L’ère des robots-journalistes

Techniques journalistiques révolutionnaires: articles ou journaux télévisés conçus par des ordinateurs.

A première vue, rien de surprenant. Un compte rendu de sport d’une confondante banalité : « Les efforts remarquables de Joe Mauer n’ont pas suffi à assurer la victoire des Minnesota Twins contre les Texas Rangers lundi dernier au stade d’Arlington. Les Rangers l’ont emporté sur un score de 8 à 5 (…) Quand il maniait la batte, Mauer a été excellent de bout en bout. Il a marqué une fois dans la première manche et deux fois dans la sixième. Du côté des Texans, l’artisan de la victoire est sans conteste Tommy Hunter, qui a remporté avec brio son cinquième match d’affilée… » Un article de sport comme il en existe donc des milliers, publiés dans les pages sport de la presse américaine. Seule différence, mais de taille : il est signé The Machine, préparé et rédigé par un programme d’intelligence artificielle, baptisé Stats Monkey.

Depuis des décennies, dans le monde, des ouvriers découvrent un beau matin qu’ils vont être remplacés par un robot. Si les journalistes se croyaient à l’abri de ce genre de mésaventure, ils avaient tort. Depuis quelques mois, ils peuvent aller à Evanston (Illinois), près de Chicago, pour voir et tester le système qui va peut-être bientôt les suppléer. Il est tapi dans un réseau d’ordinateurs appartenant au laboratoire d’information intelligente (Infolab), installé sur le campus de l’université du Northwestern.

Pour déclencher Stats Monkey, il suffit qu’un humain lui indique quel match il doit couvrir. Une fois lancé, il travaille automatiquement de A à Z. Il commence par télécharger les tableaux chiffrés publiés par les sites Web des ligues de base-ball, et collecte les données brutes : score minute par minute, actions individuelles, stratégies collectives, incidents… Puis il classe cette masse d’informations et reconstruit le déroulé du match en langage informatique. Ensuite, il va puiser son vocabulaire dans une base de données contenant une liste de phrases, d’expressions toutes faites, de figures de style et de mots-clés revenant fréquemment dans la presse sportive. Il va alors rédiger un article, sans fautes de grammaire ni d’orthographe.

Il peut fournir plusieurs versions, rédigées dans un style plus ou moins imagé (« Les Minnesota Twins ont : perdu/reçu une sévère correction/esquinté leurs battes en pure perte… ») ou encore deux articles adoptant le point de vue de l’une ou l’autre équipe. Il ira même chercher sur Internet les photos des principaux joueurs. Le tout en deux secondes chrono, qui dit mieux ? Le rêve de tout chef de service : un journaliste rapide, pas cher, sans états d’âme.

Stats Monkey a été imaginé par les professeurs Larry Birnbaum et Kris Hammond, spécialistes d’intelligence artificielle. Puis son développement a été confié à John Templon, 27 ans, diplômé de journalisme, et Nick Allen, 25 ans, informaticien. M. Allen estime que le but est quasiment atteint : « Les articles écrits par The Machine sont très proches des dépêches sportives de l’agence Associated Press, qui sont souvent reprises telles quelles par les journaux. »

La première version de la liste de phrases-clés a été réalisée manuellement, mais, à l’avenir, Stats Monkey l’enrichira automatiquement, en décortiquant de gros volumes d’articles écrits par des humains. Il pourra même imiter le style d’écriture de tel ou tel journaliste connu. Une version commerciale de Stats Monkey sera bientôt accessible en ligne. Kris Hammond vise en priorité les journaux locaux et les sites Web de sport, qui n’ont pas les moyens de payer des pigistes pour écrire les comptes rendus de tous les matches de leur région : « Il y a aux Etats-Unis 160 000 équipes scolaires de base-ball qui n’intéressent pas les journalistes, mais qui passionnent des millions de gens. »

