Dans le dernier spectacle de Daniel Villanova « La croisade des Rabat-joie, on découvre du gaz de schisme dans un village foldingue de Bourougnan. Au théâtre de la mer à Sète le 29 juin
On connait les personnages hauts en couleur qui peuplent le petit monde de l’auteur interprète, Daniel Villanova. Son theâtre qu’il qualifie lui-même de « comico-maquisard » a longtemps mis en vie les personnages typiques de la région dans la fictive bourgade héraultaise de Bourougnan. Le rire villanovien comme instrument de résistance s’est longtemps grimé sous les traits hilarants des figures du village. « Mes personnages, ça fait trente ans que je les travaille. Je peux leur faire dire ce que je veux. »
Son spectacle Jean-Charles président*, qui fait référence à la campagne de Nicolas Sarkozy marque un tournant dans la forme que l’humoriste donne à ses spec- tacles. « Dans le public, il y a des gens qui venaient voir les jambes de Lucette et qui n’ont pas été déçus du voyage. » Avec l’évolution libérale de la société et la déshumanisation qui l’accompagne, le ton de l’artiste est devenu beaucoup plus militant. «L’humour, si on l’enveloppe trop, les gens entendent ce qu’ils veulent. J’ai évolué dans ma forme d’expression parce que je sens que là, on est vraiment prêt du mur. Maintenant je ne laisse plus le choix. Je suis militant de la libre pensée. Cet aspect a toujours suinté dans mes pièces, mais maintenant je dis vraiment les choses. »
Cette décision modifie un peu la donne pour ce qui concerne les maires des petites communes « qui préfèrent les spectacles plus consensuels », mais aussi dans le public. « En génèral les gens interviennent moins lorsque vos propos sont plus affirmés. Je me souviens d’un type qui est venu me voir après le spectacle et qui m’a dit je suis à l’UMP mais j’ai beaucoup ri. Je lui ai répondu : personne n’est parfait. »
Avec son nouveau spectacle, La croisade des Rabat-Joie, Daniel Villanova, poursuit sur la voie de l’engagement. Horreur et peut-être perdition, les habitants de Bourougnan sont en émoi après la découverte d’un énorme gisement de gaz de schiste dans la commune. On fait confiance au bateleur pour insuffler dans la tête de ses personnages l’émancipation intellectuelle suffisante pour sauver le village de la catastrophe annoncée.
JMDH
*Disponible aux éditions Un jour une nuit.
La croisade des Rabat-Joie, au Théâtre de la mer le 29 juin. Réservations au 04 99 04 71 71.
Voir aussi : Rubrique Agenda, rubrique Culture d’OC
La pub c’est magique. Celle là ressemble à campagne pour l’armée de terre. C’est la même agence ?
Très tentant, pour un chef d’établissement, de gonfler un peu – voire beaucoup – les notes des élèves qui se destinent au lycée professionnel, au moment d’entrer les moyennes dans le logiciel prévu à cet effet.
Le tout-puissant Affelnet, aussi surprenant que cela puisse paraître, est en effet le seul à décider de l’avenir professionnel de ces élèves. Une fois que leurs quatre choix de spécialités sont faits, c’est lui qui affecte automatiquement les aspirants au lycée professionnel dans telle ou telle filière, en fonction des notes, avec une pondération des coefficients selon la matière qui semble la plus importante. Seules quelques filières, assez rares, demandent un entretien préalable à l’issue duquel un avis est émis. C’est notamment le cas de l’hôtellerie/restauration.
Dans la très grande majorité des cas, le logiciel mouline les notes de tous les élèves du bassin [de Gennevilliers, ndlr], afin de départager les uns et les autres.
Pour les secteurs les plus prisés (bac pro Maintenance des véhicules automobiles, et bac pro Accompagnement, soins et services à la personne pour n’en citer que deux), très nombreux sont les recalés à leur premier vœu. Automatiquement, Affelnet va donc rediriger les dossiers de ces élèves sur leur deuxième, puis leur troisième, voire leur quatrième choix, en fonction des places disponibles, et de la moyenne.
