Egypte : L’armée, clé de la crise du régime

Les militaires accueillis comme des héros au Caire. Photo Reuter.

C’est désormais l’armée qui tient entre ses mains l’avenir de l’Egypte. Descendue en force dans les rues du Caire, elle a complètement remplacé la police, honnie de la population, responsable de plus d’une centaine de morts en six jours et totalement débordée par les événements. Que vont faire les militaires, qui jouissent encore de la sympathie de la population, mais sont aussi les piliers d’un régime qui les a couverts de privilèges ? C’est désormais la question centrale des heures et jours à venir.

«Blanc-bec». Très affaibli par une contestation violente et concentrée sur sa personne, Hosni Moubarak a dû se résoudre, ce week-end, à se tourner vers la «grande muette», dont il est issu, comme tous les chefs d’Etat en Egypte depuis 1954. Il a donc pratiqué une manœuvre audacieuse bien que peut-être trop tardive : l’autocoup d’Etat. Après avoir annoncé la démission du gouvernement, vendredi soir, le raïs a nommé samedi après-midi deux haut gradés – respectivement Omar Souleiman vice-président et Ahmed Chafik Premier ministre (voir ci-dessous) – pour reprendre la situation en main. Ce faisant, il met définitivement fin aux ambitions dynastiques de son fils cadet Gamal Moubarak, un jeune homme d’affaires, poussé par sa mère Suzanne et entouré d’affairistes détestés d’une population épuisée par l’inflation et le chômage. Progressivement, Gamal Moubarak avait pris le contrôle du Parti national-démocrate (PND, au pouvoir), suscitant le mécontentement d’une partie des caciques du pouvoir. Il avait aussi fait nommer un proche au poste de Premier ministre, Ahmed Nazif, présenté comme un technocrate réformiste, qui n’a ni gouverné efficacement ni réformé. Les militaires non plus ne voyaient pas d’un bon œil l’ascension de ce «blanc-bec» n’ayant même pas terminé son service militaire. Exit Nazif et Gamal Moubarak donc, représentants d’une bourgeoisie libérale et pro-occidentale. C’est d’ailleurs cette dernière qui a lancé la contestation du régime via Facebook…

Contraint ou de son propre chef, Moubarak vient d’opérer un retour aux fondamentaux. La police discréditée, le parti attaqué par les manifestants, il ne lui restait plus que l’armée comme soutien. Reste à savoir si cela suffira à le remettre en selle. La solution de la répression massive paraît écartée. Les soldats qui se sont déployés – des militaires d’active et non pas des conscrits – ont volontiers fraternisé avec les manifestants, comme le fait remarquer l’intellectuel Mahmoud Hussein: «Le message est clair, ils ne tireront pas», assure-t-il, malgré les démonstrations de force comme le passage à basse altitude d’hélicoptères et de chasseurs F-16, probablement destiné à effrayer les habitants du Caire.

La popularité de l’armée égyptienne repose en fait sur une immense ambiguïté. Elle est perçue par l’opinion comme une institution «propre», exempte des magouilles des hommes d’affaires qui gravitent dans l’entourage de Gamal Moubarak. Dans la réalité, l’armée égyptienne est – grassement – payée pour ne pas se battre. «C’est le deal passé au moment des accords de paix de Camp David avec Israël, en 1979», explique une source diplomatique connaissant bien l’Egypte. En échange de sa passivité face à l’Etat hébreu, l’armée égyptienne reçoit, depuis trente ans, un milliard de dollars par an des Etats-Unis. Cet argent lui a permis de s’équiper et de développer un complexe militaro-industriel qui lui rapporte beaucoup d’argent et assure une aisance certaine aux officiers, qui jouissent d’avantages non négligeables. L’armée égyptienne est en effet le premier producteur de pain du pays…

