Wikileaks: près de 150 innocents détenus pendant des années à Guantanamo

Manifestation pour réclamer la fermeture de la prison de Guantanamo, le 14 janvier 2011, devant la Maison Blanche. (Jim Young / Reuters)

Les Etats-Unis ont libéré des dizaines de détenus à «haut risque» et retenu prisonniers près de 150 innocents pendant des années dans la prison militaire de Guantanamo, selon des documents fournis par WikiLeaks et publiés lundi par des médias occidentaux.

Environ 200 détenus, qui avaient été définis comme à «haut risque» parce qu’ils pouvaient constituer une «menace future contre les Etats-Unis ou contre les intérêts des Etats-Unis» ont été libérés ou extradés vers des pays tiers, selon le New York Times qui a eu accès aux documents judiciaires américains décrivant l’histoire de 779 personnes passées depuis 2002 à Guantanamo.

220 d’entre elles seulement doivent être considérées comme de dangereux extrémistes, selon le quotidien britannique Daily Telegraph, tandis que 380 n’étaient que des militants de base appartenant à la mouvance talibane ou s’étant rendus en Afghanistan. Au moins 150 étaient des Afghans ou des Pakistanais innocents, arrêtés et transférés à Guantanamo. Ils l’étaient sur la base de renseignements collectés dans des zones de guerre, parfois pris pour une autre personne ou qui se trouvaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment.

L’administration américaine a déploré la publication «malheureuse» de ces documents et s’est défendu en expliquant avoir «fait tout ce qu’elle pouvait pour agir avec le plus grand soin et la plus grande application dans le transfert des détenus de Guantanamo». «Les administrations [de l’ancien président George W. Bush et de l’actuel Barack Obama] ont fait de la protection des citoyens américains leur priorité», estiment le Pentagone et le Département d’Etat, s’inquiétant des «dommages» causés par la publication de ces documents.

La prison de Guantanamo accueille à l’heure actuelle 172 détenus. L’administration espère en rapatrier ou envoyer dans des pays tiers une petite centaine, en juger 33 pour «crimes de guerre» et prévoit d’en garder 48 indéfiniment derrière les barreaux sans procès.

La Maison Blanche a réitéré début avril son engagement à fermer à terme la prison de Guantanamo, malgré la décision d’y juger les cinq accusés du 11-Septembre et non devant un tribunal de droit commun à New York. Leur procès pour «crimes de guerre» devant un tribunal militaire d’exception à Guantanamo avait commencé au printemps 2008 avant d’être suspendu sine die par Barack Obama, le soir même de sa prise de fonction, une décision symbolique saluée sur sa gauche.

Mais en un peu plus de deux ans, ses promesses se sont écroulées: Guantanamo est toujours loin d’être fermé, les tribunaux d’exception ont été rétablis, après réforme, et le procès du 11-Septembre se tiendra dans la salle d’audience ultra-sécurisée construite par l’administration Bush sur la base navale américaine, à Cuba.

AFP

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Aucun enseignement tiré de la marée noire

Il y a un an explosait dans le Golfe du Mexique la plate-forme du groupe pétrolier britannique BP Deepwater Horizon, entraînant le déversement de centaines de millions de litres de pétrole en mer et sur les côtes. La politique et l’industrie n’ont toutefois tiré aucun enseignement de cette catastrophe désastreuse, estime la presse, qui demande de renforcer le contrôle des groupes responsables et de réduire la dépendance au pétrole.