Au préalable, il a été conseillé à ces élèves de faire un quatrième choix très modeste, qui ne correspond absolument pas à leur désir professionnel, puisqu’Affelnet peut très bien ne pas affecter l’élève du tout, si ses notes sont trop mauvaises. C’est donc la machine qui détermine quels seront les heureux entrants dans les meilleures filières, sans tenir compte des appréciations.
Dès lors, la petite cuisine interne à chaque établissement peut se mettre en route, et le chef d’établissement, ou son adjoint, seul face au logiciel, est libre de décider d’augmenter telle ou telle moyenne d’élève, qu’il juge « méritant » ou « gentil ». Augmenter les notes de ses poulains, c’est bien compréhensible, cela pourrait même sembler louable, à ceci près que favoriser ses élèves, c’est défavoriser tous les autres élèves du bassin [de Gennevilliers, ndlr]. Pour le chef, c’est tout bénef’ :
c’est bon pour la réputation de l’établissement – souvent des collèges où l’on envoie plus de 50% des effectifs en lycée professionnel, autant que les filières soient reconnues, donc ;
c’est bon pour l’ambiance générale : les élèves sont satisfaits et ont le sentiment d’avoir été bien pris en main.
Dans quelques établissements du bassin de Gennevilliers, la pratique est courante, on encourage même, parfois, les enseignants à pratiquer la « double notation » : si un élève est décidé à aller en lycée professionnel, on augmente systématiquement sa note de plusieurs points. Au moment de rentrer toutes les notes, seuls les élèves des établissements où se pratique la bonne cuisine – celle où les notes obtenues au cours de l’année n’ont plus de valeur – ont donc une chance élevée d’obtenir leur premier vœu. Injuste, mais que ne ferait-on pas pour préserver la paix sociale ?
On sait bien que le contrôle continu, peu coûteux, tend à s’étendre de plus en plus, sous le fallacieux prétexte que les examens seraient « trop stressants ». Mais le contrôle continu ouvre la porte à bien des dérives. Et pour cause, pas facile de rendre un 3/20 à un gaillard de troisième qui se destine au lycée professionnel, dans une matière importante pour son vœu. D’une façon ou d’une autre, le contrôle continu n’est pas une solution : on ne peut pas être juge et partie.
Des solutions existent pourtant : pourquoi ne pas étendre les entretiens à toutes les filières professionnelles ? Pourquoi pas, même, pratiquer un examen, qui porterait sur les matières générales vues au collège, en rapport avec la spécialité demandée ? Si le lycée professionnel a si mauvaise presse, c’est peut-être aussi parce que le recrutement se fait n’importe comment. On peut toujours rêver d’un lycée professionnel d’élite, avec des élèves motivés, qui auraient vraiment gagné leur place, parce qu’ils la voulaient, profondément.
Témoignage d’une professeure de lettres, enseignant dans les Hauts-de-Seine. Elle a tenu à préserver son anonymat, mais vous pouvez la suivre sur Twitter : @Prof_de _cefran. L’orientation des élèves de troisième se décide actuellement. Un quart des 650 000 élèves qui passaient leur bac en 2012 sont en filière pro.
Face aux mutations contemporaines, Jean Varela, le directeur du Printemps des comédiens, qui se tient jusqu’au 30 juin au Domaine d’O à Montpellier, évoque les défis de la politique culturelle publique.
Acteur, directeur de SortieOuest à Béziers et du festival du Printemps des Comédiens à Montpellier, Jean Varela figure aujourd’hui parmi les derniers mohicans. Dans la lignée de Jean Vilar et Gabriel Monnet c’est un acteur convaincu de la décentralisation culturelle et un fédérateur de talents artistiques, qui donne sens à la politique culturelle publique.
Cette troisième saison avec laquelle vous faite l’unanimité vous porte dans un quasi état de grâce. Quels étaient les ingrédients de base de votre programmation??
L’état de grâce, comme vous y allez… J’aime faire la cuisine, mais je n’ai pas vraiment d’ingrédient de base pour travailler la programmation. Je réponds cependant à certaines exigences, qui tournent autour du partage. La programmation est une alchimie particulière. On s’emploie à rassembler des artistes. Après on construit en regardant dans le même temps ce qui émerge. Il y a des renvois, comme par exemple entre les spectacles Kiss and Cry et Nobody, qui proposent chacun à leur manière, des images de cinéma en temps réel. Il s’est également dégagé un fil rouge autour du théâtre allemand avec Les revenants de Thomas Ostermeier, que je voulais faire venir depuis longtemps, le Woyzeck de Marie Lamachère, et le Richard II du Berliner Ensemble.