La «grande muette» n’a donc aucun intérêt à une démocratisation véritable ou à un changement du système. Mais participer à la répression lui ferait perdre la légitimité et le prestige dont elle jouit. Elle marche donc sur la corde raide. D’autant que, Souleiman et Chafik, jugés tous deux trop proches de Moubarak, risquent de ne pas incarner une vraie rupture…

Mesures fortes. Malgré la diminution du nombre de manifestants, hier, Moubarak est plus que jamais l’objet du ressentiment populaire. Tel le pharaon tout-puissant, il incarne tous les maux du pays : l’absence de démocratie, de projet politique et économique, la brutalité d’une police qui recourt à la torture et l’arbitraire, l’état d’urgence en place depuis son arrivée au pouvoir il y a vingt-neuf ans… Il y a de fortes chances que les manifestations ne cessent pas tant que le raïs ne partira pas ou n’annoncera pas des mesures fortes comme la suppression de l’état d’urgence, l’annulation des législatives de novembre, entachées de fraude massive, voire une élection présidentielle anticipée et réellement ouverte. Sinon, l’armée égyptienne, qui ne voudra pas couler avec le raïs, pourrait finir par le débarquer, malgré sa tradition légitimiste.

Christophe Ayad

Ahmed Chafik, un képi Premier ministre

ahmed_chefikLe nouveau Premier ministre est l’une des rares personnalités du gouvernement sortant à pouvoir se targuer d’un bilan plutôt positif. Cet ancien général de l’armée de l’air, 69 ans, qui fut major de l’aviation entre 1996 et 2002, est une personnalité respectée y compris dans les rangs de l’opposition. De nombreux analystes avaient évoqué son nom pour éventuellement succéder au président Moubarak en cas de vacance du pouvoir. Né en 1941 dans une famille cairote il a suivi le cursus typique de nombreux officiers de l’armée de l’air et avait un moment servi sous les ordres d’Hosni Moubarak. C’est un technocrate qui dispose de très bonnes entrées à Washington, au point d’être appelé parfois le «candidat des Américains», mais aussi à Paris où il a été plusieurs années en formation. Il bénéficierait de la confiance de l’armée tout en rassurant la vieille garde du Parti national démocrate au pouvoir et pilier du régime.

Egypte: deux manifestants et un policier tués lors des manifestations

Photo AFP Mohammed Abed.

Deux manifestants ont été tués lors de heurts avec la police mardi à Suez (nord de l’Egypte), et un policier est mort des suites de blessures au Caire, selon des sources médicales et sécuritaires. Les deux manifestants de Suez sont décédés après heurts marqués par des jets de pierres contre la police, qui a répliqué avec de tirs de gaz lacrymogènes, selon des sources médicales et de sécurité.

Le policier au Caire a succombé après avoir été battu par des manifestants lors d’un rassemblement dans le centre ville, selon la sécurité égyptienne. Des milliers de personnes ont défilé mardi à travers toute l’Egypte  pour demander le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis trois décennies, prenant exemple sur les manifestations tunisiennes qui ont provoqué le départ précipité du président Zine El Abidine Ben Ali.

«Moubarak dégage», ont scandé sans précaution de langage des milliers d’Egyptiens venus exprimer leur ras-le-bol d’un régime devenu pour eux synonyme de pauvreté et de répression. Parmi la foule sur la grande place Tahrir, au centre du Caire, Ibrahim, un juriste de 21 ans, ne mâche pas ses mots: «nous avons un régime corrompu qui veut poursuivre l’oppression sans fin».

Ahmed, un avocat de 28 ans, a lui aussi suivi avec passion la fuite sous la pression populaire du président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, après 23 ans de pouvoir, contre presque 30 pour Hosni Moubarak. «Nous devons aujourd’hui nous tenir debout comme des hommes, enfin», affirme-t-il. Mohamed, un technicien informatique, renchérit; «moi aussi, je suis venu parce qu’il faut renverser ce régime», assure-t-il.

