Réorientations stratégiques d’un monde multipolaire

Le puzzle des alliances naissantes

Par André Bellon

Présentée comme naturelle, la mondialisation sert de grille d’analyse à la plupart des politologues. Cette vision masque les contradictions qui traversent les relations internationales et minore le jeu des forces économiques, politiques et sociales. Souvent loin des feux médiatiques, les liens se font et se défont entre acteurs connus et moins connus d’une géopolitique en gestation.

Ce qu’on a résumé un peu rapidement par le mot « globalisation » ou par le terme très idéologique de « mondialisation » fut en réalité plus contradictoire que le mouvement harmonieux et univoque décrit par ses chantres. Négligeant ou méprisant le passé, ces derniers ont ignoré les lignes d’opposition qui affectaient la période, présentant comme archaïque toute contestation du nouvel ordre.

Une tout autre interprétation est pourtant possible. L’historien Robert Bonnaud, analyste des tournants historiques, explique ainsi : « Au cours du XXe siècle, l’histoire s’était décentrée, désoccidentalisée. L’expansion et même l’innovation étaient beaucoup mieux réparties. Etaient… car, à partir des années 1970 et 1980, la situation a évolué en sens inverse… Est-ce, pour les trois quarts de l’humanité, la fin de l’histoire (1)  ? » En fait, le discours sur la globalisation a eu pour fonction essentielle de légitimer la domination financière occidentale, sous le manteau d’un aimable et naturel mondialisme.

On feint ainsi d’ignorer que, d’une part, l’actuelle globalité n’est, pour l’essentiel, que celle, bien conjoncturelle, des questions financières ; et que, d’autre part, l’unité planétaire des phénomènes historiques n’est pas une nouveauté. Il y a déjà un siècle et demi, l’historien et philosophe franco-italien Joseph Ferrari a pu écrire : « Dans mon Histoire des révolutions d’Italie, j’ai montré comment les Etats les plus variés marchaient sur la même route, sans le savoir… [Je cherche à confirmer] ces généralisations en expliquant le monde par la Chine (2). » Toute époque connaîtrait ainsi une sorte de mondialisation ou, plus justement, de mondialité. La seule question serait alors de savoir quels sont les phénomènes mondiaux dominants, et qui en profite.

De façon assez iconoclaste, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a posé la question : « La mondialisation est-elle un facteur de paix ? » Certaines conclusions éclairent autant les relations actuelles que les conflits passés : « Plus les pays sont ouverts au commerce international, plus leur conflictualité tend à augmenter. Le commerce bilatéral entre deux pays diminue la probabilité de guerre future entre ces deux pays. Le commerce total multilatéral entre ces deux pays et le reste du monde augmente la probabilité de guerre future entre eux. Il n’existe pas de relation claire et évidente entre commerce mondial et prévalence des conflits (1870-2001) (3). »

L’affaiblissement du monde unipolaire à la fin du XXe siècle et l’émergence sur la scène commerciale de pays à la démographie dynamique (Brésil, Chine, Inde, Afrique du Sud…) accentuent d’autant plus les confrontations que le néolibéralisme transforme les biens vitaux en ressources rares — eau, terres cultivables, hydrocarbures, etc.

Certes, la solidité et la prééminence des intérêts occidentaux ont pu alimenter les illusions quant à un équilibre relatif du monde. Les échanges transatlantiques constituent encore le principal moteur des relations commerciales internationales et la puissance américaine semble garantir une certaine cohésion. Mais le monde unipolaire issu des années 1990 a révélé des contradictions jusqu’alors souterraines.

Les plans de redressement successifs ont exposé au grand jour l’instabilité de l’économie américaine. Depuis 2003 et leur intervention en Irak, les Etats-Unis, affaiblis, éprouvent l’échec de la domination militaire (hard power). Les moyens budgétaires ne sont plus de nature à répondre à la situation et les forces armées subissent elles-mêmes une forme de crise ; l’US Air Force, la Navy et les marines voient leurs parcs d’appareils vieillir et les coûts de maintenance s’alourdir. La « politique du gros bâton » n’est apparemment plus réaliste, même s’il ne faut pas écarter une intervention en Iran, soit directe, soit par Israël interposé ; de plus, les régimes qui servaient de relais locaux, comme celui de l’Egypte, semblent s’essouffler.
Rêves gaullistes
en Allemagne

