Politique culture 34 : Le maintien des grands axes

Culture. Le Conseil général entend la faire survivre à la récession. Il ancre son action autour de la cohésion sociale et la diversification des publics.

Le budget global 2011 du Département consacré à la culture s’élève à 13,1 M d’euros. En dépit des difficultés budgétaires,  le Conseil général maintient sa volonté de « faire de la Culture un outil de cohésion sociale. » Son président André Vezinhet s’est fait hier le rapporteur principal de la commission en l’absence de son vice-président Jacques Atlan grippé.

« La Culture ce n’est pas le PIB mais le PBB, le produit du bonheur brut que la culture est capable d’apporter à la population. C’est aussi, un outil pour l’équité territoriale », a indiqué André Vezinhet. Il s’est voulu rassurant en rappelant que la nomination précipitée de Jean Varéla à la direction du Printemps des Comédiens après le départ négocié de Daniel Bedos, ne priverait pas l’Ouest Héraultais de cet acteur. Déjà en charge de SortieOuest sur le domaine de Bayssan, celui-ci se retrouve à la tête de deux superstructures.

L’autre objectif poursuivi par la collectivité concerne l’élargissement et la diversification des publics. Ce à quoi s’emploie notamment Christopher Crimes le directeur  du Domaine d’O, qui interroge de façon nouvelle le concept du développement durable. L’espace culturel montpelliérain du Conseil général maintient la richesse  de son offre thématique  en matière de spectacle vivant avec Arabesques autour des arts arabes, dont la montée en puissance aurait contribué à des propositions de la mairie de Montpellier et de la Région.

Le festival Folies Lyriques et Les Nuits d’O, manifestations qui allient l’art et la convivialité initiées par l’ADDM sont également maintenues comme Saperlipopette.  Il semble que la popularité de ce festival dédié au jeune public qui s’est trouvé menacé  après le retrait du Centre dramatique national, ait joué en sa faveur.  De nouvelles négociations pourraient s’ouvrir avec le CDN, a laissé entendre André Vézinhet.

Dans l’ensemble, le financement des grands axes de la politique culturelle départementale sont reconduits. Le budget 2011 a cependant nécessité des redéploiements dont les effets ne sont pas encore visibles. Pour poursuivre ses ambitieux objectifs, le Conseil général entend notamment réduire ou supprimer des subventions aux établissements culturels situés dans l’agglomération de Montpellier. Le résultat d’un bras de fer, plus politique que culturel, entre Gorges Frêche et le Président du département, pourrait impacter le soutien au  Festival de Radio France et celui à Montpellier Danse. Mais l’élection du Conseiller général de Pignan, Jean-Pierre Moure, à la présidence de l’Agglo de Montpellier ouvre la possibilité d’un réchauffement climatique.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Politique culturelle, Crise : l’effet domino, Printemps des Comédiens une Orageuse réussite rubrique Politique locale

Ray Carver : tragédie de la banalité

ray-carver1

On a redécouvert la force de l’écrivain américain Raymond Carver (1938-1988) en novembre dernier aux Treize Vents dans la superbe adaptation qu’a su tirer Jacques Lassalle de deux de ses nouvelles Intimité et Le bout des doigts. La pièce Parlez-moi d’Amour fait surgir la tragédie de la banalité à travers l’histoire de deux couples incapables de s’aimer. Elle doit son titre à un recueil de l’auteur, qui n’a jamais écrit pour le théâtre. « Son œuvre se compose exclusivement de nouvelles et de poésie. La méthode Carver, c’est de condenser et d’intensifier souligne Olivier Cohen, le directeur des éditions de L’Olivier, qui vient de publier les premiers volumes de ses œuvres complètes.* Né dans l’Oregon, Carver est issu d’un milieu modeste. Grand poivrot devant l’éternel, son père meurt après avoir sifflé une bouteille de Whisky. Le jeune Raymond prend la même pente. Outre atlantique, il est connu dans le monde des lettres pour ses scènes de beuveries homériques. Il épouse à 18 ans une jeune fille de 16 ans et enchaîne les petits boulots. Deux ans plus tard il rencontre l’écrivain John Gardner qui le pousse à écrire. Il ne connaîtra le succès que dix ans plus tard. Profondément humaine, son œuvre s’attache à la vie ordinaire où la déchéance et les blessures secrètes du passé pèsent de tout leur poids. Les courtes histoires de Carver regorgent d’une lumière obscure et piteuse, doublée d’une terrible lucidité. Il n’y a ni début ni fin dans les récits concis et subtils de ce maître de la nouvelle, juste un milieu sans conclusion.

Jean-Marie Dinh

*Parler-moi d’Amour version coupée à plus de 50% par son éditeur d’origine, Gordon Lish, et Débutants qui paraît pour la première fois sous sa forme intégrale, éditions de l’Olivier.

Voir aussi : Rubrique Littérature anglo-saxone, rubrique Théâtre,

Mémoire suspecte d’une teigne

bilal

Théâtre. Dans « Suspection », Bilal éclaire la noire et incurable solitude de l’humain brisé, la dénonciation d’une barbarie pas seulement historique.

