Electrochoc

«Il y a crise quand l’ancien monde ne veut pas mourir et que le nouveau monde ne peut pas naître.» Cette définition du théoricien italien Antonio Gramsci s’applique à la lettre au moment de tension extrême que subissent la planète financière en général et le monde de la banque en particulier. De l’ancien monde, tout semble encore en place, ou presque. Près de deux décennies après le scandale du Crédit lyonnais, le drame de Dexia en témoigne jusqu’à la caricature : prise de risques inconsidérés, spéculation à coups de «produits» toxiques, tergiversation irresponsable des Etats, «stress tests» bidons et sauvetage public sans contreparties… Comme si chacun se refusait à tirer la moindre leçon de la catastrophe. Aucune mesure sérieuse d’encadrement et de contrôle des instruments financiers n’a été prise, ni en Europe ni aux Etats-Unis, depuis le sévère avertissement de 2008. Au moment où s’esquisse un nouveau plan de sauvetage des banques, cette fois à l’échelle européenne, il faut rappeler à tous qu’une banque est d’abord et avant tout un bien public. Les Etats ne sauraient mobiliser à nouveau des milliards d’euros sans exiger des règles nouvelles et, notamment, une place au conseil d’administration des établissements aidés. Nicolas Sarkozy s’y était refusé en 2008. Les peuples européens ne comprendraient pas aujourd’hui que nul ne soit en charge du rappel permanent et exigeant de l’intérêt général. La politique y joue son crédit. Le monde nouveau ne naîtra pas sans un électrochoc.

Vincent Giret (Libération)

 

Banque : L’Europe passe à l’action

Hier à Bruxelles, les Vingt-Sept se sont mis d’accord sur le principe de renflouer les établissements en difficultés. Sans encore évoquer de contreparties.

Panique à bord : après des mois de déni, les gouvernements européens, secoués par l’effondrement de la banque franco-belge Dexia, admettent enfin qu’il y a un énorme problème bancaire sur le continent. Hier, à Bruxelles, Angela Merkel a reconnu qu’il «est justifié, s’il y a un constat commun que les banques ne sont pas assez capitalisées, que l’on procède (à une recapitalisation), compte tenu de la situation actuelle sur les marchés financiers». En clair, pas question de croiser les doigts en espérant que la confiance revienne, comme voulait le faire Paris. «Pour les marchés, il est important qu’on aboutisse à des résultats, a martelé Merkel. Le temps presse et donc il faudrait que cela se fasse vite.»

Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, a pour sa part annoncé, dans un entretien au Financial Times, que les Vingt-Sept préparaient un plan destiné à renflouer les banques qui en ont besoin : «Il y a un sentiment d’urgence parmi les ministres des Finances. […] Le capital des banques européennes doit être renforcé afin de leur donner une marge de sécurité et ainsi de réduire l’incertitude», sur les marchés. Ce n’est pas encore un Plan Marshall pour les banques, mais ça commence à y ressembler.

Incendie. Les réunions des dirigeants européens vont s’accélérer ces prochains jours, non seulement pour enrayer l’incendie bancaire qui menace, mais aussi pour essayer d’apporter une réponse globale à la crise de la dette souveraine : réunion de la BCE aujourd’hui à Berlin, sommet franco-allemand dimanche, toujours à Berlin, puis Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement les 17 et 18 octobre… Cette fois, les capitales européennes semblent déterminées à éviter la cacophonie de l’automne 2008, lorsque l’Irlande avait garanti sans avertir personne les dépôts de ses épargnants, ce qui avait déclenché une belle panique. «Ce devra être un mouvement ordonné, transparent et égalitaire dans toute la zone», indique l’Elysée.

Merkel insiste aussi pour que la recapitalisation se fasse selon des «critères communs». «Si l’on renforce les banques, ce ne sera pas parce qu’elles sont intrinsèquement malades, mais parce que l’on n’arrive pas à résoudre la question de la dette de la Grèce. Il s’agit de témoigner d’une volonté collective de stabilisation du système financier européen», insiste l’Elysée. Pourtant, «la crise bancaire de 2007 est loin d’avoir été résolue, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, comme le montre l’affaire Dexia, affirme Nicolas Veron, du centre de réflexions Bruegel. Certes, depuis, elle s’est transformée en crise de la dette et désormais les deux s’entretiennent réciproquement : c’est parce que les marchés doutent de la solvabilité des Etats qu’ils doutent de la solidité des banques.» Mais, selon Veron, le problème va bien au-delà d’une question de confiance des marchés : «Il faut qu’une autorité indépendante soit chargée d’identifier les maillons faibles, car il y en a, et qu’elle puisse les traiter en les recapitalisant ou en les restructurant.»

