Pas de bouchon sur la voie du milieu

Chronique idiote du cru.

Les vacances de Carla à Lodève.

Privé de dalaï-lama, Sarko qui voulait partir en République de Chine en frégate s’est ravisé, à la dernière minute. Il ira faire un saut en Chine tout court et tant pis pour la République. Plus sage et réfléchie, Carla sera présente à la cérémonie religieuse présidée par le dalaï-lama qui marquera l’inauguration le 22 août du temple bouddhique de Roqueredonde, près de Lodève. Quelqu’un lui a dit que le chef spirituel du Tibet était rigolo et qu’il avait de l’oreille. Elle espère l’inviter sur son prochain album.

Georges Frêche, qui révise sa philo en Grèce, ne sera pas non plus de la fête à Lodève. En ex mao qui se respecte, le président n’est pas du genre à aller souffler sur la flamme olympique. Mais faute d’un siège au Sénat, il ne cracherait pas sur un strapontin au nirvana. Qu’on se le dise, la douce époque de la Révolution culturelle où l’on se réchauffait en regardant flamber les monastères est bien révolue.

Aujourd’hui, non seulement on soutient la construction des temples, mais on veille aussi à la bonne gestion des mosquées et des synagogues, sans oublier de contribuer au coûteux entretien du patrimoine chrétien ou à l’ouverture légendaire, et non moins coûteuse, de l’action culturelle franc-maçonne locale. En ces temps de vache maigre et de privatisation, il faut bien que les sphères religieuse et spirituelle contribuent au débat public et, accessoirement, au processus électoral démocratique.

Tout cela avec ou sans l’aval de la justice et ses poussiéreuses considérations sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cela fait belle lurette que la République laïque a perdu son statut fédérateur. Aujourd’hui, c’est bien simple, si le principe de laïcité était respecté, la moitié des Français seraient analphabètes. Alors…

Jean-Marie Dinh

 

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Sapho à fleur de peau

« Un artiste est conducteur, il faut qu’il conduise à tout pris mais il est traversé »

 

Sapho est un peu la diva du Festival des Voix de la Méditerranée. Pour la dixième édition, elle est venue avec une création musicale dans ses bagages.

Diversité culturelle et, artistique, ce festival de poésie semble taillé à votre mesure ?

C’est un des plus beaux festivals que je connaisse. Ici la parole circule librement. On peut se promener en prenant le temps d’apprécier les mots. C’est très important dans une société qui nous bombarde d’images en permanence. Cela rend les gens plus disponibles et plus humains. Pour moi qui suis polyglotte, ce lieu correspond  à mon besoin de connecter toutes les langues. A cela s’ajoute la poésie qui est une langue dans la langue.

A travers les langues, des fragments de drames identitaires passent ici de manière prégnante y trouvez-vous des résonances ?

J’avais écrit un texte qui parlait de l’identité et qui partait d’une phrase de Derrida. Il explique qu’il est Français et puis, pendant la guerre d’Algérie, on lui retire sa nationalité. Mais il ne parle pas l’arabe. Donc il n’a plus rien. Et puis on lui restitue sa nationalité, et il écrit cette phrase qui résonne en moi de façon extraordinaire : « Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne. » Je parle la langue française, c’est ma langue paternelle et une de mes langues maternelles c’est l’arabe dialectal que mes parents s’interdisaient de nous parler mais dans lequel ma grand-mère s’exprimait. Cette mémoire quasi organique m’est revenue, il y a peu, en chantant Imagine en marocain pour Florence Aubenas. En studio, je me suis aperçue, à ma grande stupéfaction, que je chante plus facilement en marocain, qu’en arabe classique voire en français. Pour la même chanson, j’ai fait six prises pour le français et deux pour l’arabe.

Comment identifiez-vous vos racines dans l’alliance culturelle qui nourrit votre cheminement ?

Le fait d’avoir été entre plusieurs cultures m’a plongée dans la citoyenneté du monde. Trop Juive pour être Marocaine, trop Marocaine pour être Française, au début c’était une douleur. Et à la fin, c’est devenu une forme de grâce, de mobilité, d’agilité permettant d’aller ici ou là. Il y a quelque chose de voyageur dans la musique. A certains moments, les choses affleurent votre mémoire comme une espèce de chose impérieuse qui dit aime-moi. Un artiste est conducteur, il faut qu’il conduise à tout prix mais il est traversé. Moi je laisse toujours affleurer les choses et puis après je fais le ménage. J’aime transmettre, servir de passerelle d’une rive à l’autre.