«Moubarak dégage, tu es injuste, tu nous affames, tu nous tortures dans tes commissariats, tu es un agent des Américains», lançait une mère de famille venue manifester dans le quartier de Mohandessine, dans l’ouest du Caire, un drapeau égyptien à la main. D’autres manifestants prenaient d’assaut les caméras des télévisions étrangères avec le même mot à la bouche ou sur des pancartes: «dégage». Ailleurs, ce sont les slogans tunisiens qui ont fait mouche, comme «Pain, Liberté, Dignité».

Le départ de Ben Ali alimente aussi les «nokta», les blagues politiques dont les Egyptiens sont friands, du genre: Ben Ali appelle Moubarak depuis l’avion à bord duquel il part en exil pour Djeddah, en Arabie saoudite: «Allo Hosni, regarde ce qu’ils m’ont fait. Tu peux m’héberger cette nuit»? Moubarak répond: «Bien sûr que non. Tu es cinglé? Regarde dans quel pétrin tu nous a tous mis. Vas en Arabie Saoudite, et dis-leur que je pourrais bien faire un pèlerinage anticipé cette année».

Environ 15.000 personnes ont manifesté dans plusieurs quartiers du Caire, notamment aux abords des bâtiments officiels du centre-ville, selon les services de sécurité. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour tenter de disperser les manifestants. Selon des spécialistes, ces manifestations anti-gouvernementales sont les plus importantes depuis les émeutes de 1977 provoquées par une hausse du prix du pain.

AFP 25/01/11

Voir aussi : Rubrique Egypte, politique, Moubarak joue avec le feuLegislatives: les frères musulmans annoncent leur défaite , Rencontre, Khaled Al Khamissi , rubrique Livre Sarkozy au Proche Orient, Politique internationale Vers un printemps démocratique arabe,

Le Liban renoue avec la crise

Nouvelle crise politique au Liban, cela ne surprend plus personne surtout pas dans ce pays qui a dû battre un record depuis son indépendance en 1943.

Encore que les Libanais souhaitent que cela ne déborde pas le cadre politique, car le contraire, toujours possible dans ce pays, peut mener au pire. Mais cette fois, la crise était dans l’air, et tout alors devenait une question de timing. Effectivement, la chute du gouvernement était effective à l’instant même où son leader franchissait mercredi le seuil de la Maison-Blanche. M. Saâd Hariri, qui devait s’entretenir avec le président Barack Obama, venait de perdre son gouvernement. Selon la formule consacrée, il était Premier ministre en exercice.

Dans un autre sens, les députés du Hezbollah se sont montrés conséquents pour avoir mis en garde contre une telle éventualité, laquelle consacrait l’échec de la médiation syro-saoudienne. Les dix ministres ont démissionné, obtenant aussi celle d’un député du PSP, depuis que le leader de ce parti, M. Walid Joumblatt, a redessiné la carte des alliances au Liban en lâchant ou en prenant ses distances avec M. Hariri, opposé quant à lui à tout compromis sur l’action du TSL (Tribunal spécial pour le Liban) chargé d’identifier et de juger les assassins de son père, l’ancien Premier ministre Rafic Hariri.

Depuis qu’elle a été mise sur pied par l’ONU, cette institution s’est surtout fait remarquer par un travail controversé avec un faisceau d’accusations (Syrie, services secrets libanais), le tout porté par des témoins qui s’avéreront faux. D’ailleurs, M. Hariri a été lui-même jusqu’à déclarer que la Syrie n’avait rien à voir avec cet assassinat commis en 2005, mais il a quand même servi, relèvent tous les observateurs, à précipiter le départ des troupes syriennes du Liban. Et après ? dira-t-on. Depuis peu, c’est le Hezbollah sinon des membres de ce parti qui sont accusés d’implication, ce que réfute ce dernier et accuse quant à lui Israël.