Infolab a l’intention d’adapter Stats Monkey à d’autres sports, notamment le football et le basket-ball. Il souhaite également se lancer dans le secteur de la finance et de la Bourse – où, là aussi, les journalistes utilisent massivement un nombre assez limité d’expressions toutes faites. A nouveau, Kris Hammond parle chiffres : « 54 000 sociétés américaines sont cotées en Bourse, et chacune d’elles doit publier des données chiffrées, qui intéressent les actionnaires, les employés, les clients… Or, à peine 3 000 d’entre elles sont suivies par la presse économique. »

Reste une question épineuse : si l’on met en place un système efficace et bon marché pour couvrir les matches locaux et la vie des PME, pourquoi ne pas étendre peu à peu son usage aux rencontres importantes et aux grosses entreprises ? M. Hammond a une réponse toute faite : « Notre but est juste de fournir aux journalistes des outils qui les débarrasseront des tâches les plus répétitives et les moins intéressantes. Ils dégageront ainsi du temps pour accomplir leurs missions nobles : reportages de terrain, investigations, analyses… »

Au même étage, trois chercheurs mettent au point un système expérimental baptisé News at Seven, qui fabrique des mini-journaux télévisés pour Internet, présentés par Zoe et George, deux personnages de dessin animé. Le spectateur se contente de choisir trois thèmes d’actualité – par exemple politique intérieure, basket-ball et nouveau film -, News at Seven se charge du reste. Il parcourt une série de sites d’informations pour trouver des textes pertinents, qu’il raccourcit. Puis il les envoie vers un logiciel de synthèse vocale, qui crée deux fichiers audio – une voix d’homme, et une de femme. Les textes sont aussitôt dits à l’écran par Zoe et George.

Pour les critiques de films, News at Seven apprend à faire le tri entre les articles élogieux et négatifs, grâce à un dictionnaire de mots-clés. En même temps, il cherche sur Internet des vidéos pouvant illustrer les thèmes choisis, et les insère dans l’émission.

Dès le lancement des projets, les responsables d’Infolab avaient poussé les jeunes chercheurs à aller faire des stages de formation à l’école de journalisme Medill, rattachée à l’université. Nathan Nichols, diplômé d’informatique travaillant sur News at Seven, se souvient qu’au début la collaboration n’était pas idéale : « Des étudiants demandaient à leurs profs : faut-il vraiment aider ces gens à détruire nos futurs emplois ? Et certains profs semblaient assez d’accord avec eux. » Pour combler ce fossé, Infolab et Medill ont créé en 2009 un organisme commun d’enseignement et de recherche, le Centre d’innovation en technologie, médias et journalisme, qui va accueillir des étudiants venus des deux écoles et leur apprendre à travailler ensemble.

Le rapprochement se fait aussi avec la grande presse. Bill Adee, directeur du département numérique du Chicago Tribune, est venu à Evanston pour étudier une éventuelle coopération avec Infolab sur des projets à venir, notamment des outils de veille pour repérer les sujets qui agitent Internet. Il a aussi invité plusieurs fois MM. Birnbaum et Hammond à la rédaction du Chicago Tribune : « Je leur donne des conseils pratiques, en adoptant le point de vue du journaliste. Ça les aide à concevoir des outils qui nous seront réellement utiles. » M. Adee ne s’intéresse pas particulièrement à Stats Monkey, mais il sait que, face à ce rapprochement, certains de ses confrères pourraient se sentir menacés : « Dans tous les journaux, il y a des gens qui passent leur temps à écrire des comptes rendus de matches. J’espère que, si on leur en offre la possibilité, ils seront capables à l’avenir de faire autre chose. » De même, Larry Birnbaum est conscient de l’impact de ses inventions : « Nous sommes en train de créer un paysage médiatique que nous ne comprenons pas encore, mais nous savons déjà que l’organisation économique des médias devra s’y adapter. Le défi sera d’intégrer les valeurs classiques du journalisme dans ces nouveaux outils. »

Yves Eudes ( Le Monde)
Voir aussi : Rubrique Médias Le postulat de la presse libre revu et corrigé, Rubrique Internet Très chère neutralité du Net, rubrique Finance, Bientôt le Krach automatique,

Les abus sexuels paralysent le Vatican

egliseLes scandales d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique se multiplient. Des cas s’étant produits dans les années 1990 ont été révélés. Mais pour les commentateurs, le Vatican réagit trop lentement. La méfiance envers l’Eglise grandit et la critique du célibat se fait de plus en plus forte.

