Patrick Pailloux, nouveau patron de la « NSA à la française »

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La nomination de Patrick Pailloux devrait être entérinée lors d’un prochain conseil des ministres. Photo AFP

Le gouvernement a choisi le nom du nouveau chef de la « NSA à la française », qui remplacera Bernard Barbier à la direction technique de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Selon nos informations, confirmées par une source ministérielle, la candidature de Patrick Pailloux, actuel directeur de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), qui assure la défense de l’Etat et des entreprises contre les cyberattaques, a été retenue. Sa nomination devrait être entérinée lors d’un prochain conseil des ministres.

M. Pailloux était en concurrence avec un membre actuel de la direction technique de la DGSE, un haut cadre du groupe de télécommunications Orange et l’ex-numéro deux de la direction technique de la DGSE, Philippe Duluc, aujourd’hui patron de la sécurité chez Bull après avoir occupé ces fonctions à France Télécom. Au regard du formidable poids pris par la technologie au sein du monde du renseignement et de la dépendance des Etats à la collecte, l’interception et le décryptage des données techniques à travers le monde, le directeur technique de la DGSE est devenu un personnage de premier plan, à l’image du patron de la NSA aux Etats-Unis. Plus de la moitié des effectifs de la DGSE travaillent au sein de sa direction technique, soit plus de 3 000 personnes, davantage que ce que ne veulent bien admettre les autorités.

UN POSTE AUSSI MÉCONNU QUE REDOUTÉ

Par ailleurs, l’étroite imbrication et collaboration qui existe entre les principaux services de renseignement occidentaux ajoute une dimension internationale à ce poste aussi méconnu que redouté. Le directeur technique de la DGSE appartient en effet à une forme d’« amicale », selon les termes d’un haut membre de la communauté du renseignement français, constituée des chefs de la NSA, de son équivalent britannique, le GCHQ, ou canadien, le CSEC, ou encore de leur homologues allemands.

Un document révélé par l’ex-consultant de la NSA, Edward Snowden, et publié en novembre par Le Monde, avait permis de découvrir que l’ANSSI entretenait également des liens avec les services de renseignement étrangers. Car la NSA héberge les fonctions offensives de la Direction technique de la DGSE et défensives de l’ANSSI.

Lire nos informations : Comment la NSA espionne la France

Ce mémo interne à la NSA relatait les grandes lignes de la visite, le 12 avril 2013, à l’agence, de MM. Barbier et Pailloux venus demander des comptes sur l’attaque informatique qui avait visé, en mai 2012, la présidence de la République française. La note mentionne que MM. Barbier et Pailloux suspectaient les Américains d’être derrière ce piratage. La NSA, pour sa part, dans ce mémo confidentiel, portait ses soupçons vers les services de renseignement israéliens.

M. Pailloux, né en 1966, ancien élève de l’Ecole nationale supérieure des télécommunications, est ensuite devenu ingénieur général des mines. Il a d’abord été responsable des travaux à la direction régionale Ile-de-France de France Télécom de 1991 à 1995, puis a été désigné chef du département des systèmes d’information et de télécommunications au ministère de la défense de 1995 à 2003. En juin 2003, il est nommé conseiller auprès du secrétaire général de la défense nationale avant d’être promu, le 7 octobre 2005, directeur de la direction centrale de la sécurité des systèmes d’information. Le 10 juillet 2009, il prend la tête de l’ANSSI, sous la tutelle du premier ministre.

Depuis, son travail se partageait entre la défense des systèmes d’information de l’Etat – tâche pour laquelle il n’a cessé d’obtenir des moyens et des effectifs supplémentaires – et un prosélytisme exacerbé pour inviter les acteurs industriels français à davantage se protéger. Chaque semaine, ses services, tels des pompiers du numérique, interviennent pour bloquer des attaques dans les administrations comme dans les entreprises. Leur tâche ne se limite pas à stopper les intrusions. Ils s’efforcent également de remonter à la source des attaques, transformant ainsi l’ANSSI en véritable agence de renseignement. Parmi les offensives informatiques les plus spectaculaires contre des intérêts français figurent celle contre l’Elysée hacké en mai 2012 ou encore le ministère des finances en mars 2011, où 150 ordinateurs avaient été infiltrés.

Jacques Follorou

Source : Le Monde 21/01/2014

Voir aussi : Rubrique Internet, Bradley Manning un révélateur, rubrique Défense, Adoption de la loi controversée de programmation militaire, rubrique citoyenneté,

BD : François Hollande croqué en trois actes

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Un recueil de dessins signé Aurel et Dély évoque la politique et la posture du président de la République sous le titre « Monde de merde ».

En cette période de fêtes matinée de crises, lorsqu’on entend le mot politique on pourrait être tenté de sortir son revolver. C’est dire si le travail d’Aurel (1) et de Renaud Dély (2) qui suivent avec humour les frasques de nos présidents est pacifique. Après Hollande et ses deux femmes et C’est dur d’être de gauche, les deux complices sont de retour pour réveiller notre cerveau. Loin de l’innocence, le dessin et l’humour sont une forme de résistance qu’ils cultivent sans OGM. Entre un bonnet rouge et leur dernier opus sobrement intitulé Un Monde de merde, y a pas photo.

L’ouvrage se découpe en trois jetés de dés. Dans Le petit pépère des peuples, on nous explique comment notre président normal qui n’a pas bénéficié de l’état de grâce a affronté le «Holland bashing ». Une grande leçon de stoïcisme car le temps est long même quand on dispose du talent peu commun de mécontenter tout le monde.

