La volte-face tardive de la France

Le trio démocratique : Sarkozy, Ben Ali, Moubarak

Le trio démocratique : Sarkozy, Ben Ali, Moubarak

Si tard, si peu, si mal. Samedi seulement Paris a fini par abandonner son langage d’extrême prudence sur la crise en Tunisie. «Depuis plusieurs semaines, le peuple tunisien exprime sa volonté de démocratie et la France que tant de liens d’amitiés unissent à la Tunisie lui apporte un soutien déterminé», a affirmé le président français, Nicolas Sarkozy. La veille au soir encore, vendredi, alors même que le tyran renversé fuyait vers Djedda en Arabie Saoudite, un communiqué laconique de l’Elysée commentait ainsi la révolution triomphante à Tunis : «La France prend acte de la transition constitutionnelle annoncée par le premier ministre Ghannouchi. Seul le dialogue peut apporter une solution démocratique et durable à la crise actuelle.» Et en conclusion l’Elysée rappelait que la France se tient «aux côtés du peuple tunisien dans ces heures décisives». En langage diplomatique cela s’appelle un service minimum, d’autant que ce texte arrivait bien après les communiqués de Berlin ou de Londres saluant chaleureusement le changement en cours. Sans même parler de Barack Obama qui, évoquant «le courage et la dignité» des Tunisiens, renchérissait : «Nous nous souviendrons longtemps des images du peuple tunisien cherchant à faire entendre sa voix.»

Circonstances. Le changement de ton de l’Elysée est donc bien tardif et dicté par les circonstances. Il suit le renversement d’un raïs considéré longtemps par Paris comme un allié et un facteur de stabilité pour sa lutte contre l’islamisme. Prenant argument du dynamisme de l’économie tunisienne comme des succès du régime en matière d’éducation, un héritage de l’époque de Bourguiba, le père de l’indépendance, les autorités françaises fermaient les yeux sur le reste, la persécution de tous les opposants ou considérés comme tels, les violations régulières des droits de l’homme et les tortures. En visite à Tunis en avril 2008, Nicolas Sarkozy n’hésitait pas à affirmer : «Certains sont bien sévères avec la Tunisie qui développe sur bien des points l’ouverture et la tolérance.» Et il ajoutait au grand dam des défenseurs des droits de l’homme que «l’espace des libertés progresse».

Aveuglement ? Certes, ses prédécesseurs, aussi bien Jacques Chirac que François Mitterrand, ne furent guère plus critiques sur les dérives autocratiques de Ben Ali. Et aussi bien à gauche – avec par exemple le maire socialiste de Paris Bertrand Delanoë- qu’à droite, le régime pouvait compter sur de nombreux relais politiques. Jeudi seulement à la veille de la chute du dictateur, le premier ministre François Fillon a dénoncé «un usage disproportionné de la force» dans la répression des manifestations qui avaient déjà fait au moins 80 morts.

L’avant-veille, devant le parlement, la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie proposait au gouvernement tunisien «le savoir-faire reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité» pour l’aider à faire face à la situation sans trop d’effusion de sang. Des propos qui ont scandalisé nombre de Tunisiens de France comme une bonne partie de l’opposition.

La lenteur de la réaction française comme son caractère timoré même après le départ de Ben Ali reste difficilement explicable. Aveuglement ? Mauvaise information ? C’est surtout au travers des francophones que politiques et diplomates agissent au Maghreb et donc avec des gens qui leur ressemblent. Il n’y a pas non plus véritable stratégie française dans la région sinon celles de divers réseaux idéologiques, financiers ou amicaux. La politique de Paris oscille entre Alger et Rabat, tentant de concilier l’inconciliable. Ce «long silence complice» que pourfend le socialiste François Hollande laissera des traces.

Marc Semo (Libération)

Revue de presse d’un faux pas diplomatique

De l’Algérie aux Etats-Unis, la position de la France face au soulèvement tunisien fait couler beaucoup d’encre. Aux yeux des observateurs internationaux, l’« embarras » de Paris est à la mesure de son « silence », voire de sa « complaisance » envers la dictature de Zine El-Abidine Ben Ali. Tous évoquent un « faux pas diplomatique ».

