À Calais, « les migrants ont un gobelet d’eau pour se laver »

Une dizaine de jeunes migrants terminent leur petit-déjeuner près de la rocade portuaire de Calais (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

Une dizaine de jeunes migrants terminent leur petit-déjeuner près de la rocade portuaire de Calais (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

Mercredi 10 mai, jour de marché à Calais. Il est un peu plus de 8 heures 30 et les étals sont presque tous installés. À quelques rues de là, place de Norvège, des bénévoles de l’association Salam font leur marché à eux. Cagettes de bananes, thermos de thé brûlant, sacs-poubelles où se mélangent pain et viennoiseries : les dons proviennent de commerces et de particuliers. Il suffit de quelques minutes pour répartir les denrées entre plusieurs véhicules. « Ces pains-là sont un peu secs », s’inquiète une bénévole. « Oui, mais ils les prendront quand même, avec le thé ça ira », la rassure Yolaine, coupe-vent sur le dos et dix ans d’aide aux migrants derrière elle.

Une pointe d’inquiétude subsiste dans les regards. La veille, Yolaine s’est retrouvée face à des CRS qui l’ont empêchée de distribuer sa nourriture. « Je leur ai dit que c’était illégal, que c’était des gamins derrière eux, mais ils n’ont rien voulu savoir », raconte-t-elle. En mars dernier, la mairie de Calais avait tenté d’interdire la distribution de nourriture aux migrants – un arrêté municipal finalement suspendu par la justice. « De toute façon, les gars sont là, on ne peut pas rester sans rien faire », s’indigne la bénévole. « Finalement, ils m’ont autorisé à leur donner de l’eau. Cinq litres pour 80 personnes, non mais vous imaginez ? »

La troupe se met en route pour la zone industrielle des Dunes, au nord-est de la ville, scrutant chaque fourgon qui croise son chemin. Au bout d’une petite rue caillouteuse, le convoi se gare devant un atelier de mécanique. Soupir de soulagement : aucun camion de CRS à l’horizon. La distribution peut commencer. Ils sont déjà une soixantaine de migrants à attendre là, en ligne bien droite, à l’entrée d’un terrain vague niché entre un petit bois et un pylône électrique. Pourquoi cet endroit ? « Ici, ils sont relativement tranquilles, ils peuvent espérer dormir quelques heures, tant qu’ils ne sont pas trop nombreux », nous répond Sophonie. À l’époque du centre d’hébergement Jules Ferry, le coeur de la dernière « jungle », Sophonie en était la directrice adjointe. Ce matin, elle vient « simplement donner un coup de main ». Face aux six bénévoles, la file d’attente grossit. Ils sont Afghans, Soudanais, Érythréens pour la plupart. Rien de nouveau à Calais, si ce n’est que les mineurs sont presque plus nombreux que les adultes.

« One tea par personne, water is for washing first », répètent les bénévoles. Chaque personne a le droit à un verre de thé, du pain, et un fruit. « Ils ont un gobelet d’eau pour se laver », déplore Michel, bénévole et ancien journaliste de La Voix du Nord. « Ça se limite aux mains et au visage, mais c’est déjà ça. » Un jeune Soudanais demande plusieurs fois l’accès à une douche. On se frotte le menton, l’air désemparé. À la fin de l’hiver, la mairie de Calais a déposé une benne à ordures devant les douches gérées par le Secours Catholique, afin d’en bloquer l’accès. Si l’acte a finalement été jugé illégal, le bloc sanitaire n’a toujours pas reçu l’autorisation d’être rouvert. « Il faudrait aller voir si les douches de la plage fonctionnent. Après, il y a le robinet du cimetière… », propose une bénévole, avant de se raviser. « Non, ça va faire des histoires, quelqu’un va forcément appeler la police ».

Des migrants passés par les centres d’accueil

Dans la file d’attente, ceux qui coupent ou se servent deux fois se font vite rappeler à l’ordre. Le ton monte entre deux migrants, qui finissent par en venir aux mains avant d’être séparés par le reste du groupe. « Je ne comprends, pas, lui c’est un gentil d’habitude », s’étonne Yolaine. Après des jours et des nuits blanches à tenter de passer en Angleterre, les traits sont tirés, et la fatigue devient nerveuse.

