Ouattara et Soro, un drôle de duo à la tête de la Côte d’Ivoire

Le président ivoirien Alassane Ouattara ne peut plus se passer de son Premier ministre Guillaume Soro. Au point de susciter cette interrogation récurrente parmi les observateurs de la Côte d’Ivoire à la veille des législatives de dimanche, les premières depuis la chute de Laurent Gbagbo: qui est l’homme fort du pays? Alassane Ouattara, élu au suffrage universel il y a un an et adoubé par l’ensemble de la communauté internationale? Ou Guillaume Soro, l’ancien chef de file des rebelles qui ont mis en coupe réglée la moitié nord du pays depuis près de dix ans?

Lors du voyage de Claude Guéant à Abidjan, en octobre dernier, le chef de l’Etat ivoirien lui a confié qu’il reconduirait son Premier ministre après le scrutin. A 39 ans, Guillaume Soro pourra se prévaloir, pour la première fois, de l’onction des urnes: il est sûr d’être élu haut la main député à Ferkessédougou, dans le nord du pays, sous les couleurs du parti présidentiel, le RDR (Rassemblement des républicains).

En vertu d’un pacte avec son allié, Alassane Ouattara aurait pourtant dû nommer un chef de gouvernement issu des rangs du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) après la présidentielle d’il y a un an. Mais depuis, l’application de cet accord est sans cesse repoussé.

C’est un drôle de duo, aux profils très tranchés, qui préside aux destinées de l’ancienne colonie française. Agé de 68 ans, Alassane Ouattara est un homme aux manières policées, qui a fait la majeure partie de sa carrière au sein des institutions internationales. Guillaume Soro, qui a l’âge d’être son fils, a dirigé un bouillant syndicat étudiant (la Fesci), avant d’être bombardé chef politique de la rébellion en septembre 2002, après l’échec de la tentative de coup d’Etat contre Laurent Gbagbo. En mars 2007, à la suite d’un accord de réconciliation entre les deux camps ennemis signé à Ouagadougou (Burkina Faso), Soro devenait le Premier ministre de l’ex-Président, avant de rallier le panache d’Alassane Ouattara au lendemain du second tour de la présidentielle de 2010. Mais certains observateurs en sont convaincus: si Gbagbo avait gagné, Soro serait resté à ses côtés…

En refusant de reconnaître sa défaite, Gbagbo a de fait rendu un fier service à Guillaume Soro. Alassane Ouattara a dû faire appel à l’impétrant et à ses hommes pour faire respecter le verdict des urnes. Même installé dans le fauteuil présidentiel, le nouveau président ivoirien a besoin de son Premier ministre pour contrôler ses soudards et rétablir la sécurité dans le pays. Le jeune chef du gouvernement sait se faire désirer. «Il fait traîner les choses», confie un expert.

Ce temps-là, Soro le met à profit pour consolider son pouvoir. D’après des sources fiables, il est en train de constituer une garde prétorienne placée sous son autorité directe, et a nommé plusieurs de ses fidèles à des postes stratégiques au sein de la nouvelle armée «dégbagboïsée». Parmi eux, un quarteron de ces «commandants de zone» (comzones), qui se sont considérablement enrichis durant le conflit et qui sont, pour certains, soupçonnés de crimes de guerre, voire de crimes contre l’Humanité.

Alors que Laurent Gbagbo vient d’être remis à la Cour pénale internationale (CPI), Guillaume Soro pourrait-il lui-même être inquiété par la justice internationale? C’est lui qui, durant la crise post-électorale, a organisé l’offensive victorieuse, grâce à l’aide décisive de l’armée française, contre Laurent Gbagbo.

Lors d’un déplacement à Abidjan, à la mi-octobre, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Louis Ocampo Moreno, lui aurait déclaré: «Prouvez-moi que vous êtes innocent.» Réponse de Soro: «Je vous le prouverai.» «Le procureur veut qu’il lâche certains de ses lieutenants qui sont responsables d’atrocités», décrypte un bon connaisseur du dossier.

«Soro est plutôt serein, il ne se sent pas menacé», assure l’un de ses proches. Peut-être parce qu’il se sait protégé par l’un des hommes les plus puissants de la région: le président du Burkina Faso voisin, Blaise Compaoré. «C’est Blaise qui a convaincu son homologue ivoirien de garder Soro à la primature», confie un expert. Avec quels arguments? «La situation du pays reste très fragile, souligne un observateur étranger résidant en Côte d’Ivoire. Si l’ordre a été rétabli à Abidjan, les ex-rebelles continuent de rançonner les voyageurs et les transporteurs à l’intérieur du pays. Soro reste indispensable.»