Le jugement dEl Watan est sans appel : « Cette complaisance teintée de paternalisme, voire de condescendance, n’a pas servi la Tunisie et les Tunisiens. Ni l’image de la France, patrie des libertés et des droits de l’homme.«  A l’instar du reste de la presse internationale, le quotidien algérien se demande « comment la France a-t-elle pu s’enfermer dans un soutien sans faille au régime de Ben Ali, alors qu’elle appelle à la démocratie en Côte d’Ivoire ? Se montrer sourde et aveugle à la révolte populaire ? »

Tous observent désormais avec grand intérêt la « volte-face de Paris » depuis le 14 janvier, à l’instar du Guardian, qui note que « les dirigeants français se sont démenés pour sauver la face et se montrer inflexibles ». La presse internationale avait ainsi les yeux rivés sur la ministre des affaires étrangères française, Michèle Alliot-Marie, qui s’est expliquée, mardi 18 janvier, devant la commission parlementaire sur sa proposition au dictateur tunisien de prêter assistance à ses forces de sécurité face au soulèvement tunisien. Comme en conclut El Watan, « il est temps de se rattraper ».

La proposition de Michèle Alliot-Marie de prêter main forte au régime tunisien face aux manifestants avait suscité l’ire du chroniqueur Mustapha Hammouche dans Liberté, qui y voyait un « affront aux souffrances, aux sacrifices et sévices que subissent en général les Maghrébins qui luttent pour leurs droits ». « Outre que la proposition pose un problème de considération de la souveraineté des Etats qu’elle veut défendre contre sa population, Alliot-Marie n’a apparemment pas peur de réveiller des souvenirs des peuples, historiquement victimes du ‘savoir-faire’ policier de la France. Ces souvenirs sont faits, en ce qui concerne l’Algérie, du 11 décembre 1960 à Alger, au quartier Belcourt, et du 17 octobre 1961 à Paris, par exemple », notait ainsi le chroniqueur.

Moins passionné, Charles Cogan, ancien chef de la division Proche-Orient–Asie du Sud dans le conseil d’administration de la CIA, rappelle dans le Huffington Post que « la France s’est longtemps acoquinée avec Ben Ali par le passé ». Si Mme Alliot-Marie a mis « les pieds post-coloniaux dans le plat », il note toutefois qu’« en ce qui concerne la protection de la vie de ses citoyens, la France, pays qui tolère les manifestations comme part de son esprit révolutionnaire, semble avoir trouvé la façon de gérer ces deux opposés ».

Pour le Financial Times, « Mme Alliot-Marie était dans la droite ligne d’une longue tradition de soutien français au régime de Ben Ali », rappelant notamment l’hommage de l’ancien président Jacques Chirac au « miracle économique » tunisien et à sa défense des droits, ainsi que celui de Nicolas Sarkozy. « Les ratés de la diplomatie française » remontent bien avant le président Chirac, note Le Temps (article en accès abonnés), qui cite l’expert français en géopolitique François Heisbourg sur les nombreux « trains de la liberté » que la France a ratés dans l’histoire : « la chute du mur de Berlin, comme de celle de l’Union soviétique ».

Deux poids deux mesures

La ligne de défense de la ministre, basée sur la politique de non-ingérence de la France dans les affaires de politique intérieure d’Etats souverains, est d’emblée questionnée par le Guardian, qui rappelle que son prédécesseur Bernard Kouchner a été l’architecte de la politique d’ingérence humanitaire. Le Temps va plus loin et se demande :« Entre le silence en Tunisie et l’appel à Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir en Côte d’Ivoire, la politique étrangère française est-elle basée sur ‘deux poids deux mesures ?' »

Une question que se posait déjà Time le 12 janvier. « Etant donné leur habitude à répondre rapidement aux injustices des régimes oppresseurs, la discrétion des représentants français en réaction à l’escalade de la violence en Tunisie frappe certains observateurs comme étant en effet curieuse », note l’hebdomadaire américain. « Cela contraste avec les dénonciations répétées et acerbes de Paris d’autres régimes ayant des comportements importuns ailleurs dans le monde », citant notamment les réactions françaises sur l’Iran, la Birmanie ou la Corée du Nord.

Derrière le silence de la France face aux événements en Tunisie, Time estimait qu’« en plus du cynisme politique, une profonde histoire commune franco-tunisienne est en jeu ». Le quotidien américain cite ainsi les racines tunisiennes de nombreuses familles françaises depuis l’ère coloniale jusqu’à nos jours. « En tant qu’ancienne puissance coloniale, la France a des relations compliquées avec la Tunisie », renchérit le New York Times. Le Guardian note ainsi que « de par son histoire coloniale, Paris a eu tendance à adopter un point de vue de propriétaire vis-à-vis de la politique au Maghreb et en Afrique de l’Ouest, mais en même temps sous Sarkozy, elle a commencé à se retirer d’un long enchevêtrement dans la région ».

