Au Théâtre Jean Vilar, La Compagnie CCCP livre une adaptation contemporaine réussie de l’Amphitryon de Plaute mise en scène par Hervé Dariguelongue.
Les mythes imprègnent l’humanité en dehors de la représentation commune du temps. Un temps que les dieux ne partagent pas avec les hommes, sauf bien sûr si le désir leur en prend, s’ensuit alors un certain brouillage des réalités.
Pendant qu’Amphitryon, général des Thébains, est allé combattre les ennemis, Jupiter épris d’Alcmène, épouse d’Amphitryon, prend la forme de celui-ci et trompe Alcmène à la faveur de cette métamorphose. Il s’est fait accompagner dans cette expédition de son fidèle fils Mercure, qui lui-même a pris les traits de Sosie, valet d’Amphitryon. De là débutent les méprises les plus réjouissantes.
On connaît surtout le mythe d’Amphitryon à travers la pièce de Molière. Hervé Dariguelongue a préféré partir du texte source (retraduit pour cette création): « J’envisage le texte de Plaute comme un vestige, une ruine qui désignerait son imcomplétude et laisserait la place à ce qu’elle fut. » Un défi qui ne cède en rien à la facilité pour répondre au rapport complexe entre théâtre et réalité.
Jeux de mystification
Le savoir-faire de Plaute (254-184 av. J.-C) en matière d’intrigue n’est plus à démontrer. L’auteur romain s’inspire des Grecs mais il y ajoute sa perception de la société romaine. Le travail du metteur en scène poursuit cette démarche avec finesse. Il attribue un rôle au public, insère des fragments de réalité dans le récit, renoue, l’air de rien, avec les vertus d’un théâtre social et politique. On peut du reste trouver quelques correspondances entre ce qu’il se passe aujourd’hui et les limites qu’imposait le système politique romain à la critique au profit du divertissement.
La question fondamentalement identitaire du qui suis-je? que pose la pièce paraît tout à fait à propos dans une société qui renie tous ses repères pour suivre aveuglément la voie du divin marché. Pour éveiller la conscience des forces d’une mystification maîtrisée et active, Hervé Dariguelongue renouvelle le prologue en évitant le statique. « Vous m’avez confié la gestion de vos affaires s’exclame Mercure en s’adressant à la salle, C’est moi qui fixe désormais les règleset vous allez voir quel usage je vais en faire… »
A la dénonciation du pouvoir absolu s’adjoint une autre thématique, elle aussi très contemporaine. La remise en cause de notre statut – celui du maître ou du serviteur zélé – se pose ici avec la même radicalité même si le valet Sosie semble disposer de bien meilleures ressources que son maître face au vide.
En tirant aussi bien partie du ressort comique de la pièce que de sa dimension dramatique, cette adaptation ouvre sur un questionnement. Le réconfort que nous trouvons en déléguant nos responsabilités aux puissants de ce monde n’est-il pas le facteur majeur de notre aliénation ?
Irlande: l’UE et le FMI prêts à verser jusqu’à 90 milliards d’euros
L’Union européenne et le FMI ont répondu favorablement dimanche soir à une demande d’aide appelée à aller jusqu’à 90 milliards d’euros pour l’Irlande, qui va devenir le deuxième pays de la zone euro à bénéficier cette année d’un soutien après la Grèce.
A Dublin, des manifestants se sont rassemblés devant des bâtiments gouvernementaux pour dénoncer la décision, qualifiée de « honte nationale » par des médias irlandais mais défendue par le Premier ministre Brian Cowen qui a refusé devant la presse d’endosser le rôle de « père fouettard ».
L’aide à l’Irlande « est justifiée afin de de sauvegarder la stabilité financière de l’UE et de la zone euro », ont déclaré dans un communiqué les ministres des Finances de la zone euro et de toute l’UE, à l’issue d’une réunion convoquée en urgence, alors qu’au même moment Dublin officialisait sa demande de soutien. La BCE a salué la réponse des autorités européennes, tout comme le FMI qui s’est dit prêt à apporter sa contribution par le biais d’un prêt sur plusieurs années.
Le montant n’a pas été précisé immédiatement. Mais des sources diplomatiques ont indiqué à l’AFP qu’il devrait être compris entre 80 et 90 milliards d’euros. Une enveloppe pas très éloignée de celle accordée au printemps à la Grèce. Elle avait obtenu un prêt de 110 milliards d’euros sur trois ans, étant alors dans l’impossibilité d’emprunter à des taux d’intérêt abordables pour refinancer sa dette.