« Cette nuit, la police nous a empêchés de dormir, ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas rester là », nous raconte Abdulah, un jeune Afghan de vingt-huit ans. Son niveau d’anglais est très bon, et pour cause, il dit avoir passé six ans au Royaume-Uni avant d’être expulsé vers Kaboul par avion. « J’ai été balayeur, déménageur, serveur dans un restaurant turc aussi, c’est plus facile pour travailler là-bas. » De retour en France, Abdulah a assisté à l’évacuation musclée de la « Jungle » en octobre dernier. « Pour nous ça s’est bien passé, on nous a envoyés en CAO [Ndlr, Centre d'Accueil et d'Orientation] dans un petit village, c’était très bien », nous raconte-t-il, en se rappelant « les sourires des enfants, et les gens qui disaient bonjour ». Peu de temps après, Abdulah et son ami ont été transférés dans un autre CAO, près de Charleville-Mézières. Un changement de décor assez rude. « C’était sale, il y avait des hommes qui buvaient de l’alcool et qui fumaient dans les chambres. »

Après quelques semaines sans activité, ni aide juridique, Abdulah s’est plaint à la direction. « À chaque fois, le directeur devait négocier avec son supérieur, qui devait ensuite négocier avec son supérieur… », peste-t-il. « Finalement, on nous a dit que si on n’était pas satisfaits ici, nous n’avions qu’à repartir à Calais. » Et l’Allemagne ? Ou un autre pays d’Europe ? « Je ne sais pas, ce n’est pas vraiment mon objectif », nous répond-il en regardant d’autres Afghans monter dans une camionnette discrète, garée à bonne distance du terrain vague. Une manière de nous dire que son passage en Angleterre, Abdulah l’a déjà payé.

Yolaine, bénévole de l'association Salam, termine le pansement d'un jeune migrant blessé au pouce (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

Yolaine, bénévole de l’association Salam, termine le pansement d’un jeune migrant blessé au pouce (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

« Inutile de chercher des camps, il n’y en a pas ici. »

La distribution du petit-déjeuner se termine pour les migrants du terrain vague. Certains jouent au football, les autres somnolent, un sac de couchage sur les épaules. « Inutile de chercher des camps à Calais, il n’y en a pas ici », nous explique Yolaine. « Dès que la police voit une bâche, des palettes ou quelque chose qui ressemble à une tente, c’est automatiquement gazé, détruit, confisqué. » Pour dormir, il ne reste donc que les buissons, des coins de terrain vague ou encore les ponts d’autoroute. Une situation semblable à celle de Grande-Synthe, à quarante kilomètres de là, où 200 personnes dorment dans les bois suite à l’incendie du camp soutenu par la ville.

« Bon, s’ils se font arrêter, au moins ils auront quelque chose dans le ventre », lance Yolaine en refermant les portes du camion. Nous reprenons la route vers un autre point de distribution, à 200 mètres environ de la route qui mène au port de Calais. La zone est stratégique, car les poids lourds y sont souvent amenés à ralentir. Non loin de là, un vaste parking pour camions permet aux chauffeurs de se reposer – et aux migrants de tenter une intrusion dans les remorques.

« Allez allez on se dépêche, on peut se faire déloger à tout moment », s’époumone Yolaine. Des dizaines d’adolescents soudanais et érythréens accourent, certains sortent des fourrés qui bordent ce quartier résidentiel. « Ça se voit qu’ils sont jeunes, regardez tout ce qu’ils mangent ! », sourit la bénévole. La température peine à dépasser les 10 degrés, le thé chaud semble apprécié. Un jeune homme tend son bras nu à Yolaine pour qu’elle lui fasse un nouveau pansement au pouce. « Il dit qu’il s’est coupé avec du verre, mais ça peut être à cause d’un grillage ou d’une clôture », nous explique la bénévole en refermant son grand sac rouge. Chutes, collisions, rixes, les risques sont nombreux pour les migrants. L’absence de douche multiplie en outre le risque d’infection. « Moi je fais de la « bobologie » », précise Yolaine, « pour les choses sérieuses, on les envoie directement à l’hôpital ».