Les observateurs internationaux pointent ainsi les intérêts stratégiques de la France en Tunisie. « La mainmise du pouvoir pendant vingt-trois ans du président tunisien a fait de lui un partenaire stable dans une région cruciale pour les intérêts français », note Time, qui indique par ailleurs que « la politique draconienne de Ben Ali l’a aidé à empêcher les extrémistes islamistes à opérer en Tunisie comme ils l’ont fait avec plus de succès en Algérie, au Maroc et dans la région du Sahel ». Ainsi, le Guardian note que « les analystes disent que Sarkozy préfère une ‘dictature bénigne’ en Afrique du Nord à l’alternative potentielle de régimes islamiques hostiles et déstabilisateurs, l’Algérie représentant un scénario cauchemar pour Paris ».

Voir aussi : Rubrique France Politique étrangère Sarkozy au Proche-Orient , rubrique Méditerranée , rubrique Tunisie, rubrique Egypte,

Vers un printemps démocratique arabe ?

La révolution en Tunisie est-elle le signe annonciateur d’un printemps démocratique arabe ? Le renversement en un temps record du président Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier, est sans précédent au Maghreb comme au Proche-Orient.

Le régime jeté à bas, avec courage, par les manifestants tunisiens comportait plus d’un point commun avec une certaine norme régionale: extrême concentration du pouvoir, kleptocratie, surpuissance du maillage policier, étouffement systématique de toute forme d’opposition et onction démocratique de façade obtenue par le détournement des élections politiques ou socio-professionnelles, le tout justifié au nom d’une spécificité culturelle ou nationale. Dans ces régimes autoritaires, l’opposition a été réduite à l’islamisme politique, un épouvantail commode instrumentalisé pour obtenir le soutien peu exigeant de leurs alliés occidentaux.

Même s’il est encore trop tôt pour savoir ce qu’il adviendra de la révolution tunisienne, l’éviction de M.Ben Ali constitue une réfutation de la thèse d’une exception arabo-musulmane en vogue après l’effondrement des dictatures d’Europe centrale ou d’Amérique du sud. Une thèse qui nie, il est vrai, les « moments démocratiques » expérimentés dans la première moitié du XXe siècle en Egypte, en Syrie ou en Irak.

Compte tenu de son histoire (une indépendance obtenue pacifiquement) et de l’existence d’une classe moyenne éduquée, le fait que la première révolution arabe postérieure à la décolonisation survienne en Tunisie ne surprendra personne. Pour reprendre en le renversant le titre d’un ouvrage collectif dirigé en 1994 par le politologue Ghassan Salamé (Démocraties sans démocrates, Fayard), la Tunisie était avant la révolution de janvier2011 une terre de « démocrates sans démocratie ».

VERROUILLAGE POLITIQUE

Cette singularité tunisienne limite-t-elle les éventualités de transformations politiques similaires ? Les régimes autoritaires de la région, au cours des dernières années, se sont adaptés aux circonstances en rompant avec le dirigisme économique souvent désigné par l’expression de « socialisme arabe » au profit d’un modèle chinois ou singapourien conjuguant l’ouverture économique et le verrouillage politique. Ce nouvel équilibre ne met pas à l’abri des surprises, c’est la leçon de l’exemple tunisien qui s’inscrivait pourtant dans ce cadre.

L’inquiétude qu’il alimente aujourd’hui peut être vérifiée dans la célérité manifestée par les autorités algériennes ou jordaniennes à répondre par des mesures budgétaires aux tensions conjoncturelles créées par la nouvelle hausse mondiale des produits alimentaires de base. La Libye et le Maroc ont également pris des dispositions en ce sens. Face aux turbulences, les régimes du Maghreb ou du Proche-Orient ne sont pas sur un pied d’égalité. Ceux qui sont dépourvus de ressources pétrolières sont en effet privés des moyens d’acheter une temporaire paix sociale.

Gilles Paris Le Monde

Plusieurs milliers de personnes célèbrent à Paris la chute de Ben Ali

LE CONTEXTE — Après un mois de manifestations, et au moins 80 morts, le dictateur Ben Ali a quitté vendredi la Tunisie après 23 ans de pouvoir. Il a trouvé refuge en Arabie Saoudite.