L’objectif est similaire pour l’Irlande. Mais il s’agit cette fois principalement d’aider les banques irlandaises en crise, que Dublin a déjà dû renflouer à hauteur de 50 milliards d’euros, faisant du coup grimper son déficit public à des sommets: 32% du PIB attendus cette année. Il s’agit aussi d’éviter une contagion à d’autres pays aux finances publiques fragiles de l’Union monétaire, comme le Portugal ou l’Espagne, via la hausse des taux d’emprunts obligataires. D’où le message de l’UE dimanche soir, destiné à rassurer les marchés avant leur ouverture lundi matin.
Signe de la dimension internationale prise par la crise irlandaise, des consultations ont aussi eu lieu sur le sujet dans la soirée entre les grands argentiers des pays du G7 (Etats-Unis, Japon, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie).
La ministre française des Finances, Christine Lagarde, a jugé que l’UE et le FMI avaient adressé un « message très fort » aux marchés, apportant la « garantie » nécessaire pour « écarter » le risque d’un effondrement des banques irlandaises. Dans le détail, l’Irlande va pouvoir bénéficier d’un plan d’aide pour les pays de la zone euro en difficulté mis sur pied au printemps dernier suite à la crise grecque, doté au total de 750 milliards d’euros et comprenant trois volets: prêts de l’UE, de la zone euro et du FMI.
Il est prévu que le Royaume-Uni et la Suède – deux pays non membres de la zone euro – accordent en complément des prêts bilatéraux à l’Irlande. L’objectif est principalement de mettre en place un Fonds pour aider à recapitaliser les banques irlandaises qui auraient besoin d’argent frais, selon le communiqué de l’UE.
Ces banques sont plombées par l’éclatement d’une bulle immobilière consécutive à la crise financière mondiale. Et Dublin a vu son déficit exploser. Ce déficit doit revenir dans la limite européenne de 3% du PIB d’ici 2014. En échange, l’UE a prévenu dimanche soir que le secteur, soutenu aussi à bout de bras par la BCE, allait devoir être « restructuré ».
Des efforts budgétaires vont être aussi exigés, ce qui provoque déjà la colère de l’opinion dans l’île. Ces mesures visent à économiser 15 milliards d’euros sur quatre ans, soit près de 10% du PIB irlandais. Des discussions sur les détails de l’aide et les contreparties exigées doivent encore avoir lieu à Dublin dans les jours à venir avec l’équipe d’experts européens et du FMI. Dès lundi, l’euro était en hausse à Tokyo face au billet vert.
AFP
Les marchés financiers ont obtenu ce qu’ils voulait
L’irlande a officiellement demandé, l’aide de la zone euro pour faire face à son abyssal déficit public (- 32 % du PIB) et à son insurmontable crise bancaire. Cet après-midi, les ministres des Finances de l’Eurogroupe ont eu une conférence téléphonique afin d’approuver le principe d’une activation du Fonds européen de stabilisation financière (FESF) ainsi que du Mécanisme européen de stabilisation financière (qui permet à la Commission d’emprunter jusqu’à 60 milliards d’euros), avant de s’entretenir avec l’ensemble de leurs collègues de l’Union européenne. Les ministres des Finances du G7 (États-Unis, Canada, Japon, Grande-Bretagne, France, Italie, Allemagne) se sont, eux aussi, entretenus par téléphone, preuve de l’angoisse internationale que suscite la crise irlandaise.
Alors que la mission conjointe de la Commission, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international est à pied d’œuvre depuis jeudi à Dublin, afin d’évaluer l’exacte ampleur de la crise bancaire née de l’éclatement de la bulle immobilière en 2007, le ministre des finances irlandais, Brian Lenihan, a confirmé cette après-midi, que son pays était prêt à demander l’aide de l’Union : « Je vais recommander au gouvernement de demander la mise en place d’un programme et d’ouvrir officiellement des négociations ». Il n’a pas précisé le montant que l’Irlande allait demander, mais, selon des sources citées par les agences de presse, l’aide demandée serait comprise entre 80 à 90 milliards d’euros (à comparer aux 110 milliards d’euros obtenus par la Grèce). En début de soirée, l’annonce officielle d’une demande d’aide irlandaise a été confirmée tant par le gouvernement irlandais que par l’Eurogroupe. En outre, la Grande-Bretagne devrait, de son côté, prêter de l’argent à Dublin.
