Une question d’« équilibre »

2011-09-13T141943Z_671447932_PM1E79D174Z01_RTRMADP_3_FRANCE_0_0L’expédition punitive de l’armée israélienne à Gaza a réactivé l’une des aspirations les plus spontanées du journalisme moderne : le droit à la paresse. En termes plus professionnels, on appelle cela l’« équilibre ». La chaîne de télévision américaine d’extrême droite Fox News se qualifie ainsi, non sans humour, de « juste et équilibrée » (fair and balanced ).

Dans le cas du conflit au Proche-Orient, où les torts ne sont pas également partagés, l’« équilibre » revient à oublier qui est la puissance occupante. Mais, pour la plupart des journalistes occidentaux, c’est aussi un moyen de se protéger du fanatisme des destinataires d’une information dérangeante en faisant de celle-ci un point de vue aussitôt contesté. Outre qu’on n’observe pas ce même biais dans d’autres crises internationales, celle de l’Ukraine par exemple (lire « Médias français en campagne ukrainienne »), le véritable équilibre souffre pour deux raisons. D’abord parce que, entre les images d’un carnage prolongé à Gaza et celles d’une alerte au tir de roquettes sur une plage de Tel-Aviv, une bonne balance devrait pencher un peu… Ensuite, parce que certains protagonistes, israéliens dans le cas d’espèce, disposent de communicants professionnels, tandis que d’autres n’ont à offrir aux médias occidentaux que le calvaire de leurs civils.

Or inspirer la pitié ne constitue pas une arme politique efficace ; mieux vaut contrôler le récit des événements. Depuis des décennies, on nous explique donc qu’Israël « riposte » ou « réplique ». Ce petit Etat pacifique, mal protégé, sans allié puissant, parvient pourtant toujours à l’emporter, parfois sans une égratignure… Pour qu’un tel miracle s’accomplisse, chaque affrontement doit débuter au moment précis où Israël s’affiche en victime stupéfaite de la méchanceté qui l’accable (un enlèvement, un attentat, une agression, un assassinat). C’est sur ce terrain bien balisé que se déploie ensuite la doctrine de l’« équilibre ». L’un s’indignera de l’envoi de roquettes contre des populations civiles ; l’autre lui objectera que la « riposte » israélienne fut beaucoup plus meurtrière. Un crime de guerre partout, balle au centre, en somme.

Et ainsi on oublie le reste, c’est-à-dire l’essentiel : l’occupation militaire de la Cisjordanie, le blocus économique de Gaza, la colonisation croissante des terres. Car l’information continue ne semble jamais avoir assez de temps pour creuser ce genre de détails. Combien de ses plus gros consommateurs savent-ils, par exemple, qu’entre la guerre des six jours et celle d’Irak, soit entre 1967 et 2003, plus du tiers des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies ont été transgressées par un seul Etat, Israël, et que souvent elles concernaient… la colonisation de territoires palestiniens (1) ? Autant dire qu’un simple cessez-le-feu à Gaza reviendrait à perpétuer une violation reconnue du droit international.

On ne peut pas compter sur Paris pour le rappeler. En déclarant, le 9 juillet dernier, sans un mot pour les dizaines de victimes civiles palestiniennes, qu’il appartenait au gouvernement de Tel-Aviv de « prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces », M. François Hollande ne se soucie plus d’équilibre. Il est devenu le petit télégraphiste de la droite israélienne.

Serge Halimi

Le Monde Diplomatique : Août 2014

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Argentine : Les fonds spéculatifs américains veulent plus

666197-construction-workers-work-near-posters-that-read-enough-vultures-argentina-united-for-a-national-cauL’Argentine et les fonds spéculatifs américains n’ont pas réussi à se mettre d’accord mercredi sur la dette de Buenos Aires, qui se retrouve de facto en situation de défaut de paiement.

L’agence de notation Standard and Poor’s (S&P) avait abaissé la note de l’Argentine d’un cran à « défaut sélectif » un peu avant que le ministre argentin de l’Économie Axel Kicillof n’annonce à la presse depuis New York que les deux parties s’étaient séparées sans accord.

Ce scénario pousse mécaniquement l’Argentine, troisième économie d’Amérique latine, en défaut de paiement sur un montant minime pour un État, 539 millions de dollars.

« Malheureusement, aucun accord n’a été trouvé et la République d’Argentine va se retrouver de manière imminente en situation de défaut » de paiement, a déclaré Daniel Pollack, le médiateur désigné par la justice américaine pour mener les négociations.

C’est la deuxième fois en 13 ans que ce scénario se produit en Argentine.

Selon les analystes, une des premières conséquences du défaut de paiement est d’éloigner durablement l’Argentine de l’accès aux marchés internationaux des capitaux, dont elle est exclue depuis sa faillite en 2001.

Selon S&P, le « défaut sélectif » signifie que « l’emprunteur n’a pas honoré une certaine partie de ses obligations ou une émission spécifique mais qu’il continue de payer ses autres types d’emprunts dans les temps ».

La bourse de Buenos Aires a peu réagi à la nouvelle, l’indice Merval s’adjugeant +6,94% à la clôture.