11 heures 30, un fourgon de CRS passe au ralenti sur la rocade portuaire qui surplombe le pré où a lieu la distribution. Mais personne ne viendra interrompre le petit-déjeuner. « Ils sont en congés ou quoi aujourd’hui ? », plaisante un bénévole. Les adolescents repartent en grappe vers la route qui mène au terminal des ferrys. « Ils sont motivés, parce que le passage en Angleterre est encore possible. C’est difficile et de plus en plus dangereux, mais ça arrive fréquemment », nous explique Sophonie. Dans leurs sacs, les bénévoles n’ont plus que du pain sec et des bananes vertes, qu’ils vont amener une autre équipe installée à deux pas de la gare de Calais. Le long du canal, une quarantaine de migrants finit de manger.

« On ne sait pas exactement combien ils sont sur Calais », nous indique Sophonie. En se basant sur le nombre de repas distribués et la longueur des files d’attente, les associations estiment que 300 à 400 migrants sont présents dans la zone. « Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux », assure Yolaine, qui effectue ces maraudes tous les jours. Tous ont l’impression d’assister à un cycle qui se répète. « On se croirait revenu en 2002, avant le centre de Sangatte, tu te souviens ? Pas d’aide publique, aucun accueil, mais des chiffres qui grossissent », lance une bénévole. « Ça va continuer à affluer » ajoute une autre, en citant le sauvetage de 6 000 migrants qui a eu lieu quelques jours plus tôt en Méditerranée.

Un nouveau camp verra-t-il le jour ? La pression sur les associations va-t-elle s’intensifier ? Les bénévoles rencontrés ce matin-là préfèrent ne pas penser à cela. « On réussit à distribuer, mais les CRS contrôlent tout. Le soir, ils nous disent de faire ça en une heure maximum », confie une bénévole. Contacté par VICE News, Emmanuel Agius, premier adjoint de la mairie de Calais en charge de la sécurité, « n’a pour l’instant pas le temps de répondre aux questions concernant les migrants ».


Pierre-Louis Caron

Source :Vice News 12/05/2017

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L’Unicef dénonce l’exploitation des migrants mineurs dans les « jungles » françaises

 Dans la « jungle » de Calais, les 6 et 7 avril. Sarah AlcalayL pour Le Monde

Dans la « jungle » de Calais, les 6 et 7 avril. Sarah AlcalayL pour Le Monde

Violés, contraints de se prostituer, de voler, d’accomplir des corvées quotidiennes dans les camps ou d’aider à faire monter des migrants dans les camions… Les mineurs non accompagnés qui campent à Calais (Pas-de-Calais), Grande-Synthe (Nord) et dans cinq petites jungles voisines sont la proie des passeurs. Signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant, la France leur doit pourtant assistance et protection.

Trois sociologues ont passé quatre mois sur le littoral de la Manche et dans le Calaisis, explorant les campements jusqu’à Cherbourg (Manche). Ils y ont réalisé des entretiens approfondis avec 61 jeunes venus seuls d’Afghanistan, d’Afrique subsaharienne, d’Egypte, de Syrie ou du Kurdistan.

Commandé par le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), leur travail permet de comprendre qui sont ces quelque 500 enfants et adolescents (dont douze ont moins de 14 ans et même trois moins de 12 ans), comment ils sont arrivés et dans quelles conditions ils survivent.

Cinq euros la passe

Sur le littoral du nord de la France, la situation est extrêmement difficile. « Pour trouver une place à Norrent-Fontes [Pas-de-Calais] ou Stenvoorde dans le département du Nord [deux des petits campements plus « humains » que Calais], le droit d’entrée est de 500 euros », dit Alexandre Le Clève, un des auteurs de l’enquête. A Calais, certains jeunes Afghans paieraient aussi 100 euros comme droit d’entrée pour obtenir une place et la protection d’un passeur.

Les chercheurs ont mis à jour le système qui permet aux mineurs désargentés de s’installer malgré tout dans un campement et de passer au Royaume-Uni. « Les entretiens avec les jeunes filles éthiopiennes, érythréennes ou kurdes ont permis d’identifier un échange de services sexuels contre la promesse d’un passage outre-Manche ou en vue d’accéder à certains terrains », rapporte Olivier Peyroux, coauteur de l’enquête.

