Contagion: le pouvoir algérien a peur

ouverture du salon de la défense en présence des représentants des cie étrangères. AP Photo/Burhan Ozbilici.

A la différence des régimes tunisien et égyptien qui semblaient croire à leur illusoire popularité, le pouvoir algérien se sait depuis des années impopulaire et illégitime. C’est pourquoi il a dû déplacer 30 000 policiers pour quelques milliers de manifestants, tant il redoute la contagion du printemps arabe. Mélange explosif d’affairistes et d’une junte militaire dissimulée derrière un prête-nom civil, le pouvoir a peur. A coup de manœuvres et de concessions en trompe-l’œil, les généraux, véritables maîtres du jeu, essaient d’anticiper et d’éteindre la révolte qui gronde. Mais les Algériens ne s’y trompent pas. Ils manifestent contre le système qui les opprime et non contre Bouteflika, qu’ils savent interchangeable. Les ingrédients qui ont fait tomber Moubarak et Ben Ali se retrouvent en Algérie. En pire.

La désespérance des jeunes, qui n’ont d’autres horizons que le chômage ou l’exil, est même plus aiguë que dans les autres pays arabes. La corruption de quelques militaires et de leurs familles, comme le dénonçait justement un télégramme américain révélé par WikiLeaks, est au moins aussi éhontée que dans la Tunisie de Ben Ali et des Trabelsi. Malgré la chape d’un pouvoir policier, des Algériens choisissent de s’immoler par le feu, seule issue lorsqu’un régime répressif ferme tous les espaces de liberté et réserve les rares emplois à ses affidés. Pour faire peur, le régime joue de la hantise de la guerre civile, à laquelle il a pourtant largement contribué. Il use aussi des blessures de l’histoire et de la guerre de l’indépendance pour diviser l’opposition.

Mais, le sort de Moubarak et de Ben Ali montre que les vieilles recettes et les pires méthodes des dictatures ne marchent plus. Les Algériens ont droit à la démocratie.

François Sergent

Voir aussi : Rubrique Algérie, Malek Bensmail le regard qui parle, On ne peut rien construire sur l’oubli,

Regards croisés sur la révolution de jasmin

imed-alibi

Après avoir participé à la grande soirée parisienne en solidarité avec la Tunisie à l’Elysée Montmartre, le jeune percussionniste et compositeur tunisien Imed Alibi a insufflé sa volonté de débattre à Montpellier.  » J’étais en Tunisie mi-décembre en tournée avec Amel Mathlouthi. Juste après un concert à Sfax je suis rentré voir ma famille à Asidi Bouzid. Il y régnait un sentiment d’injustice très fort après la tragédie Bouazizi*. C’est là que tout a commencé. A la différence des revendications de Gafsa en 2008 qui ont été étouffées par le régime, on sentait que cette fois, le peuple irait jusqu’au bout. « 

Concert traditionnel

Les événements qui ont suivi ont montré la puissance de cette volonté. Et ce qui paraissait impensable est arrivé, provocant la fuite du dictateur Ben Ali face au surgissement d’une révolution démocratique et sociale. La soirée de dimanche à La Laiterie se proposait d’interroger ce que cet événement réveille en nous. Le débat très participatif a été suivi d’un concert traditionnel du trio Nainawa.  » C’est une initiative spontanée, citoyenne et apolitique issue de la société civile « , explique Imed Alibi. L’info diffusée via Facebook a réuni une cinquantaine de ses compatriotes auxquels s’ajoutait un public avide de connaissances sur la transition majeure qui se profile au Maghreb et dans le monde arabe.

L’Europe endormie


Pour faire face à ce questionnement, un plateau d’universitaires de choix répond à chaud à cette invitation. Parmi lesquels, l’ex-président de l’université Paul Valéry, Jean-Marie Miossec qui tire d’entrée le constat du silence assourdissant qui pèse en France et en Europe sur cette question. Sans s’attarder sur les effets particulièrement contre-productifs de la diplomatie française, le géographe évoque le raté complet de la diplomatie de L’UE.  » L’Europe semble plongée dans le sommeil des mille et une nuits. Il a fallu attendre un mois avant que la responsable des affaires étrangères de l’UE, Catherine Ashton, évoque le sujet en publiant un communiqué dont le contenu apparaît vide de sens. Alors que dès le début des événements, le président Obama s’est saisi du dossier qu’il a suivi au jour le jour en assurant clairement son soutien au peuple tunisien. «  Le second constat de Jean-Marie Miossec pointe l’absence d’intervention des intellectuels, hormis les sempiternelles thèses qui prônent la nécessité d’un régime fort pour faire barrage aux Islamistes, ou les craintes exprimées que l’équilibre en faveur de certains ne soit modifié.  » Un certain nombre d’intellectuels ne peuvent concevoir que le flambeau de la démocratie soit dans les mains du monde arabe. « 