17h45. Le porte-parole du gouvernement François Baroin a assuré qu’il n’avait «jamais été question d’une présence» de Ben Ali «sur le sol français», précisant qu’une telle demande n’avait «pas été formulée» et qu’elle «n’aurait pas été acceptée». Quant aux proches de l’ex-président présents sur le sol français — ils ont été vus dans un hôtel du parc Eurodisney — , ils n’ont «pas vocation à rester» et ils «vont le quitter».

17h30. «Le peuple est dans la rue. Il a donné son sang pour libérer la Tunisie». Reportage dans les rues de Toulouse, où 500 personnes exprimaient leur joie ce samedi après-midi. A lire sur LibéToulouse.

16h10. Ils étaient environ 800 à Lyon à manifester pour célébrer la chute de Ben Ali. Et plusieurs milliers (8000 selon l’AFP) dans les rues de Paris. Beaucoup de Tunisiens, mais aussi des Algériens, des Français, dont beaucoup de militants syndicaux et politiques. L’hymne tunisien est entonné sans cesse, les tunisiens sont en liesse, malgré les inquiétudes qui s’expriment quant aux violences qui se produisent toujours dans le pays.

(A Paris, samedi après-midi/ Elodie Auffray)

«La police de Ben Ali pille actuellement le pays. ce n’est pas le peuple, clame une manifestante sur sa pancarte». «Il faut nous aider, ajoute Kamel, 50 ans. La mafia de Ben Ali est en train de tout brûler et de tout casser. Le peuple tunisien n’est pas tombé dans les pièges qui lui sont tendus. Cette révolution est magnifique, historique et on tient à ce que ça reste comme ça».

15h30. «Tous les Tunisiens sans exception et sans exclusive» seront associés au processus politique, a affirmé le président tunisien par intérim, Foued Mebazaa, dans une brève allocution après sa prestation de serment. Il a également annoncé que le Premier ministre sortant Mohammed Ghannouchi était toujours chargé de former un nouveau gouvernement, ajoutant que «l’intérêt supérieur du pays nécessite un gouvernement d’union nationale».

14h30. Communiqué du gouvernement égyptien: «L’Egypte affirme son respect des choix du peuple tunisien et est confiante que la sagesse des frères tunisiens les incitera à la retenue et empêchera le pays de plonger dans le chaos».

14h10. Conclusion de la réunion interministérielle à l’Elysée ce midi: Paris appelle «à l’apaisement et à la fin des violences» en Tunisie, et demande «des élections libres dans les meilleurs délais», lit-on dans un communiqué de Nicolas Sarkozy. Et aussi: la France apporte un «soutien déterminé» à «la volonté de démocratie» des Tunisiens.

«Tunisiens restez debout le monde est avec vous»

13h45. Rassemblement place de la République à Paris. Plus de mille personnes sont déjà réunies pour participer à la «manifestation de soutien aux luttes des peuples tunisiens et algériens». Concert de klaxons, hymne national chanté à tue-tête, drapeaux tunisiens sur les épaules… L’ambiance est plutôt festive. «Avec mon âme, avec mon sang, je te protège Tunisie», chantent aussi les manifestants qui ont envahi la chaussée, bloquant la circulation, les services d’ordre se mettent peu à peu en place.

Beaucoup de manifestants exigent le départ du Premier ministre Mohammed Ghannouchi qu’ils considèrent comme complice de Ben Ali. Sur les pancartes, on lit aussi: «c’est fini Ben Ali», «Ben Ali assassin, Sarkozy complice», «Tunisiens restez debout le monde est avec vous» Et encore: «Yes we can» au recto, «Yes we did» au verso.  Notre reporter, Elodie Auffray, rapporte aussi ses propos d’une mère expliquant à sa fille: «On est là parce que les Tunisiens ont réussi à se libérer de leur dictateur. Mais, pour l’Algérie aussi ça va venir»

(Place de la République, samedi. / Elodie Auffray)

13h20. «Que va-ton faire à présent en Algérie, alors que Ben Ali est chassé du pouvoir par la rue?». La presse algérienne estime que la révolte des Tunisiens devrait constituer un exemple pour les autres pays arabes. Petite revue de presse ici.

Une prison incendiée, 42 morts

13 heures. Un grave incendie a ravagé une prison de Monastir, dans le centre-est de la Tunisie. Il y aurait au moins 42 morts selon un médecin.

