Festival Voix de la Méditerranée. Plume poétique sous le plomb de l’austérité

downloadFestival. A Lodève, la mobilisation pour les Voix de la Méditerranée ne désarme pas. La voilure de l’événement devrait se réduire avec l’espoir que le vent vienne.

Rarement une ville de moins de 10 000 habitants aura fait une telle place à la poésie. Cette fenêtre ouverte sur les cultures méditerranéennes dans l’esprit d’un vivre ensemble participatif semble avoir atteint ses objectifs auprès des citoyens comme au sein des différentes appartenances culturelles présentes sur le territoire.

Depuis mi-janvier, date à laquelle la Communauté de communes du Lodèvois-Larzac préconisait un gel de l’organisation, les qualités du festival sont à l’origine d’une mobilisation pour le maintien des Voix de la Méditerranée sur ce territoire. Lancée par l’association Voix amies de la Méditerranée, la pétition de soutien à cet événement singulier a recueilli à ce jour 6 000 signatures.

« L’équipe du festival travaillait depuis plusieurs mois sur le prochain festival, explique la présidente de l’association Danielle Poletti, alors nous nous sommes invités au Conseil communautaire pour en savoir plus et nous avons appris que les élus travaillaient à un projet culturel de substitution. Les poètes coûtent trop cher… »

Les menaces se confirment dans un communiqué daté du 3 février de ladite Communauté de communes : « Oui, la situation est difficile. Oui, les Voix telles que nous les avons connues, n’existeront plus. »

Mais il en faut plus pour désarmer les amis du festival qui organisent des marches dans la ville. « Le festival dispose d’une véritable identité. Durant la manifestation les gens ouvrent leur cour, hébergent des poètes chez eux. Grâce à cet événement des écrivains et des artistes sont venus s’installer aux alentours de Lodève. On est sur une vraie dynamique y compris économique », défend Danielle Poletti.

« En annonçant une subvention de 70 000 euros le président André Vezinhet prend une position de principe pour maintenir une ambition culturelle de qualité sur cette partie du territoire, souligne le vice-président du Conseil général, en charge de la culture Jacques Atlan. Nous souhaitons que le festival se poursuive mais notre contribution sera-t-elle suffisante ? »

Cela, c’est encore difficile de le dire. La Communauté de communes Lodévois et Larzac appuie globalement sa décision sur la baisse des dotations de l’Etat estimée à 1,9 million d’euros sur 3 ans. Durement frappée par les restrictions budgétaires, elle juge indispensable de faire 400 000 euros d’économie en 2015.

« J’ai engagé une démarche auprès de l’Etat et des parlementaires sur cette question car j’estime que nous sommes anormalement impactés par les réductions budgétaires qui passe de 1 million à 150 000 euros, indique la présidente et maire de Lodève Marie-Christine Bousquet :

 » Notre politique culturelle reste un objectif prioritaire mais nous sommes contraints de faire des choix. Dans ce cadre, je me dois de privilégier la dimension structurelle avec la rénovation du Musée de Lodève et la construction d’une médiathèque qui bénéficieront à la population toute l’année. Notre contribution au festival sera réduite. Elle passe cette année de 260 000 à 100 000 euros. Ce qui permettra de maintenir la manifestation mais sous une forme plus modeste. »

On le dit sans odeur il est souvent dévastateur…

JMDH

Source L’Hérault du Jour : 14/02/2015

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Lodève: Immersion dans l’intensité poétique

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Abbas Kiarostami

Festival de poésie les 17e Voix de la Méditerranée du 16 au 20 juillet.

La 17e édition des Voix de la Méditerranée devrait se tenir du 16 au 20 juillet à Lodève si le mouvement social des intermittents et précaires trouve une issue d’ici là. Depuis 17 ans, le festival favorise les échanges entre les riches composantes de la population lodèvoise et au-delà entre les artistes méditerranéens. L’événement culturel permet également la valorisation des sites patrimoniaux de la petite cité. Une cinquantaine de poètes venus de vingt-quatre pays du bassin méditerranéen investiront une trentaine de lieux dans l’ensemble de la ville.

La poésie reste au coeur de la programmation tout en faisant bon ménage avec les performances, les concerts et le spectacle vivant (théâtre, danse, cirque…). Le cinéaste photographe et poète iranien Abbas Kiarostami sera le grand invité de cette édition qui se propose de mettre en lumière ses textes poétiques méconnus. Autour de lui, d’autres grands poètes composent les couleurs de l’immense palette poétique méditerranéenne : Miloud Hakim (Algérie), Cèlia Sanchez-Mustich (Espagne/Catalogne), Hervé Brunaux, Anne-James Chaton, Guillaume Decourt, Dominique Sampiero, Chantal Dupuy-Dunier (France), Marwan Makhould (Palestine), Hazem Alazmah (Syrie), Ana Marques Gastao (Portugal) et bien d’autres encore se relaieront pour des lectures dans la langue d’origine suivies de la traduction française par des comédiens.