Le traditionnel partenariat transatlantique hoquette, et même le commerce, gage théorique de bonnes relations, marque des fléchissements. Ainsi le Conseil économique et social français constate-t-il : « Les différends commerciaux opposant en particulier les Etats-Unis à l’Union européenne se caractérisent de plus en plus par une non-mise en œuvre des décisions arbitrales de l’organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce (4). » De quoi s’interroger sur une harmonie jusqu’alors présentée comme historiquement évidente. « Etats-Unis et Europe appartiennent-ils désormais à deux mondes différents ? Le débat sur le lien transatlantique dérive souvent vers un débat relatif à la pérennité de la communauté de valeurs entre les deux continents (5) », observe en 2005 M. Axel Poniatowski dans un rapport à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale (6).

L’Europe elle-même, pourtant très avancée dans la croissance de son marché unique, subit des forces centrifuges. Si une augmentation très sensible du commerce intérieur a accompagné la formation de l’Union jusqu’en 1990, la croissance du commerce intracommunautaire est désormais, en dépit de l’élargissement à vingt-sept, moins soutenue que celle des exportations à destination de pays non membres de l’Union européenne. Même le commerce au sein de la zone euro a nettement fléchi (7).

Parallèlement, les relations politiques internes à l’Union ont évolué. Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, et l’élargissement de l’Union à des pays d’Europe de l’Est, en 2004, l’Allemagne se retrouve au centre géostratégique du Vieux Continent. Symbole de son importance : elle siège au sein du groupe de contact sur la question nucléaire en Iran (8). La Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe a souligné le « déficit démocratique structurel » de l’Union européenne en conditionnant la ratification du traité de Lisbonne à l’adoption de mesures destinées à « assurer l’effectivité du droit de vote et [à] préserver l’autodétermination démocratique (9) ».Affirmant ainsi à la fois la pérennité du peuple allemand et l’inexistence du peuple européen.

L’Union européenne vit de fait entre un apparent approfondissement de sa cohésion et un développement de ses contradictions internes. Au moment où les dirigeants européens imposent au forceps l’avènement du traité de Lisbonne — enfant des années 1990 —, M. Joschka Fischer, ancien ministre allemand des affaires étrangères, sonne le glas de l’époque en déclarant : « Nous n’introduirions plus l’euro aujourd’hui. (…) Nous devenons gaullistes. Comme la France, nous voyons de plus en plus l’Europe comme un moyen, non comme un projet (10). »

On peut ne discerner dans tous ces événements que des rééquilibrages, penser que l’Union européenne, un condominium Etats-Unis – Chine et une transformation du G8 en G20 permettront de gérer le monde sans remettre en cause la « bonne gouvernance ». Mais le monde est déjà à la fois dans une tentative de maintien de cette stabilité et dans un émiettement qui la contredit.

Un puzzle d’alliances à géométrie variable caractérise les oscillations entre un équilibre ancien et un autre en construction. Face à la globalisation financière reviennent les stratégies nationales, un patriotisme économique et social comme en Allemagne ou en Russie, voire, en Amérique latine, une dimension plus contestataire de l’ordre global.

Les groupes d’Etats liés par des accords officiels se multiplient : parallèlement à l’Union européenne ont été conclus l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), le Marché commun du Sud (Mercosur), l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase). La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Japon, et ce dernier effectue la moitié de ses échanges extérieurs avec la région qui s’étend de la Corée du Sud et de la Chine à l’Australie. Dans le même temps, le groupe composé par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC) revendique officiellement un nouvel équilibre international ; on estime que « son poids total dans l’économie passera de 10 %en 2004 à plus de 20 % en 2025 (11) ».

Ces nouvelles solidarités soutiennent et critiquent tout à la fois l’ordre dominant, comme le montrent l’échec des dernières négociations de l’Organisation mondiale du commerce (cycle de Doha) et celui du sommet de Copenhague sur le climat. De façon plus radicale, des nationalismes économiques émergent et s’opposent à cet ordre même. Ainsi, l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) (12) affiche, certes, des objectifs économiques, mais elle prend un aspect très politique en organisant des exercices militaires russo-chinois simulant ce qui ressemble à un débarquement à Taïwan.