Le Vatican vise les victimes

D’après ses propres données, le Vatican a été informé au cours des neuf dernières années d’environ 3.000 cas d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique. Selon Charles Scicluna, le représentant de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dix pour cent des actes correspondraient à de la pédophilie, le reste constituant des cas de « contacts homosexuels » entre prêtres et élèves, ces derniers ayant plus de 15 ans. Le quotidien Le Soir ne peut pas croire à une telle impudence : « Cette banalisation par le Vatican de relations illicites avec des jeunes de plus de 15 ans … est interpellante. Soit Mgr Scicluna considère que les prêtres abuseurs de mineurs doivent bénéficier d’une atténuation de responsabilité en raison de l’âge de leurs victimes ; soit il insinue que le péché de chair commis par ses prêtres ne résulterait que d’une provocation de ces jeunes victimes. … Au-delà de ces interrogations, l’Eglise catholique est dorénavant contrainte de reconnaître que le sexe … fait partie des préoccupations de ses prêtres. … Plus que le mariage des prélats, qui n’est que la relation contractuelle avec un partenaire, c’est la question de l’état d’abstinence forcée (et hypocrite) des ecclésiastiques qui s’impose à l’Eglise. Cet esclavagisme s’avère impossible à respecter. »

Le Soir (Belgique)

Voir aussi : Rubrique religion Adaptation à la société du Judaïsme libéral,

Bibliothèque interuniversitaire : Le logiciel du ministère est allergique à la fusion

BIU de Montpellier III. Photo Rédouane Anfoussi

Enseignement supérieur. Souvent prise en exemple pour la qualité de son offre, la Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier est coincée entre l’opération Campus et la loi d’autonomie.

L’autonomie des universités, la création des Pres (pôles de recherche et d’enseignement supérieur ) dans le cadre de la mise en œuvre du plan Campus, produisent de sérieux remous dans l’organisation de l’enseignement supérieur. Notamment pour le réseau des bibliothèques interuniversitaires dont tout le monde s’accorde à reconnaître l’intérêt essentiel. La situation actuelle nécessite « que soit entreprise dès 2009-2010 une réforme complète de l’organisation et du fonctionnement des BIU ». indique un rapport de l’Inspection générale des bibliothèques, adressé à Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, daté de septembre 2009 et récemment rendu public. Il souligne que « les restructurations universitaires en cours ne peuvent pas rester sans conséquence sur des bibliothèques interuniversitaires dont l’organisation générale n’a guère varié depuis plus de 30 ans ».


Un trou d’air dans la gestion

Mais les premiers pas de la réforme produisent quelques couacs notamment à Montpellier pourtant classé 2e université française pour son offre de documentation électronique. « La BIU est totalement prête pour la fusion des universités prévue en 2012, mais d’ici là il y a nécessité de gérer l’existant. Depuis que les crédits ont été défléchés, les universités ne disposent plus d’enveloppes pour la bibliothèque et doivent s’entendre pour la nourrir. » explique diplomatiquement le Directeur de la BIU, Jean-François Foucaud.

