4.48 Psychose : Désespoir, souffrance et lucidité

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Poline Marion incarne une belle impossibilité de vivre. Photo Christian Vinh.

On ne monte pas, 4.48  Psychose comme on monte Les femmes savantes. D’abord parce que l’œuvre posthume de Sarah Kane est considérée comme noire. Ce qui par les temps qui courent ne remplit pas les salles. Ensuite, parce que la pièce comme toute l’œuvre de Sarah Kane, qui en compte cinq, est basée sur le texte et fuit par essence la théâtralité. C’est donc une occasion de se frotter au répertoire contemporain déroutant de la dramaturge britannique que nous offre Sébastien Malmendier en montant cette pièce interprétée par la jeune comédienne Poline Marion.

L’œuvre parle lumineusement de la souffrance et du suicide. Sarah Kane s’est elle-même donnée la mort en février 1999 à l’âge de 28 ans. Elle livre une pièce qui semble s’être imposée à elle. Un personnage psychotique exprime un monologue poétique qui s’entrecoupe d’une conversation avec un psychiatre. La jeune femme projette de se suicider, à 4h 48.

L’espace réduit du Carré Rondelet s’avère propice à la proximité que requiert cette expérience. Evidemment, on part loin des fêtes publiques qui célèbrent les majorités politiques. On s’éloigne aussi des couleurs spectaculaires, comme des pages sans âme de faits divers qui alignent les trucidés. Ici, le noir qui nous est donné à voir est paradoxal.  « J’écris pour les morts, pour ceux qui ne sont pas nés. » On retrouve dans ces mots desséchés une forme d’humanité, presque rassurante. Un espace bien réel qui s’ouvre dans la fiction hors de la majorité morale.

La jeunesse du personnage qui cohabite avec la mort, est un aspect non négligeable de l’expérience qui emplit la scène et la salle. Le texte, qui traverse le corps de la comédienne, résonne avec justesse dans les moments de colère, quand le personnage interpelle sa mère, son père et finalement Dieu : « Je t’emmerde parce que tu me fais aimer quelqu’un qui n’existe pas. » Mais aussi, dans le regard lucide et tragique. « Je ne désire pas la mort, tous les suicidés ne désirent pas la mort. »

L’écriture dit l’impensable. Face à ce défi lancé à la représentation, le parti pris de mise en scène de Sébastien Malmendier est simple et efficace. Il s’agit de donner à voir les mots et sur scène, psychose et littérature font bon ménage.

Jean-Marie Dinh

4.48 Psychose, jusqu’au 13 février Carré Rondelet . 04 67 54 94 19

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La dette du Japon dans le collimateur du FMI

La dette colossale et le déficit budgétaire du Japon ne sont « pas tenables sur le moyen et le long terme », a prévenu mercredi le directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI), Naoyuki Shinohara.

Endetté à hauteur de quelque 200% de son Produit intérieur brut, le Japon a vu l’agence de notation financière Standard & Poor’s abaisser, fin janvier, sa note à long terme à AA-, la quatrième meilleure possible sur un total de 22, à cause de sa dette colossale. « La dette exceptionnelle et les déficits budgétaires du Japon ne sont pas tenables sur le moyen et le long terme », a prévenu M. Shinohara lors d’une conférence de presse à Tokyo.

« Si la situation budgétaire actuelle est maintenue en l’état, cela conduira à des problèmes », a-t-il estimé, alors que la moitié du budget de l’Etat nippon est financée par la vente de nouveaux bons du trésor. Lui-même ancien vice-ministre des Finances du Japon, M. Shinohara a jugé important que les dirigeants du pays parviennent « à un consensus national au plus tôt et à un accord sur la manière de consolider le budget ».

Le Premier ministre de centre-gauche, Naoto Kan, a promis une réforme fiscale d’ampleur, qui pourrait comprendre une hausse de la taxe sur la consommation, aujourd’hui fixée à 5%, afin de garantir le financement des retraites et l’équilibre des finances publiques. Mais ses marges de manoeuvre sont limitées depuis que son parti a perdu le Sénat, où l’opposition conservatrice est majoritaire.

Le responsable du FMI a toutefois ajouté qu’il ne pensait pas que « des problèmes majeurs » allaient intervenir « immédiatement », évoquant le taux important d’obligations d’Etat détenues par les Japonais eux-mêmes.La situation de l’archipel n’est pas directement comparable à celle des pays européens en difficulté financière comme la Grèce, le Portugal ou l’Irlande, car quelque 95% des bons du Trésor nippons sont détenus par des investisseurs japonais, ce qui réduit a priori les risques.