Ambiance GPS en panne dans la partie 2 : La gauche c’est par où ? Avec l’entrée en piste du clone viril de Sarkozy, Manuel Valls. « A l’approche des municipales, l’électeur chauffé à blanc par la montée du FN et la Lepénisation des esprits de l’UMP, s’affole à la vue de la première caravane, de peur de la voir se garer dans son jardin », décrypte Dély. Aurel revisite d’un trait léger la montée en puissance des ministres grands défenseurs des métallos comme Arnaud Montebourg menaçant la grande industrie de « nationalisation ». Le Medef et le milliardaire indien Lakshmi Mittal n’en ont toujours pas retrouvé le sommeil…

Le dernier volet du parcours : La France rayonne (mais le ciel est couvert) nous entraîne sur les pistes incertaines où le président mal aimé tente d’exister par tous les moyens. Hollande se fait siffler sur les Champs Elysées mais il va se faire acclamer à Tombouctou. Est-ce le rétropédalage permanent sur les dossiers nationaux qui pousse notre capitaine de pédalo à enfiler son treillis en Afrique où il entraîne la France dans une politique ultra volontariste ?  Enivré par un triomphe contestable au Mali, le président français s’est ridiculisé en Syrie où Obama a saisi la main tendue de Poutine pour se tirer du bourbier en abandonnant son allié français comme on oublie la grand-mère sur l’autoroute. Le volontarisme du petit François fait beaucoup moins de vagues du côté de l’Europe des patrons et des financiers sous l’inflexible gouvernance d’Angela, souligne le duo rieur. Le chapitre international se termine avant la fuite en avant en Centrafrique qui réserve certainement bien des rebondissements dans le sable.

JMDH

(1) Aurel  est dessinateur et reporter pour Le Monde, Marianne et Politis, le nouvel Obs et CQFD. 2) Renaud Dély est chef du service politique du Parisien, redac-chef des matinales de France-Inter. Il est actuellement directeur de la rédaction au Nouvel Obs.

Un Monde de merde, Clénat, 15,5 euros.

Voir aussi : Rubrique Livre, BD, Hollande et ses deux femmes, rubrique Politique,

Hollande – Gayet – Trierweiler : Un vaudeville écrit et mis en scène par les médias ?

01-_Vie_privee-Closer-81843par Blaise Magnin,

L’accident de Michaël Schumacher déjà oublié, « l’affaire Dieudonné » à peine soldée, voilà que les frasques privées du Président de la République révélées par des photos (volées et ne prouvant pas grand-chose par elles-mêmes) publiées par le magazine Closer le 10 janvier ont offert à l’ensemble du microcosme médiatique un nouveau sujet d’emballement.

Mais comme seule la presse estampillée « people » peut se vautrer en toute bonne conscience dans le journalisme de trou de serrure et faire ses choux gras de la vie sentimentale des personnages publics, les médias d’information générale ont dû renoncer à l’aborder frontalement et trouver toute une série d’expédients pour s’en délecter sans avoir l’air d’y toucher. Il n’empêche : en quelques jours (si ce n’est en quelques heures), la curiosité insatiable des « grandes rédactions » et le flot intarissable des commentaires a transformé une « affaire privée » en pièce de boulevard mâtinée de drame républicain.

Pourtant, même traitée avec toute la hauteur de vue dont sont capables les « grands journalistes » face à « l’évènement », rien ne pouvait justifier que cette « affaire », qui n’a comme conséquences politiques que celles que lui confère sa médiatisation massive, interrompe le traitement « normal » de l’actualité et occulte pendant plusieurs jours d’autres informations devenues, d’un coup, secondaires.

Briseurs de tabous

Fondant sur les révélations de Closer comme un vol d’étourneaux, tous les médias les ont abondamment relayées. Mais pas n’importe comment… Aveugles à leur propre rôle et à leur propre frénésie, les grands médias ont ainsi passé la journée du 10 janvier à parler de la vie privée de François Hollande tout en cherchant gravement à comprendre, comme Le Figaro ou Europe 1, pourquoi « un verrou a sauté » s’agissant… de la médiatisation de la vie privée des Présidents de la République !

Et la plupart des médias d’opter pour la même stratégie : faire mine de prendre de la hauteur en retraçant de prétendues grandes évolutions « sociétales » et institutionnelles, pour mieux participer au commérage général sur la situation conjugale du Président : des Echos, à L’Est Républicain, ou 20 Minutes, en passant par le site de France Télévisions, ou le Huffington Post, il n’était question que de tabou levé, de grand déballage, de partage entre public et privé et… de la liaison entre François Hollande et Julie Gayet.

Le sommet de l’hypocrisie (et de l’absurde) étant atteint par Le Figaro qui organise un de ces pseudo sondages en ligne pour demander aux internautes si Closer a « eu raison de publier les photos de la vie privée du Président », mais omet opportunément de demander si Le Figaro a eu raison de s’en saisir comme d’une information incontournable…

Pour ce qui est du comble du moralisme, c’est Marianne qui l’atteint dans un article intitulé « Hollande, Gayet : respect de la vie privée, oui, mais pas quand la première dame est encore à l’Elysée », où le journaliste se fait juge des bonnes mœurs, condamnant François Hollande, « en porte-à-faux avec les principes minimum auxquels est tenu le chef d’un Etat où le mariage reste, pour l’heure, une institution civile définie par les lois de la République, avec ses contraintes et ses obligations, ses valeurs et ses devoirs. Ou alors c’est considéré que le pacs, le concubinage notoire et la vie à deux sous le même toit, notamment à l’Elysée, n’a pas la valeur du mariage à la mairie. Si Valérie Massonneau était Madame François Hollande, le président de la République irait-il quand même rejoindre Julie Gayet sur son scooter? ? On peut se poser la question. »

Enfin, on décernera la palme de l’aveuglement au journaliste de RMC qui, pour conclure leur entretien, demande à Olivier Besancenot : « Comment on fait pour que la vie privée n’interfère pas avec la vie publique et avec les vrais sujets qui intéressent les Français ? »

Très vite après les premières révélations, il fallut trouver d’autres angles pour pouvoir continuer à évoquer « l’affaire » en lui donnant une tonalité un peu moins burlesque et dérisoire qui justifierait qu’elle reste sur le devant de l’actualité.

