Maguy Marin. BiT une créa anti Créon

Recherche d’un équilibre sur un sol incliné

Montpellier Danse. Bit de Maguy Marin en clôture du festival.

Maguy Marin suit depuis le début des années 80 le mouvement des sans futur pour être pleine et entière dans le présent. C’est l’Antigone française de la danse contemporaine. Celle qui percute les murs comme les graffers, en choisissant ses bombes.

La scénographie de BiT, sa dernière pièce, comporte sept échafaudages. On songe aux rambardes de lancement des skaters et autres pratiquants du deux roues en mode extrême. Plongé dans l’obscurité face à ces tremplins fatidiques, on entre dans une atmosphère inquiétante, proche de l’ambiance des films de Dario Argento où la présence musicale suggère l’existence d’un rite satanique.

Nous prenant au jeu des faux semblant, Maguy Marin instaure un climat noir terrifiant que contredit l’apparition des danseurs exécutant une rassurante farandole très ancrée au sol. Dans la première partie, lorsque les corps se lâchent, c’est pour se rattraper, avec le sentiment justifié que l’union assure. Mais bien vite les danseurs montent et descendent sur les rampes, glissent, apparaissent et disparaissent, changent, se perdent et le lien d’humanité se distend.

Intéressant sur le plan technique BiT n’est pas dénué de sens en référence à l’affrontement, à la continuité et au discontinu. Le trait de colère est précis et la couleur, politiquement non correcte, n’en demeure pas moins active. Chez Maguy, le moyen d’expression reste un moyen de lutte.

JMDH

Source : La Marseillaise 10 07 15

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Va Wölfl a-t-il tiré dans le disjoncteur ?

limousine 3Montpellier Danse. Un spectacle reporté pour panne de secteur à l’Opéra.

Ne pas savoir à quoi s’attendre est l’état d’esprit le plus adapté pour se rendre à un spectacle de l’imprévisible Va Wölfl. Cette figure radicale de la scène allemande fait du reste tout pour préserver l’effet de surprise en laissant le moins de trace possible sur ses méfaits passés et en devenir.

Chor(e)ographie:Journalismus programmé dans le cadre de Montpellier Danse est un spectacle performatif adaptable. Vendredi, l’arrivée en limousine devant l’Opéra Comédie avec en arrière plan, une manif en soutien au peuple Grec donnait déjà un premier goût du sens des contrastes et de la mise en scène de Va Wöfl.

A l’intérieur la cage de scène de l’opéra transformée en White Cube cher aux Galerie d’art, donnerait envie d’aller se trémousser sur la musique techno de superette qui fait légèrement vibrer le grand lustre. Seulement il y a ces carabines, un peu dissuasives qui tournent sur le sol de l’avant scène.

Durant la présentation aussi profonde que les campagne électorale aux USA les danseurs saisissent les fusils en visant le plafond. Au deuxième acte, un chef dirige un orchestre à partir d’un lance-balles qui projette violemment ses boules vertes sur une ligne de guitares électriques qui sonnent déglingues. Deux danseuses s’écroulent et puis c’est le grand noir.

Suite à l’incident, jamais vu en 35 ans de festival, on ne peut s’empêcher de se demander si Va Wöfl n’a pas eu la brillante idée de loger une balle dans l’armoire électrique.

JMDH

Source La Marseillaise 07/07/2015

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Printemps des comédiens. Un vrai festival qui affirme son identité

 Kristien De Prooste dans Au courant un morceau de la planète belge qui jamais ne s’arrête. Photo dr


Kristien De Prooste dans Au courant un morceau de la planète belge qui jamais ne s’arrête. Photo dr

Théâtre. A l’heure du bilan, le Printemps des Comédiens passe la barre de la vingt-neuvième édition. Sans repêchage il se transporte vers le large de la 30e

Le Domaine d’O poursuit ses réjouissantes propositions culturelles alors que le Printemps des Comédiens dresse le bilan de sa 29e édition. 29 000 spectateurs sont venus cette année prendre part au festin de théâtre en répondant à une invitation non consumériste.