AFP

Voir aussi : Rubrique Japon

Malek Bensmail : Le regard qui parle

 

Alliénations liées au désordre

Perle rare du documentaire d’auteur Malek Bensmail, rend avec Aliénations un hommage à son père psychiatre à l’origine de l’hôpital psychiatrique de Constantine. Après s’être exilé durant les années de terreur, le réalisateur algérien revient dans son pays en 2004 pour suivre le quotidien des médecins et des malades de l’hôpital de son père.

Le film montre le quotidien de l’établissement en plongeant en profondeur dans la culture du pays, de ses croyances et de ses maux. Avec une grande sobriété, Malek Bensmail, livre des images dont la force du sens embrasse la réalité bouleversée et bouleversante d’une histoire nationale tragique. Tout en affirmant son appartenance de cœur et de sang à son pays, il pénètre dans l’intimité d’une population qui souffre. De l’incompréhension familiale aux conditions de précarité insupportables en passant par la corruption et les traumatismes liés à la violence religieuse et politique, les pathologies disent mieux que tous les sujets d’actualité la crise que traverse l’Algérie. Le travail du personnel médicale en charge de cette souffrance semble infini…

Le titre Aliénations est pluriel. On l’entend comme une certaine incapacité à s’incérer dans la société algérienne. Mais aussi et peut-être surtout dans le sens marxiste du terme. Celui de la dépossession de l’individu et de la perte de maîtrise de ses forces propres au profit de la puissance du pouvoir.

Jean-Marie Dinh

On peut voir le film Aliénations dans la région jusqu’à fin mars et découvrir prochainement au Diagonal  » La Chine est encore loin « , un autre très bon documentaire de Malek Bensmaïl. Rens : 09 54 82 57 60.

Voir aussi : Rubrique Cinéma Grand écran sur l’Algérie, rubrique  Algérie,

 

Arabie Saoudite: campagne sur Facebook pour des réformes

Un groupe de Saoudiens mène campagne sur Facebook pour des réformes politiques, sociales et économiques dans le royaume, réclamant notamment l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. Le groupe, qui comptait près de 2.000 membres mardi, est intitulé « le peuple veut la réforme du régime », en écho au principal slogan du soulèvement en Egypte, où les manifestants clament « le peuple veut la chute du régime ». Le texte appelle à l’instauration d’une « monarchie constitutionnelle », et à la tenue d' »élections législatives » dans le royaume. Monarchie absolue, l’Arabie saoudite avait organisé en 2005 les premières élections municipales partielles de l’histoire du pays, dont les femmes ont été exclues. En mai 2009, le gouvernement saoudien a prolongé de deux ans le mandat des conseils municipaux, reportant ainsi des élections qui devaient se tenir cette année-là.

Le groupe réclame également « le respect des droits de l’Homme » dans le royaume et « la reconnaissance des droits des femmes », qui n’ont pas le droit de conduire et ne peuvent pas travailler, se marier ni voyager sans l’autorisation d’un membre masculin de leur famille. Il demande également un « système juridique indépendant et équitable », « une répartition équitable de la richesse » dans le pays, premier exportateur mondial de pétrole, et « des mesures pour résoudre le problème du chômage ». Les réseaux sociaux Twitter et Facebook ont joué un rôle très important dans la révolte qui a mené en Tunisie au départ du président Ben Ali, et dans le soulèvement qui se poursuit en Egypte.

Regards croisés sur la révolution de jasmin

imed-alibi

Après avoir participé à la grande soirée parisienne en solidarité avec la Tunisie à l’Elysée Montmartre, le jeune percussionniste et compositeur tunisien Imed Alibi a insufflé sa volonté de débattre à Montpellier.  » J’étais en Tunisie mi-décembre en tournée avec Amel Mathlouthi. Juste après un concert à Sfax je suis rentré voir ma famille à Asidi Bouzid. Il y régnait un sentiment d’injustice très fort après la tragédie Bouazizi*. C’est là que tout a commencé. A la différence des revendications de Gafsa en 2008 qui ont été étouffées par le régime, on sentait que cette fois, le peuple irait jusqu’au bout. « 

Concert traditionnel

Les événements qui ont suivi ont montré la puissance de cette volonté. Et ce qui paraissait impensable est arrivé, provocant la fuite du dictateur Ben Ali face au surgissement d’une révolution démocratique et sociale. La soirée de dimanche à La Laiterie se proposait d’interroger ce que cet événement réveille en nous. Le débat très participatif a été suivi d’un concert traditionnel du trio Nainawa.  » C’est une initiative spontanée, citoyenne et apolitique issue de la société civile « , explique Imed Alibi. L’info diffusée via Facebook a réuni une cinquantaine de ses compatriotes auxquels s’ajoutait un public avide de connaissances sur la transition majeure qui se profile au Maghreb et dans le monde arabe.