Sur les traces du grand banditisme

La première tentative fut un fiasco. Pendant 24h, entre le 12 et le 13 janvier, se multiplièrent, souvent dans un même article, des reprises du « scoop » de Médiapart affirmant que l’appartement abritant les rencontres présidentielles était lié au grand banditisme, qui allait se révéler faux (misère du « journalisme d’investigation » quand il ne prend plus le temps… d’enquêter pour épouser le rythme effréné de « l’actu » en temps réel), et les démentis très vite obtenus, relatant l’ire du propriétaire réel et démontrant que l’information n’en était pas une ! Aucun média ou presque, qu’il s’agisse de la presse écrite (voir Le Parisien ou Le Point), des grandes radios (comme RTL) ou des télévisions (voir notamment les sites de France Télévisions ou de LCI) ne fut épargné par cette fuite en avant.

Angoisse sécuritaire

Après cette consternante « séquence médiatique » et puisque l’appartement ne posait en définitive pas de problème, il s’agissait d’en chercher du côté de la sécurité du Président lors de ses escapades en scooter. Là encore, le suivisme de la plupart des grands médias fut sans faille. Du Nouvel Observateur à Libération, en passant par L’express, Le Figaro ou BFM-TV, la plupart relayaient sans sourciller les « analyses »… du paparazzi ayant réalisé les clichés pour Closer – à croire qu’il est aussi un expert de la protection des personnalités.

Statut or not statut ?

L’artifice suivant utilisé par les médias pour maquiller leur torrent de commentaires sur les amours présidentielles en enjeu institutionnel décisif fut de s’interroger sur le statut de première dame. Une question si impérieuse que toute la presse fut encore au rendez-vous pour entonner le refrain du moment : Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Express, Le Point, Le Nouvel Observateur, etc.

Au chevet de Valérie Treierweiler

Un statut de première dame qui leur tient tant à cœur qu’aucun média ne jugea que l’hospitalisation de Valérie Trierweiler, consécutive aux révélations de Closer, ne méritait pas, ne serait-ce que par égard pour l’intéressée, d’être claironnée dans l’heure sur toutes les ondes… Plus consciencieux encore que ses confrères, Le Figaro interviewa la biographe de la compagne du Président qui fit cette confidence si importante qu’elle se retrouve en titre à l’article : « Dès qu’elle ira mieux, Valérie Trierweiler rendra coup pour coup à Hollande ». Et c’est sans doute aussi avec la ferme intention d’informer coûte que coûte, qu’une semaine après l’annonce de l’hospitalisation, L’Express ou Le Figaro relèvent que les médecins n’auraient pas autorisé à François Hollande à rendre visite à Valérie Trierweiler à l’hôpital…

Questions pour communicants

Après avoir glosé sur tous les aspects de « l’affaire » sans jamais distiller la moindre information significative, les médias essayèrent péniblement de la raccrocher à l’actualité politique. À moins que ce ne soit l’inverse : une tentative de rapprocher l’actualité politique de la seule question qui les intéressait ! Alors que François Hollande s’apprêtait pourtant à détailler le « pacte de responsabilité » qu’il entend proposer aux entreprises et qui constitue une inflexion politique majeure de son mandat, les journalistes n’étaient préoccupés que par une seule question relevant de la stratégie de communication du Président : le télescopage entre les révélations sur sa privée et la tenue de sa conférence de presse [1] ! Europe 1 et Télérama allaient même encore plus loin dans le souci de précision de l’information en cherchant à savoir qui, parmi les journalistes présents, oserait « poser la question » à François Hollande. On imagine la fièvre des lecteurs découvrant cette information…

En quête de « modèles »

Soyons justes : tout ne fut pas totalement futile. On s’interrogea donc gravement sur les limites entre vie privée et vie publique. L’immixtion des médias dans la vie privée des responsables politiques et particulièrement du président de la République est-elle justifiée et dans quelles limites ? Mais d’abord, pour se convaincre eux-mêmes de la légitimité d’offrir une place aussi démesurée à cette « affaire », et s’en dédouaner, les journalistes français du Monde, de L’Express, des Échos ou du Parisien, entre autres, ont largement rendu compte la façon dont les médias étrangers s’en saisissaient. Comme si les turpitudes de la presse au-delà de nos frontières justifiaient celles des médias français et amenuisaient leur responsabilité… Après le « modèle allemand » en matière de compétitivité, les « modèle anglo-saxon » sur la libido des responsables politiques ?

Le fond et le reste

Tout ne fut pas futile, mais quand les médias s’interrogent sur leur propre rôle ou que l’on s’interroge sur leur rôle dans les médias, la médiatisation elle-même se transforme en spectacle. Médiatique, bien sûr. Avec, parmi les conséquences, une omission et une inflation lamentables

Vie privée/vie publique ? Le tohu-bohu d’arguments contradictoires orchestré autour du respect de la vie privée du Président s’est accompagné d’un silence assourdissant : pas un mot ou presque sur le respect dû à la vie privée de Valérie Treierweiller et de Julie Gayet. Des « dégâts collatéraux » ?

Vie privée /vie publique ? Le tintamarre a atteint son maximum d’intensité dans le prétendu service public : trois « débats » en cinq jours sur France 2, dans les émissions « Des Paroles et des actes » du 16 janvier (avec, notamment, les duettistes Christophe Barbier et Franz-Olivier Giesbert), « Ce soir ou jamais » du 18 janvier, « Mots croisés » ce soir 20 janvier (avec notamment, les « incontournables » Jean Quatremer et Nicolas Domenach). La semaine prochaine, c’est promis : trois débats sur la vie privée des licenciés et, plus généralement, des chômeurs !

***

De cette pathétique et unanime focalisation médiatique sur l’idylle supposée entre le Président de la République et une comédienne, nous n’avons retenu que le plus saillant. Nous aurions aussi pu relater la brusque célébrité de l’ex mari de Julie Gayet, interrogé sur toutes les ondes pour connaître l’état d’esprit de son ex épouse. Ou encore, « l’info » servie à peu près partout à propos… des croissants (au beurre ou ordinaires, nous ne saurons jamais) que son garde du corps aurait apporté à François Hollande au petit matin.