La création nationale Suspection, donnée cette semaine au Théâtre Jacques Cœur offre une vision issue de la force expressive de deux univers. Ce télescopage improbable entre l’auteur de Mémoires d’une teigne, Fabienne Renaut et le dessinateur Enki Bilal, aboutit à une création qui résonne étrangement avec le recul de nos libertés individuelles. Bilal se saisit de la galerie de portraits succulents et cruels dressés dans le texte de Fabienne Renault pour les redistribuer dans le cadre totalitaire d’un sombre interrogatoire.

Dans un purgatoire aveugle au monde, la mémoire d’une femme captive est sondée. Au fils des questions, elle livre la perception intime qu’elle a de ses congénères. Evelyne Bouix interprète avec justesse le rôle d’une prisonnière sans résistance qui n’a plus de prise sur son destin. Docilité trompeuse qui répond à l’autorité jamais menaçante, presque tendre, incarnée par la voix de Jean-Louis Trintignant dont la bouche seulement apparaît sur un écran.

Dans le vrai faux monologue qui s’instaure, on oublie presque la situation. L’effet de circonstance confère aux mots de Fabienne Renault un poids supplémentaire. Bilal qui n’a cessé d’explorer l’atrophie des régimes totalitaires, joue sur les situations pour décrire le processus de servitude volontaire des victimes. Par moments la femme détache ses liens, puis les rattache elle-même. L’imminence de la mort renforce la tension dramaturgique, comme elle rappelle le fait universel que décrivait déjà Confucius dans ses entretiens :  « Quand un oiseau va mourir, son chant est poignant ; quand un homme va mourir ses paroles sont sincères ». Dans Suspection, il est question de ce fameux lien avec la mémoire, si prisé par les institutions. Il prend ici toute sa valeur en mettant le passé en perspective pour questionner les principes du pouvoir actuel.

Jean-Marie Dinh

Suspection, jusqu’à fin décembre 2010 au Théâtre du Rond point à Paris

Voir aussi : Rubrique Théâtre Rubrique Littérature, Tzvetan Todorov La littérature est un plaisir Rubrique Rencontre, Michel Terestchenko La torture une pratique institutionnelle,

« La création de vérité se greffe sur l’expérience »

Amaldo Correa. Photo Rédouane Anfoussi

Amaldo Correa. Photo Rédouane Anfoussi

en 1935, Arnaldo Correa vit à La Havane. Après des études d’ingénieur des mines, il revient travailler dans son pays. Il a vécu certains épisodes relatés dans L’appel du pivert royal, premier livre de l’auteur traduit en français qui vient d’être édité à Sète aux Editions Singulières. Depuis son premier roman, paru en 1966, il est considéré comme l’un des fondateurs du thriller cubain.

Vous avez vécu certains épisodes que l’on retrouve dans votre livre. Comment avez-vous abordé le rapport entre fiction et réalité ?

Votre question soulève un conflit intérieur qui se joue entre l’écrivain et la personne. Dans mon cas, ce conflit concerne aussi la manière de restituer ce que j’ai vécu à une certaine époque. La création de vérité se greffe sur l’expérience vécue. Je fais partie de la génération qui peut témoigner du Cuba de 1958, ce que reflète ce roman. A cette époque j’étais ingénieur pour une compagnie américaine. Je disposais d’une très bonne situation et à mes côtés, je voyais mon peuple perdre son sang dans la guerre. Issue d’une famille pauvre, j’avais fait beaucoup de sacrifices pour avoir une bonne situation mais là il fallait prendre une décision. J’ai opté pour le risque. Il en a résulté à la fois une bénédiction et une malédiction que j’ai traînée toute ma vie.

Comment avez-vous fait vos premiers pas vers l’écriture ?

C’était en 1953, je venais d’avoir 17 ans. J’aimais écrire. Un jour j’ai envoyé un recueil de mes textes à la revue Bohemia. En retour, j’ai reçu une lettre du directeur qui disait qu’il avait beaucoup apprécié et qu’il acceptait une collaboration régulière. J’étais ravi d’autant qu’il payait très bien, ce qui m’a permis d’aller faire mes études aux Etats-Unis. Quand il a appris mon âge, il m’a dit que j’étais un écrivain de naissance et m’a donné ce conseil : si tu veux devenir un écrivain, il faut d’abord que tu vives. Plus tard j’ai rencontré Hemingway qui a suivi la même voie. Après avoir écrit ce livre, je me suis dit que j’avais fait un peu comme lui avec la guerre d’Espagne.

L’action du livre débute en 1958. On retrouve un jeune ingénieur qui travaille en pleine guerre civile pour le compte d’une multinationale qui s’entend avec la dictature de Batista tout en négociant avec les rebelles …

C’est un épisode vécu, je me souviens quand les rebelles sont arrivés dans le camps avec leurs grandes barbes bibliques… L’histoire d’amour avec Adela est aussi tiré de ma rencontre avec une jeune femme en fuite après que les forces gouvernementale aient assassiné son père.

