Le prix Nobel de littérature attribué à Herta Müller

L’écrivaine germano-roumaine Herta Müller s’est vue décerner le prix Nobel de littérature. Le comité suédois du prix Nobel a ainsi rendu hommage jeudi à Stockholm à l’œuvre d’une femme qui a grandi dans la région de Banat en Roumanie au temps du régime communiste, est ensuite passée en Allemagne fédérale en 1987, et y a été poursuivie par les services secrets roumains, la Securitate. Le jury l’a récompensée pour avoir « dessiné les paysages de l’abandon » dans ses œuvres.

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Khaled Al Khamissi données sur la conscience de la rue égyptienne.

"Le génie et l'humour font partie de notre culture".  Photo :David Maugendre

Khaled Al Khamissi est l’auteur de Taxi, un premier roman qui tisse un portrait sans concession du système politique égyptien à partir de 58 discussions avec les chauffeurs de taxi du Caire.

D’où vous est venue l’idée de ce livre ?

« En 2005, j’ai vu que la rue du Caire bouillonnait. Face à l’échec total du système politique, la colère montait et les manifestations, les émeutes, les grèves dans les usines se multipliaient. Cela m’a donné l’envie d’écrire un livre qui évoque cette singularité égyptienne à partir de ce qu’on entend dans la rue.

Pourquoi les chauffeurs de taxi ?

Parce que la rue est vraiment représentative d’une société et les chauffeurs y passent leur vie et partagent les difficultés des gens qui y vivent. Selon les chiffres, 58% de la population égyptienne vit en dessous du seuil de pauvreté. Je pense qu’en réalité c’est beaucoup plus. Dans le livre, il y a 58 personnages qui s’adressent à un passager. Du point de vue de la forme, j’ai privilégié le dialogue à la narration. On saisit la personnalité, y compris le physique des chauffeurs, à travers leurs propos.

Etes-vous allé sur le terrain pour puiser votre matière littéraire ?

Non. C’est le fruit de toute ma vie. Si un jour, maintenant tout de suite, je vous enferme dans une cellule et que je vous demande d’écrire sur un objet, les montres par exemple, il y aura toute votre vie dans vos écrits.

Les gens qui parlent sont en mouvement et ils décrivent un système totalement figé…

C’est un théâtre mouvant qui ouvre sur un espace à la fois public et privé. Le taxi est un lieu d’échange par excellence entre deux personnes qui ne se connaissent pas et qui ne se reverront jamais. La stagnation du système produit une ébullition. Tout cela présentait un intérêt dramatique. Et un intérêt sur la forme littéraire qui vient de la prose arabe. Dans les mille et une nuits, ce sont des nuits, dans mon livre ce sont des chapitres.

Vos personnages balayent une réalité sociale, politique, économique. Cette conscience reflète-elle vraiment celle de l’homme de la rue ?

C’est toute l’idée du livre. La majorité de la population porte chaque jour ce type de regard vis-à-vis des problématiques auxquelles elle se confronte. Le peuple égyptien est un peuple millénaire. Cette culture est omniprésente dans notre terre, notre âme, notre cerveau. Et elle s’exprime d’autant plus que le peuple est contraint à des problématiques de dictature depuis 20 000 ans. Il y a une réelle sagesse du peuple égyptien.

Une sagesse et un sens de l’humour hors du commun…

Le génie et l’humour font partie de notre culture. Ils circulent à travers la tradition orale depuis fort longtemps. On trouve des blagues sur les murs des temples antiques, on trouve des caricatures sur des papyrus vieux de plusieurs millénaires. Et on retrouve tout cela dans les rue du Caire.

Vous pointez une graduation sur l’échelle des contraintes. Une différence par exemple entre Sadate et Moubarak, qui ne respecte plus les citoyens ?