Jusqu’au début de la semaine dernière, le gouvernement de droite de Brian Cowen (Fianna Fail) a écarté l’idée d’une aide européenne. De fait, l’Irlande n’est pour l’instant pas confrontée à une crise de liquidités, ses besoins de financement étant couverts jusqu’en juin 2011, une différence de taille avec la Grèce qui se trouvait, elle, au bord de la cessation de paiement lorsqu’elle a appelé à l’aide, le 23 avril dernier. Mais les marchés doutent de plus en plus de sa capacité à faire face à la grave crise bancaire que traverse le pays : il a déjà dû recapitaliser ses banques à hauteur de 50 milliards d’euros et cantonner dans une « bad bank » ou « structure de défaisance » 80 milliards d’euros d’actifs toxiques… Ce doute s’est manifesté par une envolée des taux d’intérêt réclamés par les investisseurs. Pour eux, la garantie de l’Union et du FMI est le seul moyen d’obtenir le remboursement de leurs prêts… D’où la pression qu’ils ont exercée sur les instances européennes.
L’Irlande ayant déjà adopté plusieurs plans de rigueur pour redresser ses comptes publics (notamment avec un plan prévoyant d’économiser 15 milliards d’euros sur 4 ans), l’Union et le FMI ne réclamera pas de nouvelles mesures en contrepartie de leur aide. C’est le secteur bancaire qui devra faire l’objet d’un grand ménage, comme l’a annoncé tout à l’heure un communiqué conjoint de l’Eurogroupe et du Conseil des ministres des Finances. Mais, pour l’instant, il n’est pas question d’exiger une restructuration de la dette bancaire (remboursement partiel des créances, étalement des échéances, etc.)
Cette aide européenne sera donc bien une aide aux banques irlandaises. Ce qui pose un vrai problème moral : est-ce aux citoyens européens de voler au secours d’un gouvernement totalement responsable de la faillite de son secteur bancaire et qui a fait le choix de le sauver quoi qu’il en coûte ? Certes, il s’agit d’un prêt, mais tant qu’il ne sera pas remboursé, il y aura un risque pour l’ensemble des contribuables de la zone euro. Ne pas faire payer les banques et leurs actionnaires, en restructurant la dette bancaire irlandaise, est pour le moins choquant, quel que soit le risque systémique. Offrir aux marchés (et donc notamment aux banques de l’Union) les bretelles ET la ceinture qu’ils exigent, c’est leur offrir une victoire en rase campagne. Et c’est signer la capitulation du politique.
– « L’autre affaire qui affole l’Elysée », vidéo sur le travail d’investigation réalisée par Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi, de Mediapart, sur cette affaire.
L’Irlande, dont le déficit atteint des sommets avec 32 % du PIB, la Grèce, qui peine à redresser son budget, le Portugal – et bientôt l’Espagne et l’Italie – menacé de contagion, les attaques spéculatives qui se poursuivent et les emprunts d’Etat qui flambent sur les marchés financiers : la zone euro traverse une crise majeure, à tel point que la question de son éclatement est aujourd’hui ouvertement posée.
Des discussions entre les autorités irlandaises, la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international ont eu lieu, mardi 16 novembre, afin de mettre sur pied un programme d’aide aux banques de l’ancien Tigre celtique. L’urgence est telle que le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a estimé que l’Union monétaire était « confrontée à une crise pour [sa] survie », menaçant jusqu’aux fondements de l’Union européenne, et a appelé les Etats membres à « travailler de concert » pour éteindre l’incendie.
Quelles sont les raisons qui expliquent cette poussée de fièvre ?
L’endettement massif des pays. La crise économique, entraînée par la crise des prêts immobiliers à risque (subprimes) aux Etats-Unis, a augmenté le déficit public et l’endettement de nombreux pays, qui ont dû baisser leur fiscalité ou procéder à des subventions massives pour faire face à la récession. La question de leur capacité à rembourser leur dette a alors provoqué l’augmentation des taux d’intérêt d’emprunt. Dans le cas de l’Irlande, la flambée du déficit, de 14 % du PIB en 2009 à 32 % attendus en 2010, s’explique par la crise bancaire que traverse le pays. « Depuis trois ans, les finances des banques n’ont pas été assainies et les actifs pourris existent toujours », regrette Jérôme Creel, économiste au Centre de recherche en économie de Sciences-Po et professeur à l’ESCP-EAP.
