS, ainsi que des missiles fabriqués par MBDA, pour un montant de 5,2 milliards d’euros.

L’Egypte était dépendante depuis plusieurs années des Etats-Unis qui allouent chaque année à leur grand allié arabe 1,5 milliard de dollars, dont environ 1,3 milliard en assistance militaire.

Une partie de cette aide avait cependant été gelée en octobre 2013 et conditionnée à des réformes démocratiques après la destitution en juillet par l’armée, alors dirigée par Abdel Fattah al-Sissi aujourd’hui chef de l’Etat, du président islamiste Mohamed Morsi. L’éviction du premier président élu démocratiquement dans le pays avait été suivie d’une terrible répression contre ses partisans.

« Ce contrat est un message implicite aux Etats-Unis leur signifiant que l’Egypte ne va plus compter uniquement sur des approvisionnements américains en armement », estime à l’AFP le général à la retraite Mohamed Moujahid al-Zayyat, expert au Centre régional des études du Moyen-Orient basé au Caire.

Pour cet expert, Le Caire n’admet plus de faire l’objet de « chantage » dans ses relations militaires avec les Etats-Unis. Ces derniers ont, selon lui, « leur propre approche quant à la restructuration de l’armée égyptienne » et « s’opposent à la doctrine de cette armée de continuer à croire qu’Israël est son principal ennemi ». Les Etats-Unis ont assuré vendredi qu’ils n’avaient rien à redire à propos de ce contrat.

Pour Ahmed Abdel Halim, un militaire à la retraite et ancien président du comité de la sécurité nationale au sein du Sénat égyptien, « la diversification des sources d’approvisionnement en armes et en technologie est de nature à dissuader tout pays d’exercer un quelconque monopole sur l’Egypte ou lui faire subir un chantage ».

L’Egypte « ne doit pas continuer à être l’otage de la vision américaine », estime cet analyste en référence aux divergences entre les deux pays sur le dossier des droits de l’Homme.

Tourné aussi vers la Russie

Washington a exprimé régulièrement son mécontentement sur la répression menée à partir de 2013 contre les opposants au régime. Plus de 1 400 partisans de M. Morsi ont été tués dans la foulée de son éviction, plus de 15.000 emprisonnés et des centaines condamnés à mort dans des procès de masse expédiés en quelques minutes et qualifiés par l’Onu de « sans précédent dans l’Histoire récente ».

« L’Egypte va acheter des armes des Etats-Unis, de la France, de la Russie et peut-être de la Chine », a pronostiqué Ahmed Abdel Halim.

Alors qu’il était ministre de la Défense, M. Sissi était allé à Moscou en février 2014 rencontrer Vladimir Poutine pour discuter notamment de la livraison d’armements russes à l’Egypte.

En septembre, des médias russes avaient assuré que les deux pays s’étaient mis d’accord sur la livraison de systèmes de défense anti-aérienne, d’hélicoptères et d’avions de combat pour 3,5 milliards de dollars, financés par l’Arabie saoudite. Depuis, plus rien n’a filtré sur le sujet.

Lors d’une visite d’Etat mardi de M. Poutine au Caire, lors de laquelle les deux pays ont signé un protocole d’entente pour la construction d’une centrale nucléaire pour la production d’électricité en Egypte, les présidents égyptien et russe se sont mis d’accord sur la poursuite de leur coopération militaire.

Selon Mathieu Guidère, spécialiste de géopolitique du monde arabe, « l’Egypte va continuer à acheter normalement des armes aux Américains. Mais elle achètera aussi des armes à la Russie comme on l’a compris de la dernière visite au Caire du président russe, ce qui la met dans une meilleure position face aux Etats-Unis ».

Depuis le début de la répression de l’opposition, l’Egypte est confrontée à la montée en puissance dans le Sinaï (nord-est) de jihadistes liés au groupe Etat islamique (EI), qui contrôle de vastes territoires en Irak et en Syrie, et craint d’être déstabilisée par le chaos libyen sur son flanc ouest.

Haitham El-Tabei

Source : L’Orient du Jour 15/02/2015

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