Le rôle de directeur artistique vous invite à répondre aux enjeux variés de la programmation artistique parmi lesquels l’hybridation des formes. Comment situez-vous l’art proprement théâtral dans cette profusion ?
Je me réfère à l’émotion. Pour présenter Kiss and Cry j’ai inventé une histoire un peu épique qui raconte une visite dans un grenier… Mais la sensualité du spectacle ; ce ne sont que des doigts qui bougent. Si on se réfère à la représentation habituelle du corps dans la pratique théâtrale, au premier abord, on peut éprouver un sentiment lié à l’absence corporelle, alors qu’en réalité, les artistes sont complètement dans leur corps. De la même façon, dans la pièce 300 El X 50 el X 30 EL de F.-C. Bergman, il n’y a pas de texte, mais le procédé narratif, proche du synopsis, nous emporte sans que nous quittions l’art de la représentation dramatique. On a beaucoup dit que le théâtre était en perte de vitesse ces dernières années. J’ai l’impression qu’il envahit d’autres formes d’expression comme la chanson, le cirque, la danse…, un peu comme l’olivier mort qui repart après le gel. Mais qu’est-ce que le théâtre ?
Face à la mutation profonde qui lamine les couches les plus fragiles de notre société et pèse fortement sur les classes moyennes, le spectacle vous paraît-il un moyen d’évasion ?
Je ne considère pas que le spectacle soit un moyen d’évasion dans le sens : offrir une récréation ou un divertissement. Pour moi, c’est un moyen d’édification. J’essaie de faire en sorte que notre action participe à la constitution des individus. Je pense que notre travail devrait se situer au commencement des politiques publiques pour contribuer à la découverte de la part sensible de chaque individu. En s’y prenant très tôt, dès le plus jeune âge, je suis convaincu que nous construirions une société différente, où les uns et les autres seraient plus forts que la crise économique. J’aimerais mesurer notre productivité en terme de bien-être. Envisager les choses ainsi suppose un travail sur le long terme. On a besoin d’un temps long.
Reste qu’aujourd’hui les vertus de la culture semblent loin de prendre le dessus sur les effets immédiats de l’orthodoxie économique. Une partie croissante de la population ne peut plus accéder au spectacle, tandis que le public habituel réduit ses sorties…
On observe concrètement dans notre environnement quotidien le problème du pouvoir d’achat. Les difficultés économiques imposent des choix aux gens qui se demandent : Où vais-je mettre mon argent disponible ? Le Domaine d’O peut procurer un bonheur immédiat avec une programmation qui nous ramène à l’intime, au partage, mais encore faut-il pouvoir le saisir. C’est pour cela que nous avons mis en place un tarif à 8 euros pour les jeunes de moins 25 ans.
Quels choix faites-vous par rapport aux conditions préoccupantes de création et de diffusion ?
Le Printemps est un festival où tous les artistes sont payés. En matière de création, nous affirmons la volonté que le festival redevienne une référence qui entraîne le désir d’autres grandes maisons de théâtre. Nous accueillons cette année beaucoup de programmateurs et de directeurs importants. C’est un travail de retissage pour faire en sorte que les spectacles qui naissent ici, aient une vie en région et hors région.
Que vous inspire la confrontation entre ce qui fonde aujourd’hui les valeurs politiques et culturelles, et notamment la situation alarmante de la culture à Montpellier ?
Je suis très inquiet de cette situation pour les structures. Cela me conforte dans les sentiments que j’ai toujours exprimés en disant : soyez conscients que nos outils qui paraissent immuables sont d’une fragilité extrême. Ils n’existent que par la volonté politique. Cette volonté est grande quand elle porte des projets. On ne doit pas toucher à ça. Il ne faut ni considérer la culture comme un élément d’adaptation budgétaire, ni s’en servir comme un élément de promotion personnelle. Moi je continue à avoir confiance en la chose publique, et j’ai la chance ici, d’avoir avec elle une relation exceptionnellement heureuse. Grâce à l’argent public, je m’efforce de diffuser des valeurs d’ouverture sur le monde dans lequel nous vivons. J’essaie de démontrer qu’à partir du moment où l’on donne les clés, on peut porter les gens très loin.