Resserrée d’une semaine, la programmation artistique est restée fidèle aux critères de qualité, de diversité et d’équilibre. Sans réduire le taux de risque alors que l’annulation de l’édition 2014 inclinait à jouer la sécurité, le directeur Jean Varéla a maintenu la barre aux frontières contemporaines en proposant des formes de théâtre loin du prêt à porter. Dans ce registre, on a découvert le Dibbouk de Benjamin Lazar d’après la pièce de An-ski qui a reçu un accueil  mitigé. Cette création comporte de beaux passages, mais sans prendre suffisamment de distance par rapport au sujet.

La présence de Castellucci avec Go down, Moses comme celle de Dominique Pauwels pour son opéra L’autre hiver qui imbrique  théâtre musique et vidéo, sont des oeuvres qui défrichent et interrogent le public dans ses propres représentations. C’est le rôle d’un vrai festival. A noter que la programmation a enregistré un taux de remplissage de 90%.

On a pu voir aussi du Beaumarchais avec le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, découvrir L’oiseau Vert de Carlo Gozzi mis en scène par Laurent Pelly, et apprécier la comédienne Ariane Ascaride approcher Molière sous un jour méconnu. Des spectacles de facture plus classique mais sans jamais tomber dans l’attendu. By Heart de Tiago Rodrigues, Nobody mis en scène par Cyril Teste ou Au courant de Kristien De Proost ont dressé un état des lieux de l’extraordinaire vivacité du théâtre d’aujourd’hui.

Jean Varéla et son équipe passent brillamment la barre de cette édition de tous les dangers en gardant l’esprit d’un festival ouvert sur le monde.  Pour la trentième, le directeur du Printemps souhaite voir le lieu gagner en convivialité. L’ambiance participe il est vrai, pleinement à l’identité du festival et mérite qu’on y attache de l’attention en cette période un peu tendue.

JMDH

Source La Marseillaise 07/07/2015

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Hervé DI ROSA : « Les choses que je ne contrôle pas m’excitent »

« C’est la nécessité qui permet à l’invention d’exister »

« C’est la nécessité qui permet à l’invention d’exister »

Rencontre avec Hervé Di Rosa directeur du MIAM et précurseur de la figuration libre à l’occasion de l’exposition d’été du Musée Paul Valéry de Sète qui consacre son exposition d’été à l’émergence du mouvement. Depuis 1981, l’oeuvre d’Hervé Di Rosa a fait l’objet de plus de 200 expositions personnelles et est présente dans d’importantes collections publiques et privées en Europe, en Amérique et en Asie.

Quel souvenir avez-vous des premiers pas de la Figuration libre retracés par l’exposition du Musée Paul Valéry ?

L’exposition du Musée Paul Valéry se concentre sur les années 1981/1984. A cette occasion la conservatrice Maïté Vallès Bled, m’a contacté. J’ai prêté quelques-unes de mes oeuvres de l’époque et un certain nombre de documents à l’école des Beaux arts qui organise une expo-mémoire de ses anciens élèves. Je regarde cela comme mes oeuvres de jeunesse. A vrai dire, je crois ne pas avoir assez de recul pour analyser. J’aurai préféré que cette expo ait lieu après ma mort… (rires)

Vraiment… vous auriez préféré laisser tout cela dans les cartons avec votre testament ?

Vous savez, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cela ne me rappelle pas des souvenirs très heureux. J’avais une vingtaine d’années ce qui n’est pas toujours une période facile dans la vie. Il y avait pas mal de tensions entre les uns et les autres et le succès soudain que nous avons connu a été difficile à gérer. Cela ne veut pas dire que je renie mes oeuvres de cette époque. Elles m’apparaissent comme la base de mon travail sur l’art modeste mais j’ai mis beaucoup de distance avec ce moment.