Car pour l’instant, les comptes des banques sont pleins de zones d’ombre que les «stress tests» de juillet n’ont pas permis de lever. En particulier, les établissements français souffrent, aux yeux des marchés, d’avoir conservé un effet de levier trop élevé dans leur bilan : ainsi, le total de bilan de BNP Paribas représente 27 fois ses fonds propres et ce multiple s’élève à plus de 50 pour la Société générale. En comparaison, les principales banques américaines affichent un ratio moyen de 10. Pour s’aligner, à périmètre constant, les banques européennes devraient augmenter leurs fonds propres de 360 milliards d’euros…

Prix d’Ami. La recapitalisation qui s’annonce et dont on ignore le montant fera appel soit à des investisseurs privés, soit à de l’argent public, soit à des fonds européens. En effet, le Fonds européen de stabilité financière pourra, dans sa nouvelle mouture, qui devrait entrer en vigueur à la fin du mois, prêter de l’argent aux Etats afin de les aider à recapitaliser leurs banques. Les Européens cherchent actuellement les moyens de démultiplier son action en créant un «effet de levier».

En attendant que le ménage soit fait, la BCE ne reste pas inactive. Le système peut imploser à chaque instant, puisque le marché interbancaire est paralysé. La situation est aussi tendue qu’au début de la crise des subprimes, (août 2007), ou au lendemain de la faillite de Lehman Brothers (septembre 2008) : les établissements financiers ne se prêtent plus d’argent de peur de ne pas le récupérer. La BCE inonde donc à nouveau de liquidités le marché : depuis le début de la crise, elle accorde des prêts à taux fixe (et donc à prix d’ami) à trois mois et sans plafond aux banques commerciales. Mieux : elle a annoncé qu’elle allait passer à des durées de six mois et peut-être, demain, d’un an. Reste à savoir si les opinions publiques accepteront ce second sauvetage sans que les banques en payent le prix. Jean-Claude Trichet, président de la BCE, a déjà averti que «nos démocraties ne pourraient accepter un nouveau plan d’aide aux banques» de même ampleur qu’en 2008 «sans contreparties».

Jean Quatremer et Nathalie Raulin

Voir aussi : Rubrique Finance, Politique économique, rubrique UE,

Fukushima: le fil de l’Information: Dernières nouvelles

Samedi 1 octobre 2011
Du Plutonium a été décelé à 45 km de la Centrale de Fukushima. Les mesures montrent des contaminations de 0,82 becquerels par m2 de plutonium-238 à 45 km de la Centrale et 4,0 becquerels de plutonium-239 et 240 à 30 km de la Centrale dans les villes de Futaba et Namie. Du plutonium avait déjà été décelé sur le site de la centrale, mais à 45 km, c’est une première!

Alors que d’un côté un département du Gouvernement annonce du plutonium, un autre département autorise les habitants de 5 communes situées entre 20 et 30 km à retourner chez eux. Il ne leur reste qu’à souhaiter un retour des plus rayonnants.

Takashi Oizumi, le Responsable du Panel d’experts mis sur pied par le gouvernement, a souligné que le Gouvernement japonais a intentionnellement manipulé l’opinion publique au sujet de l’énergie nucléaire. Vue d’occident, cela ressemble à l’enfoncement d’une porte ouverte. Mais pour les Japonais, et surtout les médias qui n’ont pas toujours éclairés la population sur l’accident de Fukushima, il s’agit d’une prise de conscience douloureuse.

Vendredi 30 Septembre 2011
Tepco a fait sonner les trompettes: pour la première fois depuis la catastrophe, les températures des 3 Réacteurs en perditions sont passées sous la barre des 100 degrés Celcius. Ho! pas de beaucoup. Le Réacteur 2 flirte a 99,7 degrés, mais c’est une belle réduction alors que le thermomètre indiquait 110 degrés au début du mois de septembre. Les Réacteurs 1 et 3 se maintiennent en-dessous de 100 degrés depuis le mois d’août. Tepco espère pouvoir maintenir la température des réacteurs d’ici à la fin décembre. Mais l’entreprise se trouve toujours devant une montagne d’eau hautement radioactive.

