Après les attentats d’Oslo et d’Utøya, le gouvernement norvégien a annoncé plus d’ouverture et de démocratie et préserve ainsi ses valeurs démocratiques, contrairement aux Etats-Unis, à la France et d’autres Etats européens, salue le quotidien de centre-gauche Le Monde : « Il n’y aura pas de législation spéciale. On ne cherchera pas à apaiser la douleur du pays en restreignant la démocratie au nom de la sécurité. En musclant le code pénal à des fins politiques conjoncturelles. La Norvège restera un pays de libertés publiques. Cette attitude fait l’unanimité de la classe dirigeante à Oslo. Elle est le contraire de celle adoptée par l’Amérique au lendemain du 11 septembre 2001 ; le contraire de celle, trop fréquente, sous nos cieux où chaque fait divers sanglant est prétexte à un vain durcissement du code pénal aux dépens des libertés. Dans son malheur, la Norvège reste fidèle à elle-même. Elle s’interroge, mais ne se renie pas. Une leçon pour nos démocraties. »
Festival d’Avignon : Angelica Liddell prouve qu’on ne peut la résumer à des automutilations. La rage de la femme blessée s’y élargit, dans le bilan d’un monde médiocre qui mutile ses enfances.
La présence de la Madrilène Angélica Liddell fut, en juillet 2010, un choc aussi puissant qu’inattendu. Avec La casa de la fuerza au cloître des Carmes puis El año de Ricardo aux Pénitents blancs, dans un théâtre cruel et féroce, tour à tour dans un marathon collectif et farouchement intime puis un quasi solo inspiré par la figure monstrueuse de Richard III, elle s’imposait en héritière de Kantor, en cousine de Sarah Kane ou en petite soeur de Pippo Delbono, de celles et de ceux qui hurlent ou s’éraillent pour remuer les tripes et les âmes dans des jaillissements d’amour et de rage.
Logiquement, son retour dans l’édition 2011 a suscité l’engouement des spectateurs, avides de nouveaux bouleversements, et qui ont raflé tous les billets dès leur mise en vente, imposant la mise en place de deux supplémentaires (à midi) tout aussi prisées. Tout cela, malgré l’absence d’autres coproducteurs aux côtés des grands rendez-vous d’Avignon et de Madrid (Otoño en primavera), fruit d’une réticence des autres programmateurs et diffuseurs (à l’exception de la scène nationale de Tarbes) que confirme, un brin dépité, Vincent Baudriller : « malgré l’événement qu’a constitué, l’été dernier, la présence d’Angélica au Festival, cette nouvelle création a paradoxalement été difficile à « monter » financièrement ; mais elle correspond tellement à l’esprit d’Avignon que nous avons tout fait pour que cela soit possible. »
Même si l’on peut entendre la déception de quelques-uns face à cette nouvelle pièce (Maldito sea el hombre que se confia en el hombre, un titre emprunté au Livre de Jérémie dans l’Ancien Testament) présentée dans la (très grinçante) salle de Vedène, on ne peut accepter le procès d’ assagissement qui semble être fait à la pasionaria Liddell, toujours aussi enragée dans le mot et dans son implication personnelle, corporelle. Lui reproche-t-on de ne pas s’y entailler la peau comme l’été dernier, comme si ce qui n’était au final qu’anecdote dans la puissance de La casa de la fuerza devait être une « marque de fabrique » ? La force de la Liddell dépasse ces réductions plasmatiques ; et si l’univers déployé dans Maldito… est effectivement enfantin (une forêt , les lapins d’Alice, des jeux de cour de récré entre corde à sauter et marelle), c’est justement parce que c’est l’enfance et les horreurs qu’elle subit sont au coeur de ce nouveau cri, qui se décline dans un Abécédaire à la Greenaway, exercice lui-même marqué du sceau de l’enfance.