Hospodá ské noviny – République tchèque
Des conséquences incalculables

Un an après la marée noire dans le Golfe du Mexique, le retour des premiers touristes et la reprise de la pêche donnent une image trompeuse, écrit le journal économique Hospodá?ské noviny : « Vu de l’extérieur, on pourrait penser qu’il ne s’est rien passé de particulier. Mais en y regardant de plus près, il y a de quoi se demander encore longtemps ce qui a bien pu arriver dans les eaux du Golfe du Mexique. … Jusqu’à aujourd’hui, même les conséquences de l’accident pétrolier de l’Exxon Valdez en 1989, largement plus limitées que celles de l’accident de BP, n’ont pas été décrites de manière satisfaisante. La politique et la société doivent donc augmenter la pression sur les groupes pétroliers pour que ceux-ci tiennent leurs promesses quant aux enquêtes scientifiques sur les conséquences. Ne serait-ce que parce qu’on ne peut exclure de nouveaux accidents malgré l’amélioration des techniques. Ce n’est pas jouer les oiseaux de mauvais augure. Il s’agit plutôt d’une expérience qui a déjà coûté cher à plusieurs reprises. » (20.04.2011)

La Vanguardia – Espagne
Engager un tournant énergétique

Malgré les conséquences désastreuses de l’accident pétrolier dans le Golfe du Mexique il y a un an, on n’entend pas parler d’un tournant énergétique, critique le quotidien La Vanguardia : « Jusqu’à maintenant, la principale préoccupation de l’industrie pétrolière et de certains politiques consistait à minimiser les répercussions de la pollution, à évoquer le moins possible les erreurs à l’origine du sinistre et à oublier aussi vite que possible la catastrophe. A peine un an après, on effectue déjà de nouveaux forages dans le Golfe du Mexique. Au lieu de comprendre que l’industrie pétrolière est manifestement incapable de garantir la sécurité de ses installations, le Conseil des ministres espagnol a ouvert la voie pour de nouveaux forages en Méditerranée. … Tant que nous ne prendrons pas la décision politique de nous libérer de la dépendance pétrolière, nous serons contraints de payer le prix du pétrole brut quel qu’il soit. En Espagne notamment, où deux jours de hausse des prix nous ont coûté plus d’argent que toutes les aides financières apportées dans l’année aux énergies renouvelables. » (20.04.2011)

The Times – Royaume-Uni
Un mélange dangereux dans le Golfe du Mexique

Un an après la marée noire dans le Golfe du Mexique, la Baie de Barataria dans l’Etat américain de Louisiane reste polluée. Les habitants souffrent de problèmes de santé après avoir été en contact avec les dissolvants déversés en mer pour réduire la nappe de pétrole. La catastrophe est donc loin d’être terminée, met en garde Susan Shaw, directrice de l’institut environnemental Meri, dans le quotidien conservateur The Times : « Il n’y a pour le moment pas de véritables réponses aux interrogations sur les répercussions durables des dissolvants sur la vie sauvage. Nous savons que les dissolvants augmentent la toxicité du pétrole. Leurs propriétés chimiques pénètrent dans les membranes graisseuses et permettent au pétrole de s’infiltrer plus facilement dans les cellules vivantes. Le moindre tissu, le moindre organe peut être endommagé. Les dissolvants et le pétrole forment un cocktail mortel. Pour le salut à la fois des animaux et des individus du Golfe, nous devons découvrir … l’effet de ce mélange sur leur santé. Le désastre du Golfe n’est pas surmonté. » (20.04.2011)

 

Voir aussi : Rubrique Ecologie, La guerre mondiale c’est la guerre contre le monde, rubrique Etats-Unis,

BRICS: La voix des émergents se fait entendre sur la Libye

Jusque là, on les attendait sur un créneau économique. Réunis jeudi à Sanya sur l’île chinoise de Hainan, les Brics, sigle acronyme des grands pays émergents de la planète – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud- ont trouvé une voix commune pour exprimer leur opposition à l’intervention militaire en Libye. (A lire: Obama, Cameron et Sarkozy sortent du cadre de l’ONU)

Le président chinois Hu Jintao, ses homologues brésilien Dilma Rousseff, sud-africain Jacob Zuma, russe Dmitri Medvedev et le Premier ministre indien Manmohan Singh ont envoyé un message clair à l’Occident  et à ses principaux ténors dont la France qui mènent l’offensive. Ils demandent dans leur communiqué final « qu’une solution négociée soit trouvée pour résoudre la crise en Libye ». Précisant que  « le recours à la force devait être évité », ils se prononcent pour une solution négociée et saluent les efforts de médiation de l’Union africaine (UA) conduite justement par le président sud-africain Jacob Zuma.

