Mircea Cartarescu sur la chute de la dictature roumaine en 1989

Dans le quotidien Evenimentul Zilei, l’écrivain Mircea Cartarescu se souvient de la chute de la dictature communiste en 1989 en Roumanie et tire un bilan critique de la situation :

« La révolution nous a pris par surprise et nous y avons cru. Quand on se trouve dans la foule parmi un million de gens et que l’on s’embrasse et que l’on pleure de joie, alors on ne se pose plus la question de savoir qui a appelé à ce rassemblement et pour quelles raisons.

Environ 1 000 personnes ont été tuées [par les forces de l’ordre]. Puis ce fut le tour [du chef d’Etat communiste Nicolae] Ceau?escu dont nous pensions jusqu’alors qu’il était immortel. Tout cela est passé à la télévision. … Et bien que tout ait été évident, l’impact simple et les décors bon marché … nous avons cru tout éveillés à ce rêve. La révolution était un feuilleton, notre illusion douceâtre. ..

En 1990 nous sommes arrivés dans un monde libre et dans une démocratie. Mais nous ne savions pas ce qu’est la liberté et la démocratie. Après 50 ans de dictature fasciste et communiste nous n’étions même plus un peuple, même plus une société. Nous étions un troupeau. A l’époque on nous a menti, maintenant on nous ment. Dans le passé nous étions pauvres, maintenant nous sommes encore plus pauvres. »

Voir aussi : Roumanie littérature : Herta Muller prix Nobel

A proximité d’une tempête intérieure

A trente trois ans Céline Curiol est certainement un des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Photo DR

A trente trois ans Céline Curiol est certainement un des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Photo DR

Avec Exil intermédiaire, Céline Curiol nous entraîne sur les terre intérieures de l’intimité féminine à travers l’histoire croisée de deux femmes. Deux femmes dont toutes les certitudes s’estompent. Très loin de la surface, des liens se défont pendant que d’autres se tissent sous le regard de leur entourage.

On passe d’une héroïne à l’autre,  chacune dispose d’une voix intérieure et extérieure. L’auteur laisse le soin au lecteur de choisir son angle dans ce cocktail impressionniste. Le rythme de l’écriture à la fois lent et violent explore les instants d’une mue qui s’opère avec force détails, presque en temps réel.

Le récit se nourrit d’un coté sombre et captivant où la déchéance redoutée nourrit la stimulation.  » Sur l’échelle de valeurs des gens honnêtes auxquels appartenait son mari, elle chuterait au-dessous du seuil tolérable.  » La conscience qui respire dans la langue, côtoie la spontanéité.

A trente trois ans, Céline Curiol est certainement un des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Remarquée par Paul Auster à New York où elle a vécu dix ans, elle se laisse guider par un désir de confrontation auquel elle se livre avec exigence et sincérité.  » Comme l’ambiguïté devient pernicieuse lorsqu’elle est entretenue aux dépens de ceux que l’on est censé aimer ! « 

Conscient ou pas, l’exil a toujours pour corollaire le courage. Celui d’une femme qui après s’être amarrée à son mariage s’en détache, comme on se détache de New York  » où la régression est interdite « . Après y avoir vécu suffisamment pour le comprendre, l’écrivain vient de rejoindre Paris.

On retrouve dans ce quatrième livre le thème de la délivrance par l’écriture déjà présent dans son roman d’anticipation Permission. Miléna, jeune romancière, recherche courageusement une validité qui arrive comme une réponse impossible. Dans le triomphe de l’impuissance se niche un charme fragmenté.  » Elle songea à un ruisseau glougloutant, paisible, entre les pierres : le cours de son existence, pas la moindre lame d’émotion dont se servir comme un tremplin. D’ailleurs, qu’avait-elle fait de sa journée ? « 

Exil Intermédiaire s’inscrit comme un roman de transition géographique et personnel. Une sorte d’antidote au conformisme psychique, qui maintient en alerte.

Jean-Marie Dinh

Les épuisés de la vie font recette en librairie

C’est inévitable et un peu comme le Tour de France, la rentrée littéraire suscite toujours une série de questions. Par exemple, on donnerait beaucoup (mais pas tout) pour savoir ce que pensait Delphine de Vigan le jour de la sortie de son livre Les heures souterraines. Etait-elle pétrie d’angoisse, rongée par l’incertitude ou affichait-elle au contraire l’assurance discrète d’une femme qui sort superbe de la salle de bain, deux heures après s’y être enfermée ?

On est tenu en haleine, on demande l'happy end...

On est tenu en haleine, on demande l'happy end...

On s’interroge parce qu’après No et moi (prix des Libraires 2008), traduit dans le monde entier, son cinquième roman est redoutablement efficace. Style simple, fluide, résonances percutantes, écrit comme un synopsis avec des phrases clés du genre :  » Il n’arrive pas à dormir parce qu’il l’aime et qu’elle s’en fout. « 

Il, c’est Thybault, le médecin de ville antihéros.  » Sa vie se partage entre 60% de rhinopharyngites et 40% de solitude. Sa vie n’est rien d’autre que ça : une vue imprenable sur l’ampleur du désastre.  » Elle, c’est Lila sa compagne. Thybault va trouver la force de s’en séparer, puis il sera pendu à son portable dans l’attente de son appel.

Il y a aussi la pauvre Mathilde.  » Elle n’est pas malade. Elle est fatiguée. Comme les centaines de gens qu’elle croise tous les jours.  » Dans le métro, elle a rejoint le cortège de ceux qui s’accrochent aux rampes. Le harcèlement moral dont elle est l’honnête victime la démolit. L’auteur en décrit merveilleusement le processus. Les milliers de lecteurs qui connaissent la situation ne pourront que l’attester. Mathilde est une mère courage qui élève seule ses trois enfants. Son mari est mort dans un accident de voiture. Elle a su remonter la pente.