« A Norrent-Fontes ou à Steenvoorde, des hommes et quelques filles ont abordé le sujet », insiste le sociologue. C’est le cas de Yohanna, citée comme une « jeune de 16 ans qui cache son âge » parce qu’elle craint de se retrouver placée dans un foyer pour mineurs loin de la côte. « On est trente sous les tentes, a-t-elle expliqué. Quand on n’a plus d’argent, on s’arrange. »

Le travail des sociologues révèle que des femmes sont conduites des jungles des Hauts-de-France à Paris pour se prostituer avant d’être ramenées vers la côte et remplacées par d’autres la semaine suivante. Une vingtaine d’entre elles se prostitueraient aussi dans les bars de la jungle pour cinq euros la passe.

Travailler pour rembourser

Pour les garçons, ultra-majoritaires, la situation n’est pas plus enviable. Dans les jungles où l’on manque de tout, les corvées qui leur échoient sont nombreuses. Aller chercher l’eau, attendre aux douches pour le compte d’une tierce personne, faire la lessive, jouer le guetteur sur les aires contrôlées par les passeurs, faire monter les migrants dans les camions vers le Royaume-Uni… Les auteurs de l’enquête ont listé au fil de leurs entretiens toutes ces tâches auxquels certains sont contraints pour espérer un passage à leur tour.

Les chercheurs notent que d’autres empruntent de l’argent pour payer leur passage, « ce qui fait craindre une exploitation économique une fois qu’ils sont passés outre-Manche », rappelle Olivier Peyroux, qui a souvent entendu ces adolescents expliquer qu’ils travailleront pour rembourser.

C’est le cas d’Akar, un jeune Kurde irakien qui doit 9 000 euros à son frère coiffeur, qui vit au Royaume-Uni, ou de Zoran, kurde lui aussi, qui a une dette de 5 000 euros envers son père, resté en Iran.

Commanditaire de cette étude, le directeur de l’Unicef France, Sébastien Lyon, s’alarme de cette situation et demande en urgence « la création de lieux de protection spécifique pour mineurs, où ils seraient accueillis de manière inconditionnelle. Parce qu’il est grave que ces adolescents n’aient aucune idée de leurs droits en France », insiste-t-il.

Les foyers ne répondent pas aux besoins des adolescents

Ces lieux de « protection » ne peuvent selon lui qu’être installés sur place, sécurisés et réellement dédiés aux mineurs non accompagnés du Pas-de-Calais, du Nord, de la Manche et même au sein du futur campement humanitaire envisagé à Paris.

Les efforts faits par France Terre d’Asile, dont les maraudes ont permis de mettre à l’abri 1 403 jeunes en 2015, se sont soldés dans 84 % des cas par des fugues. Trop éloignés de la jungle de Calais, les foyers ne répondent pas aux besoins des adolescents. Et, dans les autres départements étudiés par les deux chercheurs, qui sont allés jusqu’à Cherbourg, l’offre est encore moindre.

La France ne respecte donc pas la Convention des droits de l’enfant. Pas plus qu’elle n’a réellement donné suite au jugement du Conseil d’Etat du 23 novembre 2015, qui l’enjoignait « de procéder au recensement des mineurs isolés en situation de détresse et de se rapprocher du département du Pas-de-Calais en vue de leur placement ».

Pas plus qu’elle n’a entendu le dernier avis du Défenseur des droits, le 20 avril, demandant une mise à l’abri des mineurs sur le site. Autant de prises de paroles qui rappellent que la simple présence d’un enfant dans la « jungle » justifie sa protection et sa mise à l’abri.

Mercredi 15 juin, les dix associations les plus présentes sur les jungles ont signé un communiqué commun s’inquiétant que « l’Etat et le Conseil départemental du Pas-de-Calais ne semblent pas du tout avoir pris la mesure de la gravité et de l’urgence de la situation et ne peuvent abandonner ces enfants qui ont fui la guerre et l’horreur ». Eux aussi demandent la mise en place de structures adaptées en urgence.