Nouvelle donne géopolitique

Cette prise de position unitaire, quoiqu’encore timide, n’en marque pas moins un tournant pouvant jeter les bases d’une alliance géopolitique d’un nouveau type. Notons quand même que cette unité stratégique a cruellement fait défaut lors des votes de sécurité de l’Onu que ce soit sur le Côte d’Ivoire que sur la Libye. Les Brics y ont conduit le débat en ordre dispersé. A l’exception de l’Afrique du Sud qui avait alors voté en faveur de la résolution 1973. Les quatre autres pays avaient préféré s’abstenir. Pourtant Moscou et Pékin, membres permanents du conseil de sécurité disposent d’un droit de veto qui, utilisé, aurait immédiatement contraint à l’abandon de la résolution. Pour Pékin c’était un premier écart dans sa politique diplomatique de non-ingérence dans les affaires intérieures de pays étrangers.

« Ingérence militaire »

La violence des frappes de l’Otan, la perte des victimes civiles ont poussé en quelques jours les Brics à critiquer ouvertement l’attaque militaire et ses ambitions réelles. La Chine l’a officiellement fait savoir à Nicolas Sarkozy lors de son passage à Pékin fin mars. « Les expériences passées ont déjà montré que l’intervention humanitaire n’est qu’un prétexte pour une ingérence militaire dans les affaires intérieures d’une autre nation » écrivait dans le même temps, Tang Zhichao, un spécialiste de l’Institut chinois des relations internationales contemporaines, dans le Quotidien du peuple.

Moins d’une semaine après le vote de la résolution le 17 mars, les Brics appelaient à un cessez le feu. Sans être entendus. La déclaration de Sanya donne à cette demande une dimension plus solennelle. « Les résolutions du Conseil de sécurité devraient être appliquées (..) en accord avec leur lettre et leur esprit », relevait  Dimitri Medvedev à l’issue du Sommet . « Nous avons essentiellement une opération militaire. La résolution ne dit rien de cela », estimait-il précisant que « sur cette question, les pays du Brics sont totalement unis ». Selon une source diplomatique, tous les dirigeants ont été catégoriques. « Ils ont tous condamné les bombardements ».

(L’Humanité)

Voir aussi : Rubrique Politique Internationale, L’Afrique du sud rejoint les BRIC, rubrique Lybie,

OTAN: les divergences persistent sur le renforcement des moyens militaires en Libye

Au premier jour d’une réunion à Berlin, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’OTAN ont insisté jeudi sur leur objectif commun en Libye -la fin du régime de Moammar Kadhafi- tout en affichant leurs divergences sur le renforcement de la campagne militaire dans le pays, réclamé notamment par la France et la Grande-Bretagne.

Cette réunion s’est ouverte alors que Paris et Londres ont émis des critiques cette semaine sur l’implication de l’Alliance atlantique en Libye, jugée insuffisante. France et Grande-Bretagne ont également demandé aux Etats-Unis de s’impliquer davantage dans le conflit. Washington, pour sa part, affirme vouloir s’en tenir à un rôle de soutien aux opérations.

Le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen a fait savoir que les ministres avaient approuvé une déclaration demandant le départ de Moammar Kadhafi et soulignant leur attachement à la mission de l’Alliance atlantique en Libye, malgré les récentes divisions. Ils ont en revanche rappelé les objectifs déclarés de la mission -la mise en place d’un embargo sur les armes, la protection des civils, et le retrait des forces de Kadhafi des villes tenues par les insurgés dans lesquelles elles sont entrées.

Anders Fogh Rasmussen a également estimé que l’OTAN avait besoin de nouveaux avions pour s’en prendre aux forces de Kadhafi, qui s’immiscent parmi les populations civiles. Le premier jour de réunion n’a toutefois débouché sur aucune engagement en ce sens de la part des pays membres.