Sur un autre continent, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) rassemble des pays d’Amérique latine et des Caraïbes opposés à la traditionnelle domination des Etats-Unis. Affirmant le principe de la souveraineté populaire, ils contestent la suprématie du dollar avec la création du Système unique de compensation régionale (Sucre), monnaie commune adoptée le 16 avril 2009. La naissance de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) a marqué la prise d’autonomie du Brésil.

Dans ce monde multipolaire, les mêmes acteurs peuvent être à la fois alliés et opposés. Ainsi la Russie et la Chine — toutes deux membres du BRIC et du groupe de Shanghaï — acceptent-elles le discours antiterroriste de Washington… tout en gardant des liens avec Téhéran. Pékin, qui garantit le dollar par ses achats de bons du Trésor américain, évoque tour à tour la possibilité d’une monnaie asiatique puis l’arrimage du yuan au dollar. Brasília entretient de bonnes relations avec Washington mais aussi avec La Havane, et appuie l’accession de Téhéran au nucléaire civil. Luttant dans son pays contre la hiérarchie catholique au nom de la laïcité, le président vénézuélien Hugo Chávez s’affiche aux côtés du régime théocratique de M. Mahmoud Ahmadinejad. Grand ami du chef d’Etat Luiz Inácio Lula da Silva, le Bolivien Evo Morales conteste le rôle du G20… dans lequel le Brésil joue sa partition.

Tentant de réagir aux volontés d’émancipation, les forces conservatrices soutiennent le coup d’Etat au Honduras, menacent le Venezuela ou se félicitent du retour de la droite au Chili. Les illusions se multiplient quant à une mondialisation plus morale, sociale ou écologique. Si l’ordre existant dispose des moyens de durer encore, la crise idéologique du mondialisme et de son épicentre, les Etats-Unis, affaiblit la confiance dont il bénéficiait encore ; la crise financière, depuis 2008, en est le révélateur.

Trop d’alliances nouvelles ou potentielles s’éloignent du cadre existant pour qu’on puisse les considérer comme marginales. L’historien et chroniqueur William Pfaff, spécialiste de la politique étrangère américaine, dresse un parallèle entre la victoire de l’opposition social-démocrate au Japon, l’élection de M. Barack Obama aux Etats-Unis et le débat mené au Royaume-Uni quant à l’avenir des relations transatlantiques (13). On peut ajouter à cette liste nombre de positionnements nouveaux, tels que l’évolution de la diplomatie allemande, les nouveaux contacts entre Russie et Pologne, les réorientations stratégiques de la Turquie (14)… Ainsi se profile, au sens de Ferrari, une nouvelle mondialité, c’est-à-dire un lien objectif, un cheminement commun à des acteurs apparemment éparpillés.

André Bello.

Ancien président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale ; auteur de Pourquoi je ne suis pas altermondialiste – Eloge de l’antimondialisation, Mille et une nuits, Paris, 2004 et d’Une nouvelle vassalité. Contribution à une histoire politique des années 1980, Mille et une nuits, Paris, 2007.

(1) Robert Bonnaud, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ?, Kimé, Paris, 1992.

(2) Joseph Ferrari, La Chine et l’Europe, leur histoire et leurs traditions comparées, Librairie académique, Paris, 1867.

(3) Institut de sciences humaines et sociales, CNRS, 14 avril 2008.

(4) Conseil économique et social, avis du 24 mars 2004 sur le rapport de Michel Franck, Paris.

(5) L’abandon du bouclier antimissile peut ainsi également s’analyser comme la manifestation d’un intérêt moins prioritaire des Etats-Unis pour l’Europe.

(6) Rapport n° 2567 du 11 octobre 2005.

(7) La part du commerce extérieur intrarégional des Quinze a représenté jusqu’à 66 % en 1990 ; elle était de 61 % en 2004. Au sein de la zone euro, cet indicateur passe de 55 % en 1990 à 51 % en 2004.

(8) Ce groupe comprend les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), plus l’Allemagne.

(9) Arrêt du 30 juin 2009 concernant la constitutionnalité du traité de Lisbonne. Lire Anne-Cécile Robert, « Où l’on reparle du “déficit démocratique” », Le Monde diplomatique, septembre 2009.

(10) Cité par Arnaud Leparmentier dans Le Monde, 16 juillet 2009.