Le Hezbollah, qui accuse le TSL d’être «à la solde d’Israël et des Etats-Unis», s’attend à être mis en cause et a fait pression sur M. Hariri pour qu’il désavoue le tribunal qui doit rendre prochainement son acte d’accusation. Son chef du groupe parlementaire a laissé entendre que le Hezbollah et ses alliés envisagent même l’avenir, mais sans M. Hariri.  «Nous devons nous mettre d’accord (entre alliés) sur la manière de gérer le pays avec un gouvernement fort mené par un (Premier ministre) connu pour son soutien à la Résistance (le Hezbollah)», a-t-il dit. L’on apprend dans cet ordre d’idées que M. Joumblatt a rencontré dans la soirée de mercredi le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

En ce qui concerne le fond du débat, l’approche du Hezbollah laisse très peu sinon aucune place au doute. Selon un  de ses dirigeants, «l’orientation générale est celle de la mise en cause d’individus, avant de faire un pas supplémentaire vers la question de la responsabilité du supérieur hiérarchique de ces subordonnés… Ils ont commencé par la Syrie et écarté le Hezbollah, car il fallait limiter le champ des adversaires et, maintenant, ils se sont tournés vers le Hezbollah».

Pour la secrétaire d’Etat américaine, «la justice est nécessaire pour avoir la stabilité». Mme Clinton a souligné que «le gouvernement et le peuple du Liban doivent demander des comptes aux individus et non aux groupes auxquels ils appartiennent». «Les individus doivent être jugés en tant que tels et non en tant que membres d’un parti politique», a-t-elle souligné. Il y a lieu de relever cette réaction plutôt rare du Pentagone, annonçant que les Etats-Unis «surveillent de très près» la situation au Liban que certains comparent à celle qui prévalait en 2008. Autrement dit, des dérapages ne sont toujours pas exclus.

Mohammed Larbi ( El Watan)

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et le dirigeant qatari Hamad bin Khalifa sont arrivés lundi à Damas pour s’entretenir avec le président Bashar al-Assad, a rapporté dimanche l’agence SANA.

Les trois dirigeants doivent discuter des dernières évolutions dans la région dans le but de renforcer les relations entre les trois pays. Les entretiens concerneront également la crise politique au Liban.

Le ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, en visite en Irak, rejoindra son Premier ministre à Damas et rencontrera les responsables de la Syrie et du Qatar, selon la même source.

Mohammed Larbi (El Watan)

Algérie : « On ne peut rien construire sur l’oubli »

Le peuple algérien dans la rue

Le peuple algérien dans la rue

Pavé. En partenariat avec la librairie le Grain des mots, Les Amis du monde Diplomatique ont invité Lounis Aggoun pour son livre accablant sur l’Algérie : La colonie Française en Algérie, 200 ans d’inavouable.

Le livre très documenté du journaliste indépendant Lounis Aggoun La colonie Française en Algérie, 200 ans d’inavouable a donné lieu jeudi à un échange édifiant sur une histoire de l’Algérie qui ne fait pas débat. L’auteur s’explique d’entrée sur son « forfait ». Il a voulu se confronter à la vérité sur l’histoire de l’Algérie. D’où ce pavé de 600 pages dont les faits ne prêtent pas à l’interrogation. « Ce qui s’est passé est reconnu. Je me suis contenté de réunir bout à bout des documents éparses et des travaux de différents historiens pour reconstituer un puzzle. A partir de là j’en ai tiré les conclusions…« 

Si les rapports entre la France et l’Algérie ont souvent été qualifiés d’exécrables, depuis 62 la seule ligne qui n’a jamais été rompue est celle des services secrets français avec leurs homologues algériens. Il reste à ouvrir bien des archives pour que l’on en sache davantage. Mais celles-ci demeurent toujours fermées.