Le président ivoirien répète à l’envi que tous les responsables de crimes de guerre devront rendre des comptes. Mais,dans les faits, ces déclarations demeurent incantatoires. Vulnérable, le chef de l’Etat ivoirien prend ses précautions, y compris jusqu’à Abidjan.

D’après des sources bien informées, des instructeurs français ont assuré le formation de la garde rapprochée d’Alassane Ouattara. Et au sein de son cabinet restreint, un général français le conseille pour les affaires militaires. «Ouattara préfère avoir Soro au gouvernement plutôt qu’à l’extérieur», résume une bonne source. Après les législatives, la partie de poker menteur reprendra de plus belle entre les deux hommes.

 

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Onu conférence sur le climat :Tractations autour du Fond vert à Durban

Accélération du changement climatique et patinage politique...

Les ultimes tractations étaient engagées jeudi à la conférence sur le climat de Durban pour rendre opérationnel le Fonds vert, attendu par les pays du Sud, et tenter de dégager un accord, encore très incertain, sur l’idée d’une « feuille de route » vers un traité contraignant.

« Il ne nous reste pas beaucoup d’heures », a mis en garde la commissaire européenne en charge du climat, Connie Hedegaard, alors que les douze jours de discussions se terminent vendredi soir en Afrique du Sud.

Près de 200 pays sont réunis à Durban depuis le 28 novembre pour la 17e conférence de l’ONU sur le climat. La communauté internationale s’est fixée comme objectif de limiter la hausse de la température mondiale à +2°C. A ce jour, le constat est clair, et sombre: l’addition des promesses de réduction d’émissions de gaz à effet de serre des différents pays ne permet pas d’atteindre cet objectif.

Le degré d’ambition dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre n’est cependant pas au menu des discussions sud-africaines qui se concentrent en particulier sur l’avenir du protocole de Kyoto, seul outil juridique contraignant sur le climat existant à ce jour.

L’UE est prête à partir sur une deuxième période d’engagement (post-2012) mais martèle que cela ne peut être qu’une solution transitoire et qu’elle ne le fera que si elle a l’assurance, dès Durban, que les autres la rejoindront ensuite dans un nouvel accord global juridiquement contraignant.

Une proposition à laquelle les Etats-Unis et la Chine, acteurs centraux des négociations avec leurs plus de 40% des émissions mondiales à eux deux, n’ont toujours pas apporté de réponse claire.

Les Chinois ont jusqu’ici soufflé le chaud et le froid, se montrant ouverts mais sans être très précis.

Les Etats-Unis, plutôt réticents, ont néanmoins paru faire un petit pas en direction des Européens jeudi en indiquant, par la voix de leur représentant Todd Stern, qu’ils « soutenaient » l’idée d' »une feuille de route » pour « préparer et négocier un futur régime » mais se prononcer sur le fait de savoir si ce cadre devrait être contraignant ou non.

Fonds vert bientôt opérationnel ?

« Nous n’y sommes pas encore, mais nous faisons des progrès », a estimé le ministre britannique de l’Energie Chris Huhne, affirmant que les deux-tiers des 190 pays présents soutenaient la proposition européenne.

Les discussions sur la mise en place effective d’un Fonds vert pour aider les pays en développement à faire face au changement climatique semblaient elles plus avancées, en dépit de quelques points de blocage avec les Etats-Unis.

« D’ici la fin de la semaine, le Fonds vert devrait être opérationnel », estimait mercredi soir le Premier ministre norvégien Jens Stoltenberg.

Toutefois, ajoutait-il aussitôt, « cela ne sert à rien d’avoir un fonds s’il n’est pas alimenté ! », rappelant que l’engagement pris à Copenhague était d’aboutir à 100 milliards de dollars par an à compter de 2020.

« Sans avancée sur la question financière, il n’y aura pas d’avancée (…) sur un accord international pour combattre le changement climatique », a mis en garde le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi.

Jeudi matin, à la tribune, en séance plénière, la ministre française de l’Ecologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, citait la Sud-africaine Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature: « Les formules qui semblent avoir perdu tout leur sens à force d’avoir été répétées trop souvent sont celles qui contiennent le plus de vérité ».