(11) « BRIC II et la croissance big bang », Rediff.com, 10 novembre 2004.

(12) Aussi appelée pacte de Shanghaï, l’OCS regroupe la Russie, la Chine et des pays d’Asie centrale.

(13) « Notes sur une tentative de révolte », 5 septembre 2009.

(14) Lire Wendy Kristianasen, « Ni Orient ni Occident, les choix audacieux d’Ankara », Le Monde diplomatique, Juin 2010.

Le lobbyiste de l’armement Schreiber a corrompu l’Allemagne

karlheinz-schreiber-sterndeLe lobbyiste allemand de l’armement Karlheinz Schreiber a été condamné mercredi à huit ans de prison pour avoir fraudé le fisc à hauteur de plusieurs millions. Schreiber est le personnage clé de l’une des affaires de corruption les plus spectaculaires et les plus longues de l’après-guerre en Allemagne. Le quotidien de centre-gauche Süddeutsche Zeitung examine « pourquoi la justice allemande a justement fait de lui la figure de proue de la fine fleur de ce cloaque politique de l’ère Strauß et Kohl. Il doit cette réputation douteuse à sa tendance à se considérer – dans sa folie des grandeurs – comme étant quasiment au-dessus des lois, comme le grand marionnettiste qui tire les ficelles du théâtre politique et fait danser les âmes misérables des fonctionnaires suspendues par un fil à chacun de ses doigts. … Schreiber a corrompu la culture politique en Allemagne, il a contribué à faire en sorte qu’une suspicion générale de corruption plane sur la politique et l’économie. Le mal qu’il a fait dépasse de loin le montant des ses fraudes fiscales et aucun tribunal pénal ne peut le faire comparaître pour les dégâts occasionnés. »

Süddeutsche Zeitung (Allemagne06.05.2010)

Justice Française : « La passion familiale et amicale »

pasqua19 avril 2010, l’audience de la Cour de justice, chargée d’examiner la responsabilité de Charles Pasqua dans trois dossiers de corruption et d’abus de biens sociaux lorsqu’il était ministre de l’Intérieur entre 1993 et 1995, va commencer. Marchant lentement, les mains dans le dos, légèrement incliné. L’homme se dirige vers la salle d’audience, comme un buffle qui n’a d’autre choix que d’avancer. Regardant à droite et à gauche. Ailleurs. A sa sortie, la même question lui est posée. «Qu’est-ce que ça vous fait d’être jugé par vos pairs ?»«Ça me fait… Ça me fait ni chaud ni froid ! répond-il. Moi je suis un vieux combattant. J’en ai vu d’autres…»

Voir : Je m’appelle Pasqua, Charles, je suis né le 18 avril 1927

Affaires Pasqua : Extraits des réquisitions de l’avocat général Yves Charpenel audience du 22/04/10.

“Ces trois dossiers, c’est mon sentiment après ce long parcours judiciaire, ne montrent aucune âpreté personnelle au gain, aucune volonté d’enrichissement crapuleux qu’une forme d’ivresse du pouvoir aurait pu déclencher. J’y vois essentiellement deux faiblesses qui ont fini par devenir des fautes:

– Celle de la passion politique qui, à un moment clé où le désir une mener une action politique sous sa seule maîtrise, lui a fait perdre de vue les limites pourtant évidentes de la probité publique, que ne pouvait ni ignorer ni sous estimer un homme de cette stature et de cette expérience.

– Celle de la passion familiale et amicale qui va le conduire à mettre au service de son fils unique et d’un ami politique fidèle les circuits illicites nés au coeur même du ministère qu’il dirigeait et connaissait mieux que personne.

Il est vrai que si vous pouvez croire que Charles Pasqua, ministre de l’intérieur pour la seconde fois, entouré de collaborateurs fidèles et éprouvés, a pu à ce point ignorer ce qui se passait dans son ministère et ce que faisaient, en son nom, ses proches, alors naturellement vous pourrez vous convaincre que le seul délit commis est celui de la naïveté ou de l’incompétence et vous le relaxerez. Telle n’est pas ma conviction. Et vous retiendrez la mise en place entre 1993 et 1995, entre des personnes se connaissant par coeur et connaissant par coeur le ministère de l’intérieur, d’un système atterrant mais bien réel d’utilisation à des fins personnelles de certaines fonctions attachées aux misions mêmes de ce grand ministère.