200-ans-algeriesLe regard linéaire proposé par Lounis Aggoun sur la période qui fait suite à l’indépendance de 1962 fait resurgir une série d’épisodes chaotiques, qui laissent cruellement imaginer la souffrance d’un peuple. Peuple littéralement sacrifié par les intérêts d’un petit groupe de généraux algériens. La thèse principale que développe l’auteur entre en contradiction avec l’histoire officielle. Elle accrédite l’idée que le pouvoir n’a pas été rendu au peuple algérien en 62, mais a été accaparé par un groupe initialement choisi par De Gaulle pour protéger les intérêts de la France. Après une désertion organisée, le groupe d’officiers glissé auprès des résistants algériens pour noyauter le FLN apparaît au journaliste comme un acte fondateur qui va jeter les jalons de la dictature. Un demi siècle plus tard, celle-ci perdure après de multiples purges et manipulations dont celle des islamistes. Il apparaît que le groupe islamique armé (GIA) était une émanation de la Sécurité militaire algérienne. Tous les chapitres du livre sont passionnants notamment celui qui met en évidence le contrat passé entre Charles Pasqua et le pouvoir algérien. Un deal d’escrocs qui aboutit à l’arrêt des attentats contre le nettoyage des opposants au régime algérien en France. Un pacte diabolique qui s’inscrit à la suite de la vague d’attentats en France dans les années 85-86.

La vision réaliste qu’offre Lounis Aggoun est aussi celle d’un homme meurtri par le mensonge des usurpateurs et l’atroce condition dans laquelle se trouve son peuple. « Les Algériens souhaitaient la liberté; on les a plongés dans la dictature. Ils ont voulu imposer la démocratie en 1988; on les a plongés dans l’horreur. » Mais une nouvel ère s’ouvre peut-être au Maghreb pour le peuple algérien à genoux après la désertion de Ben Ali en Tunisie.

Jean-Marie Dinh

La colonie Française en Algérie 200 ans d’inavouable Editions Demi Lune 23 euros.

La volte-face tardive de la France

Le trio démocratique : Sarkozy, Ben Ali, Moubarak

Le trio démocratique : Sarkozy, Ben Ali, Moubarak

Si tard, si peu, si mal. Samedi seulement Paris a fini par abandonner son langage d’extrême prudence sur la crise en Tunisie. «Depuis plusieurs semaines, le peuple tunisien exprime sa volonté de démocratie et la France que tant de liens d’amitiés unissent à la Tunisie lui apporte un soutien déterminé», a affirmé le président français, Nicolas Sarkozy. La veille au soir encore, vendredi, alors même que le tyran renversé fuyait vers Djedda en Arabie Saoudite, un communiqué laconique de l’Elysée commentait ainsi la révolution triomphante à Tunis : «La France prend acte de la transition constitutionnelle annoncée par le premier ministre Ghannouchi. Seul le dialogue peut apporter une solution démocratique et durable à la crise actuelle.» Et en conclusion l’Elysée rappelait que la France se tient «aux côtés du peuple tunisien dans ces heures décisives». En langage diplomatique cela s’appelle un service minimum, d’autant que ce texte arrivait bien après les communiqués de Berlin ou de Londres saluant chaleureusement le changement en cours. Sans même parler de Barack Obama qui, évoquant «le courage et la dignité» des Tunisiens, renchérissait : «Nous nous souviendrons longtemps des images du peuple tunisien cherchant à faire entendre sa voix.»

Circonstances. Le changement de ton de l’Elysée est donc bien tardif et dicté par les circonstances. Il suit le renversement d’un raïs considéré longtemps par Paris comme un allié et un facteur de stabilité pour sa lutte contre l’islamisme. Prenant argument du dynamisme de l’économie tunisienne comme des succès du régime en matière d’éducation, un héritage de l’époque de Bourguiba, le père de l’indépendance, les autorités françaises fermaient les yeux sur le reste, la persécution de tous les opposants ou considérés comme tels, les violations régulières des droits de l’homme et les tortures. En visite à Tunis en avril 2008, Nicolas Sarkozy n’hésitait pas à affirmer : «Certains sont bien sévères avec la Tunisie qui développe sur bien des points l’ouverture et la tolérance.» Et il ajoutait au grand dam des défenseurs des droits de l’homme que «l’espace des libertés progresse».