« Nous répétons à loisir que l’urgence du changement climatique doit nous pousser à agir », ajoutait-elle.

Jérôme Cartillier (AFP)

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Bras-de-fer en Egypte avant les élections

Place Tharir 25/11/11. Photo Amr Abdallah Reuter.

Les forces politiques égyptiennes et le pouvoir militaire étaient engagés dimanche dans un bras-de-fer autour des pouvoirs du futur gouvernement, avant l’ouverture des bureaux de vote lundi pour les premières législatives de l’après-Moubarak.

40 millions d’électeurs sur 82 millions d’Egyptiens sont appelés à élire 498 membres de l’Assemblée du peuple (chambre des députés) sur plusieurs étapes, jusqu’au 10 janvier. Dix autres seront nommés par le maréchal Tantaoui. Sept ONG étrangères, dont le Centre Carter, ont reçu leur accréditation pour surveiller ces législatives, a annoncé le ministère des Affaires étrangères.

La partie se joue entre le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui tient les rênes du pays, l’influent mouvement des Frères musulmans qui estime avoir le vent en poupe, et l’opposant Mohamed ElBaradei, qui se prévaut du soutien des manifestants de la place Tahrir hostiles aux militaires.

Le gouvernement, nommé par l’armée depuis la chute en février de Hosni Moubarak, a été jusqu’à présent cantonné à la gestion des affaires courantes, un schéma mis à l’epreuve par la démission récente du Premier ministre Essam Charaf et la perspective d’avoir un Parlement élu, le précédent ayant été dissout.

Dans un climat mêlant rapports de force, tractations en coulisses, ballons d’essai et pression de la rue, l’armée a indiqué qu’elle continuait d’appuyer l’homme qu’elle a choisi pour former le nouveau gouvernement, Kamal el-Ganzouri.

Le chef du CSFA, le maréchal Hussein Tantaoui, a demandé à Mohamed ElBaradei et à une autre figure de la classe politique laïque, Amr Moussa, deux hommes aux ambitions présidentielles, de soutenir ce politicien sans éclat âgé de 78 ans.

Principal obstacle: Kamal el-Ganzouri, ancien chef de gouvernement à la fin des années 90 sous Hosni Moubarak, est rejeté avec vigueur par les milliers de manifestants qui occupent depuis plus d’une semaine la place Tahrir au Caire.

Mohamed ElBaradei, de son côté, s’est dit prêt samedi soir, après avoir été reçu par le maréchal Tantaoui, à renoncer à ses ambitions présidentielles pour diriger un gouvernement de salut national.

Cela, « à condition que le gouvernement soit doté de toutes les prérogatives pour gérer la période de transition, rétablir la sécurité, relancer l’économie et réaliser les objectifs de la révolution égyptienne », selon un communiqué du bureau de campagne de l’ancien chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et prix Nobel de la Paix 2005.

La proposition de Mohamed ElBaradei est « un moyen indirect de rejeter » le gouvernement de M. Ganzouri et toute forme de coopération avec lui, estime le politologue Hassan Nafaa.

Selon Hossam Eissa, un homme politique proche des manifestants, l’idée d’un gouvernement de salut national « est une proposition de Tahrir, que M. ElBaradei a acceptée ».

Dimanche, les Frères musulmans sont entrés dans la danse en se projetant dans un contexte post-électoral qu’ils jugent favorable à leur mouvement, politiquement le mieux structuré du pays.

« Le futur Parlement est supposé représenter le peuple (…) Le Conseil militaire doit charger le parti qui remporte la majorité des voix de former le prochain gouvernement », a affirmé leur porte-parole Mahmoud Ghozlane.

Présidentielle avant juin

Les Frères récusent ainsi les positions d’un haut responsable du CSFA, le général Mamdouh Chahine, qui avait déclaré samedi que, quel que soit le résultat des urnes, « le futur parlement n’aura aucune autorité sur le gouvernement ». « Si le gouvernement n’est pas représentatif du Parlement, l’Assemblée bloquera toute décision (du cabinet) », a répliqué Mahmoud  Ghozlane.