« Pour éviter des pertes civiles, nous avons besoin d’équipements très sophistiqués, donc nous avons besoin d’un peu plus d’avions de combat de précision pour des missions sol-air », a-t-il déclaré. « Je n’ai pas eu d’engagement ou de promesse spécifique lors de cette réunion, mais j’ai entendu des indications qui m’ont donné bon espoir ».

La secrétaire d’Etat américaine Hillary Rodham Clinton n’a pas dit si les Etats-Unis enverraient plus d’équipement militaire, mais a remarqué que le renversement de Kadhafi ne figurait pas dans le mandat opérationnel de l’OTAN. Elle a par ailleurs appelé les autres membres de l’OTAN à l’unité dans la campagne libyenne.

Les pays de l’Alliance atlantique « partagent le même objectif, qui est de voir la fin du régime Kadhafi en Libye », a-t-elle déclaré. « Nous devons également intensifier notre mission politique, diplomatique et économique pour faire pression sur Kadhafi, l’isoler et parvenir à son départ ».

Le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé a lui aussi assuré que les pays membres de l’OTAN partageaient « en réalité le même objectif ». « Cet objectif est de permettre au peuple libyen de jouir des libertés démocratiques », a-t-il déclaré, tout en reconnaissant: « la divergence, elle porte sur les moyens ».

« Nous nous retrouvons pour dire qu’il n’y aura pas une solution militaire au problème, il ne peut y avoir qu’une solution politique », a ajouté M. Juppé, rappelant que Paris souhaitait qu’un dialogue politique s’engage en Libye. Interrogé sur une éventuelle fourniture d’armes aux insurgés libyens, proposée par l’Italie, il a répondu: « la France n’est pas dans cette disposition d’esprit ».

L’Elysée estime que la résolution 1973 des Nations unies « n’interdit pas » d’armer les insurgés. Paris ne juge toutefois pas cette option « nécessaire » actuellement, car « les dirigeants du CNT (Conseil national de transition libyen, NDLR) n’éprouvent pas de difficultés particulières à trouver les armes dont ils ont besoin », selon l’Elysée.

La situation en Libye a parallèlement fait l’objet d’une réunion d’organisations régionales et internationales, et présidée jeudi au Caire par le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon. Les participants y ont fixé trois objectifs: conclure et faire appliquer un cessez-le-feu, fournir une aide humanitaire aux civils, et engager un dialogue sur l’avenir politique de la Libye.

AP

Voir aussi : Rubrique Lybie, Déssaccord à l’Otan sur l’option militaire, La France et l’Italie premiers fournisseurs d’armes à Kadhafi, rubrique Otan,

Les soldats français en Côte d’Ivoire… pour la « bonne cause » ?

Les hélicoptères « MI-24 » blancs de l’ONU qui tirent des roquettes sur les derniers réduits de Laurent Gbagbo… Les « Gazelle » françaises qui détruisent au canon les chars et batteries des forces restées fidèles au président sortant… La « bataille d’Abidjan », déclenchée après quatre mois de contestations, blocages, médiations, palabres, puis dans un contexte de guerre civile larvée, de massacres interethniques, et de chaos urbain, s’est jouée au final sur cet engagement soudain de la « communauté internationale », jusque-là réputée « impuissante ». Et de l’ancienne puissance coloniale, qui pourtant se jurait de ne plus jamais rééditer les « exploits » du passé. Tout cela au prix d’une dangereuse tombée des masques… même si c’est en principe pour la « bonne cause ».

Un engagement français chasse l’autre. « Quitte ou double » ? « Tournant majeur » ? « Engrenage fatal » ? « Paris à l’assaut du camp Gbagbo » [1] ? En tout cas, ces salves dans la nuit de lundi à mardi, contre certains des armements de supériorité dont disposait encore le président déchu, ont constitué un sacré coup de main en faveur du camp Ouattara, dont les combattants butaient depuis samedi sur les défenses des unités restées fidèles à Laurent Gbagbo.