Nous aurions également pu évoquer les portraits à répétition de Sébastien Valiela, auteur de l’article dans Closer. Mais aussi, la resucée de voyeurisme provoquée le 17 janvier par la publication de nouveaux articles dans le même magazine. Alors que le soufflé semblait doucement retomber à la suite des déclarations de François Hollande renvoyant au respect de sa vie privée et à des déclarations ultérieures, leur contenu fut repris une nouvelle fois par une grande partie des grands médias, décidément jamais rassasiés.

On pourrait voir dans cet emballement médiatique insensé un épisode ponctuel et somme toute accidentel. Mais intervenant quelques jours à peine après que les médias ont fait de « l’affaire Dieudonné » une affaire d’État, on en vient à se dire qu’il s’agit là d’un mode de (dys)fonctionnement ordinaire, dans lequel les médias se complaisent. Et si la concurrence mimétique qu’ils se livrent pour l’audience explique largement cette couverture hors de toute proportion « d’évènements » qui n’en sont pas et ne devraient pas le devenir, cela ne justifie en rien que l’information et le public en soient les premières victimes.

Blaise Magnin (avec Henri Maler)

Acrimed le 20 janvier 2014

Voir aussi : Rubrique Médias,

Pourquoi une politique de l’offre ne serait-elle pas de gauche ?

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Oui mais comment ?

Un lecteur de Rue 89, Pierre H., pose une bonne question : pourquoi le pacte de responsabilité, la volonté d’agir sur l’offre, sont-ils considérés comme des politiques libérales ? Pourquoi ne pas faire crédit à François Hollande lorsqu’il affirme qu’il s’inscrit dans une approche sociale-démocrate, celle qui favorise la négociation entre salariés et patrons pour aboutir à une société meilleure ?

N’a-t-on pas, en titrant que François Hollande avait, lors de sa conférence de presse, fait ses « adieux à la gauche », été prisonniers de vieux réflexes idéologiques pavloviens ?

Après tout, ce n’est pas la première fois que la gauche se glisse dans l’eau de « l’offre ». Ce que nous vivons a un petit parfum du début des années 80. A cette époque, la gauche découvrait l’entreprise. Avec la ferveur du converti. Elle en faisait une « valeur », la présentant comme la cellule de base de la création de richesses. En octobre 1985, devant un parterre de patrons, lors du Forum de L’Expansion, Michel Rocard pouvait déclarer, non sans provocation :

« Comment ne pas mentionner ce paradoxe qui a voulu que ce soit sous un gouvernement de gauche, et par le gouvernement de la gauche, qu’ont été revalorisés l’entreprise, le marché, le champ international, que ce soit durant cette même période que les salaires et le pouvoir d’achat ont baissé tandis que la bourse n’a cessé de monter ? »

Il avait même ajouté, quelques mois avant le retour de la droite :

« Vous verrez, vous nous regretterez. »

1 Qu’est-ce qu’une politique économique de gauche ?

La question n’est pas si simple, car il existe, en France, de nombreuses gauches : étatiste, libertaire, productiviste, écologiste, autogestionnaire, européenne, eurosceptique, etc.

Leur point commun, c’est l’idée qu’il faille construire une société dans laquelle l’intérêt général prendrait le pas sur les intérêts particuliers, les inégalités sociales seraient limitées, et les plus fragiles seraient protégés contre les duretés de la vie.

Pour construire une telle société, la gauche prône une politique reposant sur cinq piliers :

  • une protection sociale robuste ;
  • des services publics solides ;
  • un droit du travail protecteur
  • une fiscalité redistributive ;
  • une politique de soutien au pouvoir d’achat et à l’emploi.

Lors de sa campagne électorale, François Hollande s’inscrivait fermement dans ce programme-pentagramme. Il avait promis de négocier un pacte européen de croissance, de réformer la fiscalité pour la rendre plus juste… Chacune de ses décisions, avait-il promis, serait prise à l’aune de la justice sociale.

Aujourd’hui, dans la formulation de ses priorités, force est de constater qu’il s’est bien éloigné de ce socle idéologique. Depuis novembre 2012, il a pris comme cap la compétitivité des entreprises, et il prend des mesures allant dans ce sens. Il n’hésite pas à prélever des impôts chez les ménages (TVA) et à alléger sans contrepartie les charges des entreprises (CICE).

Lors de ses vœux, il a certes évoqué l’idée d’une grande réforme fiscale, mais pour aussitôt préciser que le sens de cette dernière était d’aboutir à une baisse des impôts. Et s’il a évoqué la protection sociale, c’est uniquement pour souligner la nécessité « d’en terminer avec les excès et les abus ».

2 Les racines idéologiques de la politique de l’offre

Lorsque, dans les années 1980, le PS se laisse pour la première fois tenter par les sirènes de l’offre, celle-ci était idéologiquement à la mode.

Ronald Reagan et Margaret Thatcher étaient passés par là. Ils avaient promu « l’économie de l’offre » ( « supply-side economics »), en rupture avec la pensée keynésienne alors encore dominante et qui privilégiait, comme moteur de l’économie, la demande : les consommateurs.

En arrivant au pouvoir, Reagan a prôné la levée des contraintes fiscales et règlementaires sur les entreprises pour libérer l’initiative privée et l’investissement. La France, quelques années plus tard, a emboîté le pas. La gauche était aux commandes, partie à la chasse de ses propres archaïsmes sous l’influence de clubs d’intellectuels et d’hommes d’entreprise comme la Fondation Saint-Simon.

Pendant sa conférence de presse, François Hollande n’a pas hésité à déclarer :

« L’offre crée même la demande. »

Un axiome posé par Jean-Baptiste Say, économiste français du début XIXe siècle, héros des libéraux, qui considérait que « c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits » (loi de Say). L’idée : quand vous créez un produit, vous ouvrez, par la valeur créée par ce produit, un débouché pour d’autres produits. Agir sur la consommation ne sert donc à rien.