Pour Hassan Nafaa, la position des Frères musulmans signifie toutefois qu’il n’y aurait pas en Egypte de gouvernement doté de véritables pouvoirs avant la fin des élections, prévues jusqu’à la mi-janvier pour l’Assemblée du peuple (chambre des députés) et mars pour la Choura (Sénat consultatif). Une telle attente « ne serait pas acceptable pour les jeunes à Tahrir. La crise se poursuivrait donc », assure-t-il.

L’armée égyptienne a promis de rendre le pouvoir à une autorité civile après une élection présidentielle qui doit se tenir avant la fin juin 2012.

AFP

Voir aussi : Rubrique Egypte, Moubarak quitte le pouvoir, rubrique MéditerranéeTunisie, les éditocrates repartent en guerre, rubrique Etas-Unis, Obama dévoile un plan économique pour aider les pays arabes à se « démocratiser »,

On Line : Le blog de Bruno Ripoche Comprendre les élections,

Battle of the Year : Esprit créatif hors normes

Battle of the Year 2011. Montpellier au cœur de la culture hip hop mondiale du 11 au 19 novembre.

Sur la planète hip hop, Montpellier s’identifie désormais comme une ville incontournable de la breakdance et pour cause puisqu’elle accueille pour la seconde année le Boty international du 11 au 19 novembre prochains.

La montée en puissance de cette culture est liée aux artistes passionnés qui émergent localement et au travail de l’association Attitude et du réseau hip hop qui leur permet en région d’accéder à la scène à travers des Buzz boosters, un dispositif national de repérage et d’accompagnement des artistes. Depuis  1989, Attitude œuvre aussi pour la structuration et la reconnaissance des différentes disciplines de la culture hip hop.

Cette reconnaissance passe aujourd’hui en partie par un financement institutionnel. Hier lors de la présentation du Boty, Josiane Collerais, vice-présidente en charge de la culture à la région, rappelle la prise en compte de la culture urbaine par Georges Frêche avec un budget en constante évolution : « On est passé de 27 000 euros en 2007 à 307 000 euros cette année dont 138 000 pour Battle of the Year. » De son côté, l’adjoint au maire Philippe Saurel évoque la refonte globale de l’espace Grammont, sur lequel il verrait bien : « l’occasion de reconfigurer le skatepark. » En l’absence de Jean-Paul Montanari, Gisèle Depuccio, la directrice adjointe de Montpellier Danse fait savoir que les portes de La Cité de la danse demeurent grandes ouvertes à la culture hip hop qui l’a pleinement intégrée dans la programmation de sa saison.

Passion et synergie

Le Boty international met en compétition les meilleurs groupes de breakdance venus  des quatre coins du monde. Il présente un rapide spectacle (choré) mettant en avant leurs qualités scéniques. La durée maximum du show est de 6 minutes. Un jury de 5 personnes, constitué strictement de danseurs confirmés, choisit les 4 meilleurs groupes qui s’affronteront en défis. La finale aura lieu  le 19 novembre à l’Arena. Un prix est également décerné pour la meilleure performance scénique (best show). Du 14 au 17 novembre, la cité de la danse accueillera 45 danseurs amateurs qui participeront à une formation avec des professionnels du secteur. A ne pas manquer la soirée Hip Hop en création programmée par Montpellier Danse  au Théâtre des 13 vents le 17 novembre.

le Boty international s’ouvre cette année pour la première fois au continent africain. En accueillant des danseurs algériens, tunisiens, marocains et en ouvrant la compétition à l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Nigeria, « nous espérons contribuer en 2012 à une sélection sur le continent africain qui n’a pas été possible cette année », indique Thomas Raymond de l’association Attitude.

L’événement donnera lieu au tournage d’un long métrage qui se déroulera au cœur de la compétition 2011. Les b.boys et les b.girls de la région s’entraînent déjà pour transmettre à la ville les valeurs participatives propres à la culture hip hop.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Danse, rubrique Montpellier, rubrique Politique culturelle,

Tunisie, les éditocrates repartent en guerre

Election Tunisie. Photo Jamal Saidi Reuters

C’est la première élection libre tenue dans le monde arabe depuis plus de cinquante ans – à l’exception, particulière, de la Palestine où le scrutin s’était tenu sous occupation. La campagne a été animée, la participation massive malgré tous les Cassandre qui prétendaient le peuple déçu par l’absence de changements, comme si le peuple ne s’intéressait qu’aux questions de subsistance et pas à la liberté et à la démocratie. Bien sûr, les élections n’ont pas été parfaites. Certains ont évoqué le poids de l’argent, notamment avec cet homme d’affaires basé à Londres qui a réussi à obtenir un grand nombre de députés (sans doute en amalgamant les rescapés de l’ancien régime). Mais peu de démocraties ont réussi à régler le problème des rapports entre la politique et l’argent – que l’on songe aux Etats-Unis ou à la France. Les Tunisiens ne s’y sont pas trompés et tous les observateurs ont noté non seulement la forte participation, mais aussi l’émotion et la joie de personnes qui faisaient la queue pendant des heures pour glisser un bulletin dans l’urne.