C’est une belle image, mais cette rencontre entre les cultures passe aussi par des confrontations, de la violence…

Il y a de la violence, mais, à mon sens, elle est avant tout politique. Si vous rencontrez les gens individuellement, il y a toujours un moyen de parler. On se heurte aux croyances, aux idéologies parce que tout le monde n’a pas le désir de prendre de la distance avec ces choses-là et que rester dans le clanique c’est confortable. Mais on peut toujours convoquer la singularité, toucher l’homme où il n’est plus avec sa tribu. Le monde est comme ça. Et les politiques se servent de l’idéologie, du religieux. Quand le religieux est noué au politique, cela donne le désastre que nous connaissons. Les intégrismes, les fondamentalistes, les nationalismes, tous ces replis identitaires qui sont la mort du dialogue, de la parole et qui créent de la violence. Je pense que la parole est une issue à la violence. Si on n’arrive pas à parler, on tue. Si on peut éviter l’informulable, l’innommable, alors on peut peut-être en sortir.

Il y a toujours eu une forme de violence dans votre expression…

Oui mais justement, parce qu’il y a cette forme de violence, je ne suis pas violente. Cette violence-là est conduite, elle est métabolisée, sublimée donc transformée. C’est une protestation parce que justement j’ai de l’espoir, si j’étais sans espoir, je serais sans violence.


Comment évolue l’insoumission avec le temps ?

Au début j’étais insoumise d’une manière littérale, comme ça, physique. Ensuite, je suis restée insoumise dans mon travail. Si je n’avais fait que du rock, cela aurait marché c’est sûr. J’ai introduit des sons orientaux ça dérangeait… J’ai chanté un peu en arabe… On me disait, on n’est pas raciste, mais les gens sont racistes, on ne peut pas passer ça. C’était mon insoumission. Mais j’ai insisté, et j’espère que cette insoumission a fait bouger quelque chose. Aujourd’hui, c’est devenu de la résistance.

Votre regard intérieur vous conduit aussi à explorer et à transformer les fêlures ?

Ah oui, c’est sûr… (rire) J’étais récemment à Gaza et au Liban où l’on m’a dit « vous rodez souvent autour de la blessure ». C’est très juste, quelque chose du drame humain, de l’holocauste, de la folie des hommes me pose question. Je me demande toujours si c’est insoluble. Est-ce qu’on n’a rien à faire ? Je me suis toujours efforcée d’expulser les cris que j’ai entendus.

Le goût du risque, de la mise en danger, semble ne vous avoir jamais quitté ?

C’est extrêmement important. Lorca a parlé magnifiquement du duende. C’est un génie qui dort dans le chanteur flamenco et le chanteur doit réveiller ce génie pour qu’il vienne. Mais quelquefois on ne l’a jamais et même quand on l’a quelquefois on ne l’a pas. La prise de risque est nécessaire pour qu’il se passe quelque chose. C’est une notion très méditerranéenne de l’art.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

 

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 » La littérature est un plaisir »

todorov-moyenneRencontre. Avec Tzetan Todorov à propos de la problématique de son essai  : La littérature est-elle en péril ?

Vos années d’études sont marquées par la volonté d’échapper aux dogmes idéologiques qui régnaient en Bulgarie. A la fin des années 50, vous fuyez la schizophrénie collective et vous vous retrouvez en France face au système de classification littéraire. Est-ce une autre forme de schizophrénie ?

Pas vraiment, parce que dans le milieu intellectuel des années 60, il y avait une libre circulation d’un milieu à l’autre. On pouvait s’enfermer, mais dans une servitude volontaire. Alors que dans le monde totalitaire, vous êtes contraint. Dans le privé, les gens révèlent une facette de leur être librement. Et quand ils se retrouvent dans la sphère publique, ils tiennent un discours convenu pour se soumettre aux prescriptions de l’idéologie. Quand on a vécu dans ces conditions, on comprend beaucoup de choses et on a un peu peur parce que l’on se rend compte que n’importe quelle population mise dans certaines conditions se comporterait de la même manière. On ne peut pas échapper à un pouvoir qui vous entoure de partout.

La servitude volontaire,  n’est-ce pas pire ?