12h32. Les opposants et exilés tunisiens sont libres de rentrer au pays, affirme le Premier ministre tunisien sortant, Mohammed Ghannouchi. «Ils peuvent rentrer quand ils veulent. C’est leur pays», a-t-il déclaré à Al-Jazira.

12h30. En France, Bruno Gollnisch, le vice-président du FN, y va de son petit commentaire. A peine arrivé au congrès du FN qui s’est ouvert à Tours, il juge «minable» que la France n’ait pas accordé l’asile à Ben Ali «avec lequel elle avait eu des relations extrêmement chaleureuses et suivies, au motif que l’on craindrait les réactions des Tunisiens en France». «Je trouve ça assez débectant, assez minable, quel qu’ait été le régime de M. Ben Ali».

Midi. Des proches de Ben Ali à Disneyland… Ils auraient trouvé refuge dans un hôtel de Seine-et-Marne, dans l’un des quartiers VIP du Disneyland Hotel à Marne-la-Vallée, lit-on dans le Parisien. Ils seraient arrivés depuis quelques jours avant que Ben Ali ne quitte le pouvoir hier soir.

Retour sur le mois de contestation en Tunisie. En images et vidéos. C’est par ici…

11h30. Le président du Parlement, Foued Mebazaa, a été proclamé samedi président par intérim par le Conseil constitutionnel écartant ainsi la possibilité d’un retour à la tête de l’Etat de Ben Ali qui a fui en Arabie saoudite.

(Photo de Foued Mebazaa, datant de 2004 / Reuters)

11h15. Tous les aéroports tunisiens sont rouverts au trafic aérien (officiel).

10h30. Sarkozy convoque une réunion interministérielle à l’Elysée samedi à midi «sur l’évolution de la situation en Tunisie et sur celle des ressortissants français» dans ce pays. Sont convoqués le Premier ministre François Fillon et les ministres Alain Juppé (Défense), Michèle Alliot-Marie (Affaires étrangères), Brice Hortefeux (Intérieur) et François Baroin (Budget, porte-parole du gouvernement).

La fuite de Ben Ali passionne la presse française. Revue de presse à lire ici.

9 heures. Les Tunisiens le surnommaient «Benavie». Finalement, il a duré vingt-trois ans. A lire dans Libé d’aujourd’hui, le portrait de Ben Ali.

8h45. L’hypermarché Géant, à la sortie nord de Tunis, a été pillé, a constaté un photographe de l’AFP.

Ce samedi 15 janvier. (AFP)

8 heures. La police a commencé à isoler le cœur de Tunis en fermant les accès à l’avenue centrale Bourguiba. Des barrières métalliques ont été dressées au travers des rues débouchant sur l’avenue Bourguiba, interdisant le passage des rares voitures et piétons.

Ce dispositif de sécurité semble avoir été décidé en application de l’état d’urgence décrété vendredi avec interdiction de tout rassemblement, au lendemain d’une nuit de destruction et de pillages dans plusieurs banlieues de Tunis.

Dans les rues de Tunis, vendredi. (Zohra Bensemra/Reuters)

7 heures. Le centre de Tunis est désert après une nuit de destruction et pillages dans plusieurs quartiers périphériques. La confusion règne sur l’heure de levée du couvre-feu en raison d’informations contradictoires, certains parlant de 6 heures, d’autres de 7 heures.

Des destructions et des pillages ont menés par des bandes de personnes encagoulées, selon les témoignages d’habitants apeurés relayés par les télévisions locales durant la nuit.

2 heures. Communiqué officiel de l’Arabie saoudite: «Le gouvernement saoudien a accueilli le président Zine El Abidine Ben Ali et sa famille dans le royaume». Le détail, ici.

Hier soir: La compagnie Air France a annulé jusqu’à nouvel ordre tous ses vols à destination de Tunis.