Je pense que nous sommes réellement à la fin d’un cycle, l’odeur de la fin d’une période est là. Toutes les possibilités réelles de survie sont arrêtées. On ne peut plus aller dans les pays du golf pour trouver du travail, ni en Irak, ni en Europe, ni aux Etats-Unis et l’échec interne d’un modèle de développement économique différencié fait qu’il n’y a plus d’offres d’emploi. La situation est bloquée. Le peuple égyptien attend un grand projet. »

recueilli par Jean-Marie Dinh

Né au Caire, Khaled Al Khamissi est producteur, réalisateur et journaliste. Diplômé de sciences politiques de l’université du Caire et de relations internationales de l’université de Paris- Sorbonne, il a publié en 2007 ce premier livre, devenu rapidement un best-seller et aussitôt traduit en plusieurs langues européennes. Son deuxième opus, Safînat Nûh (L’Arche de Noé), paraîtra au Caire à la fin de 2009.

Taxi, éditions Actes-sud 18,8 euros.

Taxi, éditions Actes-sud 18,8 euros.

Portant chacune sur un aspect particulier de la vie sociale, économique ou politique en Egypte, ces cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi du Caire composent un tableau fascinant de ce pays à un moment clé (avril 2005-mars 2006) du règne du président Hosni Moubarak – qui sollicitait alors un cinquième mandat. Tout y est, en effet : les difficultés quotidiennes de la grande majorité de la population, la corruption qui sévit à tous les échelons de l’administration, l’omniprésence et la brutalité des services de sécurité, le blocage du système politique, les humiliations sans fin que la population subit en silence, les ravages du capitalisme sauvage…

Consignés en dialecte égyptien avec un humour décapant et un admirable sens de la mise en scène, ces échanges librement reconstitués par l’auteur, sinon entièrement inventés par lui, relèvent à la fois de la création littéraire et de l’enquête de terrain. S’ils font connaître les griefs des “gens d’en bas”, ils laissent aussi entrevoir les raisons pour lesquelles le pouvoir en place tient bon malgré sa décrépitude et son impopularité.

C’est sans doute cette combinaison inédite de lucidité politique, de tendresse pour les plus faibles et d’humour qui explique la diffusion de Taxi, dans sa version originale, à plus de cent mille exemplaires.

Voir aussi : Rubrique cinema  Egypte foisonnante

Alain Monnier : A l’issue du premier clic…

L'écrivain Alain Monnier

Ce pourrait être une satire sociale caustique qui évoque la roulette russe comme une forme logique de notre société mais cela s’apparente plutôt à une fable philosophique ou à une œuvre messianique… Si l’on souhaite rester fidèle à la fluidité de ce livre, il faut dire par exemple, c’est le dernier roman d’Alain Monnier. Dire aussi, comme le fait l’auteur sans rien dévoiler, Je vous raconterai. Un titre qui en dit long sur le contenu, à la limite de la vraisemblance, de cet ouvrage. « Je suis parti de la chute, d’une douleur intime », signale l’invité de la librairie Sauramps.

Dans une société laminée par la pauvreté et la violence, on pénètre le malheur d’un homme misérable, qui survit depuis des années dans les rues. Cet homme sans nom dont on apprécie l’outrance, raconte son histoire. « Vous qui parlez haut et fort, que savez-vous donc de la misère ? » Quand le livre débute, il est arrivé au bout de ce qu’il peut endurer. Mais alors qu’il s’apprête à se jeter dans le canal voisin, un mystérieux individu lui propose de l’aider à mourir sans souffrir. « C’est en cheminant que l’on connaît l’histoire », observe l’auteur qui soigne le réalisme des situations sans malignité apparente.

L’homme qui n’a plus rien à perdre accepte sans conscience un contrat faustien conclu en silence. Il se retrouve alors dans une luxueuse villa où il lui est demandé de jouer à la roulette russe devant une assemblée enfiévrée. A la question : « êtes-vous joueur ? », Monnier répond sobrement : « Je ne jouerai jamais à ce jeu. Je ne suis qu’un gros dégonflé. » Le personnage évolue pendant le roman. A l’issue du premier clic, il succombe à la fascination de son geste. Le voisinage de la mort, avec laquelle il prend un rendez-vous périodique, lui permet de reprendre pied, de revenir sur son passé et même de rencontrer Lula dans le miroir de la roulette. « La forme de folie pousse progressivement le héros à être dans la fraternité des hommes, glisse Alain Monnier. Etre un homme, c’est croire au miracle, qu’importe si cela arrive ou pas. »

Jean-Marie Dinh

Je vous raconterai, éditions Flammarion, 17 euros.