Au fond, et avec le recul de ces quinze années d’enquête, voici que se dessine cette période où tout paraissait possible, où les repères s’estompent, où un ministre puissant, un grand ministre, n’a pas su résister aux opportunités que ses fonctions lui offraient de favoriser ceux qui lui étaient chers, à titre familial ou politique.  Personne ne peut raisonnablement croire à l’extrême naïveté de cet homme face à la cupidité de ses proches, à son extrême indifférence aux devenir de son fils et de ses amis, à son extrême éloignement du fonctionnement de son propre cabinet, des services de son ministère, enfin à l’extrême incapacité de Charles Pasqua à s’intéresser au financement de ses activités politiques. Rappelant les peines encourues, dix ans d’emprisonnement, l’avocat général Yves Charpenel a poursuivi: “Il s’agit autant de punir, que de signifier à tous que cette violation de la loi n’est pas restée sans réponse. Je vous demande de prononcer une peine d’emprisonnement dont la portée symbolique forte et l’exemplarité doivent marquer l’importance de cette violation et qui tienne compte de la personnalité complexe du prévenu. Parce que, au-delà du destin personnel de Charles Pasqua, l’arrêt de la cour sera à la mesure de l’importance du tort qui a été fait à la République.

Il cite une phrase de Benjamin Constant, qui avait été évoquée dans les débats au moment de la création de la Cour de justice de la République: “les ministres sont souvent dénoncés, accusés quelques fois, condamnés rarement, punis presque jamais”. En reconnaissant Charles Pasqua coupable des faits qui lui sont reprochés et en le condamnant, dit-il aux juges de la Cour, “vous montrerez que l’application de la loi seule doit et peut répondre efficacement à ceux qui ne l’ont pas respectée, ceux qui ont usé de leurs hautes responsabilités pour servir d’autres intérêts que ceux de la République”.

France : un peu de piété

France : un peu de piété

Un enfant du bon Dieu se pourvoit en cassation

Charles Pasqua a été condamné en octobre dernier à un an de prison ferme dans le dossier de l’Angolagate. Il a formé un appel suspensif. Sa condamnation du mois dernier dans le volet non ministériel de l’affaire du casino d’Annemasse semblait en revanche définitive. L’ancien ministre avait écopé de dix-huit mois avec sursis pour financement illégal de sa campagne électorale des européennes de 1999.

L’ancien ministre de l’Intérieur et le parquet général se pourvoient tous les deux en cassation a-ton appris le  6 mai dans le Figaro. Charles Pasqua aurait pu en rester là après l’arrêt de la Cour de justice de la République qui, vendredi dernier, a clairement fait s’éloigner de lui la menace de la prison ou de la déchéance parlementaire. Mais être blanchi aux deux-tiers par la CJR ne lui suffit pas : vendredi dernier, les trois juges et douze parlementaires qui le jugeaient l’ont certes déclaré coupable dans un seul des trois dossiers (Sofremi) mais ils lui ont épargné la prison ferme en raison, selon les termes des juges, de son «âge» et de «son passé au service de la France». En le condamnant à un an avec sursis et en reconnaissant son innocence dans deux dossiers (Gec-Althsom et Annemasse), ils sont allés bien en-deçà des réquisitions de l’avocat général qui, réclamait quatre ans de prison dont deux ferme. Le recours porte sur la forme et non sur le fond.

Voir : Petites chroniques de la corruption ordinaire Rubrique cinéma Les tontons flingueurs , Main basses sur la ville, Les salauds dorment en paix,

La France et la Centrafrique signent un nouvel accord de défense

Le secrétaire d’Etat français à la Coopération, Alain Joyandet, a signé jeudi à Bangui un nouvel accord de défense avec la Centrafrique, le quatrième renégocié entre Paris et ses anciennes colonies africaines.

« C’est un texte qui sera public. Il n’y aura plus de secrets », a déclaré le responsable français, après la signature de ce document avec le ministre centrafricain des Affaires étrangères, Antoine Gambi. Ce nouveau « partenariat de défense », qualifié d' »historique » par M. Joyandet, prévoit que la France contribue à appuyer la restructuration et la formation des forces armées centrafricaines, tout favorisant l’émergence de forces africaines de maintien de la paix.