Avec le temps, le festival a permis d’abolir l’idée reçue que la poésie serait une discipline élitiste. C’est une vraie fête populaire à laquelle nous convie la communauté de commune Lodévois Larzac. Les Voix de la Méditerranée peuvent se vivre de multiples manières : pour une soirée ou pour trois  ou quatre jours complets, que l’on soit féru de poésie ou pas, seul ou à plusieurs… L’offre est incessante de 10 heures à 1 heure du matin. Parmi les concerts du soir (seules manifestations payantes) on pourra voir : Jean Louis Murat, Rabih Abou-Khalil, Nourredine Khourchid et les Derviches tourneurs de Damas…

JMDH

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Il a changé de monde et ouvert la béance du temps

Marhmoud Darwich photo DR

Lodève s’allume ce soir pour Mahmoud Darwich. Les sons et les paroles méditerranéennes qui circulent au festival nous l’ont appris, il y a dorénavant peu d’espaces de la vie qui ne trouvent une traduction poétique et peu d’espaces poétiques qui ne dénoncent l’influence de Mahmoud Darwich. Depuis son changement de monde, il est décédé l’année dernière, le poète palestinien ne cesse d’être célébré sans que l’on s’en lasse.

Le miracle est sans doute la réception de sa poésie ou le fait que Darwich ait pu imposer ses poèmes aux foules, en tant qu’artiste témoin, puis de poète national, et après s’être dégagé de la poésie immédiate, de figure universelle.

Atypique, il fait partie des écrivains palestiniens que l’on disait de l’intérieur. Mahmoud Darwich à vécu en Israël jusqu’en 1971. En prison, son geôlier était juif, la femme qui l’aimait aussi. Exigeant Darwich, qui de retour à Ramallah en 1995, après les accords d’Oslo, impose à un public de 5 000 personnes d’écouter ses nouveaux poèmes alors qu’on lui réclame d’anciens textes militants.

Dans l’esprit du poète, les bons et les mauvais peuvent se trouver dans tous les camps. Cette l’idée de ne pas déshumaniser l’ennemi ne le quitte pas. C’est une connaissance intime et une chose importante, comme l’émerveillement renouvelé que lui procure la richesse de la langue arabe. Darwich dont la limpidité et la notion populaire font le bois du festival des Voix de la Méditerranée.

Il est donné aux visiteurs de cette douzième édition de mesurer combien le contexte d’un combat politique ou le théâtre d’une guerre, ne sont pas sans incidence sur l’inspiration du poète. Mais il ne suffit pas d’écrire comme une mitraillette ou d’évoquer son propre brouillard dépressif pour faire de la poésie. Nasser Jamil Shaath, qui a grandi une pierre dans une main, une plume dans l’autre, en sait quelque chose. Très jeune, il a participé à la seconde Intifada. Il vit aujourd’hui au sud de Gaza
« pour témoigner de la réalité d’un peuple vivant sous l’occupation », et dit devoir se battre en permanence pour éviter que la guerre n’entre dans ses poèmes.

Le poème de Darwich offre un genre de lecture dont on se souvient à jamais : « … Et je suis l’un des rois de la fin. Je saute de ma Jument dans le dernier hiver. Je suis le dernier soupir de l’Arabe…» Avec l’effet pervers d’une grandeur parfois envahissante. Peut-être celle qui fait écrire au jeune poète égyptien Yasser Abdel-Latif : « Je voudrais avaler un dictionnaire de français pour en pleurer des larmes de mots, je voudrais avaler un parti communiste, je voudrais avaler La bibliothèque Mahmoud Darwich du Caire… Ou fait conclure une rencontre de Catherine Fahri par un sympathique et satisfaisant :  » Nous avons réussi à parler de la poésie palestinienne sans trop parler de Darwich et sans trop parler de la guerre… »

Derniers ouvrages parus en 2009, La trace du Papillon, Mahmoud Darwich Anthologie (1992-2005), double CD récital Odéon Théâtre de l’Europe (7 octobre 2007) aux éditions Actes Sud.

Sapho à fleur de peau

« Un artiste est conducteur, il faut qu’il conduise à tout pris mais il est traversé »

 

Sapho est un peu la diva du Festival des Voix de la Méditerranée. Pour la dixième édition, elle est venue avec une création musicale dans ses bagages.

Diversité culturelle et, artistique, ce festival de poésie semble taillé à votre mesure ?

C’est un des plus beaux festivals que je connaisse. Ici la parole circule librement. On peut se promener en prenant le temps d’apprécier les mots. C’est très important dans une société qui nous bombarde d’images en permanence. Cela rend les gens plus disponibles et plus humains. Pour moi qui suis polyglotte, ce lieu correspond  à mon besoin de connecter toutes les langues. A cela s’ajoute la poésie qui est une langue dans la langue.