L’économie aux enchères

Fonctionnaire au ministère des Finances et chargé de mission auprès de l’UE, Mourad Kelnissi dresse pour sa part un panorama optimiste de l’économie tunisienne.  » Le taux d’endettement du pays qui est de 47%, se situe en dessous des standards de l’UE. Le pays dispose d’un système bancaire efficace et les hauts fonctionnaires du ministère des Finances sont compétents et peu corrompus.  » Selon Mourad Kelnissi, les dérives proviennent directement du pouvoir politique. «  La finance publique a été détricotée par morceaux. On a maquillé les finances en créant des comptes bancaires qui échappent à tout contrôle. Le ratio de solvabilité d’une partie des banques pose des problèmes qui sont liés à des prêts à découvert effectués au profit des familles proches du clan Ben Ali. Pour s’en sortir les banques couvraient leurs risques sur les PME-PMI.  » Et l’expert de conclure : «  La révolution n’est pas finie. Une bonne partie de l’économie tunisienne va être mise aux enchères. On peut s’attendre au retour des investisseurs qui s’étaient éloignés à cause des dérives du pouvoir »

L’universalisation


Après le volet diplomatique et économique, le dernier éclairage de la soirée est revenu au philosophe Salim Mokaddem pour aborder ce qui s’est amorcé avec la révolte tunisienne à travers l’analyse des liens peuple/pouvoir/liberté. Le rôle majeur des réseaux sociaux venant rappeler opportunément que  »
la liberté n’est pas un concept national qui s’arrête aux frontières « . Dès lors, les valeurs morales qui fondent les régimes démocratiques sont également à questionner. «  Est-ce que ce sont les Etats qui protègent les peuples ou les peuples qui protègent les peuples ?  » interroge Salim Mokaddem qui nous invite à penser l’événement dans notre propre rapport à la démocratie. «  L’acte déclencheur de Mohammed Bouazizi nous renvoie à la dignité. On ne peut plus continuer à vivre en le faisant comme des animaux (…) L’indifférence meurtrière nous plongerait dans des régressions amnésiques (…) Qu’est-ce qui se passe d’inédit qui nous concerne ici ? » Autant de questions qui doivent faire leur chemin pour rendre pertinente l’universalisation possible du fait tunisien dont l’onde de choc se poursuit…

Jean-Marie Dinh (L’Hérault du Jour)

* Mohammed Bouazizi un jeune surdiplômé qui vendait des légumes pour subvenir aux besoins des siens s’est immolé par le feu le 17 décembre pour protester contre la confiscation de sa marchandise.

Voir aussi : Rubrique Tunisie, le chant des mariées, rencontre avec Raja Ammari, Histoire de la Tunisie, rubrique Afrique ,

Egypte en bref

egypte-placeLa contestation du régime de Moubarak entame sa troisième semaine. Et semble même connaître un regain: ils sont des dizaines de milliers au Caire. Sur la place Tahrir, poumon de la révolte, mais aussi devant le parlement ou le ministère de l’Intérieur. Moubarak a formé une commission pour amender la Constitution, en vue d’élections plus ouvertes en septembre. Wael Ghonim, cadre égyptien de Google, a été relâché hier soir, après douze jours de détention. Les syndicats de plusieurs pays appellent à manifester devant les ambassades égyptiennes.  François Fillon, le Premier ministre français, confirme que ses vacances en Egypte, à Noël, ont été partiellement payées par le gouvernement égyptien.

Alliot-Marie fait taire les chercheurs français en Egypte

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Le Quai d’Orsay continue de se prendre les pieds dans les révoltes du monde arabe. Alors que Michèle Alliot-Marie s’embourbe chaque jour davantage dans ses affaires tunisiennes, voilà que le Quai cafouille désormais en terre égyptienne. Le ministère vient de demander à des chercheurs français basés en Egypte de ne plus intervenir dans les médias hexagonaux. Dans le jargon diplomatique, il leur est demandé d’«exercer, en qualité de fonctionnaire, leur devoir de réserve». Du jamais vu, a priori, pour des experts pourtant précieux pour comprendre la crise en cours… Le risque serait-il trop grand qu’ils fassent entendre une analyse divergente de la diplomatie française, ou juste une analyse, à l’heure où la France brille surtout par ses silences? 