Lors d’un discours au Cap (Afrique du Sud) en février 2008, le président français Nicolas Sarkozy avait annoncé la révision des accords de défense signés après leur indépendance avec huit pays africains, affirmant que Paris n’avait pas vocation à rester « le gendarme de l’Afrique ».     Ces anciens accords, très décriés, dont des clauses sont restées secrètes, ont souvent servi à justifier, sur le plan juridique, des interventions militaires françaises pour défendre des régimes africains « amis » en difficulté.

Trois accords rénovés, qui prévoient la « non-intervention en cas de crise intérieure » selon Paris, ont déjà été signés avec le Togo et le Cameroun en 2009, et avec le Gabon en février 2010.     Des négociations ont été engagées pour réviser les accords restant avec les Comores, la Côte d’Ivoire, Djibouti et le Sénégal.

En février, la France et le Sénégal s’étaient entendues pour fermer les bases françaises à Dakar (1.200 hommes) une des trois installations permanentes de l’armée française en Afrique, avec Libreville et Djibouti.
Paris veut maintenir un « pôle de coopération militaire à vocation régionale » mais avec seulement 300 militaires à Dakar.

M. Joyandet a aussi signé un Document-cadre de partenariat (2010-2013) axé notamment sur l’éducation, le développement des infrastructures et la réduction de la pauvreté, puis s’est entretenu avec le président centrafricain

François Bozizé AFP

Voir aussi : rubrique Afrique Françafrique, rubrique Livre,

Meurtre de Terrre’Blanche

Le leader d'extrême droite sud-africain Eugene Terre'Blanche, le 11 juin 2004 à sa sortie de prison à Potchefstroom (AFP Alexander Joe)

Sa milice de protection, armée jusqu’aux dents et joignable 24 heures sur 24 par SMS, n’aura pas eu le temps de le sauver. Le leader extrémiste afrikaner Eugène Terre’Blanche a été assassiné samedi, dans sa ferme, par deux de ses ouvriers agricoles.

Les circonstances du meurtre sont encore floues. Les deux employés, âgés de 16 et 21 ans, ont eux-mêmes appelé la police après avoir roué le fermier de coups et clament la «légitime défense». Ils affirment que le drame est parti d’une bagarre et que leur patron, «un homme mauvais», ne voulait pas leur verser leur salaire de mars, soit 300 rands (30 euros) chacun. En Afrique du Sud, le salaire minimum légal est de 1 600 rands mensuels (160 euros). Ils ont confié à la police qu’Eugène Terre’Blanche les «abusait physiquement et verbalement».

«guerre froide». Président de l’AWB (Mouvement de résistance afrikaner), Eugène Terre’Blanche prônait la supériorité «génétique» de la «race» blanche sur les Noirs. Il se battait depuis la fin de l’apartheid contre «le joug de la suprématie noire», et réclamait un Etat indépendant afrikaner au sein du territoire sud-africain, sous la protection de Dieu et de la loi internationale qui défend le «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Dans une récente interview accordée à un journal local, il avait affirmé qu’il était dans son droit «de se séparer d’une nation rongée par le crime, la mort, le meurtre, le viol, le mensonge et la fraude». Antidémocrate, Eugène Terre’Blanche ne s’est jamais présenté à une élection, mais avait monté un dossier pour le présenter aux Nations unies. Si le monde ne lui accordait pas le droit de fonder son propre Etat, l’AWB avait promis de prendre les armes.

Aujourd’hui, l’AWB compterait 5 000 membres, même si ce chiffre est invérifiable. Il n’existe aucun recensement : «C’est stratégique, avait expliqué Terre’Blanche. On ne donne pas le nombre et l’identité de ses espions quand on mène une guerre froide.» Mais la menace n’a jamais vraiment été prise au sérieux. L’AWB, le mouvement qu’il a créé avec quatre amis en 1973, en plein apartheid, s’inspire du parti nazi, et ses membres arborent fièrement des bannières noir et rouge ornées d’un svastika, qui rappelle sans conteste la croix gammée. Ils ont toujours pensé que le régime d’apartheid n’était pas assez radical et que les leaders afrikaners ont «vendu» le pays de leurs ancêtres à des Noirs corrompus.