Rencontre. Michel Terestchenko est venu présenter chez Sauramps, la célèbre expérience sur la soumission à l’autorité de
Milgram, dont il signe la préface.
En 1961, alors que le procès Eichman fait la une des journaux, le psychologue américain Stanley Milgram imagine un programme de recherche sur l’obéissance à l’autorité. Présenté comme une expérience sur l’apprentissage, les sujets actionnent un panneau de commande doté d’une série de commutateurs allant graduellement du choc electrique très léger au choc extrême. Au fil du déroulement, les sujet reçoivent l’ordre de délivrer des chocs de plus en plus élevés aux personnes qui se trompent de réponse.
En réalité, l’expérience visait à déterminer le point de rupture, définit comme le moment où les personnes refusent d’obéir aux ordres des scientifique. A 300 volts, les victimes frappe violemment sur la cloisons, à partir de 315 volts, ils cessent de répondre et les coups s’arrêtent. A la fin de la séance 65% avaient poussé l’obéissance jusqu’à accepter d’envoyer , par trois fois, la décharge maximale de 450 volts.
« Les résultats sont terrifiants et déprimant » constate Milgram qui cherchait, comme Arendt, à s’expliquer les causes de l’extermination massive durant la seconde guerre mondiale. Cette expérience démontre que des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent massivement accomplir des actions abominables au nom de l’obéissance. « L’expérience Milgram met à mal un certain nombre de présuposés, comme celui que les gens ne sont nullement enclin à faire souffrir un innocent. Celui qui voudrait qu’en l’absence de coercition, le sujet reste libre et maître de ses actes, ou encore celui qui pose que le moi profond décide de ses actions à partir d’un choix raisonné de valeurs », souligne Michel Terestchenko.
Plusieurs expériences scientifiques conduites depuis confirment cette tendance « L’expérience a été critiquée en raison des problèmes déontologiques qu’elle soulève. Il serait impossible de la reconduire dans un cadre scientifique aujourd’hui. En même temps, on a autorisé en 2010 la diffusion sur France Télévision de l’émission Le jeu de la mort, où le pouvoir de l’animateur de télévision conduit les gens à commettre des choses cruelles. A un autre niveau, la situation de tournage de la palme d’Or 2013, pose la question du cinéma en tant que système, est ce que l’art a tous les droits ? »
Pour Terestchenko, il faut avoir conscience « de notre vulnérabilité » face aux conséquences potentiellement destructrice de l’obéissance, et au-delà de nous-même, et veiller à contrôler les structures hiérarchiques, qui par nature , s’organisent en exigeant la docilité et la soumission de leur membre, dans les institutions et les entreprises.
Jean-Marie Dinh
Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, ed de La Découverte Zone
10 juin 2013. Le Federal Bureau of Investigation (FBI) et l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) auraient accès aux serveurs de neuf des géants américains de l’Internet, dont Microsoft, Yahoo!, Google et Facebook et Apple, dans le cadre du programme «Prism», selon des révélations du Guardian publiées vendredi dernier. Des informations obtenues par le quotidien britannique grâce à un ancien employé de la CIA, Edward Snowden, qui a dévoilé son identité dimanche. En février dernier, Dan Schiller décrivait la tutelle des Etats-Unis sur le réseau mondial.
Multinationales, Etats, usagers
En France, le fournisseur d’accès à Internet Free reproche au site de vidéo YouTube, propriété de Google, d’être trop gourmand en bande passante. Son blocage, en représailles, des publicités de Google a fait sensation. Free a ainsi mis à mal la «neutralité d’Internet» — l’un des sujets discutés en décembre à la conférence de Dubaï. La grande affaire de cette rencontre a cependant été la tutelle des Etats-Unis sur le réseau mondial.