Jeudi 29 Septembre 2011
A 19h00 heure locale, la Centrale de Fukushima a subit un nouveau tremblement de terre de 5,4. Il n’y a pas de grosse casse selon les autorités. De grandes quantités d’hydrogène ont été découvertes dans les tuyaux du Réacteur 1. Souvenez-vous, c’est justement à cause de l’hydrogène que les bâtiments 1 et 3 avaient explosé début mars. Tepco va tenter de réduire ce gaz et éviter une nouvelle explosion.

Mercredi 28 Septembre 2011
Un panel d’experts du Gouvernement japonais vient d’enfoncer une porte ouverte en déclarant: « Tepco n’était pas préparé pour une catastrophe du type de Fukushima et encore moins pour la résoudre ». C’est sympa d’avoir mis une brochette d’experts autour d’une table pour arriver à cette constatation. Mon labrador était arrivé à la même conclusion il y a 3 mois déjà!
Le président de ce panel, Yotaro Hatamura, a ajouté qu’ils allaient encore enquêter afin de savoir pourquoi Tepco n’a pas su maîtriser cette catastrophe et qu’une réponse serait donnée d’ici à la fin 2011. Ben, s’ils donnent les véritables raisons, il y a des hommes politiques qui vont avoir du mal à dormir ces prochaines semaines.

Les niveaux de contaminations radioactives à Fukushima-city, (ville de 300’000 habitants à 60 km de la Centrale) sont en train de se détériorer au point que les autorités sont prêtes à évacuer des quartiers de la ville. Certaines familles, qui craignent pour leurs enfants, ont déjà quitté leur maison.
La municipalité envisage un plan de nettoyage des parties radioactives comme les toits des maisons, d’enlever une partie du goudron des routes ainsi que de la terre. Cependant, les autorités ne savent pas comment recycler ou stocker ces déchets contenant ces traces radioactives.

Il est paradoxal, qu’à 60 km de la Centrale, les autorités pensent à évacuer, alors que le Gouvernement japonais veut donner le feu vert pour faire retourner les habitants dans 5 villes situées à 30 km des Réacteurs accidentés. Certainement une question d’indemnisations.

A suivre : La veille de Laurent Horvath l’ économiste spécialisé, fondateur du site 2000watts.org sur lequel il décrypte en continu la catastrophe nucléaire de Fukushima . Fukushima fil de l’information

 

Fukushima: la situation continue à empirer

par Claude-Marie Vadrot

Comme annoncé, la situation à Fukushima et dans la région ne s’arrange pas et, à en juger par les derniers développements du délabrement des réacteurs accidentés, cet accident pourrait dépasser en gravité, dans le temps et dans l’espace, celui de Tchernobyl. Car non seulement les trois réacteurs restent pratiquement hors d’atteinte pour les ouvriers et les ingénieurs, mais trois des quatre piscines endommagées ne sont toujours pratiquement pas refroidies. Seule celle liée au réacteur numéro quatre est équipée depuis la fin du mois de juillet d’un système de refroidissement de secours qui « ne donne pas entièrement satisfaction ». Traduit en langage de profane cela signifie que cette piscine relâche toujours de la radioactivité dans l’air. Ce qui est évidemment le cas des carcasses des bâtiments et de réacteurs un, deux et trois. Donc, n’en déplaise aux « docteurs tant mieux » qui s’agitent aussi bien au Japon qu’en France chez Areva, la situation des rejets et des risques à venir reste exactement la même que le 13 mars dernier, quand la fusion a commencé. Un accident dont il faut quand même rappeler, car les partisans du nucléaire sont en train d’essayer de le faire oublier à l’opinion publique internationale, qu’il n’a pas été provoqué par le tsunami mais par l’arrêt automatique des réacteurs provoqué par le tremblement de terre. Il se trouve, les experts le savent mais ne le crient jamais sur les toits, que les conséquences de l’arrêt brutal d’un réacteur nucléaire, qu’elles qu’en soient les causes, sont toujours imprévisibles : cela peut fort bien se passer normalement ou au contraire déstabiliser définitivement un réacteur sans que les spécialistes sachent vraiment pourquoi.