A l’issue de la réunion, M. Kicillof a assuré que les fonds spéculatifs « ont essayé de nous imposer quelque chose d’illégal (…). L’Argentine est prête à dialoguer, à trouver un consensus. Nous allons chercher une solution juste, équilibrée et légale pour 100% de nos créanciers ».

Buenos Aires « va rembourser » les porteurs de bons issus de la dette restructurée, mais « à des conditions raisonnables, sans tentative d’extorsion, sans pression, sans menace », a-t-il ajouté, niant que son pays soit en situation de défaut de paiement.

« L’argent est là, bien évidemment si nous étions en défaut, il ne serait pas là », a-t-il expliqué avant de rentrer pour Buenos Aires.

-« Ils veulent plus »-

L’Argentine avait obtenu un délai de 30 jours qui expirait mercredi pour régler les 539 millions de dollars à des créanciers ayant consenti une remise de dette de 70% après la crise économique de 2001.

Mais le juge américain Thomas Griesa bloque ce paiement parce qu’il a ordonné à l?État argentin de payer d’abord 1,3 milliard de dollars à NML et Aurelius, deux fonds « vautours » spécialisés dans le rachat de dette à risque et détenteurs de moins de 1% de la dette concernée.

Le ministre de l’Economie a attribué la responsabilité de cette situation « inédite » au juge Griesa.

« L’Argentine a payé, elle a de l’argent, elle va continuer à payer. C’est le juge Griesa le responsable », a-t-il martelé en référence à l’argent bloqué par le magistrat.

Pour la première fois les négociateurs argentins avaient rencontré directement les représentants de NML et Aurelius autour d’un médiateur à New York pour sortir de l’impasse — sans résultat.

Le médiateur Daniel Pollack a qualifié les échanges de « francs », et les fonds spéculatifs, en position de force, n’ont pas cédé.

« Nous leur avons fait une offre. Nous leur avons proposé de faire un gain de 300%. Ca n’a pas été accepté, parce qu’ils veulent plus et ils le veulent maintenant », a dit Axel Kicillof.

Le juge Griesa s’est montré hermétique aux demandes du gouvernement argentin, refusant le sursis à exécution du jugement qui permettait à Buenos Aires de payer sans s’exposer à une avalanche de poursuites des autres créanciers.

La directrice générale du FMI Christine Lagarde a pour sa part minimisé l’impact d’un défaut. « Même si un défaut est toujours regrettable, nous ne pensons pas qu’il aura des conséquences majeures en dehors » du pays, a-t-elle estimé.

Une des alternatives évoquées par la presse argentine durant les dernières heures des négociations pour sortir de la crise est l’intervention de banques privées argentines. Par le biais d’un montage complexe, elles verseraient l’argent dû par le gouvernement aux deux fonds en rachetant leurs créances puis elles s’arrangeraient avec celui-ci pour se faire rembourser.

Cette solution permettrait de contenter NML et Aurelius, et éviterait que les autres créanciers ne reviennent à la charge pour demander l’intégralité de leur dû.

Mariano Andrade

Source AFP 31/07/14

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Avortement: au Brésil, une avancée pour les femmes qui n’aura duré qu’une semaine

avortementbresilUne tentative d’assouplissement de la loi sur l’avortement, qui demeure illégal dans la plupart des cas dans le pays, a suscité une levée de boucliers dans les rangs des conservateurs et de l’Eglise. Le chemin vers la légalisation est encore long.

Une tentative d’assouplissement de la loi sur l’avortement, qui demeure illégal dans la plupart des cas dans le pays, a suscité une levée de boucliers dans les rangs des conservateurs et de l’Eglise. Le chemin vers la légalisation est encore long.

Au Brésil, l’interruption de grossesse n’est autorisée que dans trois cas: grossesses mettant en danger la vie de la mère, issues d’un viol, ou s’il y a anencéphalie du fœtus, c’est-à-dire une absence totale ou partielle du cerveau qui empêche la survie du nourrisson. Les deux premiers cas sont prévus par la loi depuis 1940, le dernier est autorisé depuis une décision de la cour suprême de 2012.

Dans tous les autres cas, l’avortement est interdit. Une femme qui outrepasse cette interdiction risque jusqu’à 4 ans de prison. Voilà, en théorie, ce qu’est l’avortement légal au Brésil.

Dans les faits, la situation est encore plus limitée. Bien que prévu par la loi depuis 1940, le premier service d’interruption de grossesse ne fut mis en place dans un hôpital de São Paulo qu’en 1989, peu de temps après la chute de la dictature.

Seulement 1.626 avortements légaux en 2012

On ne comptait en 2012 dans le pays que 65 hôpitaux habilités à pratiquer des avortements. Seulement 1.626 interruptions de grossesse légales ont été réalisées cette année-là, selon les données du ministère de la Santé brésilien, pour une population totale de près de 200 millions d’habitants.