Habituellement circonscrite aux contrats commerciaux entre opérateurs, la géopolitique d’Internet s’est récemment étalée au grand jour. Du 3 au 14 décembre 2012, les cent quatre-vingt-treize Etats membres de l’Union internationale des télécommunications (UIT, une agence affiliée à l’Organisation des Nations unies) s’étaient donné rendez-vous à Dubaï, aux Emirats arabes unis, pour la douzième conférence mondiale sur les télécommunications internationales. Une rencontre où les diplomates, abreuvés de conseils par les industriels du secteur, forgent des accords censés faciliter les communications par câble et par satellite. Longues et ennuyeuses, ces réunions sont cependant cruciales en raison du rôle déterminant des réseaux dans le fonctionnement quotidien de l’économie mondiale.
La principale controverse lors de ce sommet portait sur Internet : l’UIT devait-elle s’arroger des responsabilités dans la supervision du réseau informatique mondial, à l’instar du pouvoir qu’elle exerce depuis des dizaines d’années sur les autres formes de communication internationale?
Les Etats-Unis répondirent par un «non» ferme et massif, en vertu de quoi le nouveau traité renonça à conférer le moindre rôle à l’UIT dans ce qu’on appelle la «gouvernance mondiale d’Internet». Toutefois, une majorité de pays approuvèrent une résolution annexe invitant les Etats membres à «exposer dans le détail leurs positions respectives sur les questions internationales techniques, de développement et de politiques publiques relatives à Internet». Bien que «symbolique», comme le souligna le New York Times (1), cette ébauche de surveillance globale se heurta à la position inflexible de la délégation américaine, qui refusa de signer le traité et claqua la porte de la conférence, suivie entre autres par la France, l’Allemagne, le Japon, l’Inde, le Kenya, la Colombie, le Canada et le Royaume-Uni. Mais quatre-vingt-neuf des cent cinquante et un participants décidèrent d’approuver le document. D’autres pourraient le signer ultérieurement.
En quoi ces péripéties apparemment absconses revêtent-elles une importance considérable? Pour en clarifier les enjeux, il faut d’abord dissiper l’épais nuage de brouillard rhétorique qui entoure cette affaire. Depuis plusieurs mois, les médias occidentaux présentaient la conférence de Dubaï comme le lieu d’un affrontement historique entre les tenants d’un Internet ouvert, respectueux des libertés, et les adeptes de la censure, incarnés par des Etats autoritaires comme la Russie, l’Iran ou la Chine. Le cadre du débat était posé en des termes si manichéens que M. Franco Bernabè, directeur de Telecom Italia et président de l’association des opérateurs de téléphonie mobile GSMA, dénonça une «propagande de guerre», à laquelle il imputa l’échec du traité (2).
Fronde antiaméricaine
Où que l’on vive, la liberté d’expression n’est pas une question mineure. Où que l’on vive, les raisons ne manquent pas de craindre que la relative ouverture d’Internet soit corrompue, manipulée ou parasitée. Mais la menace ne vient pas seulement des armées de censeurs ou de la «grande muraille électronique» érigée en Iran ou en Chine. Aux Etats-Unis, par exemple, les centres d’écoute de l’Agence de sécurité nationale (National Security Agency, NSA) surveillent l’ensemble des communications électroniques transitant par les câbles et satellites américains. Le plus grand centre de cybersurveillance du monde est actuellement en cours de construction à Bluffdale, dans le désert de l’Utah (3). Washington pourchasse WikiLeaks avec une détermination farouche. Ce sont par ailleurs des entreprises américaines, comme Facebook et Google, qui ont transformé le Web en une «machine de surveillance» absorbant toutes les données commercialement exploitables sur le comportement des internautes.
Depuis les années 1970, la libre circulation de l’information (free flow of information) constitue l’un des fondements officiels de la politique étrangère des Etats-Unis (4), présentée, dans un contexte de guerre froide et de fin de la décolonisation, comme un phare éclairant la route de l’émancipation démocratique. Elle permet aujourd’hui de reformuler des intérêts stratégiques et économiques impérieux dans le langage séduisant des droits humains universels. «Liberté d’Internet», «liberté de se connecter» : ces expressions, ressassées par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton et les dirigeants de Google à la veille des négociations, constituent la version modernisée de l’ode à la «libre circulation».