Le porte-parole de l’état-major français a précisé que ses soldats n’avaient pris pour cibles que « des casernes, des armes lourdes et des véhicules blindés », en vertu du mandat de l’ONU. Les blindés du camp de gendarmerie d’Agban, la poudrière et le camp d’Akouedo (qui abrite trois bataillons de l’armée pro-Gbagbo), le quartier général de la garde républicaine, ainsi que des batteries autour de la résidence présidentielle et du palais semblent avoir été pulvérisés.

A la faveur des frappes aériennes qu’elles attendaient depuis plusieurs jours, les Forces républicaines (pro-Ouattara) ont pu progresser dans les quartiers d’Abidjan. Selon la plupart des observateurs, mardi à la mi-journée, ce n’était plus « qu’une question d’heures ». Le général Philippe Mangou, chef d’état-major de l’armée de M. Gbagbo, affirmait alors que ses troupes ont « arrêté les combats » contre les forces d’Alassane Ouattara et il « demandait un cessez-le-feu » à l’Onuci, pour « protéger les populations, les militaires, partant la Garde républicaine commise à la sécurité du président de la République, le président de la République lui-même et sa famille, et les membres du gouvernement ». Ces derniers négociaient, disait-on, leur reddition…
« Forces impartiales » Retour à la table des matières

Durcissement des moyens de l’ONU. A la mi-février, l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) – forte d’une dizaine de milliers de casques bleus, mais peu armée – avait révélé que des hélicoptères de combat avaient été mis à sa disposition pour lui permettre de renforcer son dispositif de sécurisation, afin d’assurer « la protection des civils, la protection de l’hôtel Golf (où se trouve retranché le vainqueur de la présidentielle ivoirienne selon la communauté internationale Alassane Ouattara), ainsi que la sauvegarde des résultats de l’élection présidentielle du 28 novembre ». En outre, le mandat des 500 Casques bleus issus de la Mission des Nations unies au Libéria (MINUL), qui avaient été mis à la disposition de l’Onuci pendant l’élection présidentielle, avait été renouvelé pour trois mois, dans l’attente du renfort de 2 000 soldats supplémentaires promis par le Conseil de sécurité (mais dont une partie seulement avaient pu être acheminés en Côte d’Ivoire).

La force Licorne, à puissance variable. Cette force militaire française, dont les effectifs avaient été réduits ces dernières années, passant de 2 600 à 900 hommes, était restée en attente pour assurer la protection de l’importante communauté française (12 000 personnes, dont plus de la moitié de double-nationalités) et servir de force de réaction rapide, au profit de l’Onuci. Elle faisait partie, avec les casques bleus, de ce qu’on appelait les « forces impartiales », pour les distinguer des forcés belligérantes ivoiriennes. Dans la pratique, elle s’était retirée de l’ancienne ligne de front qui avait séparé le nord et le sud de la Côte d’Ivoire à partir de 2002 ; elle restait cantonnée à Abidjan, et n’avait jamais été sollicitée par l’Onuci.

Au fil de la dégradation du climat politique, ces derniers mois, Licorne avait été à nouveau renforcée, passant à 1200 hommes fin janvier ; et complétée ces derniers jours par trois compagnies de légionnaires, de parachutistes, et d’éléments des forces spéciales, prélevées notamment sur les bases françaises au Gabon et au Tchad – jusqu’à constituer un effectif total de 1 650 hommes. Ainsi se vérifie, à nouveau, qu’avec ce réseau de bases en Afrique, actuellement en cours de démontage au moins partiel, Paris dispose – sur un plan technique ou politique – d’une « boîte à outils » militaire qui n’a pas d’équivalent dans le genre.
Vide sécuritaire Retour à la table des matières

Engagement glissant. C’est, une fois de plus, ce que l’on constate dans les cas où une force étrangère est en place dans un pays (comme la force dite « Licorne » [2] en Côte d’Ivoire), avec le souci de la protection des ressortissants étrangers (c’est la mission numéro un de Licorne, détachement provisoire, depuis la dissolution du 43e Bataillon d’infanterie de marine à la demande des anciennes autorités ivoiriennes), mais se retrouvant de proche en proche à faire le coup de feu (soit pour assurer l’exfiltration, dans des conditions parfois périlleuses, d’étrangers dont la sécurité est menacée ; soit pour modifier un rapport de forces, et faire pencher une balance, en application de directives politiques).