Qu’est ce qui vous a poussé à devenir artiste ?

A quatorze ans, je savais déjà que je voulais faire ça. Mon père travaillait à la SNCF et ma mère était femme de ménage. Ils m’ont toujours beaucoup soutenu. J’ai fait un an de prépa à l’école des Beaux Arts de Sète. Il fallait que j’obtienne le Bac pour bénéficier des bourses me permettant de vivre à Paris. Je l’ai passé au Lycée Paul Valéry, puis j’ai été reçu au concours de l’Ecole Estienne et à l’école des Arts déco que j’ai choisie. J’avais publié des planches  dans la revue Charlie Mensuel dirigé par Georges Wolinski. Je voulais travailler le support graphique. A Paris, je suis allé frapper à la porte des magazines de BD comme A Suivre ou Métal Urbain, je me suis fait jeter de partout. On me renvoyait vers l’art contemporain.

C’est finalement dans ce milieu de l’art, en pleine mutation à l’époque, que vous alliez trouver votre place …

L’art minimal, les conceptuels, comme les membres de Support Surface dominaient le secteur mais en même temps des mouvements contestataires émergeaient comme la Trans-avant-garde en Italie où les Nouveaux fauves en Allemagne avec la volonté commune d’un retour à la peinture. Je me sentais assez peu concerné par ça. Moi ce qui m’intéressait c’était l’image et l’imagerie.

Je suis issu du mouvement punk. A la fin des années 70 la musique punk a déboulé dans le milieu jazz -rock comme dans un jeu de quilles. La figuration libre c’est un peu la même chose on avait peu de technique et de moyens mais on avait l’énergie et la puissance expressive pour tout bouleverser.

Ca bascule en 79, moment où vous cofondez avec Combas, Blanchard, Boisrond… le mouvement de la Figuration libre qui s’exporte notamment aux Etats-Unis. Comment avez-vous vécu la confrontation avec les artistes américains ?

On ne partageait pas le même univers pictural mais on s’est retrouvés de fait en contradiction avec la mort annoncée de la peinture. Les artistes dit de la Figuration libre  – j’ai toujours eu du mal avec les étiquettes, parce que même si on  était très proches,  on avait chacun notre univers, Combas c’était plutôt le rock, Blanchard les contes et légendes, moi l’imagerie – se confrontent au bad painting, un style qui empruntait aux arts de la rue avec aussi plusieurs  orientations, comme le graffitis, les pochoirs, les affiches…

J’ai vécu aux Etats-Unis deux ans en 82 et 83 au moment où déboulaient le rap et le graph. C’était dingue, les jeunes sortaient du Bronx et arrivaient dans les galeries. Des gens sans moyens, comme dans le milieu musical où les artistes sans instruments ont inventé le sampling. C’est la nécessité qui permet à l’invention d’exister.

Le mouvement de la Figuration libre s’est dissout assez rapidement, chacun de ses membres poursuivant dans sa propre direction, est-ce dû au succès trop rapide à l’argent ?

Certains sont morts… Dans le milieu artistique underground l’épidémie du sida a fait des ravages. Elle a aussi poussé ceux qui sont passés à travers, comme moi, à une réflexion. Je suis assez critique sur la position institutionnelle française qui a été comme à son habitude très sélective dans le financement de l’art contemporain en laissant entrer le marché dans les années 80 et 90. On voit le résultat aujourd’hui, maintenant qu’il n’y a plus d’argent c’est la financiarisation qui fait la loi. Le marché est en train d’acheter la légitimité de l’institution.

Quel chemin avez-vous emprunté pour poursuivre votre oeuvre ?

Je suis parti à l’étranger un peu partout dans le monde pour aller à la rencontre d’autres cultures. Je veux faire découvrir les bons côtés de la mondialisation. Je diversifie les approches artistiques au contact de mes rencontres, en Afrique en Asie, en Amérique latine. Ce qui m’intéresse c’est la nécessité qui donne lieu à des surprises et qui tord mon projet. Les choses nouvelles que je ne contrôle pas m’excitent plus que ce que je maîtrise.