A Dubaï, les débats couvraient une myriade de domaines transversaux. Au programme, notamment, la question des rapports commerciaux entre les divers services Internet, comme Google, et les grands réseaux de télécommunication, tels Verizon, Deutsche Telekom ou Orange, qui transportent ces volumineux flux de données. Crucial par ses enjeux économiques, le sujet l’est aussi par les menaces qu’il fait peser sur la neutralité du Net, c’est-à-dire sur le principe d’égalité de traitement de tous les échanges sur la Toile, indépendamment des sources, des destinataires et des contenus. Le geste de M. Xavier Niel, le patron de Free, décidant début janvier 2013 de s’attaquer aux revenus publicitaires de Google en bloquant ses publicités, illustre les risques de dérive. Une déclaration générale qui imposerait aux fournisseurs de contenus de payer les opérateurs de réseaux aurait de graves conséquences sur la neutralité d’Internet, qui est une garantie vitale pour les libertés de l’internaute.
Mais l’affrontement qui a marqué la conférence portait sur une question tout autre : à qui revient le pouvoir de contrôler l’intégration continue d’Internet dans l’économie capitaliste transnationale (5)? Jusqu’à présent, ce pouvoir incombe pour l’essentiel à Washington. Dès les années 1990, quand le réseau explosait à l’échelle planétaire, les Etats-Unis ont déployé des efforts intenses pour institutionnaliser leur domination. Il faut en effet que les noms de domaine (du type «.com»), les adresses numériques et les identifiants de réseaux soient attribués de manière distinctive et cohérente. Ce qui suppose l’existence d’un pouvoir institutionnel capable d’assurer ces attributions, et dont les prérogatives s’étendent par conséquent à l’ensemble d’un système pourtant extraterritorial par nature.
Profitant de cette ambiguïté originelle, les Etats-Unis ont confié la gestion des domaines à une agence créée par leurs soins, l’Internet Assigned Numbers Authority (IANA). Liée par contrat au ministère du commerce, l’IANA opère en qualité de membre d’une association californienne de droit privé, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), dont la mission consiste à «préserver la stabilité opérationnelle d’Internet». Quant aux standards techniques, ils sont établis par deux autres agences américaines, l’Internet Engineering Task Force (IETF) et l’Internet Architecture Board (IAB), elles-mêmes intégrées à une autre association à but non lucratif, l’Internet Society. Au vu de leur composition et de leur financement, on ne s’étonnera pas que ces organisations prêtent une oreille plus attentive aux intérêts des Etats-Unis qu’aux demandes des utilisateurs (6).
Les sites commerciaux les plus prospères de la planète n’appartiennent pas à des capitaux kényans ou mexicains, ni même russes ou chinois. La transition actuelle vers l’«informatique en nuages» (cloud computing), dont les principaux acteurs sont américains, devrait encore accroître la dépendance du réseau envers les Etats-Unis. Le déséquilibre structurel du contrôle d’Internet garantit la suprématie américaine dans le cyberespace, à la fois sur le plan commercial et militaire, laissant peu de marge aux autres pays pour réguler, verrouiller ou assouplir le système en fonction de leurs propres intérêts. Par le biais de diverses mesures techniques et législatives, chaque Etat est certes à même d’exercer une part de souveraineté sur la branche «nationale» du réseau, mais sous la surveillance rapprochée du gendarme planétaire. De ce point de vue, comme le note l’universitaire Milton Mueller, Internet est un outil au service de la «politique américaine de globalisme unilatéral (7)».
Leur fonction de gestionnaires a permis aux Etats-Unis de propager le dogme de la propriété privée au cœur même du développement d’Internet. Quoique dotée, en principe, d’une relative autonomie, l’Icann s’est illustrée par les faveurs extraterritoriales accordées aux détenteurs de marques commerciales déposées. En dépit de leurs protestations, plusieurs organisations non commerciales, bien que représentées au sein de l’institution, n’ont pas fait le poids face à des sociétés comme Coca-Cola ou Procter & Gamble. L’Icann invoque le droit des affaires pour imposer ses règles aux organismes qui administrent les domaines de premier niveau (tels que «.org», «.info»). Si des fournisseurs nationaux d’applications contrôlent le marché intérieur dans plusieurs pays, notamment en Russie, en Chine ou en Corée du Sud, les services transnationaux — à la fois les plus profitables et les plus stratégiques dans ce système extraterritorial — restent, d’Amazon à PayPal en passant par Apple, des citadelles américaines, bâties sur du capital américain et adossées à l’administration américaine.