La BIU n’étant pas un établissement, elle doit être rattachée à une université. C’est Paul Valéry qui a la gestion des neuf sites depuis de nombreuses années. Le service commun de la Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier qui assure la documentation auprès des usagers des trois universités a vu récemment ses moyens remis en cause.  » Un comble pour ce service déjà mutualisé ! souligne Juliette Philippe représentante du personnel. Les trois universités concernées par la fusion n’arrivent pas à se mettre d’accord. Deux titulaires rattachés à un atelier de restauration dans le cadre de la numérisation des ouvrages patrimoniaux ont déjà été remplacés par des contractuels affectés à une autre mission. Nous refusons que le personnel serve de variable d’ajustement. »

Le ministère botte en touche

La nouveauté vient du récent modèle ministériel d’allocation des moyens informatisés. (voir ci dessous) «  Le ministère a adopté le dispositif « Sympa » qui ne l’est pas, plaisante Michel Crespy membre du Conseil d’administration de Montpellier III, le logiciel ne prend pas en compte l’interuniversitaire. C’est sans doute une erreur de conception. Nous avons demandé au ministère de recalculer mais il retombe peu ou prou sur le même résultat. Et botte en touche en demandant aux trois universités de s’arranger entre-elles. » Pour l’heure, Montpellier III se voit imputer les dépenses de fonctionnement près de 4M d’euros et cumule surtout le contingent des trois universités (157 postes) dans son personnel global ce qui fait exploser son plafonnement d’emplois (1). L’Université Paul Valery qui utilise 46 postes pour la BIU ne peut assumer seule le coût financier et cumuler la dotation en personnel.

Les négociations patinent

Depuis maintenant plus d’un an, les négociations se multiplient tantôt entre les trois président(e)s d’université, tantôt avec le ministère, tantôt avec le rectorat et vice et versa sans que des solutions satisfaisantes ne soient trouvées. Il a même été demandé à la direction de la BIU de restituer des postes, ce qui évidemment accentuerait le déficit déjà existant. « A ce jour, nous ne savons toujours pas comment ce problème sera réglé ? Nous demandons que cesse cette cacophonie et que la BIU, un modèle d’exception dans le paysage universitaire français, soit reconnue comme telle par ses instances de tutelle, » indique le personnel dans un communiqué.

Dans ce dossier, le ministère de tutelle apparaît quelque peu en contradiction avec son discours. Signe avant coureur d’un avenir prochain, la négociation interuniversitaire prend le pas sur la collaboration interuniversitaire. Dans le cadre des BIU, le défléchage des crédits ajoute à la confusion. La rétrocession des postes correspondants à la réalité du terrain pose problème à Montpellier I et Montpellier II qui craignent des coupes dans leur dotation globale. « Si nous ne parvenons pas à trouver un accord, il faudrait scinder les BU en trois, ce serait une erreur majeure que personne ne souhaite, observe Michel Crespy, Mais on n’en est pas là… »

Jean-Marie Dinh

(1) La loi LRU entrée en vigueur en 2007 modifie le type de gouvernance et donne une possibilité aux universités d’embaucher en plus des emplois d’Etat. Mais cette embauche est plafonnée.

La BU de Montpellier III un des neuf sites du service interuniversitaire classé second en France pour son offre numérique.


Un modèle « Sympa » mais limité

Le modèle SYMPA (Système de répartition des Moyens à la Performance et à l’Activité) marque une rupture profonde avec les autres modèles qui ont servi à justifier les allocations de moyens aux Universités. La rupture va bien au-delà de la simple introduction d’un critère dit de « Performance » dans les paramètres du modèle. Certes perfectibles, les modèles précédents prenaient comme point de départ les besoins des établissements pour mener leurs différentes missions. Tandis que SYMPA se borne à répartir, selon des critères simplistes, (la version du logiciel ne prend pas en compte la dimension interuniversitaire pourtant au cœur du projet Campus) les moyens emplois crédits  votés par le Parlement. « Si demain, l’Etat diminue la part de budget allouée aux dotations à l’enseignement supérieur public au profit – par exemple – de crédits d’impôts aux entreprises, les dotations théoriques des établissements se trouvent automatiquement diminuées dans les mêmes proportions. » souligne François-Gilles Carpentier, Maître de conférence à l’université de Bretagne. Elucubration théorique et technocratique coupée de la réalité des établissements, le modèle SYMPA ne prend pas en compte l’inégalité des territoires en terme d’accès à l’enseignement supérieur. L’Etat abandonne la mission consistant à assurer le fonctionnement de l’enseignement supérieur pour devenir un simple financeur parmi d’autres.

