Comment élever son fils pour qu’il ne devienne pas sexiste

Capture d'écran du film "About a boy" inspiré du livre de Nick Hornby (DR)

Capture d’écran du film « About a boy » inspiré du livre de Nick Hornby (DR)

C’est au moment de l’entrée à l’école que ça a lieu. Ce petit garçon dont la première grande amie fut une fille et qui jouait indifféremment avec ses figurines « Reine des neiges » et « Livre de la jungle » se transforme en chantre de la masculinité.

Son petit frère, encore à la crèche, une douceur toute ronde surnommée « pomme poussin », se met par mimétisme à crier « à l’attaque » et « à l’abordage » en dévalant les rues pavées et ne porte plus qu’un T-shirt Spider-Man heurtant. Ou l’autre, avec « un dragon feu ».

Le soir, l’aîné, en moyenne section de maternelle, vous raconte que lui et ses potes sont poursuivis dans la cour par une petite fille qui veut leur faire des bisous et qui chante du Balavoine, « Qu’est ce qui pourrait sauver l’amour » ? pour déconcentrer leurs jeux de bagarre.

Quand on lui répond que cette petite fille a l’air d’être un génie, qu’elle mériterait un portrait en der de Libé, il entre dans une colère noire et lance des coups de pied en l’air (c’était pas la bonne réponse). Plus tard, les deux garçons dessinent. L’aîné commente. « Maman, là, il y a un gentil qui a un sabre laser. Et un pistolet qui lance des lasers. Des rayons laser. C’est la guerre. » OK, cool. Je me tourne vers le petit. Et toi, c’est quoi ces traits rouges alors ? « Un gros soldat de Napoléon. » Silence. Bon. C’est l’horreur et c’est tout à fait normal.

Recyclage

Sachez-le, cette genrification soudaine et radicale de vos enfants est banale. L’une des explications : l’entrée à l’école.

Julie Pagis, chercheuse en sociologie politique au CNRS, qui a écrit « l’Enfance de l’ordre » (Seuil), s’exclame :

« Quand ses enfants se transforment comme ça, on se dit ‘mais c’est une catastrophe, c’est dans les gènes !’ Mais non, c’est l’école. »

La chercheuse explique dans son livre que les enfants recyclent les injonctions domestiques (sois propre, tiens-toi bien) pour construire leur modèle social. C’est la raison pour laquelle ils vantent les mérites d’une société hygiéniste et sécuritaire. Mais ce n’est pas tout.

« Les enfants recyclent aussi les injonctions quotidiennes de leur groupe de pairs, dont la principale est de ne pas déroger aux normes de sa classe de sexe. Il y a sanction dès qu’il y a déviance de genre. C’est raconté dans le livre : j’ai vu un petit garçon devoir se justifier parce que son slip était violet… Trop proche du rose. »

Alors que doit-on/peut-on faire, en tant que parent, pour contrebalancer ce modelage spectaculaire (sachant qu’il ne s’agit pas de dire ici que seule une réponse individuelle est souhaitable) ?

« Laissez-les pleurer »

Acheter une poupée au plus petit, faire de « Ce rêve bleu » d’Aladin l’hymne du bain (toi aussi, jeune mâle, apprends l’amour dégoulinant), arrêter d’acheter des T-shirts super-héros, inviter la petite fille qui chante du Balavoine à la maison (il a l’air de bien l’aimer, en fait), expliquer aux garçons que notre corps de mère n’est pas à leur disposition pour s’y lover ou y grimper (« là je fais autre chose, t’as vu ? »).

Pourquoi pas. L’article du « New York Times » « How to raise a feminist son », « Comment faire pour que son garçon soit féministe », fait ses propres préconisations. Onze conseils et parmi eux :

  • laissez pleurer vos petits garçons,
  • apprenez-lui à s’occuper de lui,
  • aidez les amitiés féminines,
  • apprenez-lui que non veut dire non,
  • et que « fille » n’est pas une insulte,
  • indignez-vous contre l’intolérance et le sexisme devant lui,
  • lisez-lui des livres sur des héroïnes.

Décence ou féminisme ?

Publié début juin, l’article a divisé le monde en deux.

Une partie des lecteurs a dénoncé la furie féministe qui veut désormais troubler la construction identitaire des jeunes garçons. Nouveau projet mondial. Les autres, qui se posent ces questions tous les jours, étaient  reconnaissants (l’article a été partagé 360.000 fois).