Tourbillons et recueillements
« Quand je me suis mise à étudier le français, tout m’a paru tomber sous le sens ; je me suis vue à 40 ans, en train de réciter l’alphabet assise à une table d’écolier, comme une petite fille » : de ce paradoxe entre son « projet d’alphabétisation » et une « vie de merde » qui lui donnait l’envie de « brûler le monde », de cette dichotomie entre l’innocence et le désenchantement, la performeuse-hooligan a forgé un spectacle réglé au millimètre, tout aussi « faussement bordélique » et cruel que les précédents. Avec elle, des acrobates chinois, une alter-égale mutique et deux hommes enfants, pour osciller entre fraîcheur et gravité, tourbillons et recueillements, accès de violence et tendresse affleurante.
Cette rage, elle est d’emblée, dans l’entame, où une cohorte de petites filles à grandes oreilles jouent naïvement avant d’être « substituées » par de véritables lapins morts, puis empaillés, tandis que les robes des gamines s’assortissent, devenues « grandes », de talons acérés. Puis dans la chute rêvée du cadavre d’un président français. Ou en arrosant une poignée de terre déposée sur la poitrine d’un cadavre. Ou à travers un charnier final, amas de cadavres de mousse dont les poses font écho aux contorsions des athlètes asiatiques…
On pourrait aussi noter que Liddell use des même stratagèmes que dans sa Casa d’hier : la chanson populaire, avec le magnifique Todo tiene su fin et la VF de Porque te vas de Jeannette utilisé par Carlos Saura dans Cria cuervos, le Paint it black des Rolling Stones et le In dreams de Roy Orbison, mais aussi les nettoyages de plateau intentionnellement longs, et plus généralement un va-et-vient entre soliloques enflammés et « marathons » collectif. Cette fois, on peut effectivement parler de « marque de fabrique », mais ces ficelles restent dédiées à donner du souffle à ce qu’elle veut défendre ici : le mépris du monde adulte pour l’enfance qu’il souille et annihile. Un monde où l’on sait se parler en écrivant du bout du doigt dans l’espace, où l’on pourrait encore jouer Schubert au piano,. Un monde de contradictions et de paradoxes, où l’on peut clamer son désenchantement avant d’implore l’espoir, afficher son mépris du bonheur feint et son amour de l’argent tout en « chiant sur l’amour d’une mère ». Où l’on peut souhaiter « que plus un enfant ne soit conçu à la surface de la terre » puis caresser tendrement la chevelure d’une gamine déguisée en lapin. Promenons-nous dans son bois, parce que, avec ou contre les loups, Liddell sera toujours là…
nous vous invitons à porter une attention particulière à la présente note interne qui s’avère importante pour le bon fonctionnement de nos services en vertu de l’application des dernières circulaires ministérielles destinées à guider le débat sur l’identité nationale. L’affaire concerne la transcription des actes d’état civil du célèbre écrivains portugais Lobo Antunes.
L’agent en charge de ce dossier, un certain Georges Lavaudant, n’a visiblement pas respecté son contrat ni les règles d’usage les plus élémentaires. Est-il pensable de ne pas valoriser la nationalité portugaise de l’artiste ? Dans cette pièce incompréhensible, on entend même Antunes dire qu’il se sent angolais, vous imaginez ?
Cette pièce ne veut rien dire. Elle traverse sans respect chronologique, ni esprit de contradiction l’œuvre subversive de l’auteur, et rend compte à l’aide de tableaux fort suggestifs de son univers malsain.
Tout cela manque vraiment d’ordre et le texte est bourré de contradictions. On parle de nos colonies, de la femme de l’auteur, on excuse les disfonctionnements mentaux de toute une génération. Il y a des scènes où l’honneur de nos glorieux soldats envoyés en Angola en prend un coup.
D’autres où l’on valorise la divagation des soldats livrés à eux-mêmes. Je ne m’explique pas comment un médecin comme Antunes n’a pas compris qu’il devait soigner au lieu de perdre son temps à écouter les divagations de ses patients.
Le travail de cet homme qui se dit metteur en scène nuit gravement à l’efficacité de nos services administratifs et plus encore à l’intérêt général de notre nation. D’autant qu’il a fait appel à de jeunes comédiens du conservatoire de Montpellier auxquels il semble avoir injecté tout le poison de son âme.
Il faut voir sur scène la gravité de cette jeunesse. Les postures lascives des jeunes filles ne sont vraiment pas un exemple à suivre. L’effet s’intensifie encore avec la présence d’une voix puissamment évocatrice d’un activiste culturel dénommé Gabriel Monnet, encore un Français.