Au siècle dernier de nombreuses interventions françaises d’urgence en Afrique, menées sous couvert du sauvetage de ressortissants, avaient débouché sur des processus de « pacification », de présence sur le long terme (avec accusation « d’occupation »), de coopération militaire plus ou moins clandestine, etc., comme au Zaïre, au Congo, en Centrafrique, au Rwanda, au Tchad…

L’inévitable engrenage. Cette participation, même limitée dans le temps, aux combats contre les irrédentistes ivoiriens, a valu aux militaires français d’être à nouveau accusés par les partisans de l’ancien président de vouloir la mort de Laurent Gbagbo, d’occuper la Côte d’Ivoire, etc. L’avocat Jacques Vergès, qui affirmait lundi vouloir porter plainte contre les responsables français pour « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre », a été jusqu’à souhaiter qu’Abidjan devienne « le tombeau des envahisseurs » !

La France s’est retrouvée « aspirée » par le conflit ivoirien, alors qu’elle avait la hantise du scénario de 2004, qui avait débouché sur un affrontement direct. Mais, cette fois, il n’y a pas eu d’engagement au sol face à la foule ou aux combattants pro-Gbagbo, les seuls soldats déployés dans les quartiers ayant été chargés de l’exfiltration des ressortissants étrangers se sentant menacés.
Des obus dans la ville Retour à la table des matières

Paris, comme l’ONU, s’est défendu « d’entrer en guerre » contre la Côte d’Ivoire, comme n’ont pas manqué de l’en accuser les partisans de Gbagbo. Côté français, la justification « politique » de l’intervention a été appuyée sur une série de constatations :

— les troupes de Laurent Gbagbo tiraient, depuis plusieurs semaines, des obus en pleine ville, notamment dans le grand quartier d’Abobo (une des places-fortes des partisans d’Alassane Ouattara) ;

— elles s’en prenaient également, depuis quelques jours, aux soldats, puis au siège de l’Onuci ;

— le vide sécuritaire, et le chaos s’installaient dans la capitale économique, ainsi que dans certaines villes de province, comme Duékué, dont la prise par les forces pro-Ouattara avait donné lieu à des massacres interethniques ayant fait plusieurs centaines de victimes ;

— le président sortant avait promis, naguère, de « braiser » la capitale, s’il son régime était attaqué, il a commencé au milieu de la semaine dernière à armer ses jeunes patriotes – le plus souvent des désœuvrés des quartiers, invités à servir de « boucliers » en cas d’attaque contre leurs champions, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé (son ministre de la jeunesse, qui avait déjà mené en 2004 des expéditions punitives contre la communauté française) ;

— l’exécutif ivoirien régulièrement élu (sous les auspices de l’ONU) restait assiégé depuis plus de trois mois dans l’hôtel Golf, à Abidjan, où il résidait depuis le scrutin, sans pouvoir exercer la plénitude de ses pouvoirs ;

— en outre, depuis plusieurs semaines, les accusations pointaient sans cesse le « double discours » de la dite communauté internationale : offensive en Libye, mais attentiste en Côte d’Ivoire …
Demande urgente Retour à la table des matières

L’habillage politico-juridique. Il est celui de la légalité internationale : les résolutions successives du Conseil de sécurité mandatent la force des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) pour faire respecter cette légalité. Ban Ki-Moon, le secrétaire général de l’ONU, avait adressé dans une lettre datée du 3 avril une demande d’aide à Nicolas Sarkozy :

« Il est urgent de lancer les opérations militaires nécessaires pour mettre hors d’état de nuire les armes lourdes qui sont utilisées contre les populations civiles et les casques bleus. L’Onuci a identifié de multiples emplacements concernant ces armes. Etant donnés la nécessité de lancer les opérations contre tous ces emplacements de façon simultanée et les moyens militaires limités de l’Onuci, je vous serais reconnaissant de bien vouloir autoriser, de façon urgente, la force « Licorne », qui est mandatée par le Conseil de sécurité pour appuyer l’Onuci, à exécuter ces opérations conjointement avec l’Onuci. »