Cette servitude volontaire est d’une certaine manière pire parce qu’on l’accepte et elle vous contamine de l’intérieur. Alors que l’autre type de servitude est une pure contrainte. Mais le totalitarisme ne fonctionne pas comme ça. Tout le monde est à la fois maître et esclave, surveillant et surveillé et c’est cette pénétration de toute la société qui est vraiment le trait caractéristique et en même temps une révélation effrayante. Parce qu’être soumis, tout le monde peut le comprendre : on peut être vaincu par des forces plus grandes que la sienne. Mais être complice, on voudrait ne pas l’accepter.

Pourquoi écrire ce livre maintenant ?

Cela est  lié à mon parcours individuel. Après mes études littéraires, j’ai éprouvé le besoin de me familiariser avec les disciplines des sciences humaines. Parce qu’il me semblait que la littérature n’est pas coupée du reste du monde. Je me suis engagé dans mes années de voyage intérieur à travers les sciences humaines. La littérature, je l’avais laissée un peu de côté et puis il y a quelques années, j’ai eu le sentiment que ce parcours était terminé. Et j’ai voulu faire le point sur ce qui avait été ma profession.

Votre propos donne à penser que l’on étudie plus la méthode que le sens des œuvres littéraires…

J’ai acquis cette connaissance concrète au sein du Conseil national des programmes. Pendant quelques temps, on s’est dit que les études littéraires pouvaient être améliorées en introduisant des concepts et des méthodes plus rigoureuses que celles qui avaient cours. Ce projet remonte aux années 60. J’y ai moi-même participé. Mais une fois introduit dans l’enseignement scolaire, cela s’est transformé en une étude des seules méthodes au détriment des textes. Ce qui devait être un instrument est devenu l’objet de l’étude même. Les fleurs du mal ou Mme Bovary deviennent des exemples illustrant les figures de rhétoriques ou les procédés narratifs au lieu que cette connaissance puisse nous servir à mieux comprendre le sens, la beauté, les idées, la pensée de ces œuvres.

Vous précisez que cela ne relève pas de la responsabilité des profs que peuvent-ils faire ?

Ils peuvent influencer leur encadrement. Moi je m’attaque plus à l’encadrement qu’aux professeurs. Pour dire la vérité, ils font les choses comme cela leur convient. Il y a une grande variété dans les classes. Mais cette variété n’est pas illimitée. Parce que vous avez des programmes nationaux qui deviennent contraignants comme au moment du Bac. Et puis il y a les inspecteurs qui viennent et qui notent. Donc on ne peut pas faire les choses à sa guise, mais ils peuvent élever la voix à travers leurs associations et leurs syndicats. Il faut revenir à une attitude beaucoup plus simple qui correspond à l’expérience des lecteurs communs. Qui lisent pour le plaisir, pour une meilleure compréhension de ce qui les entoure et d’eux-mêmes.

Il est plus facile de contrôler la méthode d’analyse que la nature de l’œuvre ?

Oui, on pourrait faire des QCM en cochant les bonnes réponses. Mais c’est une dérive à laquelle il faut absolument résister. Il faut que l’on sache comprendre, parler, s’exprimer et cela c’est plus difficile à noter. Il y a une défection massive dans cette filière. Aujourd’hui, on ne prend le Bac L que parce qu’on n’est plus capable de faire des maths. Et c’est absurde parce que la filière littéraire devrait être celle qui nous apprend le plus sur la société humaine. Et toutes les professions ont à faire aux comportements humains. Il faut partir du postulat que la littérature c’est du plaisir.

recueilli par Jean-Marie Dinh

La littérature est-elle en péril ? éditions Flammarion

Voir aussi : Rubrique Débat : Identité nationale Refuser ce débat

Marek Halter « Marie est une révoltée ».

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Vous poursuivez votre relecture de la bible à travers les personnages féminins en vous attachant au personnage de Marie. Où vous ont conduit vos recherches ?

Marie est une suite et en même temps une rupture puisqu’elle se trouve à la frontière entre le judaïsme et une nouvelle religion qui surgit avec le christianisme. A la différence des autres femmes bibliques, Marie est une mère juive dans le sens où on le conçoit aujourd’hui. Une mère omniprésente qui s’implique et trace pour son enfant une ambition exceptionnelle. Marie arrive au sein d’un temps où la Judée est sous occupation romaine. Elle met au monde le libérateur d’Israël, mais aussi celui qui doit sortir le monde de la haine. Par sa présence constante auprès de Jésus et, le rôle qu’elle joue pour le transformer en Christ, elle occupe une place centrale dans l’avènement du christianisme.