L’un des chercheurs français les plus actifs en Egypte vient de faire les frais de cette mesure étonnante. Marc Lavergne, directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej), s’apprêtait à intervenir sur France-24, lundi soir, lorsqu’il reçoit un appel téléphonique de l’ambassade de France au Caire, lui demandant expressément de garder silence dès à présent. Le géographe décide toutefois de ne pas lâcher la chaîne au dernier moment et de répondre aux questions.

Le lendemain, c’est l’ambassadeur en personne qui l’appelle, et lui fait comprendre qu’il a franchi la ligne jaune. Marc Lavergne lui répond qu’il a annulé, dans la journée de mardi, une émission de France Culture et renoncé à un direct sur RTL. «Ce chercheur est rémunéré par l’Etat et nous sommes effectivement, en Egypte, dans une situation compliquée», confirme Yannick Tagand, conseiller à l’ambassade de France au Caire.

Le porte-parole du Quai d’Orsay justifie la position française: «Un agent de l’Etat français n’a pas à faire de déclaration publique à l’étranger sur la vie intérieure d’un pays, qu’on soit chercheur, professeur ou encore volontaire international. On a un travail très précis à faire. On doit rester dans le périmètre de sa mission, période de crise ou pas», explique Bernard Valero.

Pourtant, un ancien ambassadeur dans la région joint par Mediapart assure n’avoir jamais connu pareille situation, vis-à-vis de chercheurs français, tout au long de sa carrière. 

Un autre diplomate, lui aussi spécialiste de la zone, ne voit que la sécurité comme motif possible d’une telle consigne: «Dans ces situations extrêmes, nous sommes amenés à prendre des décisions qui ne sont pas parfaites. Et notre exigence de sécurité, dans ce cas précis, prime sur l’exigence de savoir», reconnaît-il, rappelant que les journalistes étrangers et les membres d’ONG sont pris pour cible en Egypte depuis mardi.

«L’immaturité de notre démocratie»

Pour Bernard Valero toutefois, cette mesure «n’a rien à voir avec des questions de sécurité. C’est une règle générale».

La situation du Cedej est particulière puisqu’il s’agit d’un institut français à l’étranger, à ce titre placé sous une double tutelle: celle du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), mais aussi celle du ministère des affaires étrangères. Marc Lavergne reconnaît que la «situation serait plus claire si nous relevions directement du ministère de la recherche et du CNRS». Et de poursuivre: «Notre statut étonne et même choque, comme un exemple anachronique de la centralisation française et de l’immaturité de notre démocratie. Et la tentation existe parfois de nous réduire au rôle de services d’appui scientifique et technique de la coopération française, surtout en ces temps de contrainte budgétaire.»

Mais la méthode semble sans précédent dans l’Histoire récente. «Les envoyés spéciaux français dépêchés au Caire peuvent donc interroger tous les Français présents au Caire, sauf les chercheurs, qui sont pourtant censés compter parmi les plus compétents pour analyser la situation…», regrette Sylvain Kahn, producteur à France Culture, qui avait invité Marc Lavergne, ainsi qu’un autre chercheur présent au Caire, pour intervenir dans son émission, avant de devoir faire marche arrière, et se contenter de deux invités en plateau, à Paris.

Au cœur de l’affaire, les usages et abus du droit de réserve. «Il est évidemment indispensable comme garde-fou de l’administration», reconnaît Marc Lavergne. «Mais c’est un concept qui, à peu près chaque fois qu’il est employé, un peu comme le secret-défense, prête à discussion. En l’occurrence, on peut se demander à quoi il s’applique: à une certaine réserve qui s’impose s’agissant du fonctionnement d’une administration, des dossiers qui y sont traités, et de la préservation d’intérêts supérieurs de la nation, ou bien à des éléments d’analyse destinés à une meilleure compréhension par le public d’événements traités par les médias, sur un sujet complexe et étranger? Eléments d’analyse dont la production et la diffusion sont au cœur de la mission de nos instituts…»

Depuis la fin janvier, Marc Lavergne, l’un des rares experts français sur place, a été très sollicité par les journaux parisiens. Il a parlé, entre autres titres, aux Inrockuptibles, à Challenges, à Sud-Ouest, ou encore à France Culture et RFI. A chaque fois, il se livre à une critique assez ferme de l’Egypte sous Moubarak, dénonçant la confiscation des richesses d’un pays à bout de souffle, par une petite élite. «Que les chercheurs puissent parfois être des poils à gratter, cela me paraît dans l’ordre des choses. Et cela me paraît même pouvoir être un indicateur de leur pertinence. Il ne s’agit pas de dévoiler des secrets, que de toutes façons nous ignorons, ni de mettre en péril l’image de la France. Mais notre regard, notre rapport à la société du pays d’accueil, sont nécessairement, espérons-le, différents de ceux d’une mission culturelle ou diplomatique», poursuit encore Marc Lavergne.