« Les hélicoptères des forces françaises visent des armes lourdes et des détachements de blindés utilisés contre la population civile », expliquait donc lundi l’état-major des armées à Paris, en réponse à la demande de l’ONU : des armes qui ont été utilisées ainsi ou pourraient l’être, mais qui dans l’immédiat sont bien des armes d’un belligérant contre un autre. Les frappes lancées par les troupes françaises et celles de l’ONU « visaient à protéger les civils et non à s’attaquer au président sortant Laurent Gbagbo », assurait le secrétaire général des Nations unies : certes, mais – comme dans le cas libyen – l’objectif final non-dit était bien de se débarrasser, d’une manière ou d’une autre, du fauteur de trouble du moment… ce qui semble avoir été fait.

Les Européens et les Américains s’en sont lavé les mains. Le président américain Barack Obama a simplement exhorté à nouveau lundi le président ivoirien sortant à respecter la volonté de ses compatriotes, et à « cesser de revendiquer la présidence ». Et Catherine Ashton s’est contentée, au nom de l’Union européenne, de répéter son message consensuel, mais qui n’implique aucune modalité pratique : « Alassane Ouattara est le président démocratiquement élu de la Côte d’Ivoire et Laurent Gbagbo (doit donc) se retirer immédiatement et se livrer aux autorités légales. La mission des Nations unies en Côte d’Ivoire doit pouvoir pleinement exercer son mandat de protéger la population civile. »

Des Européens tentés – comme le souligne notre confrère du site Bruxelles2 – de laisser la France se débrouiller, pour le meilleur ou pour le pire : elle a des relations historiques et encore des intérêts en Côte d’Ivoire, et connaît mieux le terrain. Les armées de ces pays sont occupées en Afghanistan, voire en Irak, et certaines en Libye : elles sont donc à la limite de leurs capacités. Certaines ont en outre des limites constitutionnelles à leur engagement sur le terrain : Allemagne, Autriche, Irlande. Et toutes doivent compter avec des restrictions budgétaires …

Quelques questions en suspens, parmi beaucoup d’autres :

— par qui sont pilotés ces hélicoptères armés de l’ONU [3] et quel est leur statut : sont-ils des « casques bleus » dépendants d’un pays, ou des sortes de mercenaires, l’ONU ayant pris le tournant de la « privatisation » de sa propre armée ?

— comment les « forces nouvelles » des ex-rebelles du nord ont-elles pu se reconstituer aussi vite et bien, au point de faire figure – sous le nom de Forces républicaines – d’une véritable armée-bis, avec équipement, encadrement, etc. ?

— comment Laurent Gbagbo, malgré quatre mois de sanctions économiques et autres, a-t-il fait pour fidéliser auprès de lui, jusqu’au bout, certaines unités d’élite de son armée ?

Et des interrogations majeures :

— comment la Côte d’Ivoire, où la légitimité est imposée à coups de canon (tout comme la « liberté » en Libye l’est en ce moment par le truchement des chasseurs de l’OTAN), va-t-elle pouvoir se relever ?

— l’arrivée au pouvoir de Ouattara, au surplus dans ces conditions dramatiques, marque-t-elle un basculement géopolitique, avec une Côte d’Ivoire plus nordiste et musulmane, ou la coupure entre les deux Cote d’Ivoire va-t-elle rester sensible, malgré le règlement du contentieux politique ?

— faut-il craindre, comme prix de ce rétablissement nécessaire d’une légalité internationale bafouée, le retour à une instabilité de fait, qui achèverait de mettre la Côte d’Ivoire à genoux, et ne serait pas sans conséquences sur toute cette fragile région ouest-africaine (Liberia, Guinée, Burkina) ?

 

Voir aussi : Rubrique Afrique, Côte d’Ivoire, La France pyromane, rubrique Politique internationale, Le maintient de l’ordre un savoir-faire français,  La Françafrique se porte bien,