Votre interprétation des textes se base sur une lecture en creux…

J’ai fait une longue enquête afin de reconstituer la vie quotidienne des gens à cette époque, surtout en Galilée où se trouvait la résistance au moment de l’occupation romaine. Le collabo de l’époque s’appelait Hérode. Je me suis aussi référé aux personnages des évangiles. Les évangiles traduisent l’avènement d’une nouvelle pensée qui se réfère au judaïsme puisque le Christ dit «  Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir ». C’est à partir de là, que la jeune Marie de Nazareth prend vie. Elle cesse d’être le visage d’une femme aux yeux baissés que nous ont apportée les peintres à travers les siècles. Elle ne peut pas avoir les yeux baissés quand elle sort de sa maison et voit sur les collines qui entoure Nazareth, les Romains planter des croix sur lesquelles agonisent les résistants. Elle est trop sensible. Je ne mets pas en doute ce que racontent les évangiles, je donne chair aux personnages.

N’y a-t-il pas justement, entre votre récit, qui donne une idée précise de l’environnement, et les évangiles, une forme d’opposition entre contexte historique et textes sacrés ?

En vérité la crainte de mes amis chrétiens, et celle du Vatican, portait sur la manière dont j’allai représenter la virginité de Marie. Or, sur ce point, je pense que cela correspond plutôt à ce que disent les évangiles. Là où commencent les problèmes, c’est à la fin du livre, avec la mort et la résurrection du Christ. Pour moi, il y a une logique dans les choses. Cette femme qui donne au monde Jésus, a un rapport particulier avec lui. Et là, l’interprétation que l’on nous donne ne tient pas debout. Dieu n’a pas voulu seulement utiliser Marie pour procréer c’est absurde. Dieu n’a pas besoin d’une mère porteuse. Donc s’il donne une mère, c’est pour que cette mère lui transmette des valeurs et un rapport charnel à la vie. Et cette mère qui attend 30 ans et voit que ce fils à qui elle a prescrit un destin exceptionnel ne fait rien, l’oblige pendant la noce de Cana à se révéler. Cela ce sont les évangiles qui le disent. Dieu ne meurt pas dans mon livre, je le mets dans le coma. Tout en essayant de respecter la symbolique, je donne à cette histoire la chair, la crédibilité, une présence à partir de là tout s’éclaire du moins pour moi.

En rendant Marie palpable, vous modifiez le personnage alors que les évangiles ne la considèrent que comme une mère. L’église n’a pas réagi ?

L’ancien secrétaire de Jean-Paul II, aujourd’hui évêque de Cracovie m’a téléphoné en me disant qu’il avait lu mon livre avec passion et il a ajouté : « tu as quand même de la veine que l’église ne brûle plus les hérétiques sur les places publiques » Cela résume bien la réaction des chrétiens comme lui, qui sont les gardiens du dogme.

Vous n’y allez pas de main de morte en faisant de Marie une révolutionnaire…

Une révoltée, Marie est une révoltée. C’est une fille sensible et courageuse car il fallait du courage pour annoncer comme elle l’a fait à une société qui lapidait les filles mères : «   je suis enceinte et je n’ai pas de mari. » Une fille comme ça, croise forcément les résistants. Je voulais aussi montrer l’évolution interne du personnage, devant l’injustice, sa première réaction la pousse à la révolte, mais elle arrive doucement, à une autre conclusion. Ce qui pourrait se traduire en terme moderne par : entre Jean Moulin et Gandhi, elle choisit Gandhi.

Vous préparez un livre sur la femme de Mahomet ?

Oui je travaille depuis un an sur Khadidja, la première femme de Mahomet. Mais pour l’instant aucun de mes 24 éditeurs ne veut en entendre parler. Ils ont la trouillent. C’est terrible, je ne supporte pas que les gens s’autocensurent avant même d’avoir entendu les réactions.

La féminisation de l’histoire vous apparaît comme la bataille du XXIe siècle, êtes-vous pour confier davantage de responsabilité aux femmes du Proche-orient ?