A noter, Melinda Gates, la femme de Bill, fait partie du deuxième groupe. Sur Facebook, elle écrit :

« En élevant mon garçon, Rory, j’ai compris qu’on ne peut pas enseigner le genre en une seule conversation. C’est quelque chose qui s’inscrit doucement et silencieusement à l’intérieur de petits moments. »

Sur les réseaux, le titre de l’article a aussi été indéfiniment discuté. Parle-t-on ici d’une éducation féministe ou simplement décente ? A notre avis, ce dont il s’agit se situe entre les deux. C’est plus que de la décence et c’est peut-être moins que du féminisme. Disons que c’est une éducation résistante aux stéréotypes.

C’est là-dessus que nous avons interrogé plusieurs parents, intéressés par ces questions, et voici comment ça se passe chez eux.

1 La tranche « speed »

Montrer à ses enfants une répartition des tâches égalitaire, c’est évidemment par là qu’il faut commencer. Dans l’article du « New York Times », l’une des sociologues interrogées :

« Les garçons qui ont été élevés par des mères qui travaillent sont significativement plus égalitaires dans leurs comportements. »

Un autre précise :

« Quand c’est possible, il vaut mieux ne pas tomber dans une répartition des tâches genrée. »

Problème : même dans les couples où il y a une bonne répartition des tâches, cette dernière reste souvent genrée.

Xavier, journaliste de 40 ans, nous explique qu’il en fait à peu près autant que sa femme. Mais que lui se consacre plutôt aux tâches extérieures (courses) et elle intérieures (ménage).

La grande réussite de ce couple, quand même, c’est que la « tranche speed » des enfants (18/20 heures) est quasiment toujours réalisée à deux.

« Je n’ai jamais fait d’horaires à rallonge. »

Avant de raccrocher, la sociologue Christine Mennesson me lance :

« L’important, c’est quand même ce qu’on donne à voir en termes d’organisation de la vie familiale. Il n’y a pas que la répartition des tâches, il y aussi la question de savoir qui dépense l’argent et qui prend les décisions. »

Ou qui sauve les situations. Anne*, maman d’un petit garçon de 2 ans et demi, très au fait des questions de genre, se marre :

« Si à chaque fois que j’ai un problème avec l’évier, je vais voir le papa de mon fils… C’est un problème. »

 

2 La mère n’est pas un terrain vague

Xavier, père de deux jeunes garçons, raconte :

« Il y a autre chose qu’on a vraiment fait, c’est mettre des barrières. On a des moments et des espaces à nous. Le lit parental, par exemple. Je trouve que c’est une bonne manière de leur faire prendre conscience que nous ne sommes pas à disposition, surtout leur mère…

Qu’elle n’est pas là pour éponger tous leurs désirs et leurs caprices à n’importe quel moment. »

Xavier dit que les femmes sont souvent « plus en prises » avec les caprices. Quand un enfant ne veut pas dormir, ce sont elles qui vont dans la chambre une fois, deux fois… Et le père intervient la cinquième fois.

« Quand ils sont durs avec leur mère et ils le sont souvent plus avec elle, je ne réagis jamais en me disant ‘c’est leur histoire à eux’, je me range de son côté tout de suite. On ne peut pas la pousser plus que moi. »

 

3 Se déconditionner

Le matin, quand j’habille mon fils de 4 ans et demi, je soulève une jambe inerte, puis l’autre. Je tire sur son pantalon comme si son corps était un tuyau de chair. A ce moment-là, en général, je me plains. Je dis un truc du genre, « ça va durer combien de temps ce problème de motricité fine ». Et il rigole :

« Oui je sais maman, je serais une fille, je m’habillerais tout seul depuis au moins un an et demi. »

Rires complices. Problème : je continue de l’habiller.

Je me dis qu’il va mal faire, ou faire trop lentement ou alors j’aime ça plus que je ne le prétends. Mais il faut que je me surveille.

Gaëlle-Marie, mère féministe de grands enfants, trouve que c’est déjà « vraiment cool » que j’en aie conscience.

« Un garçon, on va avoir tendance à considérer qu’il n’est pas capable de ramasser une chaussette avant ses 18 ans. Tandis qu’avec une fille, on va tisser une complicité de maîtresse de l’espace domestique. »

Mais en tant que parent, à force de ne pas agir de la même façon pour les filles et les garçons, on crée des problèmes. Dans son livre « le Meilleur pour mon enfant » (éd. Les Arènes, 2015), Guillemette Faure cite la neurologue Lise Eliot :

« On observe bien quelques différences entre les cerveaux masculin et féminin à la naissance, mais ces différences sont minimes. »

Le cerveau, très plastique, évolue avec l’expérience.