L’Europe endormie


Pour faire face à ce questionnement, un plateau d’universitaires de choix répond à chaud à cette invitation. Parmi lesquels, l’ex-président de l’université Paul Valéry, Jean-Marie Miossec qui tire d’entrée le constat du silence assourdissant qui pèse en France et en Europe sur cette question. Sans s’attarder sur les effets particulièrement contre-productifs de la diplomatie française, le géographe évoque le raté complet de la diplomatie de L’UE.  » L’Europe semble plongée dans le sommeil des mille et une nuits. Il a fallu attendre un mois avant que la responsable des affaires étrangères de l’UE, Catherine Ashton, évoque le sujet en publiant un communiqué dont le contenu apparaît vide de sens. Alors que dès le début des événements, le président Obama s’est saisi du dossier qu’il a suivi au jour le jour en assurant clairement son soutien au peuple tunisien. «  Le second constat de Jean-Marie Miossec pointe l’absence d’intervention des intellectuels, hormis les sempiternelles thèses qui prônent la nécessité d’un régime fort pour faire barrage aux Islamistes, ou les craintes exprimées que l’équilibre en faveur de certains ne soit modifié.  » Un certain nombre d’intellectuels ne peuvent concevoir que le flambeau de la démocratie soit dans les mains du monde arabe. « 

L’économie aux enchères

Fonctionnaire au ministère des Finances et chargé de mission auprès de l’UE, Mourad Kelnissi dresse pour sa part un panorama optimiste de l’économie tunisienne.  » Le taux d’endettement du pays qui est de 47%, se situe en dessous des standards de l’UE. Le pays dispose d’un système bancaire efficace et les hauts fonctionnaires du ministère des Finances sont compétents et peu corrompus.  » Selon Mourad Kelnissi, les dérives proviennent directement du pouvoir politique. «  La finance publique a été détricotée par morceaux. On a maquillé les finances en créant des comptes bancaires qui échappent à tout contrôle. Le ratio de solvabilité d’une partie des banques pose des problèmes qui sont liés à des prêts à découvert effectués au profit des familles proches du clan Ben Ali. Pour s’en sortir les banques couvraient leurs risques sur les PME-PMI.  » Et l’expert de conclure : «  La révolution n’est pas finie. Une bonne partie de l’économie tunisienne va être mise aux enchères. On peut s’attendre au retour des investisseurs qui s’étaient éloignés à cause des dérives du pouvoir »

L’universalisation


Après le volet diplomatique et économique, le dernier éclairage de la soirée est revenu au philosophe Salim Mokaddem pour aborder ce qui s’est amorcé avec la révolte tunisienne à travers l’analyse des liens peuple/pouvoir/liberté. Le rôle majeur des réseaux sociaux venant rappeler opportunément que  »
la liberté n’est pas un concept national qui s’arrête aux frontières « . Dès lors, les valeurs morales qui fondent les régimes démocratiques sont également à questionner. «  Est-ce que ce sont les Etats qui protègent les peuples ou les peuples qui protègent les peuples ?  » interroge Salim Mokaddem qui nous invite à penser l’événement dans notre propre rapport à la démocratie. «  L’acte déclencheur de Mohammed Bouazizi nous renvoie à la dignité. On ne peut plus continuer à vivre en le faisant comme des animaux (…) L’indifférence meurtrière nous plongerait dans des régressions amnésiques (…) Qu’est-ce qui se passe d’inédit qui nous concerne ici ? » Autant de questions qui doivent faire leur chemin pour rendre pertinente l’universalisation possible du fait tunisien dont l’onde de choc se poursuit…

Jean-Marie Dinh (L’Hérault du Jour)

* Mohammed Bouazizi un jeune surdiplômé qui vendait des légumes pour subvenir aux besoins des siens s’est immolé par le feu le 17 décembre pour protester contre la confiscation de sa marchandise.

Voir aussi : Rubrique Tunisie, le chant des mariées, rencontre avec Raja Ammari, Histoire de la Tunisie, rubrique Afrique ,