Aveuglement ? Certes, ses prédécesseurs, aussi bien Jacques Chirac que François Mitterrand, ne furent guère plus critiques sur les dérives autocratiques de Ben Ali. Et aussi bien à gauche – avec par exemple le maire socialiste de Paris Bertrand Delanoë- qu’à droite, le régime pouvait compter sur de nombreux relais politiques. Jeudi seulement à la veille de la chute du dictateur, le premier ministre François Fillon a dénoncé «un usage disproportionné de la force» dans la répression des manifestations qui avaient déjà fait au moins 80 morts.

L’avant-veille, devant le parlement, la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie proposait au gouvernement tunisien «le savoir-faire reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité» pour l’aider à faire face à la situation sans trop d’effusion de sang. Des propos qui ont scandalisé nombre de Tunisiens de France comme une bonne partie de l’opposition.

La lenteur de la réaction française comme son caractère timoré même après le départ de Ben Ali reste difficilement explicable. Aveuglement ? Mauvaise information ? C’est surtout au travers des francophones que politiques et diplomates agissent au Maghreb et donc avec des gens qui leur ressemblent. Il n’y a pas non plus véritable stratégie française dans la région sinon celles de divers réseaux idéologiques, financiers ou amicaux. La politique de Paris oscille entre Alger et Rabat, tentant de concilier l’inconciliable. Ce «long silence complice» que pourfend le socialiste François Hollande laissera des traces.

Marc Semo (Libération)

Revue de presse d’un faux pas diplomatique

De l’Algérie aux Etats-Unis, la position de la France face au soulèvement tunisien fait couler beaucoup d’encre. Aux yeux des observateurs internationaux, l’« embarras » de Paris est à la mesure de son « silence », voire de sa « complaisance » envers la dictature de Zine El-Abidine Ben Ali. Tous évoquent un « faux pas diplomatique ».

Le jugement dEl Watan est sans appel : « Cette complaisance teintée de paternalisme, voire de condescendance, n’a pas servi la Tunisie et les Tunisiens. Ni l’image de la France, patrie des libertés et des droits de l’homme.«  A l’instar du reste de la presse internationale, le quotidien algérien se demande « comment la France a-t-elle pu s’enfermer dans un soutien sans faille au régime de Ben Ali, alors qu’elle appelle à la démocratie en Côte d’Ivoire ? Se montrer sourde et aveugle à la révolte populaire ? »

Tous observent désormais avec grand intérêt la « volte-face de Paris » depuis le 14 janvier, à l’instar du Guardian, qui note que « les dirigeants français se sont démenés pour sauver la face et se montrer inflexibles ». La presse internationale avait ainsi les yeux rivés sur la ministre des affaires étrangères française, Michèle Alliot-Marie, qui s’est expliquée, mardi 18 janvier, devant la commission parlementaire sur sa proposition au dictateur tunisien de prêter assistance à ses forces de sécurité face au soulèvement tunisien. Comme en conclut El Watan, « il est temps de se rattraper ».

La proposition de Michèle Alliot-Marie de prêter main forte au régime tunisien face aux manifestants avait suscité l’ire du chroniqueur Mustapha Hammouche dans Liberté, qui y voyait un « affront aux souffrances, aux sacrifices et sévices que subissent en général les Maghrébins qui luttent pour leurs droits ». « Outre que la proposition pose un problème de considération de la souveraineté des Etats qu’elle veut défendre contre sa population, Alliot-Marie n’a apparemment pas peur de réveiller des souvenirs des peuples, historiquement victimes du ‘savoir-faire’ policier de la France. Ces souvenirs sont faits, en ce qui concerne l’Algérie, du 11 décembre 1960 à Alger, au quartier Belcourt, et du 17 octobre 1961 à Paris, par exemple », notait ainsi le chroniqueur.