Comme le note le « New York Times », il est important d’apprendre aux garçons à s’occuper d’eux. Pour que ça rentre. Gaëlle-Marie :

« Avec moi, c’est simple, ils ont tous allés se faire foutre. Il n’était pas question que je fasse la boniche à la maison. Je n’ai pas plié un tee-shirt de mon gamin depuis dix ans. Au moment de son bac, j’ai proposé de l’aider avec sa chambre : il m’a dit que c’était sympa mais que je n’étais pas obligée. Le message était passé. »

 

4 Doucement sur le « t’es fort »

L’enfant fait une petite acrobatie, un tour sur lui-même, en criant « t’as vu maman ? » Que répondre à part un truc genre « wow, bravo, trop fort » ? (J’ai essayé le « ouais bof » mais c’est vraiment pas sympa.)

Et que dire aux puéricultrices de la crèche qui font une fête quand votre petite fille arrive avec une robe ? « Mais mon Dieu, que tu es belle ! »

Voilà comment on se retrouve devant cette vidéo mentionnée par Virginie Despentes dans une récente interview qui montre des enfants des deux sexes manger des yaourts dégueulasses (trop salés). Alors que les garçons, confiants, disent « beurk », les filles se retiennent de dire ce qu’elles pensent, avalent le truc et sourient.

Dans son livre, la sociologue Julie Pagis raconte que les filles, observées dans le cadre de son étude, plaçaient le métier de fleuriste plus haut dans la liste hiérarchique des professions. « Parce que c’est joli. »

« Quand on dit tous les matins à sa fille qu’elle est belle… Ça veut dire « il faut que tu le sois », c’est une injonction implicite et ça peut avoir un vrai effet à long terme. »

Ça vaut aussi avec le « t’es fort » pour les garçons.

5 Essayer le roller

Christine Mennesson, sociologue, nous dit que les activités sportives jouent un rôle important dans la construction des normes de genre.

« Cela participe à la fabrication d’une forme de masculinité que certains qualifient d’hégémonique ou traditionnelle. »

Mais, d’un autre côté, les compétences sportives sont importantes pour l’intégration sociale avec le groupe de pairs :

« Très souvent, le garçon en périphérie dans la cour de récréation a un déficit de compétence sportive. »

On peut donc faire une balance coûts-avantages.

Christine Mennesson précise qu’il existe des contextes qui favorisent l’apprentissage d’une plus grande tolérance (comme les séances de roller mixte, par exemple).

Xavier ajoute que les activités culturelles rapprochent les sexes. Son fils, qui a lu « Harry Potter » huit fois, en parle avec les filles de sa classe.

Dans une sorte de combo gagnant, on peut aussi croiser le sport et la culture. Adeline, dont le fils est fan du PSG, nous dit :

« Je lui fais une éducation en parallèle : on regarde des vieux matchs des années 1970 et du foot féminin. »

 

6 Le bon commentaire

Un commentaire au moment où il se passe un truc sexiste. Gaëlle-Marie :

« Nous, pendant des années, on a désapprouvé les pubs pendant les soirées télé mais sans se tourner vers eux. »

Ou après. Dans son livre autobiographique « Saturday’s Child », la féministe américaine Robin Morgan parle de l’éducation de son petit garçon Blake ? devenu lui-même un féministe revendiqué.

« Aucun livre, aucune émission, aucun film n’est interdit, mais on en parle après autant qu’il faut. »

 

7 Les grandes discussions

Pour ça, Gaëlle-Marie pense qu’il y a des créneaux :

« Ce que j’ai noté, c’est qu’il y a quand même des périodes où ils sont plus réceptifs. Dans le cadre des vacances scolaires, par exemple. »

Xavier commence doucement à penser à la discussion qu’il va avoir d’ici un ou deux ans avec son aîné.

« Je veux lui parler du consentement et du désir masculin qui n’est pas forcément en adéquation avec le plaisir féminin. Lui dire qu’il n’y a pas que la pénétration vaginale, mais aussi le clitoris. Que le sexe ne se termine pas avec l’orgasme masculin. C’est important de savoir ça, et ça permet de changer plus globalement la représentation de la femme… Moi, personne ne me l’a dit. »

Il sourit :

« Mais je n’ai aucune idée de comment je vais faire ça. »

 

8 Mettre du féminin à la maison

Anne, qui a un petit garçon de 2 ans et demi, se sent démunie face à toutes ces questions. Elle tâtonne :

« Quand on est féministe, on croit savoir ce qu’on devrait faire avec une fille… Mais un garçon, c’est encore autre chose. »

Il y a une asymétrie des normes de genre. Si une fille doit être poussée à s’autoriser plus de choses, que faire avec un garçon ?