Vous avez travaillé avec Castro…

Avant je me contentais de vivre, après la révolution je voulais changer les choses. Cela m’a ouvert la conscience. J’ai réfléchi au sens de la vie, à la nature humaine. J’ai coupé de la cannes à sucre avec Fidèle pour montrer l’exemple. Aller à la campagne en tant qu’ingénieur hydraulique m’a permis d’acquérir une sensibilité écologique.

Castro vient de déléguer ses pouvoirs de chef du PCC. Quelle est la nature du débat qui traverse actuellement la société cubaine ?

La question qui se pose c’est comment résoudre les problèmes économiques en faisant en sorte que la société soit durable. Le jour où nous avons décidé d’alphabétiser et d’éduquer l’ensemble de la population il n’y avait plus de main d’œuvre pour travailler. Rêver ne coûte rien dit le proverbe, mais dans la réalité cela à un prix.

L’évolution du système castriste vous parez-elle possible ?

J’ai connu cinq systèmes à Cuba. Le capitalisme, le rêve, le système soviétique, la déroute liée à son effondrement, et la situation actuelle où les gens cherchent des solutions. Je suis très critique envers Cuba mais je n’oublie pas que le pays le plus puissant du monde y a mené une politique criminelle. Il faut trouver une sixième voie mais notre indépendance n’est plus négociable.

recueilli par Jean-Marie Dinh

L’appel du Pivert royal, éditions Singulières 19 euros

Voir aussi : Rubrique Rencontre

Islam éthique et société

Conférence. Tariq Ramadan au multiplexe de Montpellier à l’invitation de L’Union  des musulmans de l’Hérault.

tariq_ramadan_profile_image

Tariq Ramadan

Ambiance particulière hier au Gaumont Multiplexe où se croisent la ruée pour aller voir le dernier Harry Potter et le public venu assister à la journée de rencontres initiée par l’Union des musulmans de l’Hérault. « Notre objectif est de fédérer les musulmans de Montpellier et de l’Hérault au-delà de leur appartenance ethnique explique le coordinateur Abdelkader El Marraki de l’UOIF, un groupement d’associations locales et d’individus qui s’efforce d’incarner un islam civique et citoyen. « Dans un premier temps, la mairie nous avait accordé la Salle des Rencontres avant de nous proposer la salle G. de Nogaret mais 300 places, c’était trop petit pour faire entrer tout le monde. Nous avons finalement loué à nos frais une grande salle ici. » En fin de matinée près de 600 personnes étaient présentes dans le temple du pop-corn pour écouter la conférence de l’intellectuel Tariq Ramadan sur le thème : Ethique musulmane face aux défits de la société moderne.

Recherche de sens

S ‘adressant à la communauté musulmane, l’universitaire qui enseigne dans les plus prestigieuses universités internationales, demande à son public des efforts de concentration. Le téhologien contreversé envisage l’éthique comme un approfondissement de la foi. « L’éthique se comprend à la lumière du sens », ce qui signifie pour les musulmans « à la lumière de la révélation ». Durant 50 mn le conférencier s’efforce d’apporter des repères pour adapter les règles d’un comportement éthique au monde d’aujourd’hui « plus rapide et superficiel ». Il prône notamment une éthique de l’intérieur qui bouscule les dogmes pour allier les grands principes de l’islam à la vie intime et collective : favoriser le dialogue au sein de la cellule familiale, reconnaître le besoin d’écoute et d’amour des individus, protéger son intelligence en évitant les drogues et en favorisant l’accès à l’enseignement public des enfants sans distinction de genre, apporter une contribution musulmane au monde globale en militant pour un monde plus juste. Un discours de raison pas exempt de critiques à l’égard des musulmans : « Vous pouvez dire de Guantanamo c’est une honte mais 80% des pays à majorité musulmane pratiquent la torture (…) la dignité humaine ne doit pas s’appliquer en fonction du passeport (…) Il n’y a pas d’éthique à géométrie variable (…) soyez des sujets pas des consommateurs…

Devenir de l’Islam en France

Le discours semble visiblement assez loin de l’activisme des groupements radicaux mis en avant dans les masses médias qui cristallisent en France toutes les angoisses et les phobies, insécurité, mixité sociale, multiculturalisme, intégration de la Turquie dans l’UE… Reste les tensions liées à la perception de l’Islam par la société française. A commencer par la classe politique qui se voile souvent la face en se réfugiant derrière le principe de la laïcité. De vraies questions se posent, notamment à l’égard de la Charia, ensemble de lois doctrinales qui codifient à la fois les aspects publics et privés de la vie d’un musulman, ainsi que les interactions sociétales. L’heure semble plus que venue de quitter l’islamoscepticisme ambiant pour s’intéresser plus sérieusement aux opportunités de renouveau de cette religion dans la société française.

Jean-Marie Dinh

Commentaire : La publication de cet article dans l’Hérault du Jour a valu à son auteur une remontrance de sa direction.

Voir aussi : Rubrique Religion, rubrique société laïcité et république, rubrique livre diversité musulmane,