Pour prendre la mesure de la radioactivité toujours relâchée dans l’atmosphère, il suffit de savoir que dans le réacteur numéro deux, par exemple, les instruments de contrôle que les techniciens ont réussi à glisser le 2 août prés du réacteur numéro deux n’ont pas pu fonctionner car la radioactivité était trop forte. Elle dépassait –d’un montant ignoré- la limite de 10 sieverts/heure (10 000 millisieverts). La veille, dans le réacteur numéro un, les ingénieurs qui voulaient commencer à étudier la mise en place d’un système de refroidissement de secours, ont du renoncer à s’approcher par ce que les instruments enregistraient une radioactivité de 5 sieverts/heure. Impossible donc, toujours, de travailler dans les bâtiments et aux abords des réacteurs : la norme pour un salarié du nucléaire, limite au delà de laquelle il court des risques est de 20 millisieverts/an. Ce qui situe largement, si l’on tient compte de la durée de l’exposition de référence, la radioactivité menaçant les ingénieurs japonais à un niveau au moins 10 000 fois supérieur à ce qui est acceptable sans être irrémédiablement et gravement contaminé.

Cette permanence de la radioactivité interdit donc, tout en polluant davantage chaque jour la région, toute intervention sur les trois réacteurs accidentés. Les techniciens ne peuvent strictement rien à faire, les premiers robots expérimentés pour les suppléer ont été paralysés par la force des radiations.

La « promesse » de la Tepco, l’opérateur privé en cause, et du gouvernement japonais de « maîtriser » la situation pour le début de l’année 2012 est donc en train de voler en éclats. En fait les réactions nucléaires se poursuivent et les techniciens de disposent d’aucun moyen pour les arrêter ou les diminuer. Ils n’ont strictement pas progressé depuis le lendemain de l’explosion des réacteurs et même la décontamination des centaines de milliers de tonnes d’eau contaminée est au point mort. Dans les conditions actuelles, la preuve est faite qu’un réacteur peut échapper durablement à toute tentative de contrôles et que les spécialistes ne peuvent que constater l’aggravation d’une situation de crise. Quant à l’autre « promesse », celle de construire rapidement un grand sarcophage par réacteur ou une énorme enceinte de confinement, elle est pour des mois, sinon des années irréalisables. Ce qui condamne une partie du Japon à subir une augmentation des contaminations, y compris par du plutonium.

D’où la nécessité, comme le fait régulièrement Politis, de continuer à expliquer ce qui se passe à Fukushima pour que personne n’oublie l’ampleur de la catastrophe.

Source Politis

Voir aussi :  Rubrique Japon, Plus important de limiter les radiations que l’information, Fukishima information et désinformation, Une légende à réinventer, L’accident nucléaire, Politique internationale, Fillon et Sarkozy misent sur l’aide de tokyo pour défendre le nucléair civil, rubrique Economie, Nucléair civil:  tour du monde des nouvelles puissances, Rubrique Santé, Manifeste pour l’indépendance de l’OMS, On Line «Areva au cœur du réacteur de Fukushima»

Quand le vent se lève. Petites leçons de météorologie politique

« Une petite rébellion de temps en temps, ? c’est comme un orage qui purifie l’atmosphère. » Thomas Jefferson.

On a beaucoup parlé du printemps arabe. Les médias du monde entier se sont penchés sur les bouleversements politiques en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et au Bahreïn. La rue arabe veut changer l’air politique et s’offre un printemps. On a pu laisser entendre que ces mutations – imperceptibles avant décembre – étaient portées par le numérique, qu’elles résultaient des réseaux sociaux et qu’elles transformeraient l’espace public. Les diagnostics sur notre temps sont rapides, plus rapides que le temps qui change, et l’établissement de la démocratie exigera sans doute plus que des messages textes. Partant du printemps arabe, nous réfléchirons ici sur le climat politique global qui est actuellement le nôtre.

La météorologie politique

L’association des saisons à la politique relève de la météorologie politique. Ce savoir est métaphorique avant d’être scientifique. Cette discipline estime qu’il importe de prendre périodiquement les températures du monde car la politique dépend du temps qu’il fait. Elle lie la chaleur à la révolte et la froideur au statu quo. Pour elle, les révolutions apparaissent lorsque le temps se réchauffe rapidement et que la distance du pouvoir fond. Quand on parle par exemple du printemps arabe, on parle d’un vent chaud, d’un air de changement. La force de l’expression tient au fait que les mouvements politiques sont imperceptibles l’hiver – les gens sont à l’intérieur – et qu’il surviennent au printemps du calendrier, lorsque le soleil réchauffe les fleurs qui sortent de terre. On l’oublie souvent, mais la météorologie politique doit se montrer sensible au travail des médias (généraux, nationaux ou sociaux), et exige une analyse de nouveaux espaces public, médiatique et numérique.