La conséquence de cette loi, c’est que l’économie retrouve, à long terme, l’équilibre, de façon automatique. Plus tard, Keynes a démoli la loi de Say :

« A long terme, nous serons tous morts. Les économistes se fixent une tâche peu utile s’ils peuvent seulement nous dire que, lorsque l’orage sera passé, l’océan sera plat à nouveau. »

Pour Keynes, dans les situations de sous-emploi, l’Etat doit agir sur la demande afin de relancer la machine économique : en baissant les impôts ou en augmentant les dépenses publiques.

3 Hollande avait-il le choix ? La question du « taux de marge »

Au sein du gouvernement, on explique volontiers que le Président n’avait, de toute façon, guère le choix. L’appareil productif de la France se délite rapidement, et il faut intervenir pour que cette dégradation cesse.

L’ampleur du problème est généralement illustrée par le taux de marge des entreprises. Il mesure ce qui reste une fois que l’on a distribué les salaires et payé ses fournisseurs. C’est la mesure de la rentabilité d’une entreprise. Plus le taux de marge est important, plus il est facile d’investir sans avoir à trop s’endetter.

En 1970, le taux de marge des sociétés produisant des biens et services non financiers était de 30%. Lorsque la gauche est arrivée au pouvoir en 1981, il était tombé à 25%. Lorsque Rocard pavanait devant les entrepreneurs du Forum de L’Expansion, en octobre 1985, il était remonté à 27%. A la fin des années 80, il s’est établi à plus de 30% et s’est maintenu à ce niveau.

La crise de 2008 l’a de nouveau affecté : au troisième trimestre 2013, le taux de marge est tombé à 27,7%, le plus bas niveau depuis plus de 25 ans. Et le plus bas niveau d’Europe.

Explications généralement avancées : les entreprises n’ont pas suffisamment réduit leurs effectifs pour s’adapter à la baisse d’activité, les salaires ont, pendant cette période de creux, continué à augmenter…

Le taux de marge en Allemagne dépasse 40%, celui que l’on constate en moyenne dans l’Union européenne est de 37%.

Grave ? Préoccupant, oui. Maintenant, quel est le remède ? Le Medef et le gouvernement suggèrent de baisser les cotisations patronales : donner de l’oxygène à l’offre.

Mais on peut prendre le problème par l’autre bout du raisonnement : la baisse du taux de marge a été causée par la baisse de l’activité économique, consécutive à la crise financière. Les entreprises paient autant de salaires et de cotisations qu’avant, mais leurs ventes ont baissé. Si l’on relançait l’activité, on rétablira donc le taux de marge : il faut pour cela agir sur la demande.

La gauche préfère généralement privilégier cette seconde voie. Car si vous baissez les cotisations des entreprises, il faut soit réduire d’autant les dépenses publiques, soit transférer leur charge vers les ménages.

François Hollande considère que cette voie-là, la relance, est impossible. Il a fait du rétablissement des comptes publics une de ses priorités et il a renoncé à « renverser la table » européenne afin de provoquer une remise en question des politiques d’austérité. Il s’est résigné à suivre une voie qui n’était pas prévue dans son programme électoral, une voie éloignée des politiques économiques de gauche : la politique de l’offre.

4 Le pacte de responsabilité peut-il créer des emplois ?

L’idée du « pacte de responsabilité » est un donnant-donnant : moins d’impôts et de charges pour les entreprises, plus d’emplois pour la société.

Le raisonnement est le suivant : on allège les charges des entreprises, elles reconstituent leurs marges, elles peuvent investir. Si elles investissent, elles embaucheront et elles participeront à la reprise économique.

C’est faire le pari que la décision d’investir dépend de la santé financière et d’elle seule. En réalité, elle dépend de bien d’autres facteurs, à commencer par le niveau de la demande.

Le pari peut fonctionner pour certaines entreprises exportatrices, celles qui visent des marchés en croissance : les débouchés existent. Pour les autres, c’est bien plus aléatoire.

Si les entreprises ne jouent pas le jeu, on risque de se retrouver avec, d’un côté, de plus gros dividendes et, de l’autre, une sécurité sociale fragilisée ou un pouvoir d’achat affecté (car la baisse des cotisations familles sera financée par une baisse des prestations ou par une hausse des prélèvements sur les ménages). François Hollande a assuré qu’il ne s’agissait pas de prendre aux ménages pour donner aux entreprises, mais c’est un risque qu’il prend pourtant.

Rien ne peut en effet obliger une entreprise à embaucher. Pierre Gattaz, le patron du Medef, a beau évoquer la création d’un million d’emplois sur cinq ans, il est bien placé pour savoir que cette projection n’a pas grand sens. Dans les années 80, son père et prédécesseur à la tête du patronat avait promis 471 000 emplois en cas de suppression de l’autorisation administrative de licenciement, promesse qui n’avait pas été tenue quand il avait reçu satisfaction en 1986, au retour de la droite au pouvoir. De même, plus récemment, sous Sarkozy, la baisse de la TVA dans la restauration n’a créé que très peu d’emplois dans le secteur…

Jusque-là, les premières enquêtes auprès des patrons de PME laissent sceptiques quant aux chances de voir le pacte de responsabilité déboucher sur des emplois. Ce qu’ils attendent pour investir, disent-ils, ce sont des commandes plus que des baisses de charges.

Pascal Riché

Source Rue 89 : 15 01 2014

 

La politique de l’offre de Hollande, « une vraie rupture » dans l’histoire de la gauche

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Il a assumé sa politique rigoureuse, et soucieuse des entreprises… loin des aspirations de la gauche radicale. Le président François Hollande a justifié, lors de sa conférence de presse, mardi 13 novembre, ses choix, niant ce qui s’apparente pourtant à un tournant opéré dans sa politique au bout de six mois d’exercice de pouvoir, avec des mesures qui s’éloignent de son discours de candidat.

Pour expliquer ce qui l’a poussé à opter pour un discours et une politique de l’offre, en mettant en œuvre un pacte de compétitivité, qui vise à consentir 20 milliards d’euros de baisses d’impôts aux entreprises à partir de 2014, le chef de l’Etat a relativisé ce virage en le situant à l’intérieur même de la pensée socialiste.