Vous êtes le concepteur de l’Art modeste et avez fondé le Miam à Sète dans quel but ?

Le Musée international des arts modestes existe depuis 15 ans. Nous y exposons des artistes venus du monde entier et créons des expositions qui questionnent les frontières de l’art contemporain. C’est un lieu de rencontre entre l’art savant et populaire, une vraie alternative pour la création.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

La Figuration libre historique d’une aventure- au Musée Paul Valéry à Séte jusqu’au 15 novembre 2015
Une mémoire de l’école des  Beaux-art de Sète jusqu’au 31 août 2015
Exposition Véhicules au MIAM, jusqu’au 20 septembre 2015
Exposition  «Di Rosa Le grand bazar du Multivers AD Galerie à Montpellier jusqu’au 29 juillet 2015

Source La Marseillaise 06/07/2015

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Bouchra Ouizguen et Christian Rizzo : Les corps qui donnent, de l’art qui sonne

Christian Rizzo « C’est quand on se tient trop sur ses gardes que le pire finit par se produire ». Photo dr

Christian Rizzo « C’est quand on se tient trop sur ses gardes que le pire finit par se produire ». Photo dr

Montpellier Danse. Des ouvrières du quotidien de Bouchra Ouizguen au voyageur de l’existence et de l’exil de Christian Rizzo, le festival oxygéné par la recherche.

Montpellier Danse entre dans sa deuxième semaine. Du rythme effréné de la première partie et par delà le fleuve des grandes scènes, réside l’engagement d’une recherche renouvelée. En suivant le cours des affluents d’eau pure, on retient la création Ottof de Bouchra Ouizguen qui poursuit une oeuvre collective sans concession avec Fatima, Halima, Fatma et Fatéma, quatre Aïtas, femmes libres, chanteuses et danseuses de cabaret reconverties sur le tard à l’univers de la danse contemporaine.

La chorégraphe qui pourrait être leur fille, les entraîne, depuis huit ans dans sa recherche artistique. Les poussant à puiser à la source des racines culturelles marocaines les plus profondes mais aussi à celles de leur expérience humaine la plus authentique, pour faire immerger un état présent de femmes porteuses d’énergie et de renouveau.

La pièce débute dans une lenteur où les corps deviennent vecteur d’une coïncidence physique telles des antennes émettrices et réceptrices. L’énergie canalisée se déploie progressivement à travers la singulière personnalité des quatre danseuses dont l’état de transe semble les avoir transportées dans le temps pour nous rejoindre dans un présent sans tabou. Expression d’une culture corporelle qui libère, assumée comme antidote aux blocages sociaux.

On retrouve la même préoccupation d’un rapport entre présent et existence dans le solo Sakinan  göze çöp batar C’est l’oeil que tu protèges qui sera perforé proposé par Christian Rizzo. Vécu par le chorégraphe comme un double incarné, le danseur turc Kerem Gelebek interprète avec plénitude l’expérience émotive d’un arrachement et d’une reconquête transmise par le nouveau directeur du CCN de Montpellier.

« J’ai le sentiment d’organiser de la pensée en mouvement », indique Rizzo à propos de ce travail. Ce pourrait être le récit d’un homme assis sur une caisse contenant tout ce qu’il possède. D’un homme posant avec incertitude le pied sur un nouveau territoire. D’un être qui déverse, sur un sol nouveau les cailloux de son histoire révolue, avant d’initier une tentative d’appropriation de l’espace.

A la laborieuse reconquête que lui renvoie la disparition de toute certitude s’ajoute la (re) découverte de sa capacité corporelle, le besoin d’énergie nécessaire au mouvement qui parfois fait défaut. Le chorégraphe aborde son sujet comme une question Baudelairienne : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme ? » en explorant attitudes et libertés du corps face au néant.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise 04/07/2015

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