Anne tente de faire entrer du féminin dans l’imaginaire très développé de son petit garçon. Elle fait attention à ce qu’il y ait, dans sa bibliothèque, autant d’héroïnes que d’héros. Elle essaye de mixer les boîtes Playmobil. Et féminise les peluches de son fils. Ce n’est pas son renard, mais sa renarde.

« On s’est beaucoup moqué de moi pour ça. Mais c’est toujours le masculin qui l’emporte par défaut… Sauf quand c’est une girafe ou une tortue. »

Dans son livre, Robin Morgan raconte qu’elle imaginait pour son fils des alternatives aux « fêtes patriarcales ». « La fête des sorcières », par exemple.

9 Pas la guerre, mais…

Robin Morgan écrit aussi qu’elle a acheté des poupées et des camions à son fils. Et interdit les jouets de guerre. Mais pour donner le change au groupe de pairs de l’école, elle a imaginé des substituts.

Elle a raconté à son fils les légendes médiévales (la Table ronde).

« Au moins, les batailles peuvent être déconnectées de la réalité : les massues et les lances ne sont pas un enjeu au Vietnam. Il ne pourra pas se dire que les armes actuelles sont des jouets et vice-versa. »

 

10 Une femme n’est ni une mère ni une amoureuse

Voilà un réflexe à la con particulièrement répandu. Ça m’est arrivé l’autre jour au square. Mon fils de 2 ans et demi jouait avec une petite Nina. A un moment, ils se sont pris la main. Excitation générale comme s’il était un vieux célibataire dégoûtant et qu’il avait enfin une occaz.

« Vous vous faites un bisou pour vous dire au revoir ? »

Mauvais réflexe. Nina est une petite fille qui n’a pas demandé à avoir un petit peu de salive sur la joue.

Anne a un autre problème avec son fils : quand il pointe du doigt les femmes des publicités dans la rue, il les appelle « des mamans ».

« C’est très difficile de trouver dans les livres d’enfants des adultes qui ne soient que des adultes… Ce sont toujours des parents. »

Et si elle n’est pas une mère, elle n’est pas une putain. Dans son étude sur la diffusion du féminisme dans la sphère familiale, Camille Masclet, sociologue, raconte l’histoire de Jeanne « qui interdisait à son fils de dire ‘putain’ parce que c’est une injure faite aux femmes ».

11 De la délicatesse

Une fois qu’on a dit tout ça, il faut faire attention à ce qu’on fait.

Gaëlle-Marie :

« La grosse propagande est contre-productive et peut mettre les enfants dans des situations de décalage trop grandes.

A un petit garçon en maternelle, on peut tenter d’expliquer doucement qu’il n’est pas normal de fendre un groupe de filles dans la cour de récréation, mais il faut le faire avec des pincettes. »

Julie Pagis dit aussi que ce travail anti-normes peut alimenter le mépris de classe :

« Si on apprend à sa fille à ne pas aimer le rose, elle peut se mettre à dire des choses comme ‘Solène, je l’aime pas, c’est le genre de filles qui aiment le rose’. Comme il y a plus de sexualisation dans les classes populaires, cela va créer d’autres tensions. »

Robin Morgan dit que son fils a toujours été un peu à l’écart à l’école. Le petit garçon de 5 ans ultrapolitisé et connaissant Shakespeare.

« Mais il a réussi à faire face aux cruautés des autres enfants avec son sens de l’humour. »

Dans l’étude de Camille Masclet, Laurent, fils de féministe, râle :

« C’est vrai que ce qui était un peu chiant, c’était d’entendre les trucs ‘les hommes, les hommes’, alors elle généralise pas, enfin je sais qu’au fond elle généralise pas mais […] par rapport à certaines choses, on a l’impression d’être […] un con alors qu’on a pas encore été un homme. »

 

12 Mais des carafes

De la délicatesse, donc. Mais aussi, si l’occasion se présente, quelques coups d’éclat mémorables.

Après notre échange, Anne nous a envoyé un mail qui se terminait ainsi :

« J’ai été très émue récemment par le discours de Jean Veil sur sa mère, qui fait écho à ces préoccupations… »

Pendant l’hommage national, il s’est adressé à sa mère décédée :

« Aujourd’hui je te pardonne d’avoir renversé sur ma tête l’eau de la carafe lorsque nous étions à table, sous prétexte que j’aurais tenu des propos que tu trouvais misogynes. »

Nolwenn Le Blevennec

Source ; Rue 89 19/07/2017

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