Dès les débuts d’Internet, plusieurs pays se sont rebiffés contre leur statut de subordonnés. La multiplication des indices signalant que les Etats-Unis n’avaient aucune intention de relâcher leur étreinte a progressivement élargi le front du mécontentement. Ces tensions ont fini par provoquer une série de rencontres au plus haut niveau, notamment dans le cadre du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), organisé par l’UIT à Genève et à Tunis entre 2003 et 2005.
En offrant une tribune aux Etats frustrés de n’avoir pas leur mot à dire, ces réunions préfiguraient le clash de Dubaï. Rassemblés en un Comité consultatif gouvernemental (Governmental Advisory Committee, GAC), une trentaine de pays espéraient convaincre l’Icann de partager une partie de ses prérogatives. Un espoir vite déçu, d’autant que leur statut au sein du GAC les mettait au même niveau que les sociétés commerciales et les organisations de la société civile. Certains Etats auraient pu s’accommoder de cette bizarrerie si, malgré les discours lénifiants sur la diversité et le pluralisme, l’évidence ne s’était imposée à tous : la gouvernance mondiale d’Internet est tout sauf égalitaire et pluraliste, et le pouvoir exécutif américain n’entend rien lâcher de son monopole.
Revirement de l’Inde et du Kenya
La fin de l’ère unipolaire et la crise financière ont encore attisé le conflit interétatique au sujet de l’économie politique du cyberespace. Les gouvernements cherchent toujours des points de levier pour introduire une amorce de coordination dans la gestion du réseau. En 2010 et 2011, à l’occasion du renouvellement du contrat passé entre l’IANA et le ministère du commerce américain, plusieurs Etats en ont appelé directement à Washington. Le gouvernement kényan a plaidé pour une «transition» de la tutelle américaine vers un régime de coopération multilatérale, au moyen d’une «globalisation» des contrats régissant la superstructure institutionnelle qui encadre les noms de domaine et les adresses IP (Internet Protocol). L’Inde, le Mexique, l’Egypte et la Chine ont fait des propositions dans le même sens.
Les Etats-Unis ont réagi à cette fronde en surenchérissant dans la rhétorique de la «liberté d’Internet». Nul doute qu’ils ont aussi intensifié leur lobbying bilatéral en vue de ramener au bercail certains pays désalignés. A preuve, le coup de théâtre de la conférence de Dubaï : l’Inde et le Kenya se sont prudemment ralliés au coup de force de Washington.
Quelle sera la prochaine étape? Les agences gouvernementales américaines et les gros commanditaires du cybercapitalisme tels que Google continueront vraisemblablement d’employer toute leur puissance pour renforcer la position centrale des Etats-Unis et discréditer leurs détracteurs. Mais l’opposition politique au «globalisme unilatéral» des Etats-Unis est et restera ouverte. Au point qu’un éditorialiste du Wall Street Journal n’a pas hésité, après Dubaï, à évoquer la «première grande défaite numérique de l’Amérique (8)».
Dan Schiller
Le Monde Diplomatique Juin 2013
Professeur de sciences de l’information et des bibliothèques à l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign.
(1) Eric Pfanner, «Message, if murky, from US to the world », The New York Times, 15 décembre 2012.
(2) Rachel Sanderson et Daniel Thomas, «US under fire after telecoms treaty talks fail», Financial Times, Londres, 17 décembre 2012.
(3) James Bamford, «The NSA is building the country’s biggest spy center », Wired, San Francisco, avril 2012.
(4) Herbert I. Schiller, «Libre circulation de l’information et domination mondiale », Le Monde diplomatique, septembre 1975.
(6) Harold Kwalwasser, «Internet governance», dans Franklin D. Kramer, Stuart H. Starr et Larry Wentz (sous la dir. de), Cyberpower and National Security, National Defense University Press – Potomac Press, Washington-Dulles (Virginie), 2009.
(7) Milton L. Mueller, Networks and States : The Global Politics of Internet Governance, The MIT Press, Cambridge (Massachusetts), 2010.
(8) L. Gordon Crovitz, «America’s first big digital defeat », The Wall Street Journal, New York, 17 décembre 2012.