L’espace médiatique dans les sociétés sensibles

Si le printemps arabe a occupé beaucoup d’espace médiatique, c’est en raison de sa nature révolutionnaire, de sa capacité d’entraînement, mais aussi parce que l’on assistait en direct, à la télévision, aux révoltes. Or, derrière les images, une charge émotionnelle cherchait à se libérer. L’espace émotionnel renvoie la politique à sa dimension psychopolitique : l’énergie de la colère, après s’être concentrée, se dispersait partout dans le monde1. Si la politique ne parvient plus désormais à temporiser, encadrer et à protéger, personne ne peut arrêter la mondialisation sentimentale. À l’ère numérique, toutes les formes de distance disparaissent et les événements du monde semblent se dérouler dans notre cours, ce qui excite la société des sensations. La proximité du direct et l’interaction des réseaux font sentir l’événement comme si l’on y participait : en janvier, nous étions tous Arabes… C’était une haute saison pour la mondialisation des émotions. Leçon : il y a bien quelque chose de commun dans la réponse médiatique aux manifestations, aux désastres et aux catastrophes ; un pouvoir qui façonne les communautés, une indignation sentimentale aussi puissante qu’éphémère.

Cette « communauté d’émotions »2 est circonstancielle et artificielle car l’éloignement et la proximité sont des grandeurs troublées dans la globalisation. L’émotion n’est plus vécue dans le temps et ne coïncide plus avec la distance géographique. Au Québec par exemple, en février et en mars, tous parlaient du printemps arabe, alors que nous étions aux prises avec les plus importantes tempêtes de neige hivernales, sans rien dire des froides politiques du gouvernement libéral qui, austères et insensibles, détournaient la leçon de liberté donnée par les manifestants. Le printemps des uns peut correspondre à l’hiver des autres…

Si les événements se fabriquent et que la charge émotionnelle cherche à s’exprimer dans les canaux disponibles, la catastrophe affecte le monde en réchauffant un espace médiatique en quête équilibre. Pour les médias, la catastrophe arrive comme un scandale, une affaire à élucider, un gain en capital à dilapider. Dans ces nouveaux espaces, les émotions circulent à haute vitesse, dans le désordre, sans l’effet modérateur de la distance et du temps. Depuis le tremblement de terre et le tsunami, depuis la découverte des failles dans la sécurité des centrales nucléaires de Fukushima, le printemps arabe (et la répression de Kadhafi) tend à s’effacer derrière la catastrophe. Résultat : l’été arrivera plus tôt que prévu dans les grands médias du monde parce que les risques de dispersion de la radioactivité, par la force des vents, monopoliseront l’actualité et masqueront le temps des autres.

Catastrophe, chaleur et vent de panique dans la vague médiatique

Le printemps cède le pas au temps de la catastrophe. La montée de l’élément liquide sur les côtes a enfanté le vent de panique. Dans une mondialisation à grande mobilité, à l’heure des changements climatiques et des médias globaux, les nouvelles naissent, circulent en boucle et forment des vagues. Elles partent d’un site et déferlent sur la planète. Ce n’est donc pas un hasard si on se sent noyé dans l’information. La catastrophe japonaise est une nouvelle occasion d’alimenter la panique, car la vie est plus fluide, plus risquée et incontrôlable que jamais3. L’époque tend à la panique car nous assistons à des changements critiques dus à la hausse soudaine des températures. Si elle peut accompagner toutes les catastrophes, la panique concerne la peur de l’envahissement. La panique actuelle s’explique par le souvenir de Tchernobyl et le risque d’une contamination nucléaire mondiale, c’est-à-dire le spectre des nuages radioactifs qui voyagent sans passeport et risquent de nous entourer. Si les catastrophes naturelle et technique sont l’expression d’une suite de malheurs, celle-ci crée son propre climat de panique et par là son intérêt4. La panique implique la contagion par l’air, le travail aérien des médias, l’arrivée du pire dans un changement subtil d’ambiance. Tout est dans l’atmosphère : en raison de la contagion, la panique s’érige en climat général. Peut-on dire cela des récents événements au Japon ? Que s’est-il passé depuis ?