Le manque de solidarité entre Etats membres. « En mettant beaucoup de temps à se porter au secours des pays en difficulté, notamment de la Grèce, l’Europe a fait le jeu des spéculateurs, contrairement à ce qui s’est passé aux Etats-Unis, où est à l’œuvre une solidarité interétatique », assure Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques et professeur d’économie à Science-Po.
Ce manque de cohésion au sein de l’Union s’explique par des divergences de stratégie sur la façon d’envisager la croissance et la résorption des déséquilibres. « L’Allemagne a ainsi choisi une croissance basée sur les exportations vers l’international. Son excédent budgétaire commercial se fait au détriment de ses principaux partenaires, situés dans la zone euro, qui sont contraints d’adopter une politique de déflation », explique Jérôme Creel.
La structure de la zone euro. La structure inhérente à l’Union monétaire, enfin, rend la crise plus aiguë. Les difficultés rencontrées par un pays fragilisent l’ensemble de la zone dans la mesure où les investisseurs, méfiants, augmentent les taux d’intérêt de rachat de sa dette. Et si la monnaie commune assure une stabilité relative de ses pays membres, elle empêche les Etats en difficulté de procéder à des dépréciations qui leur auraient permis de régler leurs problèmes domestiques.
Quelles sont les solutions et issues de la crise ?
Des aides financières européennes. Elles pourraient prendre la forme d’une aide massive de la BCE pour racheter les titres de dette, « de l’ordre de 1 000 milliards d’euros, à la manière de l’aide de la Réserve fédérale américaine », explique Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint-Cyr.
L’intervention du Fonds européen de stabilisation financière, créé en mai et doté d’une capacité d’emprunt de 440 milliards d’euros, pourrait par ailleurs calmer les turbulences. Il s’agirait ainsi pour les Etats européens de prendre en charge une sorte de dette européenne consolidée. « Mais ce fonds n’a pas vocation à être permanent dans la mesure où il n’est pas en accord avec le traité de Maastricht, qui interdit tout renflouement direct d’un Etat en difficulté », précise l’économiste.
Enfin, les Etats pourraient choisir de faire défaut et de restructurer leur dette, c’est-à-dire de ne pas en rembourser la totalité ou d’en allonger l’échelonnement, au risque d’envoyer un mauvais signal aux marchés financiers.
Une nouvelle gouvernance au sein de la zone. « Il faudrait revoir la politique budgétaire mais aussi fiscale, monétaire et de change », assure Jérôme Creel, qui pose la question des objectifs de la BCE, qui devraient intégrer les taux de change et non plus seulement la stabilité des prix de la zone euro.
Les pays devraient adopter des « pratiques budgétaires plus disciplinées et coordonnées ainsi qu’une surveillance renforcée ». Mais le risque est grand que les pays refusent un contrôle de l’Europe sur leur budget, qui serait associé à une perte de souveraineté.
Surtout, cette gouvernance pourrait forcer l’ensemble des pays à adopter des politiques de contraction budgétaire, pour l’instant peu convaincantes selon les économistes. « L’austérité, dans un contexte de crise, affaiblit la croissance et donc les recettes fiscales. Les déficits ne diminuent donc pas », assure Alexandre Delaigue.