Mais voilà : certains n’acceptent la démocratie que lorsque les électeurs votent comme ils le souhaitent. Que le peuple palestinien sous occupation vote pour le Hamas, et l’Occident organise le blocus du nouveau gouvernement et sa chute. Que les Tunisiens votent pour Ennahda, et voilà nombre de nos éditorialistes, ceux-là même qui affirmaient que le printemps arabe avait vu la disparition des islamistes, s’interroger gravement et reprendre une vieille antienne : les Arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie ou, comme ils l’écrivaient avant, mieux vaut Ben Ali que les islamistes.

Heureusement, tous ne sont pas sur la même longueur d’ondes, mais le titre « Après le régime de Ben Ali, celui du Coran » du journal de 7 heures de France-Inter le 25 octobre résume la position de toutes les chaînes de Radio France, mobilisée sur un anti-islamisme primaire.

Dans L’Express, Christophe Barbier, celui-là même qui qualifiait la guerre israélienne contre Gaza de « guerre juste », écrit (« Après le printemps arabe, l’hiver islamiste ? », 25 octobre) :

« C’est une peur qui chemine alors que les armes se taisent et que s’élève le brouhaha des urnes. Une peur un peu honteuse, tant l’irénisme est de rigueur, et tenace aussi, le remords d’avoir si longtemps soutenu des dictateurs, avec, pour seule raison, cynique mais valable, d’être en sécurité sur nos rives. Une peur nourrie par les cris des coptes massacrés en Egypte, les premières élections en Tunisie et l’engagement du Conseil national de transition libyen à faire de la charia la “source première de la loi”. Cette peur, c’est celle de l’islamisme, celle d’un pouvoir barbu et liberticide, dont les imams psychopathes remplaceraient les militaires d’opérette et les despotes débauchés d’hier. »

« Valable » ? Valable de soutenir Ben Ali et Moubarak, le roi du Maroc et les généraux algériens ? S’agissant des coptes égyptiens, faut-il rappeler qu’ils ont été (aux côtés de musulmans qui manifestaient avec eux) massacrés par l’armée, présentée comme une garante face aux islamistes ? Quant à la dénonciation des « imams psychopathes », on reste sans voix…

« Jamais cette crainte n’a abandonné les esprits occidentaux, même si le vacarme de la fête droits-de-l’hommiste l’a reléguée depuis janvier dans l’arrière-boutique de la foire-fouille sondagière. Elle ressort aujourd’hui parce que nous sommes dans un marécage idéologique, un entre-deux politique où les potentats sont déchus, mais les démocraties, pas encore installées. Balbutiantes et vacillantes, elles sont comme un enfant effrayé par ses premiers pas dans un monde vertigineux. Arabes et Occidentaux, tous épris de paix et de liberté, nous sentons que quelque chose a gagné, qui était juste, mais qu’autre chose aujourd’hui menace, qui est terrible. Et si rebelles et révoltés avaient œuvré, à leur insu, pour préparer le règne des imams ? Et si nous avions fourni, enfants béats de Danton et de Rousseau, le moteur démocratique au véhicule islamiste ? S’imposer par une révolution ou une guerre civile n’est rien à côté d’élections gagnées : l’islamisme pourrait bien, demain, affirmer être légitime selon les critères mêmes de l’Occident. Que répondrons-nous ? »

Eh bien, nous répondrons que c’est le jeu de la démocratie. C’est ce que font les partis de la gauche tunisienne, dont certains s’apprêtent à gouverner avec les islamistes. Car, nous le savons tous, des élections libres donneront dans tout le monde arabe un poids important aux islamistes (dans ses différentes déclinaisons, et Ennahda en Tunisie n’est pas les Frères musulmans en Egypte ou au Maroc) et le choix est clair : soit le retour aux dictatures que l’Occident a soutenues sans états d’âme ; soit la confiance dans la démocratie, dans les peuples, qui, même musulmans, aspirent à la liberté et non à une dictature de type taliban.