« J’ai été le détective privé de moi-même « 

Frederic Beigbeder invité du Forum Fnac à Montpellier. Crédit Photo DR

Frederic Beigbeder invité du Forum Fnac à Montpellier. Crédit Photo DR

Dans Un Roman français, l’écrivain se confronte à son passé à la suite d’une garde-à-vue pour usage de stupéfiant sur la voie publique : Rencontre pour un nouvel interrogatoire…

 

Quelles priorités voyez-vous pour amorcer le retour des libertés individuelles : rendre facultatif le port de la ceinture à l’arrière ou légaliser la coke ?

« La seconde incontestablement : il faut légaliser. On voit bien que les pays qui disposent d’une législation plus cool sur ce sujet ne s’en sortent pas plus mal. La jeunesse n’est pas plus défoncée pour autant. The Economist vient de se pencher sur le sujet. Il dénonce l’hypocrisie de la prohibition… En France on ne pense qu’à remplir les prisons. C’est catastrophique, les gens qui ont commis des délits mineurs se retrouvent dans des conditions de détention sordides. Et cela ne résout pas le problème, bien au contraire. Ca brise les jeunes ou les transforme en vrais caïds. Il est temps de mener une réflexion sur le sujet.

Vous dites que l’on retrouve la mémoire en prison. Parviendrait-on à réduire le trou de la Sécu en mettant les malades d’Alzheimer en cabane ?

Non je ne pense pas. Je suis moi-même atteint d’une certaine forme d’amnésie involontaire que je m’emploie à soigner par l’écriture. Et puis, même pour rire, je ne dirai jamais qu’il faut mettre plus de monde en détention. Il y a un suicide par jour dans les prisons françaises donc je suis plutôt pour que l’on cesse d’utiliser la garde-à-vue à tort et à travers.

Vous comparez le métier de flic à celui de romancier en affirmant que dans les deux cas, on rapproche des choses qui n’ont aucun rapport. Voyez-vous d’autres points communs ?

Le principal est de ne pas croire au hasard. Les flics recoupent les informations et finissent par échafauder un scénario. Ils tentent de bâtir une histoire à partir d’un travail d’enquête. Pour moi, ce travail se rapproche de celui du romancier. Dans mon cas d’autobiographe, j’ai travaillé quelques scènes comme cela. Un petit garçon sur une plage avec son grand-père, un adulte en garde-à-vue… Il faut arriver à relier l’ensemble en faisant en sorte que chaque événement explique le suivant. J’ai été le détective privé de moi-même.

En 2002, on vous a vu battre la campagne avec Robert Hue, vous avez toujours son portable ?

Non ! Il n’a pas de portable, j’arrivais pas à… en tout cas il n’avait pas de portable à l’époque. Pour le joindre, il fallait appeler son directeur de cabinet.

Et lui, vous pensez qu’il a le vôtre ?

Euh… Je l’ai vu la semaine dernière et je crois bien qu’il l’avait.

Comment définiriez-vous votre rapport à la sincérité ?

Bah… Cela dépend des livres. Il y a des livres où je mens et des livres où je dis la vérité. Le dernier est celui où je mens le moins…

Votre fille vous fait-elle la morale ?

Oui. C’est marrant les choses se sont vraiment inversées. Je pense que le grand changement, c’est 68. Avant cette date les parents faisaient la morale aux enfants. Depuis c’est le contraire.

Après la sortie de votre livre, l’ambiance à table en famille s’est-elle améliorée ?

Oui, ce qui a surtout changé, c’est que l’on se parle. Avant on se contentait de sourire. C’est un des grands mérites de la littérature, ça décoince les bourgeois.