Libération

Voir aussi : Rubrique Tunisie, Fillon prolixe sur la coopération muet sur les droits de l’homme,

Tunisie Algérie : la jeunesse se mutine

La Tunisie en flammes

L’émeute et le suicide sont devenus les modes d’expression privilégiés du malaise maghrébin. Depuis trois semaines, la Tunisie est en proie à une agitation multiforme, qui a débuté par le geste de colère et de désespoir d’un jeune diplômé chômeur, qui s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid, et affecte désormais tout le pays et plusieurs secteurs de la société : avocats, lycéens, qui ont violemment manifesté vendredi à Tala (ouest) et à Regueb (centre), où cinq manifestants auraient été blessés. En Algérie, c’est une brutale hausse des prix de plusieurs denrées de base qui a jeté la jeunesse dans la rue depuis le début de la semaine. Après une pause dans la matinée, les troubles ont redémarré vendredi après-midi à Alger, Oran (ouest) et Annaba (est), forçant le pouvoir à une réunion d’urgence samedi pour étudier les moyens de juguler l’inflation.

1983 en Tunisie, 1988 en Algérie : les émeutes du pain avaient déstabilisé les pouvoirs en place, entraînant, en Tunisie, un «coup d’Etat médical» de Ben Ali contre Bourguiba quatre ans plus tard, et en Algérie, une démocratisation mal maîtrisée, qui a mené les islamistes du FIS aux portes du pouvoir et le pays à la guerre civile. Ces deux nations, dont la taille, l’histoire et les économies ne sont pas comparables, partagent pourtant deux points communs de taille : des systèmes politiques autoritaires et sclérosés et une jeunesse pléthorique et sans espoir. C’est aussi le cas du Maroc et de l’Egypte et de telles explosions sociales y sont tout à fait possibles, voire probables. Paralysées, l’Europe et la France, sont restées quasiment muettes depuis le début de cette crise. Seuls les Etats-Unis ont convoqué, vendredi, l’ambassadeur tunisien pour lui faire part de leur «préoccupation» et lui demander que soit respectée la «liberté de rassemblement».

Les raisons de la colère

En Tunisie, c’est le geste de Mohamed Bouazizi qui a mis le feu aux poudres. Ce diplômé chômeur de 26 ans, dont la famille est étranglée par les emprunts, s’est immolé par le feu, le 17 décembre, devant la préfecture de Sidi Bouzid après la confiscation de la marchandise qu’il vendait à la sauvette. Grièvement brûlé, il est mort mardi. Chômage, absence d’emploi et de perspective d’avenir, mépris des autorités qui ont refusé de le recevoir : le cas Bouazizi a ému les habitants de Sidi Bouzid et fait des émules. La violence de la répression policière a alimenté la colère de la jeunesse : une semaine plus tard, la police tuait deux manifestants à Menzel Bouzaiane (dans le centre du pays). Des avocats qui entendaient manifester leur solidarité ont été violemment battus le 28 décembre. D’où la grève générale de la profession observée jeudi. Depuis une semaine, ce sont surtout les lycéens qui entretiennent la flamme de la contestation.

En Algérie, une hausse brutale des prix des denrées de première nécessité (23% pour les produits sucrés, 13% pour les oléagineux, 58% en un an pour la sardine) a entraîné des troubles à Oran, puis en Kabylie et à Alger. Le rituel de l’émeute sociale n’est pas nouveau en Algérie, mais ce qui l’est, c’est la simultanéité et l’ampleur des troubles.

Qui se soulève ?

En Algérie, comme dans le reste du Maghreb, ils sont ceux qu’on appelle «les diplômés chômeurs». En Tunisie, le taux de chômage des jeunes diplômés, officiellement de 23,4%, frôlerait en réalité les 35%. En Algérie, le même indicateur toucherait plus de 20% des jeunes diplômés, très loin des 10% officiels. Au Maroc, où le mouvement des diplômés chômeurs est institutionnalisé depuis plus d’une décennie, six d’entre eux ont d’ailleurs tenté de s’immoler devant le ministère du Travail, à Rabat, dans les jours qui ont suivi l’affaire de Sidi Bouzid. L’effet de miroir et de contagion est désormais facilité par Al-Jezira, la chaîne arabe d’information qui a supplanté les chaînes françaises.

Entre les lycéens tunisiens, qui sont devenus le moteur de la mobilisation, et la jeunesse pauvre d’Alger s’attaquant à une bijouterie dans le quartier chic d’el-Biar, ce sont, en fait, tous les jeunes qui sont en ébullition. Pas étonnant dans des pays où les moins de 20 ans représentent près de 50% de la population, alors qu’ils sont dirigés (à l’exception du Maroc) par des hommes nés entre les deux guerres.

Spécificité tunisienne, la révolte a touché d’autres couches comme les avocats, au nom de la défense des libertés publiques. C’est dans ce pays que la liberté d’expression a été la plus caricaturalement réprimée, ajoutant au sentiment d’étouffement de toute la société.