L’empereur s’est adressé à la nation ! Pressé d’agir, le gouvernement japonais continue de tenir un discours rassurant, tandis que les médias du monde insistent sur les dangers et les risques. Alors qu’un vent de panique souffle de l’étranger, d’après une dépêche de l’agence France-Presse du jeudi 17 mars, les pays invitent leurs ressortissants à quitter le pays, bien que la population sur place reste étonnamment calme et disciplinée, dans l’attente de nouvelles instructions du gouvernement. Les vents, précise-t-on, devraient rester favorables ce jeudi et repousser vers le Pacifique les rejets radioactifs. Tous les vents, surtout le vent de panique, voyagent bien dans la haute mondialisation. On en prendra pour preuve la déclaration du commissaire européen à l’Énergie, Günther Oettinger, voulant qu’à Sendai, on risque le pire, voire l’« apocalypse » ! Que conclure si, en 48 heures seulement, l’Allemagne a fermé sept centrales, la France dit vérifier les siennes et que le Québec s’interroge sur Gentilly-2 dont la durée de vie utile s’achève ? On émettait, ce jeudi, des craintes relatives à une fuite d’eau déminéralisée contenant un élément radioactif à la centrale de Pickering, en Ontario. Que penser du comportement des résidents de la Colombie-Britannique et de la Californie qui, à l’instar des Européens, se ruent dans les pharmacies pour se procurer des pastilles d’iode afin de se protéger contre un cancer de la thyroïde ? Ce vent de panique sonnera-t-il le glas du nucléaire ? Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est que la géopolitique dépend de la nature.

Les températures du monde en équilibre

L’espace médiatique se réchauffe par la diffusion des températures émises en des lieux et des temps différents. Celles-ci cherchent un point d’équilibre : elles oscillent désormais entre la catastrophe du Japon et les nouvelles manchettes. Au moment où le monde arabe connaît l’orage, les yeux du monde se détournent de son printemps et cherchent, un instant, des survivants au Japon. Le vent souffle, la Terre tourne, la vie continue. Les températures du monde tendent à s’équilibrer. Voilà la première leçon de toute météorologie politique.

Ces temps de révolution et de catastrophe, vus du Québec, pays de neige et de glace, portent à réflexion. Loin au nord des Amériques, nous semblons à bonne distance des révoltes et des séismes. Nous nous croyons à l’abri, mais nous ne le sommes pas5. Nous avons participé aux efforts visant à limiter la pandémie du H1N1, nous participons à la panique médiatique. La catastrophe nous interpelle, elle nous rappelle nos devoirs envers des hommes épris de liberté et de sécurité. Les abris n’existent plus et l’on ne peut plus refuser de voir les autres aspirant à la liberté. Globalisée, la catastrophe japonaise ne doit pourtant pas masquer les efforts des hommes en quête de liberté, où qu’ils soient sur le globe. Ces hommes cherchent à profiter du vent pendant qu’il souffle car « il n’est pas de vent favorable, disait Sénèque, pour celui qui ne sait où il va. » Le changement dépend du vent. C’est la seconde leçon.

Ce soir, des hommes marchent à Montréal. Ils rentrent du travail. De l’autre côté du globe, à Sendai, des hommes marchent pour retrouver leurs parents et leurs enfants. Face aux caméras du monde qui les observent, ils portent des masques. Ils redoutent un certain vent. Et des hommes marchent encore dans la rue arabe…

Dominic Desroches Revue Sens Public

 

Voir aussi : Rubrique Médias, rubrique Chroniques,

Notes

1 À notre connaissance, la meilleure étude de la colère d’un point de vue psychopolitique est celle de Peter Sloterdijk intitulée Colère et temps (Maren Sell, 2008).

2 Sur l’espace émotionnel, lire D. Innerarity, El nuevo espacio público (Espasa, 2006) alors que pour la communauté d’émotions, on lira P. Virilio, L’administration de la peur (Textuel, 2010).

3 Voir U. Beck La société du risque (Champs, 2008). Quant au monde moderne liquide, il s’agit de la thèse développée dans les ouvrages du sociologue Z. Bauman.

4 Attentif à la psychologie des foules, Sloterdijk avait remarqué que, lors de l’accident nucléaire fort médiatisé de Three Mile Island en 1979, « il y avait dans l’air une option en faveur de la catastrophe, on éprouvait une sympathie rusée avec les explosions dans le réacteur ». Voir La mobilisation infinie, Christian Bourgeois, 2000, p. 92.