le problème de la gauche… c’est le peuple

peuple-des-pauvresLe problème de la gauche… c’est le peuple. Au lendemain d’un succès spectaculaire, symétrique d’une déculottée historique de la droite républicaine, l’opposition doit aussi prendre en compte cette amère évidence : si elle domine le «pays légal», il existe, hors les murs, une masse de citoyens qui, sous des formes diverses, disparates, confuses, sont entrés en dissidence. Ces citoyens se recrutent pour l’essentiel dans les classes populaires. Et dimanche, comme chacun a pu le remarquer, ils étaient majoritaires. Ainsi la démocratie française, qui présente toutes les apparences de la solidité, vote en fait sur un volcan. La crise endémique qui mine la vie politique française, en dépit d’une élection présidentielle 2007 marquée par une très forte participation, réapparaît à la faveur d’un scrutin local. Le problème se pose à Nicolas Sarkozy, qui avait réussi à rétablir, à droite en tout cas, une certaine confiance dans l’action politique. Mais il heurte tout autant la gauche, qui a trop souvent cru conjurer cette désaffection populaire en la qualifiant de «populiste», mot creux qui a surtout pour fonction de rassurer le bobo. La clé de la présidentielle prochaine se trouve dans la reconquête des classes populaires. Pour la réussir, il faudra trouver, en matière sociale, bien sûr – c’est la priorité – mais aussi dans le domaine de la sécurité et de l’immigration, des projets justes et efficaces. Même sans le dire, le peuple vient de l’exiger.

Laurent Joffrin Libération 16 03 10

La faiblesse de Sarkozy menace l’Europe

L’UMP, le parti conservateur au gouvernement du président français Nicolas Sarkozy, a perdu le premier tour des élections régionales. Le quotidien conservateur Corriere della Sera revient sur la faible participation électorale et sur les faiblesses de Sarkozy : « Dans une Europe qui est amenée à placer de nouveau tous ses espoirs de croissance dans l’axe franco-allemand, l’idée d’avoir en France et en Allemagne des dirigeants fragilisés n’est pas faite pour rassurer. Bien au contraire, l’UE d’aujourd’hui aurait absolument besoin de pouvoirs solides et forts à Paris et à Berlin, peu importe que ceux-ci soient de centre-droit ou de centre-gauche. Pour cela, le lent épuisement que les régionales françaises semblent annoncer à Paris, dans l’attente d’autres confirmations continentales, représente le pire scénario pour la France, mais aussi pour l’Europe. »

C orriere della Sera (Italie)

Le PS distance l’UMP, l’abstention à un niveau record

elections-democratie

Le bloc de gauche prend très clairement la main de ce premier tour des régionales, notamment grâce au très bon score des socialistes à 30%. Le FN crée la surprise en réalisant son score de 2004 autour de 12%. A la hauteur des rêves de «carte toute rose» de la patronne socialiste et même au-delà. Le PS et l’UMP sont donnés, respectivement, à 29,5% et à 27%, selon les estimations nationales de TNS-Sofres. Le parti de Martine Aubry, qui a doublé la majorité présidentielle, dispose de solides partenaires sur ses arrières avec, notamment, Europe Ecologie à 12,5%. Mais le rassemblement écologiste gagne de justesse son pari de s’installer comme troisième force politique du pays, compte tenu d’une remontée surprise du FN (11,7%). Si le bloc de gauche confirme son statut d’ultrafavori, sa victoire est à minorer compte tenu du taux d’abstention record qui tournerait autour de 53,5%, selon TNS-Sofres.