Des régimes autoritaires et corrompus

Le produit intérieur brut algérien a triplé au cours des dix dernières années. Résultat : dès 2005, l’Algérie rattrapait la Tunisie en terme de PIB par habitant, dépassant même largement le voisin marocain. Mais la bonne fortune de cette performance ne tient qu’en un mot : hydrocarbures. Avec à la clé un énorme bémol sur ce qui pouvait ressembler à un rattrapage économique. Car quand un pays à du pétrole et du gaz à revendre, il ne cherche pas forcément à développer son tissu industriel. «Et c’est exactement ce qui s’est passé en Algérie, note un universitaire local sous couvert d’anonymat. Certes les émeutes peuvent s’expliquer par la hausse des prix des matières alimentaires de bases, mais le malaise de notre société a des racines bien plus profondes.» En effet, le pouvoir algérien a mené de 1992 à 1999 une «sale guerre» pour éradiquer l’islamisme dans laquelle ont péri 100 000 à 200 000 personnes. Mais la fin des Années de plomb ne s’est pas accompagnée d’une ouverture politique : au contraire, les élections sont truquées comme jamais ; la rue est gérée à la trique, et les islamistes – tant qu’ils désertent le champ politique – sont libres de dicter leurs vues à la société. Pendant ce temps, le pouvoir et la richesse nationale restent confisqués par la petite clique politico-militaire qui dirige le pays, comme l’a révélé le scandale de la Sonatrach, qui a éclaté il y a un an et a conduit à la démission du ministre du Pétrole, un proche de Bouteflika.

En Tunisie, les frasques et l’avidité de la belle-famille de Ben Ali font les délices des télégrammes américains – qui parlent d’un Etat «quasi-mafieux» – révélés par WikiLeaks. Elles amusent moins les Tunisiens, qui touchent du doigt les limites du «miracle» qu’on leur chante tous les jours dans les médias officiels. La presse indépendante n’existe plus, et les partis d’opposition ont été réduits à des clubs privés qui passent leur temps à tenter de se réunir. Désormais, le seul espace de liberté est Internet : c’est sur Facebook que se passe la mobilisation lycéenne, et c’est sur la Toile qu’une «cyberguérilla» – emmenée par un groupe nommé les Anonymes – attaque les sites gouvernementaux. D’où les arrestations de blogueurs (dont celles de Slim Amamou et El Aziz Amami) qui se multiplient depuis jeudi.

Même le Maroc, le pays où les libertés sont les plus importantes au Maghreb et celui où les partis ont un vague rapport avec la réalité, est en pleine régression démocratique. La vie politique est gérée depuis le palais, qui contrôle aussi l’essentiel du secteur privé.

Des pouvoirs sans projet

En Algérie, l’après-pétrole se fait toujours attendre. Craignant que les investisseurs étrangers ne fassent main base sur le tissu économique local, Alger a promulgué du jour au lendemain l’année dernière une nouvelle loi interdisant à tout étranger de posséder plus 49% d’une entreprise locale. «Du jour au lendemain nous avons assisté à un effondrement des investissements étrangers, comme si tout le monde craignait subitement un retour à une économie totalement administrée», explique un universitaire algérois.

La Tunisie, elle, souffre d’un excès de main-d’œuvre qualifiée, qui ne demande qu’une chose : un travail en relation avec sa formation, souvent au rabais. La Tunisie à certes réussi à développer des secteurs comme le tourisme ou encore le textile et la confection. Mais cette stratégie initiée pendant les années 70 est dans l’impasse. Elle révèle surtout à quel point le pays n’a pas su monter en gamme, pour rompre sa trop forte dépendance aux commandes européennes.

Christophe Ayad Vittorio de Filippis (Libération)


Le régime Moubarak joue avec le feu intégriste

chretiens-egyptiens1Les silences et les non-dits sont parfois plus forts que le vacarme des mots. Au-delà de sa condamnation de l’attentat d’Alexandrie, dans une allocution télévisée aussi inhabituelle que grave, le président Hosni Moubarak n’a pas jugé bon de décréter un deuil national à la mémoire des 21 victimes. Ce «détail», qui n’a pas échappé à la communauté copte (lire ci-contre), est vécu comme une preuve supplémentaire que l’Etat la traite comme un corps étranger au sein de la société. Autre motif de colère des chrétiens : le raïs, dans son allocution, s’est refusé à reconnaître toute spécificité chrétienne à l’attentat, qui aurait visé, selon lui, «le pays tout entier et non une communauté en particulier».