Sauf que son analyse semble, effectivement, à des années-lumière des propos lisses de la ministre des affaires étrangères, lors de son dernier déplacement en Egypte, le 22 janvier. Quelques jours après l’attentat d’Alexandrie, qui coûta la vie à 21 personnes, elle vantait «l’Etat égyptien, avec ses caractéristiques de démocratie et de tolérance».

 Ludovic Lamant, Michaël Hajdenberg (Médiapart)

Egypte: deux manifestants et un policier tués lors des manifestations

Photo AFP Mohammed Abed.

Deux manifestants ont été tués lors de heurts avec la police mardi à Suez (nord de l’Egypte), et un policier est mort des suites de blessures au Caire, selon des sources médicales et sécuritaires. Les deux manifestants de Suez sont décédés après heurts marqués par des jets de pierres contre la police, qui a répliqué avec de tirs de gaz lacrymogènes, selon des sources médicales et de sécurité.

Le policier au Caire a succombé après avoir été battu par des manifestants lors d’un rassemblement dans le centre ville, selon la sécurité égyptienne. Des milliers de personnes ont défilé mardi à travers toute l’Egypte  pour demander le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis trois décennies, prenant exemple sur les manifestations tunisiennes qui ont provoqué le départ précipité du président Zine El Abidine Ben Ali.

«Moubarak dégage», ont scandé sans précaution de langage des milliers d’Egyptiens venus exprimer leur ras-le-bol d’un régime devenu pour eux synonyme de pauvreté et de répression. Parmi la foule sur la grande place Tahrir, au centre du Caire, Ibrahim, un juriste de 21 ans, ne mâche pas ses mots: «nous avons un régime corrompu qui veut poursuivre l’oppression sans fin».

Ahmed, un avocat de 28 ans, a lui aussi suivi avec passion la fuite sous la pression populaire du président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, après 23 ans de pouvoir, contre presque 30 pour Hosni Moubarak. «Nous devons aujourd’hui nous tenir debout comme des hommes, enfin», affirme-t-il. Mohamed, un technicien informatique, renchérit; «moi aussi, je suis venu parce qu’il faut renverser ce régime», assure-t-il.

«Moubarak dégage, tu es injuste, tu nous affames, tu nous tortures dans tes commissariats, tu es un agent des Américains», lançait une mère de famille venue manifester dans le quartier de Mohandessine, dans l’ouest du Caire, un drapeau égyptien à la main. D’autres manifestants prenaient d’assaut les caméras des télévisions étrangères avec le même mot à la bouche ou sur des pancartes: «dégage». Ailleurs, ce sont les slogans tunisiens qui ont fait mouche, comme «Pain, Liberté, Dignité».

Le départ de Ben Ali alimente aussi les «nokta», les blagues politiques dont les Egyptiens sont friands, du genre: Ben Ali appelle Moubarak depuis l’avion à bord duquel il part en exil pour Djeddah, en Arabie saoudite: «Allo Hosni, regarde ce qu’ils m’ont fait. Tu peux m’héberger cette nuit»? Moubarak répond: «Bien sûr que non. Tu es cinglé? Regarde dans quel pétrin tu nous a tous mis. Vas en Arabie Saoudite, et dis-leur que je pourrais bien faire un pèlerinage anticipé cette année».

Environ 15.000 personnes ont manifesté dans plusieurs quartiers du Caire, notamment aux abords des bâtiments officiels du centre-ville, selon les services de sécurité. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour tenter de disperser les manifestants. Selon des spécialistes, ces manifestations anti-gouvernementales sont les plus importantes depuis les émeutes de 1977 provoquées par une hausse du prix du pain.

AFP 25/01/11

Voir aussi : Rubrique Egypte, politique, Moubarak joue avec le feuLegislatives: les frères musulmans annoncent leur défaite , Rencontre, Khaled Al Khamissi , rubrique Livre Sarkozy au Proche Orient, Politique internationale Vers un printemps démocratique arabe,