Assurer un revenu à la famille

L’Etat a préféré mettre l’accent sur la procédure de regroupement familial, autorisant quelques dizaines de mineurs dont la famille très proche vit outre-Manche à gagner légalement le Royaume-Uni. Plusieurs dizaines de dossiers sont ouverts, quelques jeunes ont rejoint leur famille, mais le processus est très lent et les sociologues sont convaincus que ces cas portés par la France ne feront pas avancer la cause de la majorité de jeunes échoués là.

Ils évaluent leur nombre à 500 au moment où ils ont enquêté. Compte tenu des passages outre-Manche, plus d’un millier d’adolescents séjournent dans le nord de la France au cours d’une année.

Conçu comme un outil pour les pouvoirs publics, qui méconnaissent ces jeunes migrants, le travail de l’Unicef s’intéresse aussi à leur histoire. « Si je prends l’exemple des jeunes Afghans, les plus nombreux sur les sites, puisqu’ils seraient entre 100 et 200 à Calais, ils sont souvent envoyés par le père pour rejoindre, au Royaume-Uni, un oncle qu’ils connaissent à peine. Il s’agit de les mettre à l’abri de l’enrôlement et d’assurer un revenu à la famille restée au pays », rappelle Olivier Peyroux.

Les deux universitaires ont observé que beaucoup d’entre eux n’arrivent pas à sortir de cette mission qui leur est confiée. Aussi, ils vivent les violences de Calais, après celles qu’ils ont souvent déjà connues sur la route, comme une sorte de fatalité.

L’enquête permet aussi de comprendre que Paris fonctionne comme une base arrière où ces migrants mineurs reviennent, soit pour repartir vers un autre port transmanche, soit pour aller vers le nord de l’Europe via l’Allemagne et le Danemark, soit simplement pour gagner de l’argent. Autant d’informations que Sébastien Lyon livre aujourd’hui aux autorités en espérant qu’elles contribuent à améliorer la prise en charge des mineurs isolés par la France.

Maryline Baumard

Source : Le Monde 16/06/2016

Voir aussi : Actualité France Rubrique Politique, Politique de l’immigration, Perdre la raison face aux barbelés, rubrique Société, Justice,

Considérant Calais

img-5721Par Sébastien THIERY

Vu la République, la fraternité en ses fondements, l’hospitalité à l’horizon.

Vu les bouleversements des temps présents, la perspective de mouvements migratoires extraordinaires à venir, la démultiplication annoncée de « jungles » dans les plis et replis de nos métropoles.

Considérant que la « jungle » de Calais est habitée par 5 000 exilés, non pas errants mais héros, rescapés de l’inimaginable, armés d’un espoir infini.

Considérant qu’ici-même vivent effectivement, et non survivent à peine, des rêveurs colossaux, des marcheurs obstinés que nos dispositifs de contrôle, procédures carcérales, containers invivables s’acharnent à casser afin que n’en résulte qu’une humanité-rebut à gérer, placer, déplacer.

Considérant que Mohammed, Ahmid, Zimako, Youssef, et tant d’autres s’avèrent non de pauvres démunis, mais d’invétérés bâtisseurs qui, en dépit de la boue, de tout ce qui bruyamment terrorise ou discrètement infantilise, ont construit en moins d’un an deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, vingt-huit restaurants, quarante quatre épiceries, un hammam, deux salons de coiffure, des histoires d’humanité reléguées au statut d’anecdotes dans l’histoire officielle de la « crise des migrants ».

Considérant qu’ici-même l’on habite, cuisine, danse, fait l’amour, fait de la politique, parle une vingtaine de langues, chante l’espoir et la peine, pleure et rit, contredit ô combien les récits dont indignés comme exaspérés s’enivrent, assoiffés des images du désastre, bourrés de plaintes, écoeurés par ce qui s’invente, s’affirme et déborde.

Considérant que chacun des habitats ici dressé, tendu, planté, porte l’empreinte d’une main soigneuse, d’un geste attentif, d’une parole liturgique peut-être, de l’espoir d’un jour meilleur sans doute, et s’avère une écriture bien trop savante pour tant de témoins dont les yeux n’enregistrent que fatras et cloaques, dont la bouche ne régurgite que les mots « honte » et « indignité ».