L’UMP n’a pas réussi à déjouer les pronostics. En ayant fait l’unité des formations ralliées à Nicolas Sarkozy – de la Gauche Moderne et des Progressistes au MPF de Philippe de Villiers, en passant par le Nouveau centre -, la majorité présidentielle dispose de très modestes réserves de voix. Elle se consolait, ces derniers jours, en écartant le facteur «arithmétique» -dixit le porte-parole Frédéric Lefebvre – pour jouer le second tour sur «la dynamique». Laquelle n’apparaît guère suffisante pour inverser la tendance des sondages. D’autant que dans plusieurs régions où elle nourissait encore quelques espoirs, l’UMP risque fort de se retrouver dans des triangulaires, face à un FN en mesure de se maintenir, comme en Franche-Comté, Champagne-Ardenne, Centre, et Alsace.

Avec la performance du PS, c’est l’autre surprise de la soirée. Un Front national qui jusqu’ici donné dans les sondages autour de 10%, pourrait gagner deux points sur ces pronostics (11,7%). Le parti d’extrême droite n’est donc pas si loin de son résultat au premier tour des régionales de mars 2004: 12,38%. Les frontistes qui avaient imposé 17 triangulaires, devraient alors atteindre leur objectif de se maintenir dans une dizaine de régions. Un cas de figure qui pourrait gêner encore davantage la droite.

Neuf mois après sa déculottée des élections européennes (16,48%), le PS, lui, a de quoi bicher. Fâchée, en juin dernier, par les divisions internes nées du Congrès de Reims, une grande part des électeurs socialistes semble être revenue – en tout cas ce dimanche – à la maison. De là à toucher du doigt l’espoir de «carte toute rose» formulé par Martine Aubry? Le Languedoc-Roussillon annule d’ores-et-déjà les ambitions de la première secrétaire du PS, qui enregistre une énorme contre-performance dans cette région: la candidate officielle, Hélène Mandroux, investie par le PS pour contrer Georges Frêche, ne passerait pas la barre des 10% et serait donc éliminée dès le premier tour. Mieux portants, les socialistes doivent aussi s’accorder vite et sans couacs, avec Europe Ecologie et le Front de gauche pour gérer leur confortable avance.

Tractation coton? Les écologistes, s’ils ne s’envolent pas aussi haut qu’en juin dernier – 16,28% -, restent sur un score à deux chiffres avec 12,5% des voix. Quel que soit le détail des résultats, le rassemblement impulsé par l’eurodéputé Daniel Cohn-Bendit voilà un an et demi, peut tout de même espérer imposer au PS – trop «hégémonique» au goût de certains Verts – un nouveau type de rapports. Par ailleurs, le candidat écologiste, Jacques Fernique, qui avait de bonnes chances de gagner la primaire à gauche en Alsace, loupe la marche, derrière le candidat socialiste.

Le Front de gauche – à périmètre variable, donc résultat en principe ramené sur 17 régions – confirme son avantage sur un NPA à la peine dans cette campagne: les deux concurrents de la gauche radicale sont donnés, par les premières estimations, à 6,2% et à 2% – score à rapporter sur 18 régions au lieu de 22 -. Le parti d’Olivier Besancenot – lui-même tête de liste en Ile-de-France – devrait payer de nouveau sa stratégie en solo.

Le Modem de François Bayrou reçoit une nouvelle claque divisant quasi par deux son résultat (déjà jugé décevant) des européennes, avec 4% des voix. Vice-présidente du Modem en bisbille avec François Bayrou, Corinne Le Page a commenté un «résultat catastrophique» et résumé très franchement la situation du parti centriste: «l’espace démocratique n’est pas forcément remis en cause mais son président et sa stratégie le sont.»

Un autre chiffre crucial est à retenir pour cette soirée de premier tour, celui historique, de l’abstention. Le fruit d’une campagne peu mobilisatrice sur fond de polémiques (Ali Soumaré, Georges Frêche, propos de Marie-Luce Penchard), d’une méconnaissance de l’échelon régional et de ses compétences et de l’organisation du scrutin qui, cette fois, n’était pas couplé avec une autre élection (cantonale ou législative). Pour le second tour, le défi est là pour chaque camp, qui dispose d’une petite semaine pour mobiliser.

Laure Equy Libération