Laquelle des questions auxquels vous venez de répondre vous a semblé la plus sérieuse ?

Toutes, mais la plus étrange est celle sur Alzheimer. C’est celle que j’ai préférée parce que le vrai sujet de mon livre ce n’est pas ma garde-à-vue ou mon enfance, c’est cette question sur la mémoire. Qu’est-ce que ce mystère dans le cerveau humain qui fait que l’on se souvient d’une chose et pas d’une autre ? »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Un Roman français, Editions Grasset, 18 euros.

Voir : Prix renaudot 2009

Un cran à gauche

Orwell : journaliste, témoin, militant, analyste et penseur.  Photo DR.

Les Écrits politiques d’Orwell, confirment l’auteur de La ferme des animaux comme un penseur politique de premier plan. Le recueil publié aux éditions Agone rend accessible en français un certain nombre de textes que sa veuve Sonia, qui n’appréciait pas le positionnement politique de son mari, avait jugé bon d’écarter. Organisé en six parties, ce livre retrace l’engagement passionné de l’auteur de 1928 à 1949.

Tout au long de sa vie, Eric Arthur Blair (1903/1950) puisera son inspiration dans les engagements liés à son expérience personnelle. On en trouve les premières traces dans quatre articles publiés entre 1928 et 1929. L’auteur, qui partage les conditions laborieuses des classes populaires londoniennes, y défend la liberté d’expression et une certaine idée de la littérature. Il s’attache aussi à décrire la condition humaine des ouvriers devenus chômeurs sans omettre de mentionner les mensonges d’Etat entretenus par la presse. « Les statistiques officielles se rapportant au chômage sont à dessein réglées de façon à induire en erreur (…) Une légende absurde circule dans la presse conservatrice d’après laquelle le chômage est uniquement dû à la paresse et à la rapacité des travailleurs. »

Entre dix-neuf et vingt-quatre ans, Eric Blair s’engage comme policier de la couronne d’Angleterre en Birmanie. Cette expérience de jeunesse fera d’Orwell (pseudonyme qui apparaît en 1933) un des plus virulent adversaire de l’impérialisme britannique. « Le racisme est avant tout une manière de pousser l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les exploités ne sont pas des êtres humains (…) Hitler n’est que le spectre de notre passé qui s’élève contre nous. »

Expérience traumatique de la guerre d’Espagne

Au début de la guerre d’Espagne, Orwell combat six mois dans les milices du POUM*, et échappe de peu aux geôles communistes. Touché à la gorge par une balle franquiste, il retourne en Angleterre. S’en suit une série d’articles sur les mécanismes de la pensée totalitaire et les mesquineries de la politique de puissance.

Après la signature du pacte germano-soviétique, Orwell rompt avec la famille d’extrême gauche anglaise. En 1941, il approfondit la conception du socialisme qu’il appelle de ses vœux : « Une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes modernes, réunis sous la figure de l’homme ordinaire et partageant les valeurs de la décence commune. »

Le socialisme démocratique d’Orwell intègre la revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme. Sans exclure le recours à la violence, « si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir. » L’auteur prend aussi le contre-pied d’une idée répandue à gauche selon laquelle le fascisme ne serait qu’une forme particulièrement agressive de capitalisme. « La démocratie bourgeoise ne suffit pas, mais elle vaut bien mieux que le fascisme. (…) Les gens ordinaires le savent, même si les intellectuels l’ignorent. »

Suite aux interprétations erronées qui font suite à la publication de 1984, paru le 8 juin 1949, Orwell fait la lumière sur sa démarche : « Mon roman n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. (…) Je crois que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »

Jean-Marie Dinh

*POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste créé à Barcelone en septembre 1935. Fusion entre Izquierda Communista d’origine trotskiste et du Bloque Obreto ( bloc ouvrier et paysan)

Georges Orwell, Écrits politiques (1928-1949) éditions Agone, 25 euros.

Voir aussi : Rubrique Débat Le conservatisme en politique, Rubrique Justice, soutien à Baltazar Carzon,