D’après Daniela Pedroso, une psychologue de l’hôpital Pérola Byington à São Paulo, un institut de référence pour l’avortement, l’établissement est dépassé car il reçoit des demandes de tout le pays, surtout de femmes enceintes après des agressions sexuelles. La plupart d’entre elles ont entre 20 ans et 24 ans, «mais il y a également des adolescentes, voire même des enfants. La fillette la plus jeune que nous avons reçu avait 10 ans».

Pour une femme enceinte désirant avorter dans le très strict cadre légal et habitant loin d’un des hôpitaux de référence du pays, il est pratiquement impossible d’accéder à son droit. Elle est donc condamnée à vivre sa grossesse, même si celle-ci est issue d’un viol, même si elle met en danger sa vie, même si son enfant est condamné à mourir à la naissance. Ou à avorter clandestinement.

Une avancée «fondamentale»

Un arrêté du ministère de la santé –la Portaria 415/2014– promulgué le 21 mai dernier, visait à faciliter l’accès à l’avortement légal. Selon l’arrêté, tous les hôpitaux publics du pays dotés d’un service de gynécologie devaient être en mesure de proposer une interruption de grossesse aux femmes qui le désiraient et qui rentraient dans les conditions très strictes de l’avortement légal brésilien.

Il s’agissait de contrôler et de réglementer l’accueil des femmes concernées au sein du système de santé public, et de donner des moyens financiers et humains pour permettre la bonne réalisation de ces avortements. Selon le site web Blogueiras Feministas, une plateforme de réflexion sur les questions de genre et de féminisme très active au Brésil, l’arrêté constituait «un instrument fondamental pour améliorer l’accueil des femmes qui ont le droit de faire un avortement légal, une grande conquête pour la santé publique brésilienne».

Rien qui ne sorte de la légalité brésilienne sur l’interruption de grossesse. Et pourtant, l’arrêté a été révoqué une semaine à peine après sa promulgation, le 28 mai, sous la pression de groupes parlementaires religieux, rangés derrière Eduardo Cunha, le leader du PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien, libéral) à la chambre des députés.

Ces derniers considéraient cet arrêté comme un pas de trop vers la légalisation générale de l’interruption de grossesse. Des manifestations anti-avortement ont eu lieu dans plusieurs villes du pays. D’après le ministère de la santé brésilien, l’arrêté a été retiré pour des «questions techniques».

L’approche des élections

Pour Patricia Rameiro, militante féministe de Belém, dire que l’arrêté aurait légalisé l’avortement est un mensonge:

«Cet arrêté avait pour but de garantir aux femmes un accueil digne, car aujourd’hui, celles qui arrivent pour avorter dans des hôpitaux publics, même dans les cas prévus par la loi, passent par des situations humiliantes, vexatoires. Comme il n’y a pas de loi décrivant l’accueil qui doit être fait à ces femmes, les médecins et les professionnels de la santé, non formés à ce genre de pratiques et désirant compliquer l’avortement, exigent tout un tas de garanties et de preuves, rendant souvent le service d’avortement légal inaccessible.»

Aux yeux de cette militante, cette décision du gouvernement est «une absurdité et un recul monstrueux pour le droit des femmes». Il doit se comprendre dans le cadre du contexte pré-électoral: en octobre prochain auront lieu les élections présidentielles, et tous les candidats se prononcent déjà contre l’avortement.

Pour Patricia Rameiro, «la révocation de l’arrêté 415/2014 est une stratégie de la présidente Dilma Rousseff pour lui permettre de récupérer quelques votes» Cette dernière craint pour sa réélection. Au Brésil, et particulièrement dans la classe moyenne, on peut actuellement observer un rejet du gouvernement du PT (le Parti des Travailleurs, actuellement au pouvoir).

Avortements clandestins

Face à cette quasi-impossibilité d’interrompre légalement une grossesse au Brésil, l’avortement clandestin demeure quant à lui une réalité commune et dangereuse. Une étude nationale (Pesquisa nacional do aborto) réalisée en 2010 pour l’institut de bioéthique, des droits humains et du genre brésilien montre qu’à 40 ans, une femme sur cinq au Brésil a déjà subi un avortement, dans la quasi-totalité des cas illégal.

Environ un million d’avortements clandestins sont réalisés chaque année au Brésil. Trois solutions s’offrent aux femmes désirant interrompre leur grossesse clandestinement: payer 3.000 réaux (soit environ 1.000 euros) et se faire avorter dans une clinique privée –une solution donc réservée aux femmes fortunées–, commander via des sites web clandestins des pilules abortives qui ne marchent pas dans tous les cas pour environ 200 réaux (80 euros), ou demander dans les marchés les plantes «qui font descendre les règles» à des femmes vendant des plantes médicinales.

Le cas du Brésil n’est pas isolé en Amérique du Sud. Les seuls pays où les avortements libres sont autorisés sont l’Uruguay, depuis 2012, le Guyana, depuis 1995 et la Guyane française.

Nina Almberg

Source : Slate 28/07/14

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Pensée critique juive. Lettre ouverte de la philosophe américaine Judith Butler

Judith Butler

Judith Butler

Judith Butler, née le  24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

Judith Butler

Source : In der Frankfurter 27 août 2012

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