  • Hollande justifie le recours à une politique de l’offre

« Je connais bien la pensée socialiste, je l’ai étudiée pendant des années avec lucidité et en même temps espoir ! », s’est-il d’abord amusé, lors de sa conférence de presse mardi 13 novembre. « Il y a toujours eu deux conceptions, une conception productive – on a même pu parler du socialisme de l’offre – et une conception plus traditionnelle où on parlait de socialisme de la demande », qui vise à soutenir la consommation des ménages, a-t-il ensuite expliqué après une question sur la baisse du coût du travail pour soutenir l’emploi.

« Aujourd’hui, nous avons à faire un effort pour que notre offre soit consolidée, plus compétitive et je l’assume ! Et en même temps, nous devons préserver la demande et faire la mutation, c’est-à-dire comprendre que le monde est en train de changer, que la transition vers une nouvelle façon de produire, de consommer, de nous transporter est en marche. Et c’est là que nous devons nous enrichir d’apports qui sont ceux de tout notre environnement. Nous devons faire cette révolution », a-t-il conclu.

  • Le discours d’un dirigeant socialiste pour une politique de l’offre : « une vraie rupture »

« Le pacte de compétitivité est un tournant très fort », estime Rémi Lefebvre, politologue à l’université de Lille, spécialiste du PS. Le discours de François Hollande franchement en faveur d’une politique de l’offre constitue « une vraie rupture » dans l’histoire de la gauche, renchérit Gérard Grunberg, directeur de recherche à Sciences Po et spécialiste de la gauche.

« Même s’il ne renie pas une politique de demande, c’est la première fois qu’un leader socialiste dit aussi clairement qu’il faut mener une politique de l’offre. A gauche, même du temps de Lionel Jospin ou de François Mitterrand, personne n’a jamais été partisan  d’une telle politique, estimant que trouver un compromis avec les entreprises revenait à mener une politique libérale », souligne-t-il.

Si certains dirigeants socialistes, comme Michel Rocard dans les années 1970, Laurent Fabius en 1984, puis Lionel Jospin à Matignon ont bien amorcé ce virage vers une politique de l’offre, en admettant que l’Etat devait prendre en compte les intérêts des entreprises, ils ont toujours dit que le rôle de celui-ci était fondamental, justifie M. Grunberg. En cela, la gauche a toujours été dominée par les keynésiens, estime le chercheur.

  • Hollande dans les pas de « la deuxième gauche » ?

Faut-il en conclure que le président Hollande – avec sa politique de l’offre – s’inscrit dans « la deuxième gauche », ce courant idéologique apparu dans la seconde moitié des années 1970 avec Michel Rocard ? Ce n’est pas l’analyse des spécialistes de la gauche contactés par Le Monde.fr.

« Le tournant initié par François Hollande relève du social-libéralisme, tranche Rémi Lefebvre, proche de l’aile gauche du parti. Même si le candidat Hollande tenait un discours modéré, sans trop promettre, le pacte de compétitivité s’apparente au tournant de la rigueur en 1983, dans le sens où c’est un retour au réel et une forme de capitulation devant les injonctions des milieux économiques. »

Gérard Grunberg a, de son côté, une position plus nuancée. Selon lui, le chef de l’Etat s’inscrit dans la gauche réformiste et « a compris que la social-démocratie moderne doit se situer en compromis avec les intérêts des entreprises ». De cette manière, M. Hollande « recolle au peloton des social-démocraties européennes, qui, dans la crise, sont contraintes de composer avec les libéraux et le centre droit », d’après lui.

  • Qu’est-ce que la « première » et la « deuxième » gauche ?

A l’origine, ce que l’on appelle « la première gauche » est un courant idéologique apparu en 1905 avec la création de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). La SFIO, qui donnera naissance au PS en 1969, est de culture marxiste et jacobine. Elle préconise l’instauration d’un Etat fort dans la tradition de la centralisation à la française, avec des nationalisations des grands groupes industriels du pays. Ce courant de la première gauche regroupait les partisans de François Mitterrand.

La « deuxième gauche », de son côté, s’est construite en opposition avec la « première ». Elle est apparue dans la seconde moitié des années 1970 avec Michel Rocard. Ce courant de pensée regroupait autour de l’ancien premier ministre, le Parti socialiste unifié (PSU) fondé en 1960 avant de s’auto-dissoudre en 1989, et une partie de la CFDT. « La ‘deuxième gauche’ n’était pas libérale. Rocard soulignait qu’il fallait prendre en compte les intérêts des entreprises. Mais il n’a jamais été pour autant favorable à une politique de l’offre. Il reste davantage un keynésien », explique Gérard Grunberg.

Par ailleurs, la « deuxième gauche » avait la particularité de « se méfier du communisme et s’opposait à la ‘première’ en disant que l’Etat ne devait pas s’occuper de tout, notamment de l’économie. C’est pour cette raison qu’elle prônait la décentralisation », explique-t-il.

Alexandre Lemarie

Source : Le Monde 15/01/2013

 

Le « socialisme de l’offre », ou la politique de la déflation

 par David Cayla

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Il y a un an, François Hollande annonçait une nouvelle politique économique : « le socialisme de l’offre ». Derrière cette formule creuse se cache en réalité une stratégie suicidaire pour la France. Car la politique de l’offre menée dans un contexte européen de croissance « poussive », n’a aucune chance d’améliorer la situation de l’emploi et des entreprises.