Un tel déni de réalité n’est pas une surprise pour tous ceux qui s’intéressent à l’Egypte, ce géant malade du monde arabe. Mais la plupart des touristes, qui découvrent souvent l’existence d’une communauté chrétienne une fois sur place, se voient servir le discours lénifiant sur l’Egypte éternelle et son indéfectible «unité nationale», défendue par un régime «modéré» adepte d’un islam «tolérant». Le plus étonnant, c’est que même les chancelleries occidentales continuent de faire semblant de croire à cette fiction, probablement au nom de la préservation des accords de paix avec Israël signés à la fin des années 70 par Anouar al-Sadate. Ce qui lui coûta la vie en octobre 1981, déjà dans un contexte de fortes tensions communautaires…

Entrave. Mais c’est ce même Sadate qui a initié une politique d’islamisation de la société afin d’en finir avec les restes de la gauche nassérienne. C’est lui qui, se faisant appeler «le président de la science et de la foi», a élargi les Frères musulmans alors en prison. Lui qui a cru bien faire en allégeant la taxe foncière des immeubles dans lesquels un local était réservé à une salle de prière. D’où l’explosion des zawiya, dirigées par des imams autoproclamés. Cette multiplication des lieux de culte musulmans se double d’une politique d’entrave draconienne à la construction d’églises. La communauté copte étant travaillée par le même mouvement de réveil religieux que les musulmans, elle vit ces limitations comme une injustice.

Après l’assassinat de Sadate – par un commando islamiste -, Moubarak a continué sur la même voie, alimentant le feu qu’il cherchait à éteindre. Pour montrer qu’il était inattaquable sur le chapitre de la bigoterie, il décréta l’interruption des programmes télévisés cinq fois par jour pour la prière. Il laissa Egyptair bannir l’alcool de ses menus, etc. Autant de petits symboles qui, mis bout à bout, ont contribué à polariser la société sur la question religieuse.

Prêches. Un nouveau coup d’accélérateur fut donné après 2006, suite à la percée électorale des Frères musulmans, la hantise du régime. Pour faire pièce à leur islamisme politique, les autorités ont encouragé le salafisme, variante ultrarigoriste de l’islam sunnite qui a l’avantage de prôner le quiétisme politique, c’est-à-dire le retrait des affaires du monde. Un calcul à courte vue car, dans sa version la plus extrême, le salafisme débouche sur le jihadisme, qui encourage la lutte armée contre les régimes impies et tous ceux considérés comme des infidèles (chrétiens, chiites, etc).

Dès lors, rien ne sert à l’Etat de tenter de contrôler les prêches dans les mosquées, alors même que l’islam d’Etat est gangrené par l’intégrisme le plus rétrograde. L’université d’Al-Azhar, dont le grand imam est nommé par décret présidentiel, n’a eu de cesse, ces dernières décennies, de vouloir s’arroger un pouvoir de censure sur la production culturelle et éducative de l’Etat.

Cette crispation touche l’ensemble de la société. Une grande partie de la presse, les journaux officiels en tête, fait ses choux gras depuis six mois sur le sort supposé de chrétiennes converties à l’islam et retenues de force dans des monastères. La communauté copte n’est pas en reste : chauffée à blanc par des chaînes satellitaires proches de la droite chrétienne américaine, elle bruisse de récits invérifiables de chrétiennes kidnappées et converties de force à l’islam.

En ciblant les coptes, les terroristes ont frappé le point le plus sensible de la société égyptienne. Ils savent qu’en cas d’affrontements interconfessionnels, les autorités sont incapables de stopper l’incendie. La police laisse faire quand elle ne prend pas cause pour la foule musulmane, comme ce fut le cas lors du pogrom antichrétien de Zawiya al-Hamra, dans la banlieue du Caire, lors de l’été 1981. Trois décennies plus tard, l’Egypte est plus que jamais un pays divisé, en crise et en proie à une interminable fin de règne…

Christophe Ayad (Libération)

Voir aussi : Rubrique Egypte, Législatives : Les Frères musulmans annoncent leur défaite, Israël construit un nouveau mur, rubrique Religion, Laïcité et République … , rubrique Rencontre, Khaled Al Khamissi , rubrique Livre Sarkozy au Proche Orient,