Nous étions déjà défavorable au montage de ce projet de spectacle pour aborder l’œuvre de Lobo Antunes. Malgré ses origines bourgeoises, cet auteur s’applique à noircir tout ce qui fait l’honneur de notre beau pays, en dénonçant l’hypocrisie et le mensonge à l’endroit où se niche notre fierté historique.
Ce Lavaudant a beaucoup de peine à rétablir la réalité. Il se permet de prolonger les thèses d’Antunes en donnant un écho nouveau à son œuvre. C’est intolérable et véritablement dangereux dans un cadre de crise comme celle qui traverse actuellement notre nation.
En conséquence, nous vous demandons de prendre les mesures nécessaires pour le suspendre de ses fonctions dans les plus brefs délais. Une mutation au service des espaces verts pourrait être envisagée. Nous avons en ville de nombreux ronds-points où l’herbe folle et les œillets reprennent du terrain.
Jean-Marie Dinh
Il faut voir sur scène la gravité de cette jeunesse et les postures lascives des filles.
Etat civil : spectacle donné dans le cadre du Printemps des comédiens.
Antonio Lobo Abtune dernier ouvrage paru : Mon nom est légion , janvier 2011, éditions Bourgeois
Arthur Nauzyciel met en scène « Jan Karski mon nom est une fiction ». La création interpelle le rôle des alliés face au génocide des juifs.
Karski a des vertiges. Ses nuits sont blanches. Sa vie a basculé un jour de 1942, lorsqu’il est entré clandestinement dans le ghetto de Varsovie. Résistant polonais, il était chargé de fournir au gouvernement polonais en exil, un compte-rendu de la situation en Pologne. En deux mois, les Allemands ont déporté 300 000 Juifs du ghetto vers les camps de la mort. A Varsovie les 100 000 Juifs qui sont restés sur place sont livrés à eux-mêmes et à la barbarie de leurs gardiens.
« C’était une sorte d’enfer, les rues étaient sales, crasseuses, et pleines de gens squelettiques, la puanteur vous suffoquait, il régnait de la tension, de la folie dans ce lieu. Des mères allaitaient leurs bébés dans la rue, alors qu’elles n’avaient pas de seins. Les dépouilles étaient déposées, nues, à même le sol, car les familles n’avaient pas les moyens pour leur payer une sépulture… »
Les chefs de la résistance juive demandent que les alliés mènent une action pour informer le peuple allemand de ce qui se passe. Profondément choqué par ce qu’il constate sur place, Karski n’aura de cesse de porter ce message ainsi que son témoignage personnel mais à Londres et à Washington, il se heurte à une fin de non recevoir.
Le metteur en scène Arthur Nauzyciel se saisit des faits historiques en s’appuyant sur les paroles de Karsky recueillies par Claude Lanzmann* dans son film Shoah. Il s’inspire également du livre du diplomate polonais « Story of a Secret State » publié dès 1944 et prolonge son approche par une fiction qui explore les pensées du témoin.
Karski dénonce la perte d’humanité qui signe la victoire du mensonge
Cette démarche structure la pièce en trois parties. Dans le premier acte, on retrouve un Karski hésitant face à la caméra. Dans la seconde partie les faits sont répétés et enrichis par une voix off accompagnée par une vidéo de Miroslaw Balka qui se borne longuement sur les frontières urbaines du ghetto de Varsovie dont la surface occupait un quart de la ville. La méthode use d’une certaine radicalité qui trouble le confort du spectateur autant qu’elle l’imprègne de la réalité des faits. Le cœur de la pièce, arrive avec le dernier acte qui marque le retour de la théâtralité et du vrai questionnement. Ici l’inqualifiable réalité factuelle développée précédemment ne se limite pas comme lors du procès de Nuremberg à considérer les victimes juives et les bourreaux nazis. Il interroge l’abandon des juifs d’Europe par les alliés de la démocratie.