L’éclatement de la zone euro. La fin de l’Union monétaire permettrait aux Etats de retrouver leurs propres taux de change et de déprécier leur monnaie. « La contagion de la crise à toute la zone euro, et donc son éclatement, est possible car les Etats qui octroient leurs garanties sur les dettes des pays en difficulté prennent à leur charge une partie du risque, estime Alexandre Delaigue. D’autant que pour l’instant, les mesures prises pour résorber les turbulences ont seulement repoussé le spectre d’une crise majeure. »
Pour Jean-Paul Fitoussi, au contraire, une telle situation ne se produira pas. « Les pays touchés par la crise monétaire actuelle sont peu importants, tant en termes de PIB que d’endettement comparé à celui de la zone euro, assure l’économiste. Par ailleurs, le fait que l’euro soit fort prouve qu’il est demandé par des marchés financiers qui parient sur la pérennité de la zone. Ces rumeurs sur l’éclatement participent d’une stratégie de peur pour contraindre les Etats à redoubler de rigueur budgétaire. »
Le Mediator, un médicament pour diabétiques en surpoids produit par les laboratoires Servier et interdit depuis novembre 2009, aurait causé entre 500 et 1 000 morts, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). Mardi, cette agence a recommandé aux personnes ayant suivi un traitement à base de Mediator pendant plus de trois mois de consulter leur médecin. Mardi après-midi, Xavier Bertrand a appelé « tous ceux qui ont pris du Mediator » à « consulter un médecin ». L’avocat de plusieurs victimes évoque un « scandale sanitaire », alors que des connaisseurs du dossier dénoncent une interdiction trop tardive du médicament et le rôle joué par l’Afssaps elle-même. Le Mediator est un médicament réservé à l’origine aux diabétiques en surpoids. Son effet coupe-faim en a peu à peu fait l’un des médicaments les plus prescrits aux patients souhaitant maigrir.La molécule benfluorex, qui fait partie de la famille des fenfluramines et rentre dans la composition du Mediator, appartient à une famille cousine des amphétamines. Le médicament est commercialisé depuis 1976 par le groupe Servier — deuxième groupe pharmaceutique français après Sanofi-Aventis.Il a longtemps été l’un des produits phare du laboratoire : 88 % des ventes mondiales ont été réalisées en France (en 2007, il était le 44e médicament le plus vendu dans l’Hexagone) ; deux millions de patients français en ont pris entre 1976 et 2009, selon les chiffres du député socialiste Gérard Bapt, qui a travaillé sur le sujet ; 7 millions de boîtes étaient encore vendues en 2009 et remboursées par l’assurance-maladie à hauteur de 65 %. Selon les estimations de M. Bapt, qui a travaillé sur le sujet, ce médicament aura généré un chiffre d’affaires de 1 milliard d’euros pour le groupe Servier.
En un peu plus de trente ans, entre 500 et 1 000 personnes seraient mortes des pathologies liées à la prise du médicament : ces données proviennent d’une estimation de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) et ont été relayées par l’Afssaps. Selon la même source, les effets secondaires du Mediator sont graves — maladies des valves cardiaques ainsi que des cas rares d’hypertension pulmonaire. Ils perdurent au-delà de la période de prise du médicament et entre 150 et 250 hospitalisations seraient directement liées à une toxicité du Mediator chaque année en France.Pour l’avocat Charles Joseph-Oudin, qui représente douze victimes qui ont décidé d’attaquer le laboratoire Servier, ces chiffres confirment l’existence d’un « scandale sanitaire majeur ». En 1997, le New England Journal of Medicine publie un article détaillant les effets nocifs du dexfenfluramine sur les valves cardiaques. La même année, les fenfluramines — dont le célèbre coupe-faim Isoméride, également vendu par Servier — sont interdites aux Etats-Unis et en Europe. Le Mediator, qui n’est commercialisé qu’en Europe, échappe à l’interdiction, alors même que sa parenté avec les coupe-faim interdits est connue.
Le médicament est finalement retiré du marché français le 30 novembre 2009 par l’Afssaps, et la décision définitive d’interdiction prise le 14 juin 2010 par l’Agence européenne du médicament. L’interdiction fait notamment suite aux travaux menés à partir de 2006 par le docteur Irène Frachon qui mettent en évidence le rôle du Mediator dans les valvulopathies diagnostiquées chez les patients utilisant le médicament. Cette pneumologue au CHRU de Brest a raconté dans un livre — Mediator 150 mg(Editions-dialogues.fr) présenté dans Le Monde en juillet 2010— l’inertie des autorités sanitaires et la façon dont le laboratoire Servier s’est employé à repousser l’interdiction. Lequel laboratoire obtiendra de la justice, en juin, le retrait du sous-titre du livre au motif qu’il causerait des dommages aux laboratoires Servier… si le médicament était remis en vente.