Considérant que quotidiennement depuis début septembre 2015 des centaines de britanniques, belges, hollandais, allemands, italiens, français, construisent dans la « jungle », distribuent vivres et vêtements, organisent concerts et pièces de théâtre, créent radios et journaux, dispensent conseils juridiques et soins médicaux, et le soir venu occupent les lits des campings alentours et de l’Auberge de Jeunesse de Calais, haut-lieu d’une solidarité active extraordinaire, centre de l’Europe s’il en est.

Considérant que jamais les associations calaisiennes n’ont enregistré autant de propositions de dons et de bénévolat, et que ne cesse pourtant d’être narré le récit d’une unanime exaspération collective, d’une violence et d’un racisme prétendument généralisés, d’une pourriture surexposée salissant une ville autant que les kilomètres de barbelés la défigurent.

Considérant que Calais est, de facto, une ville-monde, avant-garde d’une urbanité du 21e siècle dont le déni, à la force de politiques publiques brutales, témoigne d’un aveuglement criminel à l’endroit de ce qui vient, d’un mépris mortifère de ce qui s’affirme.

Considérant que la « jungle » ne disparaîtra pas, ni à la force d’une violence légale déployée comme si s’organisait là une bande de criminels, ni par la grâce des « solutions » abstraites de « l’hébergement pour tous », dont les containers du « Centre d’Accueil Provisoire » à 20 millions d’euros exposent, sidérante, l’absurdité.

Considérant que la faillite des acteurs publics et l’incurie de leurs solutions sont si vastes, que dans une semaine, un mois, un an, la « jungle » de Calais apparaîtra au centuple, et que demeurera comme seul trésor public le fruit de ce que calaisiens et exilés auront cultivé malgré tout, à savoir ce qui nous rapproche.

Déclare :

- 1 : Que la destruction annoncée par la Préfète du Pas-de-Calais de la partie sud de la « jungle » de Calais, comprenant notamment une école resplendissante, s’avère une infamie, un acte de guerre irresponsable conduit non seulement contre des constructions, mais aussi contre des hommes, des femmes, des enfants, des rêves, des solidarités, des amitiés, des histoires, une opération militaire écervelée conduite non seulement contre le bidonville, mais contre ce qui fait ville à Calais.

- 2 : Que résister nécessite de riposter enfin au déni de réalité généralisé, de contredire les professionnels de la plainte comme les promoteurs de l’exaspération, de rendre célèbre ce qui s’affirme aujourd’hui à Calais, de faire retentir le souffle européen qui s’y manifeste, de s’avérer autrement attentifs aux promesses d’avenir qui s’y dessinent, à la beauté des bâtisseurs, à la vie qui toujours invente.

- 3 : Que penser et agir de nouveau à Calais, au devant d’une situation-monde nous concernant tous, c’est s’inspirer des gestes de celles et ceux qui construisent inlassablement en dépit de la haine qui porte le nom de « politique publique », c’est poursuivre l’édification d’une cité-oasis du 21 siècle où trouver abris de droits, de culture, de joie et de fraternité, c’est risquer d’autres formes d’écritures politiques de l’hospitalité, de ce que nous avons en commun, de notre République.

Ecole du Chemin des Dunes, zone sud de la Jungle de Calais, Février 2016 © Sébastien Thiéry

Ecole du Chemin des Dunes, zone sud de la Jungle de Calais, Février 2016 © Sébastien Thiéry

Ecole du Chemin des Dunes, zone sud de la Jungle de Calais, Février 2016 © Sébastien Thiéry

NB : Le PEROU développe à Calais des « actes documentaires » associant huit équipes de chercheurs et étudiants d’universités et d’écoles d’enseignement supérieur ainsi que des photographes. Intitulé « New Jungle Delire » (voir sur le site du PEROU : www.perou-paris.org), ce travail est soutenu par le PUCA et la Fondation de France. Il est présenté chemin faisant au Pavillon de l’Arsenal (21 boulevard Morland, 75004 Paris) dans le cadre d’Ateliers Publics bi-mensuels. Le troisième Atelier Public du PEROU aura lieu le mardi 23 février à 18h30.

Sébastien THIERY

Source : Blog de Madiapart 14 févr. 2016

Voir aussi : Actualité France,  Rubrique Politique, Politique de l’immigration, Le camp de Grande-Synthe, rubrique Société, Justice,