Autre éditorialiste, Jean Daniel, toujours mal à l’aise quand il s’agit de l’islam et qui a mis si longtemps à dénoncer la dictature de Ben Ali. Son texte publié le 26 octobre, « Tunisie. Victoire programmée pour les islamistes » (Nouvelobs.com) est un mélange d’erreurs factuelles – que signalent d’ailleurs ses lecteurs sur le forum – et des préjugés qui animent une bonne partie de la gauche française.

« Le plus triste, c’est que cette victoire altère les couleurs du Printemps arabe, décourage les insurrections modernistes, et galvanise les insurgés religieux. La Tunisie était un exemple à suivre pour tous les nouveaux combattants arabes de la démocratie. Elle est devenue un modèle pour les mouvements religieux. Dieu vient de dérober au peuple sa victoire. »

Insurgés modernistes ? insurgés religieux ? Sur la place Tahrir tant célébrée, tous les vendredis, des milliers de manifestants faisaient la prière. A quel courant appartenaient-ils ? moderniste ? religieux ?

« Une bonne partie des opinions publiques, tant en Occident que dans les pays arabo-musulmans, s’étaient détournées des compétitions sportives ou de la crise financière mondiale pour s’intéresser à ce qu’il se passait dans un petit pays méditerranéen de 12 millions d’habitants. » (…)

Avaient-elles tort ?

« Les Tunisiens se sont donné le droit de vote. Encore fallait-il que les élections fussent libres. Elles l’ont été pour la première fois et chacun s’est incliné devant le civisme allègre des citoyens qui, par leur vote à près de 90%, étaient supposé charger les 217 constituants d’établir une forme d’Etat de droit en respect avec les principes essentiels qui font une démocratie. Le combat reste ouvert mais il est compromis. On va voir si les Tunisiens savent se reprendre et organiser une coalition qui empêche les 70 nouveaux constituants d’imposer leurs lois. »

Les Tunisiens doivent « se reprendre » ? Quelle condescendance à l’égard de ces ex-colonisés qui ont le front de ne pas voter comme les intellectuels parisiens le souhaitent.

Et Jean Daniel dresse un étrange parallèle avec l’Algérie : « Si une vigilance, parfois ombrageuse, s’est imposée aux familiers de l’histoire du Maghreb dès qu’il a été question d’élections libres en Tunisie, c’est parce qu’ils gardaient à l’esprit ce qui s’était passé, en Algérie, entre le 5 octobre 1988 et le 14 janvier 1992. Bilan : environ 150 000 morts. » Que signifie ce charabia ? Entre octobre 1988 et les élections de janvier 1992, il n’y a pas eu 150 000 morts. Les morts sont venus après que l’armée a arrêté le processus démocratique. Ce coup d’Etat fut, selon Jean Daniel, « populaire aux yeux de l’opinion démocratique » et « a sans doute protégé l’Algérie d’une victoire des ennemis islamistes de la démocratie ».

Populaire aux yeux de l’« opinion démocratique » ? Faut-il rappeler que de nombreux partis non confessionnels, comme le Front des forces socialistes (FFS) ou même le Front de libération nationale (FLN), ont pris position contre le coup d’Etat ? Et qui peut prétendre que ce coup a protégé la démocratie ? S’il existe un pouvoir autoritaire et corrompu aujourd’hui dans le monde arabe, c’est bien celui des généraux algériens.

« Pour nombre de laïcs ou simplement de républicains, fussent-ils les plus musulmans, l’expression “islam modéré” est un oxymore : il y a contradiction absolue entre les deux mots. Pour d’autres, la capacité de résoudre les problèmes considérables que la construction et le développement de la Tunisie vont poser est assez faible sans l’appui des forces qui se disent encore islamistes mais qui ne sont souvent que conservatrices. Elles répondent au besoin d’ordre et d’autorité qui, dans l’histoire, est toujours apparu après le chaos provoqué par des journées insurrectionnelles. »

Nombre de laïcs, de républicains contestent l’expression islam modéré ? Jean Daniel confond les musulmans qui s’expriment abondamment dans les médias occidentaux avec l’opinion dans le monde arabe. Les deux plus importantes forces de gauche en Tunisie ont accepté le principe d’une collaboration avec Ennahda, preuve qu’elles croient qu’il existe non pas un « islam modéré », mais des organisations islamistes qui acceptent les règles de la démocratie.