C’est la question que pose sans relâche le député Gérard Bapt, par ailleurs médecin cardiologue. « Pourquoi le Mediator échappe-t-il [en 1997] à la proscription générale des fenfluramines ? Son appartenance à cette famille était pourtant anciennement connue !, écrivait-il en août 2010 dans une tribune auMonde. Le premier cas de valvulopathie sous Mediator est décrit en France en 1999, sans qu’une suite soit donnée. Le premier cas espagnol décrit en 2003 amène son interdiction dès 2005. Deux ans plus tard, Servier ne demandera pas le renouvellement de l’AMM [autorisation de mise sur le marché délivrée par l’Afssaps] en Italie. En France, (…) il est seulement demandé de nouvelles études. » Directement mise en cause, l’Afssaps se défend. Selon Fabienne Bartoli, l’adjointe du directeur général, « l’établissement a mis le médicament sous surveillance dès 1997, mais a concentré ses recherches sur les cas d’hypertension artérielle-pulmonaire, et non sur les pathologies des valves cardiaques », celles que provoque majoritairement le Mediator. Mais pour l’avocat Charles Joseph-Oudin, l’Afssaps a surtout joué le jeu du laboratoire Servier, contestant toutes les études qui auraient pu mener à une interdiction plus rapide.
Un avis que le député Bapt partage, évoquant une « insensibilité française au risque » : « Nous avons été le dernier pays au monde à interdire le Distilbène. » Dans le cas du Mediator, « l’Afssaps prétend n’avoir pas trouvé de raisons d’interdire le médicament. Mais si on ne cherche pas, on ne trouve pas : jamais l’Afssaps n’a fait part aux médecins de ses doutes, alors que ce sont eux qui, par leur nombre et leur proximité avec le patient, peuvent fournir les informations qui permettent d’évaluer la nocivité d’un médicament. Que Servier diffuse des contre-vérités, c’est une chose, mais que l’Afssaps lui serve de relais… »
Cette mission est au cœur du travail de cet établissement public, mais de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer son fonctionnement, estimant que celui-ci ne garantit pas une prise de décision indépendante. C’est notamment le cas d’Irène Frachon, qui a dû mener de son propre chef les études ayant amené à l’interdiction du Mediator puis batailler pour se faire entendre pendant de longs mois : « Les raisons de ce retard sont multiples, mais reposent essentiellement sur une gestion qui n’est pas satisfaisante des conflits d’intérêts au sens large et des pressions » au sein de l’Afssaps, explique-t-elle dans un chat au Monde.fr.
En cause dans ces « pressions » évoquées par la praticienne, le financement de l’organisme. En 2005, une commission d’enquête du Sénat avait dénoncé le désengagement de l’Etat dans cette structure censée pourtant être indépendante : « En 2003, les ressources de l’Afssaps provenaient pour 83 % de l’industrie pharmaceutique et pour seulement 6,4 % de l’Etat » écrivait la commission d’enquête. Conclusion des sénateurs : « N’étant plus soutenue financièrement par l’Etat, l’Afssaps n’ose plus prendre de décisions contrariant un tant soit peu les intérêts immédiats des firmes. (…) La préservation de la santé de l’industrie pharmaceutique semble ainsi passer avant celle des patients. » Aujourd’hui, l’Afssaps dépend à 100 % des laboratoires pour vivre, même si, rappelle Fabienne Bartoli, cet argent est récolté par l’Etat via une taxe puis attribué à l’établissement, « exactement comme l’impôt ».
Gérard Bapt critique quant à lui à le climat d’« opacité » dans lequel les décisions de l’agence sont prises, et leur caractère « anonyme ». Il dénonce surtout la « collusion » existant entre les laboratoires pharmaceutiques et les organismes de contrôle : « Le trésorier de la société française de pharmacologie, qui a plus que son mot à dire dans les interdictions, est le directeur scientifique de Servier ; M. Servier lui-même a été fait grand-croix de la Légion d’honneur par Sarkozy… [le 31 décembre 2008]« Autre exemple apporté par M. Bapt et développé dans ce courrier adressé en août au directeur général de l’Afssaps, Jean Marimbert : Gérard Bapt y fait part de sa « stupeur » d’avoir découvert que des courriels échangés entre deux membres de la commission d’autorisation de mise sur le marché au sujet du Mediator et des travaux d’Irène Frachon étaient également adressés « aux représentants du laboratoire Servier ». Des mails envoyés « sous le coup de la colère d’avoir été traînés dans la boue », justifie Fabienne Bartoli, colère que les deux membres voulaient partager avec leurs « pairs » du groupe pharmaceutique. Me Charles Joseph-Oudin, qui estime que « la question de la collusion se pose dans cette affaire », dit de son côté « envisageable » de poursuivre l’Afssaps dans ce dossier où le groupe Servier est déjà poursuivi au civil.