En 2001, Terre’Blanche est condamné à six ans de prison pour l’agression d’un pompiste noir, puis pour la tentative de meurtre d’un de ses anciens ouvriers agricoles. Finalement, il ne reste que trois ans sous les verrous. A sa libération, le mouvement a perdu de son éclat, et Eugène Terre’Blanche de son aura.

L’année dernière, on a cru à une renaissance de la formation. Le leader avait rassemblé plus de 300 personnes pour fêter la bataille des Afrikaners contre le peuple Matabele en 1836. Armés de fusils et de leur Bible, les membres de l’AWB se sont rappelés avec nostalgie l’époque du Grand Trek, lorsque les premiers Afrikaners ont conquis les terres d’Afrique du Sud, promises par Dieu. Eddie Von Maltitz, ami de Terre’Blanche, était présent au meeting. Selon lui, «Eugène Terre’Blanche était un homme bon. Les Noirs l’aimaient et il aimait les Noirs. Mais il est prouvé que leur ADN est moins développé. Ils détruisent tout ce qui est bon pour eux.»

fermiers. La mort de Terre’Blanche pourrait relever du simple fait divers, comme il s’en passe tant d’autres dans les campagnes sud-africaines… Mais, à deux mois de la Coupe du monde de football et quelques semaines après les provocations répétées de Julius Malema, président du mouvement de jeunesse de l’ANC, le parti au pouvoir, beaucoup de Sud-Africains y voient plutôt la montée en puissance d’un racisme anti-Blanc… et, pourquoi pas, un meurtre politique. Malema chantait lors de son dernier meeting «tuez les Boers, tuez les fermiers blancs, car ce sont des violeurs». Les Blancs ne peuvent s’empêcher de s’identifier à leurs voisins zimbabwéens. En 2000, le président Mugabe avait lancé une réforme agraire pour expulser tous les fermiers blancs du pays. Sur 4 000 fermiers, il n’en reste plus que 300.

Malema est justement au Zimbabwe en voyage officiel ce week-end. Vêtu d’une chemise bariolée à l’effigie du dictateur de 86 ans, il a célébré le «courage et la détermination» de Robert Mugabe face aux «impérialistes». Dans une ultime provocation, Julius Malema a réentonné son chant de la discorde devant 2 000 supporteurs en furie, samedi après-midi, à l’heure même où Terre’Blanche était tué : «Tuez les Boers, tuez les fermiers blancs, car ce sont des violeurs.» Avant de reprendre :«Apportez-moi ma mitraillette.»

Les deux ouvriers agricoles accusés du meurtre du néonazi sud-africain Eugène Terre’Blanche plaideront la légitime défense après une agression sexuelle, rapporte la presse dominicale en citant un des avocats de la défense.

«Selon mon client, il y a eu une sorte de sodomie et c’est ce qui a déclenché le meurtre de M. Terre’Blanche. Ce sera un des éléments de notre défense pendant le procès», a déclaré Me Puna Moroko à l’hebdomadaire Sunday Times.

Défenseur de la suprématie blanche, Eugène Terre’Blanche a été battu à mort le 3 avril à l’âge de 69 ans. Il a été retrouvé sur son lit, le pantalon baissé au niveau des genoux, selon le procureur.

Deux de ses ouvriers agricoles, Chris Mahlangu âgé de 28 ans et un mineur de 15 ans, s’étaient immédiatement rendus à la police. Ils ont été inculpés mardi de meurtre, effraction, tentative de vol et atteinte à la dignité de la victime.

Jusqu’à présent, la presse rapportait que le motif du meurtre était pécuniaire et portait sur un salaire impayé. Eugène Terre’Blanche a essayé de faire boire les deux hommes avant d’agresser sexuellement «un ou les deux», selon la version de Me Moroko, qui défend Chris Malhangu.

Son collègue Zola Majavu, avocat du mineur, a refusé d’entrer dans les détails. «Quelque chose de choquant a eu lieu le jour du crime. Je révèlerai ce que mon client m’a confié pendant le procès», a-t-il dit au journal. Mon client «a subi tous les tests nécessaires pour soutenir mes arguments», a-t-il ajouté.

Les deux hommes doivent comparaître mercredi devant le tribunal de Ventersdorp (nord-ouest) pour une audience de procédure au cours de laquelle ils pourront demander une remise en liberté sous caution. Le meurtre d’Eugène Terre’Blanche a ravivé les tensions raciales en Afrique du Sud, où la couleur de la peau reste facteur de divisions seize ans après la chute de l’apartheid.