Ce qui lui arrive est vraiment injuste. C’est l’héroïne des temps modernes qui rêve de s’oublier en se perdant à nouveau dans la culture de son entreprise. Mathilde refuse la compassion. C’est pourtant ce sentiment, que l’auteur suscite de ses lecteurs. On ne peut se résoudre à la voir souffrir. On est tenu en haleine, on demande l’happy end… Mathilde trouvera-t-elle Thybault sur sa route ?

Un roman miroir en somme sur la silencieuse misère humaine. Au cœur du déséquilibre, le livre est un succès annoncé.

Jean-Marie Dinh

Les heures souterraines, éditions Lattès, 17 euros

Un coup de fusil dans le champ

Ron Rash photo DR

Un pied au Paradis, le premier roman traduit en français de l’auteur américain Ron Rash, est arrivé dans la chaleur de l’été. Ce qui tombe plutôt bien parce qu’il sent la poussière et le climat lourd du Sud des États-Unis. L’auteur est un enfant du pays qui a grandi en Caroline du Nord. Sa famille vit depuis plus de deux siècles dans les montagnes Appalaches. Il commence par écrire des nouvelles et de la poésie avant de venir au roman. Ron Rash se définit lui-même comme un poète descriptif. L’impact du paysage, celui de la mort et de l’effacement d’une culture, sont les traits caractéristiques de son œuvre qui rencontre un succès tardif mais certain outre-atlantique.

Deux termes gouvernent ce récit à cinq voix : la mort et le paysage. L’action se situe au début des années 50 dans un coin montagneux de la Caroline du Sud. Là où l’esprit du lieu côtoie obstinément celui des hommes. On baigne dans la culture obsessionnelle de cet état réputé conservateur. Dans ce coin d’Amérique qui instigua la guerre de Sécession après avoir arraché sa terre aux Indiens Cherokee et qui vient récemment de créer la surprise en assurant une large majorité au candidat démocrate lors des dernières élections.

La sécheresse règne dans cette petite vallée. Maïs et tabac grillent sur place sous les yeux des agriculteurs. Un jour, l’un d’eux a disparu. On a cherché le cadavre, en vain. Il se pourrait qu’il ne soit pas mort… Mais tout cela n’a plus d’importance. Peu importe le résultat des récoltes et le reste. Comme le dit grossièrement l’employé de Carolina Power : « Peu importe que vous soyez vivants ou morts. Votre place n’est plus ici. Vous autres les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde d’une cuvette de chiottes. » En amont, la compagnie d’électricité à construit un énorme barrage dont les vannes sont encore fermées. Bientôt les eaux recouvriront tout. C’est une certitude. L’employé discipliné se trompe bien sûr, car les rares personnes qui vivent encore ici sont toujours hantées par les ombres que ni l’eau, ni le temps, ne sauraient faire oublier.

Le pied au paradis ne se sépare pas de son alter ego qui marche en enfer. Un peu comme ce livre qui pourrait bien refuser le divorce entre littérature blanche et roman noir.


Un pied au Paradis, éditions du Masque, 21,5 euros, Parution le 26 août.

L’amour vrai comme une extra balle

Après Je m’attache très facilement, livre paru en 2007, et écrit en quinze jours pour rire des galères de l’amour, Hervé Le Tellier repique pour les histoires de cœur. Mais les a-t-il un jour quittées ? La réponse à cette question à deux balles se cache peut être dans le titre d’un autre de ses livres – Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable – dont chaque pensée débute par à quoi tu penses ? A l’amour ou aux – off – courses ? Il n’est plus question cette fois des tragiques et burlesques aventures du cinquantenaire qui s’amuse trop sérieusement avec sa muse de 20 ans sa cadette. Quoi que l’auteur balise tout de même son sujet de telle sorte qu’il admette l’improbable. « Quand on a cru – à tort – que le destin était à jamais écrit, le désir et la liberté se payent cher et comptant. » On se laisse à penser qu’il a l’air de savoir de quoi il parle.

Arrêtons là les discrétions sinon les gens qui nous emploient finiront par venir nous chercher des Papous dans la tête, célèbre émission radiophonique à laquelle notre homme participe régulièrement.

Comme quoi, parler d’autre chose permet souvent de revenir à ce qui nous occupe. A savoir que l’auteur de Esthétique de l’Oulipo se remet au genre avec Assez parlé d’amour histoire de rappeler que la foudre peut toujours tomber. Ce sera le cas dans ce livre pour Anna la psychiatre qui croise la route de Yves, l’écrivain, et de Louise l’avocate qui croise celle de l’analyste d’Anna, Thomas. Le livre est construit, sur la base d’une partie de dominos abkhazes dont la règle permet de reprendre un domino déjà posé. Dans ce roman qui joue sur l’ambivalence, un double posé donnera naissance à un chapitre à un seul personnage, un simple à un chapitre à deux personnages, trois dans certains cas exceptionnels. Mais jamais, rassurez-vous, quand Louise relève sa jupe…

Auteur d’essai, de roman et de poésie, Hervé Le Tellier est aussi mathématicien. Comme il le fait dire à l’un de ses personnages,  « j’avais promis l’absence de logique et pourtant il y en a une. » Il faudra donc conclure par cette phrase du prologue « Que celle – ou celui – qui ne veut pas – ou plus – entendre parler d’amour repose ce livre. »


Assez parlé d’amour, aux éditions JC Lattès, 17 euros.

Hervé Le Tellier est membre de l'Oulipo.  dr

Hervé Le Tellier est membre de l'Oulipo. dr