Le « socialisme de l’offre » c’est la formule trouvée par François Hollande pour expliquer sa stratégie économique lors de sa conférence de presse de novembre 2012 : « Il y a toujours eu deux conceptions, une conception productive – on a même pu parler du socialisme de l’offre – et une conception plus traditionnelle où on parlait de socialisme de la demande. Aujourd’hui, nous avons à faire un effort pour que notre offre soit consolidée, plus compétitive. » La formule est reprise par Pierre Moscovici qui explique ainsi le retournement stratégique opéré par gouvernement : « Dans l’opposition, nous avons rejeté toute idée que la France souffrait d’un problème de compétitivité liée au coût du travail. C’est l’honneur de ce gouvernement, suite au rapport Gallois, d’avoir laissé de côté une position partiellement idéologique et très datée, et d’avoir pris la mesure d’un enjeu national. »1

C’est donc au nom du pragmatisme, de l’efficacité et, en somme, de « l’honneur », que le gouvernement a choisi de tourner le dos aux politiques qu’il préconisait dans l’opposition. Sans remettre en cause la sincérité des propos du ministre, notons qu’il est bien délicat de devoir justifier, auprès des électeurs, un tel écart entre la politique menée au pouvoir et celle qu’on proclamait dans l’opposition. Il n’aura en effet pas fallu plus de six mois pour que la gauche, élue au nom du social et du retour à la retraite à 60 ans, pourfendeuse de la TVA et de la « règle d’or », se transforme en commis d’une politique au service des entreprises.

UNE NOUVELLE POLITIQUE

Depuis novembre 2012, depuis un an, le retournement est indéniable. Le programme des « 60 propositions » est mis en sourdine pour laisser place à l’orchestre triomphant de la Nouvelle politique. Toute l’énergie du gouvernement se concentre sur des mesures de compétitivité. Il y eut d’abord le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), un allègement d’impôt de 12 à 15 milliards d’euros accordé sans contrepartie aux entreprises et financé par la hausse de la TVA. Il y eut ensuite la loi sur la sécurisation de l’emploi qui permet aux entreprises de baisser les salaires et de modifier le contrat de travail sans avoir à recourir à des licenciements. Il y eut enfin l’économie des dépenses publiques et une réforme des retraites qui enterre de fait le départ à taux plein à 60 ans. Comme le souligne l’économiste Bruno Amable2, le bilan de cette politique est que les cadeaux aux entreprises sont payés par les ménages et les salariés. Hausse des impôts, stagnation salariale et accentuation de la flexibilité du travail constituent les modalités du paiement.

Injuste, cette politique l’est sans conteste. Est-elle au moins nécessaire ou efficace ? L’économie française souffre-t-elle d’un coût du travail trop élevé ? Pour appuyer son analyse, le gouvernement souligne deux chiffres : le déséquilibre de la balance commerciale, en constante dégradation depuis 2002, et la chute, depuis 2007-2008, du taux de marge des entreprises3.

Si ces chiffres sont incontestables, l’interprétation qu’on leur donne mérite débat. La hausse des salaires est-elle responsable de la baisse de compétitivité de l’économie française ? L’affirmer reviendrait à porter au crédit de l’UMP, au pouvoir à cette époque, d’avoir massivement augmenté les salaires. Bien sûr, il n’en est rien. D’après l’INSEE, entre 2002 et 2011, le pouvoir d’achat du salaire net moyen a augmenté de moins de 6 % tandis que le PIB a augmenté de 12 %. Les actifs ont à peine bénéficié de la moitié des gains de productivité qu’ils ont créés par leur travail. On peut tourner le problème dans tous les sens, la baisse de compétitivité des entreprises françaises n’est pas due à une hausse du coût du travail.

LES ENTREPRISES VICTIMES DE L’AUSTÉRITÉ

Pour comprendre ce problème il faut s’interroger sur la chronologie. Que s’est-il passé en 2007-2008 pour que le taux de marge des entreprises s’effondre ? Une crise du système financier international, la chute du commerce mondial, une récession sans précédent depuis 1945 dans les économies développées. C’est d’abord la brutalité avec laquelle la demande mondiale s’est contractée qui explique la baisse du taux de marge des entreprises. Il en est résulté une sous-exploitation des capacités productives, une baisse de la production et une hausse du chômage.

Dans un tel cas de figure, les recettes des entreprises diminuent forcément plus vite que leurs charges, car elles doivent continuer de payer un appareil productif sous-utilisé. Elles attendent une reprise qui ne vient pas. Et pour cause. Après de timides plans de relance engagés ici ou là en 2009, les États européens se sont tous engouffrés dans des politiques de « rétablissement des finances publiques », envoyant leurs populations dans une marche forcée vers l’austérité. Au final, la demande intérieure stagne, prise en ciseau par les hausses d’impôts et les baisses de dépenses publiques.

Dans les pays d’Europe du sud où l’austérité est la plus forte, la demande s’effondre. Pour compenser, les gouvernements, avec le soutien actif de la Troïka, se sont tournés vers une hypothétique demande extérieure, en espérant que les entreprises trouveront à l’étranger les parts de marché qui leur manquent. Cette politique nécessite une stratégie de type néo-mercantiliste : baisse du coût du travail, aides aux entreprises, accentuation de l’austérité. C’est une politique de l’offre classique, qui n’a rien de « socialiste ». Mais un problème se pose : si un pays individuel peut momentanément compenser une faiblesse de sa demande intérieure par une hausse de ses parts de marché à l’étranger, cette stratégie ne peut fonctionner à l’échelle mondiale. Toutes les balances commerciales ne peuvent être en excédent, car les déficits des uns font les excédents des autres. Il en résulte une guerre absurde4 où chacun se bat pour augmenter sa part d’un gâteau que les politiques d’austérité généralisées s’acharnent à faire diminuer.

Résultat, les marges des entreprises baissent à mesure que la guerre commerciale s’intensifie. Certains pays, comme l’Allemagne, s’en sortent bien. Avec une population vieillissante et peu portée sur la consommation et l’investissement, l’économie allemande gagne plus à l’étranger que ce qu’elle perd en interne. Pour d’autres pays, comme la France, une telle stratégie est suicidaire. Un pays qui possède, avec l’Irlande, le plus haut taux de fécondité de l’Union européenne, a besoin de consommer et d’investir. L’austérité généralisée ne fait qu’affaiblir ses capacités de croissance future tandis que les potentialités extérieures sont clairement moins avantageuses que le gaspillage de ses ressources internes, sous-exploitées.