 AFP

Voir aussi : rubrique Afrique du Sud, Fils de colons , Rencontre Steven CohenLa revanche raciale

Sarkozy en mission de réconciliation à Kigali et d’amitié au Gabon

Nicolas Sarkozy fait son retour mercredi en Afrique pour tourner la page, seize ans après le génocide, du lourd contentieux qui a empoisonné les relations entre la France et le Rwanda et apporter son onction au « nouveau » Gabon du fils d’Omar Bongo. francafrique1Une journée à Franceville et Libreville, trois heures à Kigali… A l’image des précédentes, la nouvelle virée africaine du chef de l’Etat tient du grand écart. Un pied dans le « pré carré » pour conforter les vieilles amitiés, l’autre en terre anglophone pour illustrer la rupture, en résumé d’une politique qui hésite toujours à trancher le lien avec la « Françafrique« . Même symbolique, le premier séjour jeudi d’un président français au Rwanda depuis le génocide constitue le point d’orgue de cette tournée. Nicolas Sarkozy vient y enterrer trois ans de brouille diplomatique et judiciaire avec le régime de Paul Kagamé, nouvelle étape de l’effort de « réconciliation » lancé en 2007 pour solder les contentieux de la France en Afrique.

Le Rwanda a coupé les ponts fin 2006, après l’émission par le juge Jean-Louis Bruguière de mandats d’arrêt contre neuf proches du président rwandais, soupçonnés d’avoir fomenté l’attentat qui a coûté la vie en 1994 à son prédécesseur, Juvenal Habyarimana, et marqué le coup d’envoi d’un génocide qui a fait 800.000 morts, en grande majorité d’ethnie tutsie.

Cet incident a relancé de plus belle le procès instruit depuis 1994 par le régime de Kigali, aux mains des tutsis, contre Paris, accusé d’avoir aidé les génocidaires. Ce que la France, soutien du régime Habyarimana contre le guérillero Kagamé, a toujours farouchement nié. Malgré cette escalade, les fils du dialogue renoué par Nicolas Sarkozy en entrant à l’Elysée n’ont jamais été rompus. Deux entretiens « francs et directs » avec Paul Kagamé en 2007 puis 2008 ont remis le différend à plat.

Avant qu’une série de péripéties judiciaires opportunes ne dégage la voie à une reprise des relations, à la faveur d’une visite éclair à Kigali en novembre dernier du numéro 2 de l’Elysée, Claude Guéant. Couronnement de ce chemin tortueux, Nicolas Sarkozy débarque donc dans l’ex-colonie belge avec la satisfaction d’avoir retiré une grosse épine du pied de la France. Et l’ambition de la réinstaller dans l’Afrique des Grands lacs, à la frontière du Kivu congolais au sous-sol riche en minerais.

« Cette réconciliation avec le Rwanda fait disparaître un irritant majeur qui, à cause des accusations de complicité de génocide, nuisait à l’image de la France sur l’ensemble du continent », se réjouit-on à Paris. Les deux camps assurent avoir « tourné la page » mais le climat de la visite du président reste lourd. Ses gestes et ses mots y seront observés à la loupe. Car à Kigali, les victimes du génocide continuent à exiger des « excuses » françaises. Et à Paris, politiques et militaires s’inquiètent à mots couverts du prix de ces retrouvailles. Il y a deux ans, Nicolas Sarkozy, que l’on sait réservé sur la repentance, avait évoqué « les faiblesses ou les erreurs » de la France. « Il dira des choses fortes », prévient son entourage, « mais pas d’excuses ».

Le chemin qui conduit mercredi le président Sarkozy au Gabon pour la troisième fois depuis son élection, s’annonce moins risqué. Huit mois après la mort du « doyen » Omar Bongo, considéré comme le gardien des secrets de la France en Afrique, Paris veut faire du Gabon de son fils Ali, dont l’élection a été contestée par l’opposition, l’appartement témoin de sa nouvelle diplomatie africaine. « Le modèle d’une politique plus moderne et débarrassée des soupçons du passés », jure l’Elysée. Nicolas Sarkozy signera donc à Libreville un accord de défense rénové avec le fils. Mais ira aussi s’incliner sur la tombe du père.

AFP

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