Moins passionné, Charles Cogan, ancien chef de la division Proche-Orient–Asie du Sud dans le conseil d’administration de la CIA, rappelle dans le Huffington Post que « la France s’est longtemps acoquinée avec Ben Ali par le passé ». Si Mme Alliot-Marie a mis « les pieds post-coloniaux dans le plat », il note toutefois qu’« en ce qui concerne la protection de la vie de ses citoyens, la France, pays qui tolère les manifestations comme part de son esprit révolutionnaire, semble avoir trouvé la façon de gérer ces deux opposés ».

Pour le Financial Times, « Mme Alliot-Marie était dans la droite ligne d’une longue tradition de soutien français au régime de Ben Ali », rappelant notamment l’hommage de l’ancien président Jacques Chirac au « miracle économique » tunisien et à sa défense des droits, ainsi que celui de Nicolas Sarkozy. « Les ratés de la diplomatie française » remontent bien avant le président Chirac, note Le Temps (article en accès abonnés), qui cite l’expert français en géopolitique François Heisbourg sur les nombreux « trains de la liberté » que la France a ratés dans l’histoire : « la chute du mur de Berlin, comme de celle de l’Union soviétique ».

Deux poids deux mesures

La ligne de défense de la ministre, basée sur la politique de non-ingérence de la France dans les affaires de politique intérieure d’Etats souverains, est d’emblée questionnée par le Guardian, qui rappelle que son prédécesseur Bernard Kouchner a été l’architecte de la politique d’ingérence humanitaire. Le Temps va plus loin et se demande :« Entre le silence en Tunisie et l’appel à Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir en Côte d’Ivoire, la politique étrangère française est-elle basée sur ‘deux poids deux mesures ?' »

Une question que se posait déjà Time le 12 janvier. « Etant donné leur habitude à répondre rapidement aux injustices des régimes oppresseurs, la discrétion des représentants français en réaction à l’escalade de la violence en Tunisie frappe certains observateurs comme étant en effet curieuse », note l’hebdomadaire américain. « Cela contraste avec les dénonciations répétées et acerbes de Paris d’autres régimes ayant des comportements importuns ailleurs dans le monde », citant notamment les réactions françaises sur l’Iran, la Birmanie ou la Corée du Nord.

Derrière le silence de la France face aux événements en Tunisie, Time estimait qu’« en plus du cynisme politique, une profonde histoire commune franco-tunisienne est en jeu ». Le quotidien américain cite ainsi les racines tunisiennes de nombreuses familles françaises depuis l’ère coloniale jusqu’à nos jours. « En tant qu’ancienne puissance coloniale, la France a des relations compliquées avec la Tunisie », renchérit le New York Times. Le Guardian note ainsi que « de par son histoire coloniale, Paris a eu tendance à adopter un point de vue de propriétaire vis-à-vis de la politique au Maghreb et en Afrique de l’Ouest, mais en même temps sous Sarkozy, elle a commencé à se retirer d’un long enchevêtrement dans la région ».

Les observateurs internationaux pointent ainsi les intérêts stratégiques de la France en Tunisie. « La mainmise du pouvoir pendant vingt-trois ans du président tunisien a fait de lui un partenaire stable dans une région cruciale pour les intérêts français », note Time, qui indique par ailleurs que « la politique draconienne de Ben Ali l’a aidé à empêcher les extrémistes islamistes à opérer en Tunisie comme ils l’ont fait avec plus de succès en Algérie, au Maroc et dans la région du Sahel ». Ainsi, le Guardian note que « les analystes disent que Sarkozy préfère une ‘dictature bénigne’ en Afrique du Nord à l’alternative potentielle de régimes islamiques hostiles et déstabilisateurs, l’Algérie représentant un scénario cauchemar pour Paris ».

Voir aussi : Rubrique France Politique étrangère Sarkozy au Proche-Orient , rubrique Méditerranée , rubrique Tunisie, rubrique Egypte,