Oui évidemment, en même temps dans le rapport à l’islam, je crois que l’on ne peut pas libérer l’autre malgré lui. On l’a vu avec les conneries de Bush en Irak. Si nous voulons nous attaquer à l’islam pour le bonheur des musulmans nous allons créer une sorte de bloc solidaire de tous les Musulmans y compris les modérés. Mais si l’on soutient les femmes qui sont les plus persécutées, si nous parvenons à leur donner la force pour secouer cette religion de l’intérieur, là, nous aurons des chances de gagner le pari. C’est cela qui me pousse à écrire Khadidja. Les femmes ont besoin de références. Khadidja a beaucoup soutenu Mahomet au cours de sa mission prophétique. Elle le suivait partout. Un jour elle lui demande d’écrire, il répond qu’il ne sait pas, alors elle fait venir les scribes et lui demande de réciter. C’est ainsi que se sont transcrites les sourates. Sans Khadidja, il n’y aurait pas eu de Coran.

Recueilli par
Jean-Marie DINH

Voir aussi : Rubrique religion  Le judaisme libéral prône une adaptation au monde moderne, ,

Frêche : L’empire de l’influence à livre ouvert

Le couple Delacroix Frêche

Livre politique. La sagesse de la démesure, le portrait de G. Frêche par un de ses proches. François Delacroix donne un visage au pouvoir dans la région. Le Directeur de cabinet de Georges Frêche depuis dix-huit ans,sort de sa réserve en signant un livre sur l’indomptable président de la région Languedoc-Roussillon. L’auteur revient sur les grands épisodes relatifs aux 25 dernières années de carrière de son patron. L’usage de l’oxymore qui tient lieu de titre répond au double besoin d’attirer l’attention du lecteur et de décrire une personnalité hors norme. On ne s’étonnera guère de l’absence de recul de l’actuel directeur de cabinet sur la politique conduite, comme sur l’impact de ses conséquences. Sous l’emprise du pouvoir charismatique, l’auteur assume en toute conscience le paradoxe d’écrire sur un élu en exercice en se situant d’emblée en partisan inconditionnel d’une action qu’il souhaite durable.

Au fil des pages, il n’a de cesse d’évoquer le caractère visionnaire de G. Frêche et l’étroitesse d’esprit de ses adversaires avec un dévouement quasi religieux. Belle image d’Epinal que celle de l’abnégation indispensable des proches collaborateurs dans notre système politique. La fidélité sans faille se drape toujours de valeurs morales dans un contexte où ne survivent pourtant que les grands fauves. Est-ce un hasard si l’auteur dresse le plan de son livre en référence au chef-d’œuvre de Machiavel ? « Le Prince est l’ouvrage de référence de l’action de G Frêche. »

Outre le rappel des grands moments de la politique locale et le décryptage des alliances conjoncturelles, l’intérêt du livre provient avant tout de l’honnêteté avec laquelle François Delacroix aborde la notion de pouvoir. Exposée dans sa nudité, cette froide et cruelle disposition éclaire sur la manière de gouverner de son mentor. Véritable roi sans couronne, Frêche a développé Montpellier sur le modèle de la Florence des Médicis en alliant finance, intelligence, culture et commerce, nous rappelle François Delacroix : « On peut se demander si G. Frêche ne se considère pas comme une réincarnation de Laurent le Magnifique (…Ils ont en commun cette qualité rare d’anticiper le devenir de leur ville, ils savent maîtriser la communication vis-à-vis de leurs citoyens, en possédant le goût de l’intrigue, du conflit et du rapport de force. La seule différence, regrette l’auteur, c’est que G. Frêche n’est malheureusement pas assez florentin pour réussir à tous les coups, et pour concrétiser sa capacité à anticiper par une carrière nationale à sa dimension. » Ce regret et seul reproche formulé par François Delacroix est loin d’être anodin. Il marque les limites d’un homme politique singulier qui a su faire sien le traité de Machiavel pour conquérir et conserver le pouvoir par la force, tout en refusant les contraintes du contrôle et de la limitation imposées par une carrière nationale.

Le quatrième chapitre du livre évoque trop brièvement la question de la succession du « roi Georges » qui refuse toute idée de transmission. « A ses yeux, un siège, une mairie, une circonscription cela doit être gagné de haute lutte… » Cette perception renvoie à l’image du guerrier qui entend périr sur le champ de bataille. Et découle plus d’une captation personnelle du pouvoir que de l’intérêt général, plus de démesure donc, que de sagesse. Car le pouvoir issu des urnes, ne saurait être considéré comme une propriété par celui qui l’exerce. La réalité intégrale du pouvoir est aussi sa fin.

Jean-Marie Dinh

Georges Frêche la sagesse de la démesure édition Alter ego

Voir aussi : Rubrique Politique Pourquoi la gauche doit rompre avec Georges Frêche,