5 Noël, A., « Montréal n’est pas à l’abri d’un important séisme », La Presse, Montréal, 17 mars 2011.

Tunisie : Incertitudes politiques et relative confiance économique

Florian Mantione

C’est au septième étage de la tour du Polygone que L’institut de gestion de ressources humaines Florian Mantione tient régulièrement ses Rencontres du 7ème niveau. Régulièrement, une trentaine de cadres et de chefs d’entreprise se retrouvent pour échanger leurs expériences. Le rendez-vous qui s’est tenu hier avait pour thème « La révolution de Jasmin du Printemps de Tunis ». Un sujet d’actualité à trois semaines des élections tunisiennes du 23 octobre dont émergera une Assemblée constituante. « Les thématiques de nos rencontres sont très larges, confie le chef d’entreprise Florian Mantione. La dernière fois, nous avions convié un astrophysicien, aujourd’hui les participants présents entretiennent une relation privilégiée avec la Tunisie. Ce qui est mon cas, puisque je suis né là-bas et que nous gérons une agence de conseil sur place. »

La Tunisie a su tirer profit de la vague du redéploiement d’activités Nord-Sud. Signataire d’un accord de libre échange avec l’UE, le pays affiche un taux de croissance de 5% depuis une dizaine d’année. Mais captés par le système Ben Ali, les fruits de cette bonne santé économique n’ont pas bénéficié au peuple tunisien.

Florian Mantione porte un regard optimiste sur la situation du pays. « Tout le monde a applaudi des deux mains le programme économique et social du gouvernement provisoire. Même si celui-ci s’inscrit dans un contexte économique difficile caractérisé par une baisse du niveau d’activité très importante dans le secteur du tourisme ». Pour l’année à venir, le chef d’entreprise  se déclare plutôt confiant : « Je pense que l’activité repartira après les élections. Une meilleure redistribution devrait consolider les mesures d’appui et de relance du secteur social et économique. »

Une étape dans la reconstruction politique

Interrogée sur la capacité du peuple tunisien à s’y retrouver face à l’explosion du nombre de liste électorale (111 partis), Samia Miossec* estime qu’au- delà des grands partis qui concentrent l’enjeu, « les tunisiens qui ne disposent pas de culture politique apporteront leur soutien aux partis dont le programme annoncé  correspond le plus à leurs aspirations. » Compte tenu du principe proportionnel choisit pour l’élection de l’Assemblée constituante, il paraît peu probable qu’un parti dispose de la majorité. Ce qui renvoie à un second round de négociations d’où se dégageront des grands courants.

« Un pôle constitué de parti de gauche aborde la question de la liberté de pensée en préconisant un état laïque. Mais sur cette question, la plupart des partis jouent la prudence », estime par ailleurs Samia Miossec. « Ils se prononcent pour l’application d’une laïcité dans la pratique, mais sans l’inscrire dans le marbre de la constitution. On rappelle l’exemple de Bourguiba qui en signe de provocation s’était montré en train de boire un jus d’orange en plein mois du ramadan. Mais on oublie qu’il a fait cela dans le contexte du panarabisme. Nous sommes aujourd’hui dans celui de l’islamiste où ce n’est plus imaginable… »

Jean-Marie Dinh

* Samia  Miossec est maître de conférences à l’université Paul Valéry et directrice du département d’Etudes arabes, tunisienne.

Voir aussi : Rubrique Tunisie, Regards croisés sur la révolution de jasmin, rubrique Méditerranée, Le mouvement de l’histoire s’est accéléré, rubrique Montpellier,

Rockstore: L’esprit vivant du rock hante cette salle

 
 

Bonne anniversaire par Jean-Marie Dinh

 

Tout le monde en parle. On célèbre ce soir à juste titre les 25 piges du Rockstore. Un lieu mythique et à la fois un panthéon vivant où se croisent les générations. L’événement est soutenu par la mairie devenue propriétaire  en 2009 (1).  Mais l’histoire de cette salle de  concert, qui figure aussi comme un haut lieu de la vie nocturne, est avant tout celle d’une salle privée.  Les journalistes Eric Delhaye et Jérémy Bernède ont pisté les traces légendaires en signant au Diable Vauvert un livre (2) sur l’esprit du lieu.

On y retrouve les plus chauds instants du rock que Montpellier a vécus en live et en couleur. Dès le début des années 80, le Grand Odéon (l’ancienne enseigne) figure comme une  étape incontournable des tournées rock. C’est l’air gothique du Rockstore. On y croise des monstres comme Iggy Pop, The Cramps, The Cure, Siouxsie, les Lords Of The Nex Church… Tandis que la scène locale se distingue en portant haut le fanion de la ville en pleine apogée du rock français avec des groupe comme OTH, les Vierges,  les Sherrifs ou Pascale Comelade.