LA DÉFLATION, UN RETOUR AUX ANNÉES 30

Le « socialisme de l'offre », ou la politique de la déflation

On connaît très bien les effets d’une politique de l’offre généralisée, où chacun cherche à diminuer ses coûts pour être plus compétitif que son voisin. La diminution des coûts entraîne la baisse des revenus qui conduit à la compression de la demande. Aussi, pour ne pas voir leur part de marché s’effondrer, les entreprises sont contraintes de baisser leurs prix, ce qui diminue leurs marges. C’est ce qu’on appelle la déflation. On y est. A force de mener des politiques de compétitivité en Europe du sud et partout ailleurs, les prix diminuent en Grèce et à Chypre, ils stagnent au Portugal, en Espagne et en Irlande.

Mais la déflation ne s’arrête pas aux pays sous perfusion de la Troïka. Elle touche l’ensemble de la zone euro. En France, si l’on ne constate pas encore de baisse des prix, on mesure tout de même un dangereux ralentissement de l’inflation depuis près de deux ans.

Or, la déflation est un poison mortel. Elle pousse les consommateurs à reporter leurs achats (dans l’attente d’une baisse des prix) ; elle pénalise les emprunteurs et favorise les rentiers (en raison de la hausse des taux d’intérêt réels) ; elle décourage les producteurs et les investissements ; elle assèche les recettes publiques et nourrit les déficits. Plus grave, elle tend à augmenter la valeur du stock de dettes en circulation, ce qui génère à terme des défauts et des faillites bancaires.

La déflation, c’est le retour de la crise des années 30. Face à une telle menace, il serait bon que le gouvernement prenne la mesure des problèmes réels de l’Europe et revoit sérieusement l’idéologie churchillienne, à base de sang et de larmes, qui l’a conduite à inventer le concept du « socialisme de l’offre ».

David Cayla

Source : Blog des Economistes Attérés 20/12/2013

1. Pierre Moscovici (2013) : Combats – pour que la France s’en sorte, Flammarion, Paris.

2. Bruno Amable : « Qui ressent le ras-le-bol du ‘socialisme de l’offre’ ? » Libération, le 14/10/2013, en ligne sur : http://www.liberation.fr/economie/2013/10/14/qui-ressent-le-ras-le-bol-du-socialisme-de-l-offre_939426

3. Le taux de marge mesure le rapport entre le profit réalisé par les sociétés non financières (mesuré par l’excédent brut d’exploitation) et leur richesse produite (mesurée par la valeur ajoutée). Depuis la fin des années 80, le taux de marge des sociétés non financières française n’était jamais descendu en dessous de 37 %. Il est tombé à 35,1 % en 2012.

4.voir article publié sur le site de Parti Pris : « Compétitivité : le retour de l’idéologie de la guerre économique  », décembre 2012.

Voir aussi : Rubrique Politique, Rubrique Economie, Rubrique Philosophie, Habermas : Pour une Europe démocratique ! , Michéa : la gauche de notre imaginaire collectif, On Line : Pourquoi le pacte de responsabilité mène à la récession,

La décentralisation, nouveau chantier de Hollande ?

La réforme de l’organisation territoriale est encore à venir. Lors de sa conférence de presse du mardi 14 janvier, le président de la République a annoncé pour 2014 une nouvelle réforme des collectivités locales et dit sa volonté « de mettre un terme aux enchevêtrements et doublons » des communes, intercommunalités départements et régions. Une déclaration qui signe également la reconnaissance de l’échec de la tentative de réforme menée par le gouvernement via la loi sur la « modernisation de l’action publique territoriale » que nombre d’élus locaux, de droite comme de gauche, jugent brouillonne et inutile.

Après avoir salué la création des métropoles, vecteurs du dynamisme économique français, qui seront « une source d’attractivité, de localisation d’investissements », l’ancien président du conseil général de Corrèze a insisté sur la nécessité de nouveaux efforts pour alléger le millefeuille des collectivités locales.

VERS DES FUSIONS DE RÉGIONS ?

Parmi les pistes indiquées par François Hollande : la fusion des collectivités. « Les régions d’abord, dont le nombre peut évoluer », a indiqué le président. Le projet est de se doter de régions plus puissantes, susceptibles de les rapprocher du modèle des « länder » allemands et de faire de ces collectivités en charge du développement économique des moteurs de la reprise économique et de la création d’emplois.

Les départements également pourraient être conduits à fusionner ou à s’intégrer aux treize nouvelles métropoles qui existeront de plein droit à partir du 1er janvier 2016. La métropole lyonnaise a montré l’exemple, intégrant une partie du département du Rhône dès 2013. D’autres départements pourraient être encouragés à fusionner avec leur métropole : dans la ligne de mire du gouvernement, la métropole parisienne et ses trois départements de la petite couronne (Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne et Hauts-de-Seine) et Nice et les Alpes-Maritimes.

CLARIFICATION DES COMPÉTENCES

Communes, départements, régions sont « invités à se rapprocher. » Pour convaincre les élus locaux à jouer le jeu d’une simplification, François Hollande a brandi le bâton des dotations d’Etat, qui pourraient « varier en fonction des efforts de chacun » a précisé l’ancien maire de Tulle. « Une incitation puissante », a précisé le président, pour des collectivités qui doivent déjà digérer une baisse de 4,5 milliards d’euros pour leurs budgets 2014 et 2015.

« Pas question de revenir sur la clause générale de compétences », disait François Hollande le 5 octobre 2012, lors des Etats généraux de la démocratie territoriale. Quinze mois plus tard, le président a appelé à une « une clarification stricte des compétences ». En clair, les élus communaux, régionaux et départementaux devront rationaliser leurs actions et mettre définitivement fin aux doublons, sources de gabegie d’argent public. Les élus sont « prêts », s’est avancé le président de la République. En 2013, le chaotique parcours parlementaire de la loi modernisation de l’action publique territoriale a prouvé que ce n’était pas le cas.

Eric Numès

Source Le Monde 14/01/2014

Voir aussi : Rubrique Politique,