Plus largement, les clivages qui divisent la Tunisie ne se résument à celui entre laïcs et islamistes. D’autres questions se posent à la société, aussi bien sociales que politiques, des choix du développement comme celui de la politique internationale et régionale. Rien ne serait plus dangereux que de faire des combats dans le monde arabe des combats entre deux blocs homogènes, laïcs et islamistes. Non seulement parce que la victoire de ces derniers serait certaine, mais aussi parce que ce n’est pas le principal clivage de la société.

Oui, Ennahda est une organisation conservatrice, notamment sur le plan des mœurs et de la place des femmes ; elle est libérale en matière économique ; son fonctionnement a longtemps été vertical (comme tous les partis de la région), même s’il est désormais contesté par les nouvelles générations et les nouvelles formes de communication. Il ne s’agit donc pas de donner une image idéalisée du mouvement, mais de reconnaître que, comme le Hamas en Palestine, il est une partie de la société, et que son exclusion signifie l’instauration d’une dictature militaire.

D’autres éditoriaux reprennent cette même ligne islamophobe. On pourra lire bien d’autres contributions sur le thème, que ce soit Alain-Gérard Slama dans Le Figaro du 26 octobre (« Elections en Tunisie : sous le jasmin, les cactus », heureusement ce texte n’est pas en accès libre sur le site du journal) ; ou encore Martine Gozlan, ou l’inénarrable Caroline Fourest, qui écrit notamment sur son blog : « Dire qu’Ennahdha est “modéré” parce qu’il existe des salafistes très excités, c’est un peu comme expliquer que Le Front national de Marine Le Pen est de “gauche” parce qu’il existe des skinheads. »

Mais ne tombons pas dans la paranoïa : fort heureusement, d’autres textes font la part des choses.

On notera la tribune de Bernard Guetta dans Libération du 26 octobre, « L’impardonnable faute des laïcs tunisiens » – encore que l’idée d’un nécessaire front des laïcs me semble contestable.

Et aussi l’éditorial du Monde (27 octobre), « Et si, en Tunisie, la démocratie passait par l’islam ? » :

« L’annonce concomitante du retour de la charia en Libye, avant la poussée électorale attendue d’autres forces islamistes en Egypte, risque ainsi d’alimenter l’incompréhension face à des révolutions menées pour les droits de l’homme qui ne se traduisent pas instantanément par l’adoption des valeurs que les Occidentaux revendiquent. C’est singulièrement vrai sur la question des droits qui doivent être reconnus aux femmes. Ce serait cependant faire injure aux Tunisiennes et aux Tunisiens que de décréter, toutes affaires cessantes et sans qu’il soit nécessaire de voir les vainqueurs à l’ouvrage, que le succès d’Ennahda sonne le glas de leur “printemps”. En l’occurrence, si une loi mérite l’attention, dans les pays qui vont voter pour la première fois autrement que sous la matraque et pour un parti unique, c’est sans doute moins la loi islamique qu’un code autrement plus prosaïque : la loi électorale. »

« La réussite des transitions arabes passe nécessairement par l’adhésion du plus grand nombre à un projet commun, et donc par le compromis et la négociation. A cet égard, le système proportionnel retenu en Tunisie qui écrête les raz de marée électoraux au lieu de les amplifier et contraint le vainqueur à trouver des alliés est judicieux ; il permet d’éviter une situation à l’algérienne, lorsque le Front islamique du salut retourna à son profit en 1991 un système conçu pour favoriser le FLN. »

« La volonté exprimée par des opposants historiques tels que Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar, dont les partis ont obtenu des résultats encourageants, de trouver des terrains d’entente avec Ennahda dessine un tout autre chemin, celui d’un apprentissage de la démocratie qui passe moins par l’anathème que par le dialogue. Sans faire preuve d’un angélisme excessif, il est permis de le juger prometteur. »

Et les élections tunisiennes seront à marquer d’une pierre blanche sur la longue voie des peuples arabes vers la démocratie.

Alain Gresh (Le Monde Diplomatique)

Voir aussi : Rubrique Tunisie, Les mosquées sont aussi pleines que les cafés,  rubrique Médias,