A travers les langues, des fragments de drames identitaires passent ici de manière prégnante y trouvez-vous des résonances ?

J’avais écrit un texte qui parlait de l’identité et qui partait d’une phrase de Derrida. Il explique qu’il est Français et puis, pendant la guerre d’Algérie, on lui retire sa nationalité. Mais il ne parle pas l’arabe. Donc il n’a plus rien. Et puis on lui restitue sa nationalité, et il écrit cette phrase qui résonne en moi de façon extraordinaire : « Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne. » Je parle la langue française, c’est ma langue paternelle et une de mes langues maternelles c’est l’arabe dialectal que mes parents s’interdisaient de nous parler mais dans lequel ma grand-mère s’exprimait. Cette mémoire quasi organique m’est revenue, il y a peu, en chantant Imagine en marocain pour Florence Aubenas. En studio, je me suis aperçue, à ma grande stupéfaction, que je chante plus facilement en marocain, qu’en arabe classique voire en français. Pour la même chanson, j’ai fait six prises pour le français et deux pour l’arabe.

Comment identifiez-vous vos racines dans l’alliance culturelle qui nourrit votre cheminement ?

Le fait d’avoir été entre plusieurs cultures m’a plongée dans la citoyenneté du monde. Trop Juive pour être Marocaine, trop Marocaine pour être Française, au début c’était une douleur. Et à la fin, c’est devenu une forme de grâce, de mobilité, d’agilité permettant d’aller ici ou là. Il y a quelque chose de voyageur dans la musique. A certains moments, les choses affleurent votre mémoire comme une espèce de chose impérieuse qui dit aime-moi. Un artiste est conducteur, il faut qu’il conduise à tout prix mais il est traversé. Moi je laisse toujours affleurer les choses et puis après je fais le ménage. J’aime transmettre, servir de passerelle d’une rive à l’autre.

C’est une belle image, mais cette rencontre entre les cultures passe aussi par des confrontations, de la violence…

Il y a de la violence, mais, à mon sens, elle est avant tout politique. Si vous rencontrez les gens individuellement, il y a toujours un moyen de parler. On se heurte aux croyances, aux idéologies parce que tout le monde n’a pas le désir de prendre de la distance avec ces choses-là et que rester dans le clanique c’est confortable. Mais on peut toujours convoquer la singularité, toucher l’homme où il n’est plus avec sa tribu. Le monde est comme ça. Et les politiques se servent de l’idéologie, du religieux. Quand le religieux est noué au politique, cela donne le désastre que nous connaissons. Les intégrismes, les fondamentalistes, les nationalismes, tous ces replis identitaires qui sont la mort du dialogue, de la parole et qui créent de la violence. Je pense que la parole est une issue à la violence. Si on n’arrive pas à parler, on tue. Si on peut éviter l’informulable, l’innommable, alors on peut peut-être en sortir.

Il y a toujours eu une forme de violence dans votre expression…

Oui mais justement, parce qu’il y a cette forme de violence, je ne suis pas violente. Cette violence-là est conduite, elle est métabolisée, sublimée donc transformée. C’est une protestation parce que justement j’ai de l’espoir, si j’étais sans espoir, je serais sans violence.


Comment évolue l’insoumission avec le temps ?

Au début j’étais insoumise d’une manière littérale, comme ça, physique. Ensuite, je suis restée insoumise dans mon travail. Si je n’avais fait que du rock, cela aurait marché c’est sûr. J’ai introduit des sons orientaux ça dérangeait… J’ai chanté un peu en arabe… On me disait, on n’est pas raciste, mais les gens sont racistes, on ne peut pas passer ça. C’était mon insoumission. Mais j’ai insisté, et j’espère que cette insoumission a fait bouger quelque chose. Aujourd’hui, c’est devenu de la résistance.

Votre regard intérieur vous conduit aussi à explorer et à transformer les fêlures ?

Ah oui, c’est sûr… (rire) J’étais récemment à Gaza et au Liban où l’on m’a dit « vous rodez souvent autour de la blessure ». C’est très juste, quelque chose du drame humain, de l’holocauste, de la folie des hommes me pose question. Je me demande toujours si c’est insoluble. Est-ce qu’on n’a rien à faire ? Je me suis toujours efforcée d’expulser les cris que j’ai entendus.

Le goût du risque, de la mise en danger, semble ne vous avoir jamais quitté ?

C’est extrêmement important. Lorca a parlé magnifiquement du duende. C’est un génie qui dort dans le chanteur flamenco et le chanteur doit réveiller ce génie pour qu’il vienne. Mais quelquefois on ne l’a jamais et même quand on l’a quelquefois on ne l’a pas. La prise de risque est nécessaire pour qu’il se passe quelque chose. C’est une notion très méditerranéenne de l’art.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

 

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