Le vendredi 3 octobre 1986 voit l’ouverture du Rockstore, après le rachat du Grand Odéon par un quatuor d’aventuriers sans le sou. Mu par sa passion, l’intègre Philippe Winling, actuel cogérant de l’établissement avec  Stéphane Al-Mallak, demeure le dernier acteur de cette bande des quatre.

C’est en fouillant dans la  mémoire du lieu que l’on découvre à quel point il est lié à l’histoire sociale, politique et culturelle de Montpellier. Le Rockstore a participé à l’explosion des radios libres. Il s’est maintenu dans le paysage, sans vendre son âme, en se confrontant aux orientations des politiques locales. Il est toujours resté ouvert aux artistes locaux, et a su faire le tri, en s’adaptant à l’évolution des genres musicaux.

Les faits d’armes de l’équipe fondatrice sont désormais dans la légende. On peut librement imaginer qu’ils ont un soir eu cette idée déjantée d’incruster une Cadillac dans la façade comme on pose un poing sur le mur, la tête enfouie sous le bras après une soirée arrosée. C’est devenu l’emblème du temple du rock à Montpellier et ça l’est toujours !

(1) La salle fut maintenue au centre-ville en tant que lieu de diffusion dédié aux musiques actuelles. De quoi apaiser les milliers de pétitionnaires qui s’opposaient à son transfert vers Odysséum.

(2) : Rockstore, Aux éditions Diable Vauvert 25 euros

Une nouvelle page s’ouvre en accord majeur

Il y aura du monde ce soir au 20 de la rue de Verdun où fidèle à sa tradition anti-VIP, le Rockstore assure le lancement de l’événement avec une soirée entrée libre.  « On attend des vieilles figures », confie Philippe Winling. Il n’y aura pas de concert : « On ne voulait pas que les gens soient aspirés, on a privilégié les rencontres et les retrouvailles. » Cette célébration des 25 ans fait suite à la volonté de marquer un nouveau départ depuis le rachat des murs par la mairie. « La ville s’occupe de la mise aux normes de l’immeuble. Et nous laisse carte blanche pour l’exploitation. On fonctionne en bonne intelligence. Je pense que la municipalité reconnaît l’apport public de notre travail. D’ailleurs, depuis deux ans, elle n’est jamais intervenue. »

L’esprit de ce mariage de raison transparaît dans la plaquette qui livre le menu des festivités. « L’équipe municipale que je conduis a tenu à maintenir cette salle en centre-ville contre vents et marées à l’heure où d’autres avaient envisagé son déménagement à la périphérie. C’est un acte politique et culturel fort, un message clair à destination de la jeunesse montpelliéraine », réaffirme le maire Hélène Mandroux.

Dans le rôle de grand témoin  « historique » Philippe Winling relève le rôle majeur de Radio Alligator : « On a commencé à émettre en tant que radio pirate*. En 81, on était marié avec Midi Libre qui avait accepté de partir avec une radio rock avant de choisir le réseau NRJ. Quand on s’est retrouvés tout seuls, ça nous a poussés à imaginer un nouveau concept territorial. On a mis en adéquation la musique live et la population dans un rayon de 30 km. Les gens entendaient les groupes à la radio et venaient en concert. Cette expérience profitait aussi aux groupes qui pouvaient se faire entendre au-delà de la salle de concert. Ce modèle de proximité fait partie de l’identité du lieu. Il a perduré même après la radio. »

En 25 ans l’atmosphère du Rockstore a mué, en conservant ses valeurs. Sa vocation créatrice notamment en matière de  lien social est restée intacte. Il suffit de pousser les portes pour se sentir chez soi. Passé une certaine heure, les visiteurs noctambules victimes du couvre feux du centre-ville n’ont qu’à suivre le parcours de l’expo photos issue du livre anniversaire. Il les conduira à bon port,  de la rue Foch à la rue de Verdun, en passant par la rue de la Loge.

Côté programmation, l’affiche du mois d’octobre invite à prendre son agenda. On attend notamment Laurent Garnier le 6, les Britanniques d’US 3 le 15, le collectif australien  Architecture in Helsinki autour du fantasque Cameron Bird le 25, et  l’incontournable John Cale  le 30, qui signe aussi une autobiographie Au diable Vauvert (toujours eux). La météo pour finir qui nous assure que les travaux de la toiture seront terminés en 2011. Et annonce pour 2012, l’ouverture d’un autre grand chapitre puisque qu’il est question de s’attaquer à l’acoustique !

*L’encadrement légal des radios libres correspond à l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981.

Voir aussi : Rubrique Montpellier, rubrique Musique, On line le site du Rockstore,