Assis dans le couloir d’un opéra, Karski, qui ne trouve plus le sommeil, dénonce la perte d’humanité qui signe la victoire du mensonge. Le témoin du massacre et aussi celui de l’inaction calculée. Les alliés ne voulaient pas accueillir les Juifs d’Europe, c’est une chance pour eux qu’Hitler ait décidé de les anéantir plutôt que de leur envoyer, dit en substance l’homme qui ne peut plus fermer les yeux. Il est seul dans l’antichambre à deux pas de lui se joue toujours le spectacle du monde.
La fiction dépasse la réalité et le propos résonne, au-delà de la Shoah, aux quatre coins de la planète.
Jean-Marie Dinh
« Jan Karski Mon nom est une fiction », Festival d’Avignon Opéra Théâtre jusqu’au 16 juillet.
L’ambition du Pavillon populaire de devenir l’un des lieux de rendez-vous international de l’art photographique se poursuit. Sous l’impulsion de l’adjoint à la culture Michaël Delafosse et du directeur artistique Gilles Mora, l’expo Brassaï en Amérique* porte une significative contribution à cette idée. Elle propose 50 images en couleur et 110 tirages d’époque en noir et blanc jamais publiés par l’artiste français d’origine hongroise. L’expo s’inscrit comme « une découverte qui devrait faire date dans l’histoire de la photo », note le spécialiste de la photo américaine Gilles Mora.
Greenwich Village, New York 1957. Mise en espace d’une curieuse et très contemporaine façade.
Brassaï (1899/1984), pseudonyme de Gyula Halász, a trois ans quand sa famille emménage à Paris. Ses études de peinture et de sculpture le conduisent à devenir un artiste multifacette. Au cœur des années 20, Brassaï fréquente Montparnasse. Il peint dessine, écrit et sculpte mais au grand dam de son ami Picasso, il choisit de se consacrer prioritairement à la photographie. Paris demeure sa ville de prédilection. Le recueil « Paris la nuit » réalisé en 1932 est à l’origine de son succès. Un travail qui a vu le jour avec la complicité amicale et décadente de son ami Henri Miller qui l’accompagne dans ses pérégrinations nocturnes. « Jusqu’en 57, la carrière de Brassaï fut une succession de rendez-vous manqués avec les USA, souligne la commissaire de l’exposition Agnès de Gouvion Saint-Cyr. Il fut sollicité en 1932 par le galeriste new-yorkais Julien Lévy puis en 36 par le directeur artistique du magazine de mode Harper’s Bazaar, mais il ne se sentait pas prêt. » En 1957, il accepte l’offre du magazine Holiday qui lui donne carte blanche. La commande lui impose juste de photographier la foule dans la 5e avenue et de se rendre en Louisiane. « Une année plus tôt, son exposition sur le graffiti avait révolutionné la vision des Américains sur la photo » précise la commissaire.
C’est cette appropriation d’une culture et d’un territoire urbain par un photographe complice des surréalistes qui nous est donnée à voir au Pavillon Populaire. Brassaï pour qui l’urbain est un sujet de prédilection s’adapte à ce nouvel espace. Il joue des oppositions entre la foule et l’environnement, ne s’arrête pas aux sens nouveaux qui lui apparaissent mais cherche à le dépasser en sortant de la réalité par la lumière. Il suit les passants pour s’imprégner de leur vie, utilise la couleur, se lance dans les petits formats… Le talent s’impose avec des photos comme celle du laveur de vitres où son sens de l’esthétique et du flou se conjugue à celui du mouvement. La force de l’histoire s’affirme dans ce regard sur le dernier bateau à roue du Mississipi porté par des vagues angoissantes qui semblent le conduire vers son dernier voyage. La scène a lieu sous les yeux de quatre minuscule spectateurs. L’humour ne fait pas défaut comme on l’observe avec ces trois clichés d’une statue de Napoléon que l’on imagine pris sur le vif. L’empereur trouve à mesurer sa fierté avec une femme de Louisiane.
Les femmes, un autre sujet majeur de l’univers pictural de Brassaï qui mériterait bien des développements… Le mieux est de se rendre au Pavillon Populaire en toute liberté pour les découvrir…
Jean-Marie Dinh
Au pavillon Populaire du 17 juin au 30 octobre, entrée libre.
Un beau catalogue rend compte de cette exposition éditions Flammarion.